Peut-être eût-il été à propos de restreindre l'étendue de ces analyses

biographies; mais il était indispensable, au moment où nous avons laissé

David occupé à achever le tableau du _Couronnement_, de donner une idée

précise du talent et du caractère des artistes que la voix publique et

que lui-même reconnaissaient, à quelques égards, pour ses rivaux à cette

époque. Quoique ayant exercé de 1806 à 1818 une immense influence sur

les arts, les ouvrages de David n'étaient plus exclusivement admirés; et

le chef de l'État, l'empereur Napoléon, crut pouvoir, sans faire tort à

la réputation de son premier peintre, ordonner un concours décennal où

figureraient les meilleurs ouvrages faits pendant les dix années

précédentes par les artistes en renom, y compris le chef de l'école. Ce

décret impérial qui agita vivement la république des lettres et celle

des arts, sans qu'il pût jamais recevoir d'exécution, fut un événement

grave, en ce qu'il porta une forte atteinte à la suprématie, jusque-là

inattaquée, du talent de David, ainsi qu'à l'unité de doctrine en fait

d'art que ce peintre avait établie en France et presque dans toute

l'Europe.

Cet événement important pour l'art, mais provoqué par des intérêts

politiques et privés, ne pouvait être bien compris, sans que l'on connût

d'abord les droits plus ou moins bien fondés des principaux artistes

dont les ouvrages furent mis en concurrence avec ceux de David.

X.

LES PRIX DÉCENNAUX. 1810.

David employa près de quatre années à l'exécution du tableau du

_Couronnement_, et pendant les derniers temps, Napoléon envoyait souvent

chez lui pour savoir à quel point en était l'ouvrage. Lorsque l'artiste

crut avoir épuisé toutes les ressources de son talent, il alla lui-même

annoncer à l'empereur que sa tâche était remplie, et bientôt le nouveau

monarque désigna un jour pour se rendre à l'atelier de son premier

peintre.

Ce jour venu, l'empereur Napoléon, l'impératrice Joséphine et toute leur

famille, accompagnés des officiers de leur maison et des ministres,

précédés et suivis d'un cortége nombreux de musiciens et de cavalerie,

s'acheminèrent vers la rue Saint-Jacques et mirent pied à terre sur la

place de la Sorbonne, près de la petite porte latérale de l'ancienne

église de Cluny. Depuis quelque temps, il avait été fort question dans

les salons de Paris, de la manière dont David avait disposé de sa scène

principale. Les personnes de la cour surtout critiquaient l'attitude de

l'empereur, et reprochaient au peintre d'avoir fait de l'Impératrice

l'héroïne du tableau, en représentant plutôt son couronnement que celui

de Napoléon. L'objection n'était certainement pas sans fondement, et

tous les gens jaloux de la gloire et de la faveur de David espéraient

avec malignité que Napoléon, en critiquant cette disposition,

déprécierait par cela seul toute l'économie de l'oeuvre du peintre. Il

est assez difficile de comprendre comment les gens de cour et les

artistes de ce temps ont pu s'imaginer que David eût pris sous sa

responsabilité l'attitude qu'il devait donner à Napoléon pendant la

cérémonie de son sacre. On aurait dû s'en reposer sur la prudence et la

susceptibilité du nouveau souverain, et penser qu'il avait tout prévu,

tout calculé, tout arrangé d'avance avec son premier peintre. Le vrai

programme donné à David et scrupuleusement suivi par lui, était de

montrer Napoléon déjà couronné, imposant la couronne sur la tête de

Joséphine devant le pape, qui n'assistait là que comme témoin.

Lorsque toute la cour fut rangée devant le tableau, Napoléon, la tête

couverte, se promena pendant plus d'une demi-heure devant cette toile

large de trente pieds, en examina tous les détails avec la plus

scrupuleuse attention, tandis que David et tous les assistants

demeuraient dans l'immobilité et le silence. La solennité de cette

visite et la curiosité extrême que chacun éprouvait de savoir le

jugement que l'empereur allait porter de cette oeuvre produisirent, à ce

qu'ont rapporté ceux qui étaient présents, une émotion profonde. Enfin,

portant encore les yeux sur le tableau, Napoléon prit la parole et dit:

«C'est bien, très-bien, David. Vous avez _deviné_ toute ma pensée, _vous

m'avez fait chevalier français_. Je vous sais gré d'avoir transmis aux

siècles à venir la preuve d'affection que j'ai voulu donner à celle qui

partage avec moi les peines du gouvernement.» En ce moment,

l'impératrice Joséphine s'approchait de la droite de l'empereur, tandis

que David écoutait à sa gauche. Bientôt Napoléon, faisant deux pas vers

David, leva son chapeau, et faisant une légère inclination de tête, lui

dit d'une voix très-élevée: «David, je vous salue.--Sire, répondit le

peintre, qui se sentit ému, je reçois votre salut au nom de tous les

artistes, heureux d'être celui auquel vous daignez l'adresser.»

Pendant que Napoléon remontait en voiture, tous les courtisans

s'empressèrent de faire au peintre des félicitations sur son ouvrage, et

chacun se retira bien persuadé que le couronnement de Napoléon ne

pouvait être autrement représenté que comme on venait de le voir.

Après cette épreuve, le tableau du _Couronnement_ exposé au Salon de

1810, en subit une nouvelle non moins importante. Il n'y eut qu'une voix

sur le mérite éminent qui brille dans tout le groupe formé par Napoléon,

par le pape et le clergé. L'ampleur avec laquelle sont dessinés et

peints les grands dignitaires de l'empire, placés à la droite du

tableau, rappelle tout ce qu'il y a d'énergique dans le talent de David;

mais quant aux princes, aux princesses et aux personnes de la cour qui

occupent la gauche, ainsi que les personnages placés comme spectateurs

dans les tribunes de l'église, ils furent jugés faibles sous le double

rapport du dessin et du coloris. On fut frappé surtout de l'immensité du

champ du tableau comparé à la petitesse relative des figures, disparate

qui semblait détruire l'importance qu'il eût été si à propos de

conserver aux personnages.

Malgré les imperfections qu'une critique sévère peut découvrir dans cet

ouvrage, la plus grande partie des figures placées sur les marches et

près de l'autel peuvent être considérées comme ce que David a peint avec

le plus de simplicité et de puissance tout à la fois. La tête du pape

Pie VII et ses deux mains sont un véritable chef-d'oeuvre; et bien que

David ait presque également réussi dans le portrait isolé de ce pontife,

placé au musée du Louvre, cependant il règne dans celui du couronnement

quelque chose de grand, d'auguste et de candide qui forme un ensemble

d'expression élevée que l'artiste n'avait jamais eu l'occasion de rendre

aussi heureusement[63].

Mais à partir de ce tableau, le talent de David commença à faiblir. _La

Distribution des aigles au Champ-de-Mars_, peinte bientôt après, en

donne la preuve évidente. Ce que l'on appelle communément les sujets

d'_expression_ et de _mouvement_ ne convenaient point à ce peintre, dont

l'imagination était bien plus propre à rendre les beautés de détail que

l'ensemble et la combinaison d'une action vive et d'une scène

compliquée. En faisant accourir tous les officiers vers les marches de

l'estrade d'où Napoléon distribue ses drapeaux, le peintre n'a été

préoccupé que du mouvement isolé des personnages; en sorte que chacun

d'eux remue et se tourmente d'une manière excessive, bien que la masse

qu'ils forment paraisse froide et inanimée. Avec moins d'originalité et

de verve que dans la composition du _Serment du Jeu de Paume_, _la

distribution des aigles_ rappelle le système de composition tant soit

peu théâtrale que David avait adopté de 1783 à 1790.

Au surplus, ce maître, dont l'admiration pour les ouvrages de Gros était

aussi vive que sincère, sentit qu'il fallait laisser traiter ce genre de

sujets à son élève; et soit qu'il se sentit découragé par le peu de

succès du tableau des _aigles_, ou qu'on lui eût fait entendre que les

quatre grands tableaux qui lui avaient été commandés par Napoléon ne

seraient pas tous exécutés, il ne compta plus sur les deux grands

ouvrages qui restaient à faire et qui, en effet, ne furent même pas

commencés.

David était alors tranquille sur sa fortune et sur le sort de ses

enfants[64]. Peu disposé au fond à peindre des uniformes, des sabres et

des bas de soie; certain, d'ailleurs, par le succès du tableau du

_Couronnement_, qu'il pouvait encore se considérer comme maître en ce

genre, il revint à son goût naturel, aux études de toute sa vie, à la

peinture qui a le nu et le beau pour objets, et se remit, avec une

ardeur toute juvénile, à son tableau des _Thermopyles_.

Il y a lieu de croire aussi qu'un des motifs de cette espèce de retraite

fut le mode d'administration des arts établi à cette époque. Comme on

l'a vu dans la lettre de Moriez, David, qui n'était pas sans prétendre

au gouvernement des arts sous Bonaparte premier consul, sentit renaître

cette ambition après avoir peint _le Couronnement_, et quand Napoléon,

dans tout l'éclat de sa puissance, fit restaurer et achever le vieux

Louvre, David demanda à l'empereur de lui confier la décoration des

appartements de ce palais, en s'engageant à faire une suite de

compositions dont les principales eussent été peintes par lui-même, et

les autres sous sa direction, par ses élèves les plus distingués. Ce

projet qui n'a peut-être existé réellement que dans l'imagination de

David, était un des rêves dont il se berçait lorsqu'il reprit le tableau

des _Thermopyles_, et quand déjà les présages malheureux de la fin de

l'empire ne permettaient plus à Napoléon de porter sérieusement son

attention sur des objets de cette espèce.

C'est ici l'occasion de faire connaître Vivant Denon, dont l'influence

sur les vicissitudes de l'école pendant près de quatorze ans mérite

d'être signalée.

Le baron Vivant Denon[65], admis de bonne heure aux emplois de la cour

de Louis XV, fut très-favorisé par ce prince, qui se plaisait à voir les

dessins et les gravures à l'eau-forte de son jeune page d'abord, puis de

son gentilhomme de sa chambre. Nommé bientôt gentilhomme d'ambassade à

Saint-Pétersbourg, cet emploi donna assez d'importance à Denon auprès de

son ambassadeur, M. le baron de Talleyrand, pour qu'il fût forcé de

ralentir ses études d'artiste, afin de se livrer entièrement à la

correspondance diplomatique avec Versailles, travail dont il avait été

particulièrement chargé. À la mort de Louis XV, Vivant Denon quitta la

Russie pour la Suède, d'où M. de Vergennes le fit bientôt revenir en

France pour l'envoyer en mission près du corps helvétique, puis à

Naples, où il demeura sept ans en qualité de chargé d'affaires.

Dans cette ville, le goût de Denon pour les arts se réveilla plus vif

que jamais, et c'est alors qu'il prit une part très-active à la

publication du _Voyage pittoresque de Sicile_ de l'abbé de Saint-Non.

De Naples il alla à Rome, où il ne séjourna que peu de temps auprès de

l'ambassadeur de France, le cardinal de Bernis. Il revint en France, et

après s'être fait recevoir membre de l'Académie, il abandonna la

carrière diplomatique et alla à Venise, à Florence et en Suisse, pour se

livrer exclusivement à son goût particulier pour la culture des arts.

Quoiqu'il y eût une forte dissidence d'opinions politiques entre Denon

et David, leur profession commune paraît avoir été un lien sacré entre

eux; et lorsque l'artiste diplomate attaché à la cour fut sur le point

d'être décrété d'accusation comme émigré, par la Convention, David le

défendit et lui fournit même l'occasion de rentrer en France, en lui

donnant, pour lui faire obtenir un certificat de civisme, la commission

de graver à l'eau-forte les costumes républicains, dont on discutait

alors l'adoption[66].

Sous le Directoire, Denon, lié intimement avec le jeune Eugène

Beauharnais, s'attacha à la fortune de Bonaparte, et fit partie de

l'expédition d'Égypte en qualité de savant et d'artiste. De retour en

France, il publia, en 1802, son _Voyage dans la haute Égypte pendant les

campagnes du général Bonaparte_, ouvrage dont les planches se sentent

tout à la fois de la promptitude avec laquelle les dessins ont été faits

sous le feu de l'ennemi, et de l'incertitude de la main de l'auteur.

Mais la relation écrite qu'il y a jointe est pleine d'intérêt et de

vivacité, et souvent remarquable par la vérité avec laquelle l'auteur a

peint ce qu'il a vu, et exprimé les émotions que lui ainsi que ses

compagnons ont éprouvées.

Parmi les qualités qui honorent le caractère de Bonaparte, la constance

de ses amitiés, la durée de sa reconnaissance envers ceux qui l'ont

accompagné et suivi dans ses diverses expéditions, ne sont pas les

moindres. Comme presque tous ceux qui avaient fait partie de

l'expédition d'Égypte et dont les travaux et les écrits avaient concouru

à en consacrer la mémoire, Vivant Denon avait des droits à la

reconnaissance du général Bonaparte, qui, en 1804, étant devenu

empereur, le nomma directeur général des Musées. On peut dire que

l'influence exercée par ce ministre des arts, car il l'était en effet,

eut toujours un double caractère: très-libérale, très-impartiale tant

qu'il agissait de lui-même, elle devenait absolue et peu favorable aux

arts quand il était obligé de suivre les idées de l'empereur, ce qui

était le cas le plus fréquent. Le conseil donné à David par Bonaparte,

d'abandonner les sujets tirés de l'histoire ancienne pour peindre les

événements de la sienne; la commande que le nouvel empereur fit de

quatre grands tableaux pour consacrer le souvenir de son couronnement;

et enfin, le salut tant soit peu théâtral donné par Napoléon à son

premier peintre dans son atelier, suffisent pour faire apprécier le

genre d'importance que ce souverain prêtait réellement aux arts, et

particulièrement à la peinture.

Denon veilla à l'exécution des ordres de son maître; mais cette immense

série de tableaux de cérémonies, de batailles et d'entrevues, exécutés

pendant le cours de dix années par une foule d'artistes médiocres, et

offerts à la multitude comme une espèce de _Moniteur visible_ où le fait

représenté captivait toute l'attention, sans que le travail des artistes

en réclamât la moindre part, est une des circonstances qui, à cette

époque, a été le plus nuisible au développement de l'art considéré

sérieusement. C'est surtout à ce mode de peinture, où l'imitation des

accessoires finit par devenir l'objet principal, que l'on doit le

développement excessif des peintures anecdotiques et comiques dont on a

été inondé bientôt après. On peut donc avancer sans injustice que tous

les hommes de talent tels que David et ses principaux élèves, ainsi que

Prudhon et Guérin, étaient formés et avaient produit leurs plus

importants ouvrages avant que Napoléon fût empereur; et que la nature,

le genre et le nombre des tableaux qui ont été faits sous son règne, on

peut même ajouter par ses ordres, n'ont été rien moins que favorables à

l'avenir de l'école française.

L'expérience aurait dû apprendre depuis longtemps, à ceux qui gouvernent

les États, que les artistes, tout aussi bien que les poëtes et les

écrivains, ne sont que trop portés à flatter ceux dont ils attendent un

salaire ou des faveurs. Pour les gouvernements et les rois, l'important

est qu'il se fasse à leur époque de bons ouvrages, abstraction faite du

choix des sujets. Le _Saint Bruno_ de Lesueur, la _Rebecca_ et _le

Déluge_ du Poussin, jettent plus d'éclat sur le nom et le règne de Louis

XIV que les immenses tableaux que Le Brun a faits pour célébrer la

gloire et les conquêtes de ce monarque.

Ce fut en se laissant aller à ces idées de fausse grandeur et d'apparat,

que Napoléon prit la résolution d'instituer des prix décennaux; son

intention était que tous les ouvrages scientifiques, littéraires et

toutes les productions des arts achevés depuis 1800 fussent présentés à

des concours, jugés par l'Institut, et que l'auteur du meilleur ouvrage

en chaque genre fût couronné et reçût une récompense nationale. Cette

idée gigantesque, accueillie d'abord avec enthousiasme par le public, se

réduisit bientôt à rien; et dans cette circonstance, Napoléon aurait pu

reconnaître que, malgré l'excès de la puissance, les choses du domaine

exclusif de l'intelligence ne peuvent se plier aux fantaisies du pouvoir

le plus absolu.

Les journaux, qui alors étaient soumis à une censure si rigide,

ressaisirent une espèce de liberté en cette occasion. Pour ce qui

appartenait aux arts, comme le fond des sujets traités par les peintres

ne pouvait prêter à aucune allusion politique, les journalistes ne

disputèrent que sur la forme de la composition, sur le mérite relatif de

l'exécution, de telle sorte qu'ils purent énoncer leurs goûts différents

avec une entière liberté.

Il est déjà curieux aujourd'hui (1854), et il le sera sans doute bien

plus encore dans trente ans, de lire la liste des tableaux présentés en

1810 au concours du prix décennal, avec le nom des auteurs; la voici:

PEINTURE.

TABLEAUX D'HISTOIRE.

_Les Sabines_ par David.

_La Consternation de la famille de Priam_ Garnier.

_Les Trois Âges_ Gérard.

_Scène de déluge_ Girodet.

_Atala_ Girodet.

_Marcus Sextus_ Guérin.

_Phèdre et Hippolyte_ Guérin.

_Les Remords d'Oreste_ Hennequin.

_Télémaque dans l'île de Calypso_ Meynier.

_La Justice et la Vengeance divine_ Prudhon.

_Deux plafonds allégoriques au Louvre_ Berthélemi.

TABLEAUX REPRÉSENTANT UN SUJET HONORABLE POUR LE CARACTÈRE NATIONAL.

_Couronnement de Napoléon_ par David.

_L'Empereur saluant des blessés ennemis_ Debret.

_Allocution de l'Empereur à ses troupes_ Gautherot.

_L'Empereur recevant les clefs de Vienne_ Girodet.

_La Peste de Jaffa_ Gros.

_Champ de bataille d'Eylau_ Gros.

_Bataille d'Aboukir_ Gros.

_Les soldats du 76e retrouvant leurs drapeaux

à Inspruck_ Meynier.

_Révolte du Caire_ Guérin.

_Passage du Saint-Bernard_ Thévenin.

_Matin de la bataille d'Austerlitz_ Carle Vernet.

De tous les _peintres d'histoire_, les deux seuls qui entrèrent

réellement en lutte, au jugement du public, furent David et son élève

Girodet, et parmi les tableaux _représentant un sujet honorable pour le

caractère national_, on ne mit en opposition que le _Couronnement_ et

_la Peste de Jaffa_. Il s'établit sur cette rivalité une polémique

très-animée dans les journaux de Paris, à la suite de laquelle les avis

furent plus divisés que jamais.

Cependant, aux termes du décret qui instituait les prix décennaux,

l'Institut restait chargé de faire un rapport sur le mérite relatif de

l'ensemble des travaux, et il devait désigner absolument quel était le

meilleur. Les savants, les littérateurs et les artistes de l'Institut,

dont plusieurs se trouvaient être eux-mêmes concurrents, sentirent

combien la tâche qu'on leur avait imposée était devenue de jour en jour

plus délicate; aussi, quant à la peinture au moins, la commission fit un

rapport évasif, dans lequel les ouvrages de tous les concurrents

reçurent une dose de louanges mêlées d'observations critiques qui ne

pouvaient contenter ni blesser personne. En résumé, les avis comme les

goûts restèrent partagés dans le public ainsi qu'à l'Institut, et

Napoléon laissa peu à peu s'apaiser le grand fracas que cette affaire

avait excité, sans qu'il y eût aucun jugement définitif de rendu ni de

récompenses décernées.

Ce concours eut cependant une influence, passagère il est vrai, mais

qu'il faut signaler, puisque la rivalité qui en résulta entre Girodet et

son maître porta pendant quelque temps atteinte à la prééminence de

David. Cet échec, joint au succès douteux de _la Distribution des

aigles_, fut le premier présage de l'affaiblissement du chef de l'école.

Si l'institution des prix décennaux ne put prendre racine, l'année 1810,

pendant laquelle on en fit l'essai, restera comme une époque capitale

dans l'histoire des arts en France, sous le règne de Napoléon[67].

Quand on considère avec attention les meilleurs ouvrages d'art faits

depuis 1800 jusqu'à 1810, décade pendant laquelle l'école française a

donné les témoignages les plus éclatants de sa force, il est facile de

déterminer la cause pour laquelle la plupart de ces productions n'ont

pas conservé dans la mémoire des hommes cette importance monumentale qui

donne encore tant de prix, après plusieurs siècles, aux peintures

religieuses ou historiques faites en Italie et dans quelques parties de

l'Europe. Il faut le reconnaître, il a manqué à David, à ses élèves,

ainsi qu'à tous leurs contemporains, une idée mère, qui, comme une

étoile, les guidât dans la marche qu'ils avaient à suivre. Par suite des

révolutions terribles qui se sont opérées de leur temps en religion, en

morale et en politique, ils se sont vus forcés d'obéir à la multiplicité

des systèmes différents qui se sont succédé dans les croyances, dans les

goûts, dans les habitudes. La plupart d'entre eux, et David

principalement, auteur, depuis 1779 jusqu'à 1810, de _la Peste de saint

Roch_, des _Horaces_, de _Marat_, des _Sabines_, du _Couronnement de

Napoléon_ et du _Portrait de Pie VII_, n'a pu donner à la partie visible

de ses productions cette unité matérielle qui résulte de l'harmonie et

de l'unité des pensées, sans lesquelles il est impossible de faire des

choses grandes et durables. Enfin il a manqué à cet homme, ainsi qu'à

tous ceux dont il était entouré, une foi quelconque, fixe et

inébranlable. De là cette diversité dans les sujets; de là l'inutilité,

l'inopportunité de la plupart de ces productions, fort remarquables sous

le rapport de l'art, mais qui distraient les esprits au lieu de les

captiver et de les instruire; qui font diverger les idées au lieu de les

ramener à un centre unique, et dont en somme l'incohérence et la

multiplicité affaiblissent promptement le souvenir.

Si les travaux donnés arbitrairement aux artistes par M. de Marigny ont

porté un coup fatal à ce que l'art de la peinture peut avoir d'action

dans l'instruction morale et intellectuelle d'un peuple, il faut

convenir que les expositions au Louvre, créées dans l'intérêt de ceux

qui font profession de la peinture, ont encore bien plus puissamment

contribué à diminuer l'importance de cet art. C'est depuis cette

institution surtout que les salons du Louvre ont pris d'année en année

le caractère d'un bazar, où chaque marchand s'efforce de présenter les

objets les plus variés et les plus bizarres, pour provoquer et

satisfaire les fantaisies des chalands. Cet usage des expositions

publiques combinées avec la formation des musées, qui date à peu près du

même temps, ont anéanti l'effet moral que pouvait avoir la peinture sur

les masses. Dans ces lieux, où l'on arrive malgré soi avec la

disposition d'esprit froide et impartiale d'un critique jugeant l'art,

abstraction faite du sujet, on regarde tout avec indifférence comme dans

un marché, jusqu'à ce que l'on ait trouvé ce qui est à sa convenance et

à sa fantaisie.

Pendant toute la période comprise entre l'établissement du système

d'archaïsme, par Heyne et Winckelmann, jusqu'à 1810, époque où l'on

ouvrit le concours des prix décennaux, ce défaut d'élément moral dans

les arts a été senti et signalé par tous les bons esprits. Parmi les

artistes, David est celui que son instinct a porté à faire les plus

constants efforts pour découvrir un principe vivifiant, au moyen duquel

il espérait toujours donner de l'importance et de la grandeur aux

productions de l'art. Malgré la mobilité extrême des idées de cet

artiste, pour qui tous les régimes et tous les personnages politiques

nouveaux devenaient l'objet d'une admiration et d'un enthousiasme

puérils, il est facile de distinguer chez lui la recherche habituelle

d'une base politique ou morale sur laquelle il eût pu appuyer solidement

l'édifice qu'il voulait élever.

Louis David, Son Ecole et Son Temps: Souvenirs · 第 22 / 32 段