Lorsque Gros, de retour d'Italie, vint s'établir à Paris (1800-1801), il

exerça de suite une double influence, sur le public et sur les artistes.

L'exposition de son portrait de _Bonaparte à Arcole_ et du _Premier

Consul distribuant des sabres d'honneur_ fit effet sur les masses. Mais

la personne de Gros, ses manières et celles des personnes qui

fréquentaient son atelier, ainsi que son habitude de travailler devant

témoins et presque en jouant, après avoir étonné les artistes, finit par

modifier leur manière d'être, leurs habitudes et enfin leur goût.

Au commencement de ce siècle, rien n'était si rare qu'un local propre à

devenir un atelier de peinture. Ceux qui avaient été pratiqués

anciennement dans le Louvre n'existaient plus, et lorsque David fut sur

le point de commencer son tableau du _Couronnement_, on ne trouva rien

de mieux que de lui abandonner la vieille église de Cluny pour qu'il en

fît son atelier. En général, les vieilles églises et les vieux couvents

dévastés et vendus pendant la révolution étaient devenus le refuge

ordinaire des artistes. De tous ces anciens édifices, celui du couvent

des Capucines[59], dans lequel on avait fabriqué les assignats pendant

la durée de ce papier-monnaie, devint un des points sur lesquels les

peintres et même quelques statuaires vinrent se rassembler. Girodet y

fit sa scène de _Déluge_, son _Atala_ et sa _Révolte du Caire_. Mais

toujours mystérieux dans ses travaux, n'admettant chez lui que ses

élèves, Girodet travaillait solitairement dans l'angle gauche du

cloître.

Les choses ne se passaient pas ainsi vers l'angle à droite, de 1801 à

1805. Un long corridor, par lequel on parvenait à une vingtaine

d'anciennes cellules de capucines, transformées en autant de petits

ateliers, servait d'antichambre et de salon de conversation aux artistes

habitant les cellules. L'aile droite du bâtiment semblait leur être

particulièrement réservée. M. Ingres et son ami Bartolini, le sculpteur

florentin, occupaient deux cellules en commun; près d'eux était M.

Bergeret, admirateur et ami de M. Ingres. Ces trois artistes, qui

dirigeaient alors les efforts de leurs études sur les ouvrages des

artistes italiens de la renaissance, formaient une espèce d'académie à

part dans les Capucines. Personne n'était admis chez eux, et l'on

n'avait qu'une idée vague de ce qu'ils faisaient dans le mystère de

leurs ateliers. M. Bergeret doit être compté au nombre de ceux qui,

lorsque le musée des Petits-Augustins contrebalança l'influence du musée

des Antiques, ont contribué à fonder le genre anecdotique et à répandre

le goût des petits tableaux d'amateurs. Le plus connu de ceux de cet

habile artiste que la gravure ait reproduits, représente _les Honneurs

rendus à Raphaël après sa mort_.

Deux ou trois cellules plus loin que celle habitée par M. Ingres, se

trouvait l'atelier de Granet. Ce peintre, qui devait se rendre célèbre

en imitant des intérieurs de couvent, commença en effet par peindre les

longs et obscurs corridors de celui des Capucines. Bon, aimable,

spirituel et modeste comme il a toujours été, chaque jour Granet, que

l'on surnommait _le Moine_, était établi dans le cloître avec son

chevalet et sa toile, saisissant à toutes les heures les effets variés

de la lumière. Granet était aimé de tous, il causait amicalement avec

chacun, laissait voir ses ouvrages à tous ceux qui l'approchaient, les

consultait même au besoin, et donnait d'excellents avis à ses confrères.

Ceux qui voyaient ses études si originales lui prédisaient déjà un

avenir qu'il a si bien réalisé.

Non loin de ces cellules, Étienne, Chauvin, Dupaty et enfin Gros avaient

chacun la leur. Chauvin était un habile paysagiste qui s'était formé en

Italie, où il avait fait connaissance avec Gros. Étienne occupait la

cellule suivante et avait pour voisin, de l'autre côté, le statuaire

Charles Dupaty, l'un des fils du président de ce nom, célèbre par ses

_Lettres sur l'Italie_. Dupaty achevait alors la première figure de

ronde bosse qu'il ait exposée au Louvre, un _Amour_.

Gros avait pour atelier la dernière cellule au fond du corridor.

Jusqu'au jour de son arrivée, rien n'était plus silencieux que les longs

corridors des Capucines, dont la plupart des habitants travaillaient

dans la retraite et sans communiquer habituellement entre eux. Mais

aussitôt que Gros fut établi dans ce lieu, le régime changea

complétement. En sa qualité de peintre de l'armée d'Italie, le jeune

artiste recevait sans cesse des visites d'officiers supérieurs et de

généraux, à mesure que, revenant de l'armée, ils rentraient à Paris. La

porte de son atelier était presque toujours ouverte, et la plupart du

temps il travaillait entouré de ses amis, parlant haut, allant et

venant, maniant des armes, remuant des selles de chevaux ou de riches

étoffes qu'il accaparait pour les copier au besoin.

C'est dans cette cellule que Gros fit successivement les esquisses si

brillantes de plusieurs portraits du premier consul, de _la Bataille du

mont Thabor_ et de celle d'_Aboukir_, ainsi que le tableau de _Sapho_.

Le coloris brillant, la hardiesse de pinceau, et jusqu'à l'espèce de

désordre qui régnait dans ces compositions faites tout à la fois avec

tant d'aisance et même d'audace, peintes en quelque sorte en plein air

et devant tout le monde; ces habitudes et ces qualités si différentes de

celles qui régnaient depuis dix ans dans les écoles de Paris, parurent

tout à coup à un grand nombre d'artistes celles qui devaient être

préférées et dont les résultats seraient les plus satisfaisants pour

l'exercice de l'art. Il est donc certain que la manière aisée et quelque

peu cavalière de Gros porta aussitôt atteinte aux doctrines sévères que

David avait enseignées et mises en pratique jusqu'à ce moment; et

qu'après l'exil de son maître, et à la mort de Girodet, lorsque la

nouvelle école, dite romantique, avait déjà fait des progrès si rapides,

Gros ne s'accusait peut-être pas sans raison d'avoir contribué à

ébranler les principes de son maître.

Quoique son organisation fût robuste, Gros avait été affecté de bonne

heure de douleurs rhumatismales qui le faisaient souffrir à certaines

époques de l'année. Pendant la Restauration, lorsque le grand éclat de

sa célébrité commençait à s'affaiblir, les premiers signes de la

vieillesse se manifestèrent chez lui, et après la révolution de 1830,

ils devinrent plus apparents encore. Placé par son talent dans la classe

des hommes éminents de son époque, Gros eut le tort, et il en éprouva

tous les inconvénients, de mener un genre de vie en contradiction avec

le rang élevé qu'on lui assignait parmi les hommes de talent. Marié,

maître d'une belle fortune qui lui eût fourni tous les moyens de

s'entourer, non-seulement d'amis, mais de personnes distinguées qui se

seraient trouvées honorées d'être admises dans sa société, il vivait de

la manière la plus étrange, passant presque tous ses moments de loisir à

jouer aux dames avec les obscurs habitués d'un café.

Ces goûts, si peu en harmonie avec sa position, augmentèrent à mesure

que les années diminuaient pour lui les chances de trouver des

distractions moins vulgaires. Des chagrins domestiques, les regrets

excessifs que lui causaient et les jours si brillants de si gloire, et

les succès menaçants de la nouvelle école _romantique_; et enfin, ce qui

n'est que trop certain, les douleurs amères dont quelques écrivains

l'abreuvèrent en critiquant indignement ses ouvrages, portèrent le

découragement dans l'âme de cet homme comblé jusque-là de louanges et

d'honneurs, mais que la réflexion n'avait prémuni contre aucun des maux

réservés à l'homme, à qui tout manque à la fois quand il vieillit.

Pendant les dernières années de sa vie, il n'opposa à ces chagrins que

les ressources de jouissances purement physiques, dont il fut privé tout

à coup. Aussi sa mort fut-elle aussi inattendue que terrible. On le

trouva noyé sur les bords de la Seine, près de Sèvres. Il avait eu le

soin de laisser dans son chapeau un papier sur lequel était écrit que

«las de la vie et trahi par les dernières facultés qui la lui rendaient

supportable, il avait résolu de s'en défaire.»

Drouais, Fabre, Girodet, Gérard et Gros, élèves de David, furent aussi

des rivaux pour leur maître.

Deux chefs d'écoles, contemporains de David, Regnault[60] et

Vincent[61], exercèrent quelque influence sur les arts, mais bien plutôt

par les élèves qu'ils formèrent que par les ouvrages qu'ils

produisirent. Tous deux étaient d'habiles artistes, praticiens

consommés, mais à qui il manquait cette fixité dans les idées qui fait

que l'on choisit un but vers lequel on tend sans cesse, ce qui donne aux

productions un caractère fort et décidé. Regnault n'avait reçu aucune

instruction, et son esprit comme son imagination était sans portée.

C'était un de ces praticiens très-adroits, savants même, dont les

talents matériels n'auraient pu devenir réellement utiles que s'ils

eussent été sous la direction d'un génie supérieur qui les eût vivifiés.

Les meilleurs ouvrages de Regnault sont _l'Éducation d'Achille_,

charmante composition, et une _Descente de croix_, où l'on remarque une

fermeté et une flexibilité de pinceau qui feraient honneur à un bon

élève de l'école des Carrache. Ces ouvrages furent loués comme ils

méritaient de l'être, servirent de titre à leur auteur pour entrer à

l'Académie et ouvrir une école de peinture, mais ils n'exercèrent aucune

influence sur la marche de l'art, à l'époque où ils parurent,

c'est-à-dire vers 1788. Regnault, qui est mort fort riche à l'âge de

soixante-quinze ans, passa paisiblement les dernières années de sa vie à

faire de petits tableaux de boudoirs.

Ce n'est que par l'intermédiaire de deux de ses élèves que Regnault a

réellement pris part au mouvement qui s'est opéré dans l'exercice des

arts, depuis 1800 jusqu'à nos jours; ces deux élèves sont Pierre Guérin

et M. Hersent.

Quant à Vincent, homme instruit, fort spirituel et peintre très-habile,

de la grande quantité d'ouvrages qu'il a achevés, on n'a guère conservé

le souvenir que de son tableau du _Président Molé_, peu connu de la

génération actuelle. Ainsi que Regnault, Vincent a formé un assez grand

nombre d'élèves qui, pendant quinze ou vingt ans, ont disputé les prix

académiques à ceux plus nombreux qui sortaient de l'école de David. Mais

de tous les soldats que Vincent a formés pour ces combats, il n'en est

qu'un seul dont le nom et les ouvrages soient connus; c'est M. Horace

Vernet, peintre original dont le rare mérite et l'influence seront

appréciés quand il en sera temps.

En suivant l'ordre chronologique, il se présente, comme contemporain de

David, un homme isolé qui ne fut ni son élève, ni son rival, ni son

imitateur, mais dont le talent exceptionnel se développa et grandit

pendant ce siècle, quoiqu'il fut en contradiction ouverte avec les idées

que Winckelmann, Heine, Mengs et David avaient mises en honneur depuis

1780. Pierre-Paul Prudhon, né en 1765, âgé de vingt-cinq ans en 1790,

pendant que la plupart des artistes s'efforçaient d'imiter les ouvrages

de l'antiquité, formait, lui, son talent dans la solitude, n'ayant

d'autre idée et d'autre but que de rendre son pinceau l'interprète

fidèle de ce qu'éprouvait son âme, de ce que préférait son goût. Né de

parents très-pauvres, forcé de travailler pour vivre tout en étudiant,

le besoin le rendit de bonne heure ingénieux pour tirer parti de son

talent. Il se fit bientôt remarquer par un genre de compositions

gracieuses et tendres, peu variées quant au fond, mais auxquelles

l'artiste trouvait moyen de donner des formes nouvelles et un aspect

nouveau. Le plus ordinairement, Prudhon faisait des dessins ou des

tableaux sur des sujets tendres, passionnés et amoureux. L'attention se

porta d'abord sur des vignettes représentant _Léandre et Héro_, _Cérès

et Stellion_, et _Phrosine et Mélidor_, ainsi que sur d'autres

productions analogues, gravées au pointillé, et dont le succès devint

populaire. Le charme particulier de ces ouvrages résultait d'une

certaine atmosphère d'amour, si l'on peut dire ainsi, à travers laquelle

on les voyait apparaître. On y remarquait ordinairement des femmes dont

les vêtements n'étaient d'aucun pays ni d'aucun temps, mais qui, par

leurs formes suaves et une expression vive de tendresse, séduisaient

toutes les classes d'amateurs. Ces femmes n'étaient point belles et se

ressemblaient toutes; leur bouche était grande, leurs yeux profondément

enchâssés et couverts, mais le peintre, qui avait soin de faire tomber

la lumière de haut sur ses groupes, trouvait moyen, en multipliant les

demi-teintes et en noyant les contours, de donner quelque chose de

fantastique et de séduisant à ces êtres imaginaires.

Prudhon ne réussissait pas moins bien à représenter des amours, des

petits enfants; et son _Zéphyre_, se balançant au-dessus de l'eau d'une

fontaine est peut-être son chef-d'oeuvre en peinture.

En abusant des effets du clair-obscur, ce peintre sacrifia souvent la

vérité d'imitation pour exprimer le genre de poésie qu'il cherchait à

répandre avant tout dans ses ouvrages; mais soit que l'on aime ou que

l'on réprouve son genre, il faut convenir au moins que le sentiment qui

l'animait en peignant était toujours fort, et que ses ouvrages portent

toujours un caractère bien décidé.

Ce fut à la fameuse exposition de 1810, où les ouvrages de David, de

Girodet, de Gérard et de Gros se trouvaient en présence, que parurent

aussi les deux tableaux de Prudhon qui ont mis le sceau à sa réputation:

_le Zéphyre_ déjà cité et _la Vengeance et la Justice poursuivant le

Crime_. La sévérité de style et la gravité des sujets étaient devenues

des conditions si impérieuses depuis que les doctrines de l'école de

David avaient été généralement adoptées, que le pauvre Prudhon, qui

n'avait fait et n'aimait réellement à faire que des sujets gracieux et

érotiques, se vit forcé de concevoir et d'exécuter le tableau de _la

Vengeance et la Justice_ pour obtenir la faveur d'être placé au nombre

de ce qu'on appelle _les peintres d'histoire_. Cette dernière production

fait sans doute grand honneur au talent de Prudhon, mais ce talent se

trouve plus complet et surtout mieux employé dans son _Zéphyre_.

De son vivant, Prudhon n'eut qu'un assez petit nombre d'admirateurs et

dans l'esprit de ceux qui avaient adopté les doctrines de l'art antique,

qu'ils fussent artistes ou amateurs, il passait pour un peintre de

mauvais goût, que l'on comparait aux artistes des temps de décadence.

Lorsqu'il considérait l'art dans son ensemble, David, toujours

impartial, disait en parlant de Prudhon: «Enfin celui-là a son genre à

lui, c'est le Boucher, le Watteau de notre temps; il faut le laisser

faire, cela ne peut produire aucun mauvais effet aujourd'hui dans l'état

où est l'école. Il se trompe, mais il n'est pas donné à tous de se

tromper comme lui; il a un talent sûr. Ce que je ne lui pardonne pas,

ajoutait-il en souriant, c'est de faire toujours les mêmes têtes, les

mêmes bras et les mêmes mains. Toutes ses figures ont la même

expression, et cette expression est toujours la même grimace. Ce n'est

pas ainsi que nous devons envisager la nature, nous autres disciples et

admirateurs des anciens!»

Si les scènes gracieuses, si l'emploi souvent exagéré du clair-obscur

donnaient aux productions de Prudhon un aspect qui les faisait

distinguer parmi celles de ses contemporains, elles étaient

recommandables surtout par un éclat et une originalité dans le coloris

qui tranchaient avec la teinte grisâtre et peu transparente des tableaux

de l'école sévère. Il n'est pas jusqu'aux procédés matériels employés

par Prudhon pour peindre, qui ne fussent contraires à ceux dont les

autres artistes faisaient généralement usage.

Depuis l'exécution du tableau des _Sabines_ surtout, David avait

pratiqué et enseigné l'art de peindre en procédant par l'emploi de

teintes faites d'après la nature, et qu'il fallait appliquer l'une

auprès de l'autre en s'efforçant de les fondre, non pas avec le pinceau,

mais en les juxtaposant avec assez de justesse pour qu'elles se

succédassent sans blesser l'oeil, et en exprimant la différence des tons

et la dégradation de la lumière. Ce procédé, l'un de ceux qui demandent

le plus d'attention et de talent, et qui a été mis en pratique par

Raphaël dans _la Transfiguration_, ainsi que par Paul Véronèse et

Poussin dans leurs plus beaux ouvrages, est celui que David s'efforça de

remettre en vigueur.

Prudhon peignait tout différemment. En commençant un tableau, il lui

donnait l'aspect d'une grisaille, et ce n'était que successivement et

peu à peu qu'il coloriait les différents objets compris dans son

tableau, jusqu'au moment où, satisfait de l'intention qu'il avait prêtée

à ses personnages, il leur donnait toute la vivacité requise par de

nombreux glacis posés les uns sur les autres. Plusieurs compositions

laissées par le peintre à l'état d'ébauches fournissent l'occasion de

suivre les progrès successifs de ce procédé.

Un an ou deux ans avant sa mort, Prudhon mit au Salon un petit tableau

qui fit sensation. Il y avait introduit trois figures; un ouvrier

ressentant les premières atteintes du mal dont il devait mourir, et près

de lui sa femme et son jeune fils inquiets et cherchant les moyens de le

soulager. C'était le dernier ouvrage qu'il dût faire; et dans cette

scène, si différente de celles où il avait peint ce que l'amour a de

plus intime et de plus tendre, on voyait l'empreinte d'une douleur

profonde, d'un chagrin que rien ne peut guérir, d'un présage d'une mort

inévitable et que l'on désire.

Des cinquante-huit années que Prudhon a passées sur la terre, c'est tout

au plus s'il en a eu dix de tolérables. Son enfance, sa jeunesse et une

partie de son âge mûr ont été employées à combattre la misère, à

travailler jour et nuit, et à former seul un talent que l'exemple ou les

conseils des autres artistes ne pouvaient l'aider à perfectionner.

Malgré sa pauvreté, Prudhon se maria jeune, et le malheur voulut que sa

compagne, loin de l'aider dans sa pénible carrière, eût des goûts aussi

vulgaires que le pauvre artiste avait l'âme tendre et délicate. Chargé

de famille sans pouvoir se reposer sur sa femme des soins que de jeunes

enfants réclamaient, il resta seul avec eux. C'est dans cet isolement,

et lorsque, forcé de faire face à une foule de petits travaux sans

lesquels ses enfants et lui n'auraient pu vivre, qu'il s'attacha à Mlle

Mayer, son élève.

Cette femme, qui pour tous charmes extérieurs n'avait que des yeux

très-couverts et une expression de bonté et de tendresse comme Prudhon

aimait à les rendre dans ses ouvrages, devint, par son dévouement et son

attachement inviolable, l'ange sauveur de l'artiste et de ses enfants.

Jeunes encore, ceux-ci réclamaient les soins journaliers qu'on ne reçoit

que d'une mère. Mlle Mayer les leur prodigua comme si elle eût été la

leur, et les modifia selon l'âge de ces êtres intéressants, que son coeur

avait adoptés. Ces devoirs n'empêchaient cependant pas cette femme

courageuse de se livrer à l'art de la peinture, qu'elle exerçait non

sans talent. Entièrement dévouée à Prudhon, enseignée par lui,

travaillant sans cesse à ses côtés, elle s'était si complétement

identifiée avec son ami, son maître, qu'elle était parvenue à reproduire

sa manière, et qu'elle l'aidait souvent dans la préparation de ses

ouvrages. Il ne nous est resté aucune lettre, aucun témoignage

authentique de la longue tendresse de ces deux êtres, toujours réunis

sous le même toit et dans le même atelier; on sait seulement que pendant

de longues années ils ont été unis par les liens de l'amitié la plus

profonde et par des occupations communes. Cependant les enfants de

Prudhon, élevés par les soins de son amie, grandirent, se formèrent et

il fallut pourvoir à leur établissement dans le monde. Ils quittèrent la

maison paternelle. Déjà Mlle Mayer n'était plus jeune. Parvenue à cet

âge où les femmes, perdant de leurs charmes, n'en sentent qu'avec plus

de force le besoin d'aimer, son imagination, naturellement ardente, lui

présenta sa position comme incertaine et fâcheuse. Son âme, qui s'était

sentie calme tant que la présence des enfants lui avait assuré le titre

et le rang de mère, s'effraya tout à coup du nouveau rôle dont elle

était menacée. Dans son innocence, cette âme honnête s'exagéra sa faute,

en fit un crime, eut l'idée qu'elle serait méprisée, abandonnée

peut-être par celui qu'elle s'était accoutumée à regarder comme son

époux, et sa tête se perdit. Dans un de ces moments critiques où

l'avenir se présente tout à coup comme un malheur inévitable, Mlle

Mayer, dans ce même atelier où elle avait conversé, travaillé, vécu si

longtemps auprès de Prudhon, se coupa la gorge avec un rasoir. Prudhon

ne peut se consoler de ce malheur. Deux ans après il mourut de langueur,

en 1823. C'est quelque temps après la mort de Mlle Mayer que Prudhon fit

ce tableau de _l'Ouvrier mourant_. Il y avait mis toute sa douleur;

depuis il ne fit plus rien.

Cet artiste avait acquis sa célébrité peu à peu, et par le développement

lent et successif de son talent. En outre, quoiqu'il eût formé plusieurs

élèves habiles, aucun cependant n'a contribué à augmenter l'éclat de son

école. Mais il n'en fut pas de même d'un peintre de la même époque à peu

près, dont les ouvrages firent grand bruit, et qui eut pour élèves des

hommes qui devaient bientôt opérer une nouvelle révolution dans l'art,

bouleverser les doctrines adoptées par David, par ses élèves et ses

imitateurs: c'est Pierre Guérin[62], formé à l'école de Regnault.

Lauréat à l'Académie en 1794, ce peintre exposa au Salon, quatre ans

après, le tableau de _Marcus Sextus_ revenant d'exil et retrouvant chez

lui sa femme morte et sa fille dans les larmes. Cet ouvrage dont le

succès, comme on l'a vu, fut immense, et du en partie à l'importance que

le parti royaliste et les émigrés attachèrent alors au sujet, est

cependant une production assez faible.

Ce succès fixa le choix du genre de composition que Guérin adopta, genre

dont le style est particulièrement _théâtral_. En effet, la conception

première de ses ouvrages tend toujours à surprendre et à émouvoir, et

l'artifice avec lequel il place ordinairement ses personnages, tient de

la symétrie calculée à laquelle les acteurs ont recours pour se donner

le temps de se reconnaître, et, comme on dit au théâtre, pour arrondir

la scène. Ces artifices, ces compositions où tout est calculé,

comprennent les qualités et les défauts du talent de Guérin, homme de

pure réflexion.

Ce peintre présenta successivement: à l'exposition fameuse de 1808, un

sujet tiré d'une idylle de Gessner et _Bonaparte pardonnant aux révoltés

du Caire_, tableau où il y a de la poésie; à celle de 1810, _Andromaque_

et _l'Aurore et Céphale_; et à celle de 1817, l'une de ses bonnes

compositions, _Didon écoutant le récit d'Énée_.

La santé de Guérin, déjà chancelante, s'affaiblit encore après

l'exécution de ces divers ouvrages. Depuis la _Didon_ il ne fit plus

rien d'important, à l'exception de l'ébauche restée imparfaite d'une

grande scène de _la dernière nuit de Troie_.

La vogue extraordinaire de plusieurs productions de cet artiste fut de

courte durée, et il survécut au moins de six ou sept années à sa gloire.

Cependant, considéré comme chef d'école, et directeur de l'Académie de

France à Rome, Guérin mérite les plus grands éloges. Il est le seul de

son temps, après David toutefois, qui ait eu le sentiment véritable de

l'enseignement. Comme David, il reconnut qu'un maître ne doit pas

chercher à transmettre sa manière, mais que son devoir est de cultiver

et de développer les facultés saillantes de ses élèves. Or, cette

précieuse qualité qui distinguait particulièrement David, maître de

Drouais, de Girodet, de Gérard, de Gros, de M. Isabey, de M. Ingres, de

Granet, de M. Schnetz et de Léopold Robert, on la retrouve encore,

quoique affaiblie, dans Guérin, dont l'école a produit Géricault, MM. P.

Delaroche, E. Delacroix et Scheffer.

Louis David, Son Ecole et Son Temps: Souvenirs · 第 21 / 32 段