d'esprit dans cet homme, qui, n'ayant pu faire une fortune médiocre en
augmentant peu à peu son talent, et qui s'étant trouvé forcé de profiter
d'une chance inattendue pour ne plus retomber dans la pauvreté, jouait,
badinait ainsi avec sa célébrité, en conservant au fond de l'âme le
désir et l'espérance d'acquérir une vraie gloire. Car, au milieu de ce
concert de louanges dont on l'étourdissait, dans son salon même, où il
était flatté par l'aristocratie intellectuelle et nobiliaire, où on lui
répétait sans cesse qu'il avait surpassé tous ses rivaux, lui, se
jugeait, et en 1807 il se disait à lui-même que depuis dix ans, depuis
sa _Psyché_, il n'avait réellement rien produit; c'est parce qu'il se
sentait peintre au fond de l'âme.
Les succès de David, de Girodet, de Gros et de Guérin, pendant ces dix
années, retrempèrent l'esprit de Gérard en l'irritant. En 1808 il exposa
_les Quatre Âges_. L'ouvrage était faible, mais le peintre ne se
découragea pas, et deux ans après (1810), avec quatorze portraits, la
plupart en pied et des meilleurs qu'il ait faits, il présenta au Salon
la _Bataille d'Austerlitz_, ouvrage remarquable et le meilleur de ceux
qu'il a achevés sous le règne de Napoléon. Cette composition, destinée
originairement à décorer le plafond du conseil d'État, était accompagnée
dans cette salle de quatre grandes figures allégoriques déroulant et
soutenant le tableau; dans ces figures, Gérard a peut-être exprimé mieux
que dans tous ses autres ouvrages ce grandiose vers lequel son esprit le
portait et cette largeur d'invention qui était une disposition naturelle
de son talent.
Mais la réputation de peintre de portraits a pesé fatalement sur cet
artiste pendant les plus belles années de sa vie. Son atelier se
transforma en une espèce de manufacture, surtout après les événements de
1814, lorsque les rois, les princes et les généraux des puissances
alliées vinrent à Paris. Le nombre des demandes qui lui furent faites
alors, et la promptitude avec laquelle il fut obligé d'y répondre,
eurent les plus tristes résultats. Presque tous les portraits que Gérard
exécuta à cette époque sont assez faibles, et en partie sortis d'autres
mains que de la sienne.
L'empereur avait bien traité Gérard; Louis XVIII et les princes de la
restauration ne lui furent pas moins favorables. Les grâces qu'il obtint
sous la restauration, entre autres le titre de premier peintre du roi,
parurent l'attacher à ce gouvernement d'une manière sincère, et il
montra du dévouement en rappelant toutes les forces de son imagination
et de son talent pour faire l'ouvrage que l'on regarde généralement
comme son chef-d'oeuvre, l'_Entrée d'Henri IV à Paris_.
Ce tableau fut exposé en 1817, et ce fut la dernière satisfaction que
Gérard éprouva comme artiste et comme homme. Sa _Corinne_, en 1822; son
_Philippe V_ et _Daphnis et Chloé_, en 1824, et enfin le tableau faible
du _Sacre de Charles X_, en 1827, furent des signes non équivoques de
décadence.
Gérard avait atteint sa cinquante-septième année, âge auquel est mort
Girodet, précisément après avoir terminé sa _Galatée_, oeuvre qui
indiquait aussi que l'artiste déclinait. Ce rapport entre l'âge et le
déclin de ces deux rivaux put frapper Gérard, qui ne s'est jamais fait
intérieurement illusion sur lui-même. Étienne, qui le vit à
l'enterrement de son camarade Girodet, remarqua, ainsi que tous les
assistants, combien il était pâle et à quel point il était triste.
Gérard était aimé; son chagrin concentré fit impression, et l'on éprouva
quelque chose de douloureux à le voir répondre par des sourires
mélancoliques aux politesses que lui adressaient tous les jeunes gens de
l'école nouvelle, dont au fond il redoutait le jugement. La révolution
de 1830 mit le comble à l'espèce de découragement qui s'était emparé de
lui. Pour un homme qui n'était pas resté entièrement étranger aux idées
de la révolution, et qui avait vu croître sa réputation et sa fortune
sous Napoléon, c'était déjà beaucoup que de s'être produit facilement et
de s'être encore illustré sous les auspices des Bourbons; mais lorsque,
après les fatigues d'une vie laborieuse qu'il avait été obligé de
refaire sous trois gouvernements contraires, il se vit dans la
nécessité, ainsi qu'un homme qui entre dans la carrière, de combiner
pour la quatrième fois un nouveau mode d'existence pour ne pas perdre
les avantages dont il avait joui précédemment; l'idée de ce nouvel
effort, le peu de succès de ses derniers ouvrages, l'affaiblissement de
sa vue et quelques atteintes de paralysie à la main, lui ravirent la
confiance qu'il avait toujours eue en lui-même. Il fit encore un assez
grand nombre de portraits, et le tableau de _Louis-Philippe à l'hôtel de
ville_; mais tous les soins, tous les travaux de ses dernières années
furent particulièrement consacrés à l'achèvement des quatre pendentifs
de l'église de Sainte-Geneviève, ouvrage peu digne de lui.
Le _Bélisaire_, la _Psyché_, la _Bataille d'Austerlitz_, l'_Entrée
d'Henri IV_ et huit ou dix portraits, sont donc les résultats importants
des travaux de toute la vie de Gérard, ses véritables titres de gloire.
Quoiqu'il eût plusieurs infirmités, elles furent étrangères à sa mort.
Atteint d'une fièvre pernicieuse, le 8 janvier 1837, trois jours après
il mourut de ce mal.
Girodet, membre de l'Institut, n'avait reçu la décoration de la Légion
d'honneur que tard. Sous la restauration, il fut fait chevalier de
l'ordre de Saint-Michel, et Charles X lui envoya la croix d'officier de
la Légion d'honneur la veille de sa mort. La vie retirée et singulière
de cet artiste peut expliquer à ceux qui connaissent le monde pourquoi
ces honneurs lui ont été accordés si tardivement. Gérard, au contraire,
dont le caractère était facile, le talent riche et brillant, fut comblé
de ces distinctions flatteuses pendant la vie et complétement stériles
après la mort. Nommé baron de l'empire, officier de la Légion d'honneur,
chevalier de l'ordre de Saint-Michel, membre de l'Institut de France,
professeur à l'École royale des beaux-arts, membre de l'Institut de
Hollande et des Académies de Vienne, Berlin, Munich, Copenhague, Turin,
Milan et Saint-Luc de Rome, aucun témoignage de considération ne lui a
manqué pendant sa vie. Et cependant cet homme est mort triste,
regrettant sa jeunesse, ne pouvant s'accoutumer à l'idée de ne plus
exciter cet engouement dont il avait été le premier à signaler
l'extravagance, tourmenté par la faiblesse de certains de ses ouvrages,
inquiet même sur le mérite réel de ceux qui avaient eu le plus de
succès, et poursuivi par l'idée qu'une génération nouvelle d'artistes
était là toute prête à prendre la place de celle que l'âge et la mort
allaient bientôt mettre hors de lice. C'est vraiment bien à tort que
l'on adresse à ceux qui composent des romans le reproche de les terminer
ordinairement par des scènes tristes. Pour peu qu'un écrivain tienne à
retracer la vie humaine avec vérité, comment ne pas tomber dans cet
inconvénient? On connaît déjà quelles ont été les destinées de Drouais,
de Fabre, de Girodet et de Gérard; maintenant voici celle de Gros.
Il était le plus jeune de la première couvée d'élèves de David. Né à
Paris en 1771, Gros (Antoine-Jean), issu d'une famille sans fortune,
s'adonna tout jeune à l'art de la peinture. Ses progrès furent aussi
brillants que rapides à l'atelier de David, et, couronné à l'Académie en
1790, il alla continuer ses études à Rome. Mais, comme tous les artistes
et pensionnaires français, qui, depuis l'affaire de Basseville,
portaient ombrage au gouvernement papal, Gros fut obligé d'abandonner
Rome, et de se réfugier successivement dans plusieurs villes d'Italie.
Ne recevant point de secours de sa famille, et pressé par le besoin,
Gros se mit à peindre la miniature à Florence et à Gênes. La hardiesse
et l'impétuosité avec lesquelles il traitait un genre que l'on ne fait
ordinairement que froidement et avec timidité devinrent pour lui une
cause de succès, et le jeune Gros, dont la figure était belle et
prévenante, dont l'esprit, quoique inculte, plaisait par sa franchise et
un certain tour original, tira parti de son talent, et se fit aimer de
ceux qui le connurent. Sa jeunesse, son obscurité et son défaut de
fortune alors, lui permirent de rester en Italie, sans être compris au
nombre des _émigrés_, pendant les années les plus orageuses de la
révolution française. Ainsi que Girodet, Gros ne fut pas atteint par les
passions politiques de son temps, et, tout occupé de son art et de ses
plaisirs, il profita de son talent et de son caractère pour se faufiler
intact, ou plutôt indifférent, au milieu de toutes les opinions qui
agitaient alors ses contemporains.
Le jeune Gros avait donc pu, grâce à son obscurité, se tenir éloigné de
la tourmente révolutionnaire, et ce fut avec la même indépendance
d'esprit qu'il profita de son talent pour se joindre à ses compatriotes,
lorsque l'armée française, conduite par Bonaparte, vint conquérir
l'Italie, en 1796. Le jeune peintre français était avec l'armée, près
d'Arcole, lorsque Bonaparte et Augereau plantèrent le drapeau tricolore
sur le pont qu'il fallait traverser en affrontant la mitraille des
Autrichiens, et le premier ouvrage de Gros, que l'on vit au Salon
(1799), est un beau portrait à mi-corps de Bonaparte tenant le drapeau
d'Arcole à la main, et franchissant le pont. Jusqu'alors les ouvrages
qui représentaient le vainqueur de l'Italie étaient si faibles, ou
offraient des traits si peu semblables, que le tableau de Gros ne fut
guère, au premier moment, qu'un objet de curiosité pour la multitude.
Cependant, quelques artistes furent frappés d'une certaine liberté dans
l'attitude du personnage, et d'une facilité de pinceau, auxquelles on
n'était plus habitué depuis que David, ainsi que ses élèves Girodet et
Gérard, avait fait tant d'efforts pour se rapprocher de la manière
sévère, pure et tant soit peu austère de l'art antique. Dans les
ateliers de peinture, et parmi les jeunes élèves, cette peinture de Gros
fut prise comme une innovation qui fit quelque fortune, et donna le
désir de voir de cet artiste, alors nouveau pour la France, quelque
production plus importante.
Cependant Gros, que Bonaparte avait distingué et qui s'était fait aimer
de tous les officiers de l'armée, obtint lui-même un grade au moyen
duquel il pouvait suivre toutes les opérations militaires. C'est
lorsqu'il se trouva dans cette position, qu'il prit sur les champs de
batailles même, ce goût qu'il a toujours conservé pour les brillants
uniformes, pour les chevaux et les scènes guerrières. Dès ce moment sa
carrière et son genre étaient nettement tracés; son génie allait trouver
son emploi.
Parmi les causes nombreuses qui empêchent la plupart des hommes de
mettre à profit les dons qu'ils ont reçus de la nature, la plus commune
est l'ignorance où ils sont presque toujours de la faculté et du talent
qui les distinguent réellement. Les fausses vocations, indiscrètement
suivies, ruinent l'avenir de la plupart des jeunes gens, et troublent
ordinairement la vie des hommes qui passent pour l'avoir remplie le plus
complétement.
Sans aller chercher de nombreux exemples hors du sujet qui nous occupe,
il suffit de jeter un coup d'oeil sur la carrière des artistes de notre
temps, pour reconnaître la vérité de cette proposition. En effet, quelle
a été la vie de David? Celle d'un artiste très-heureusement doué pour
exercer, et même perfectionner la peinture, mais qu'une manie insensée
de devenir législateur a interrompue, troublée et flétrie; Girodet
également, né peintre, se met dans l'esprit qu'il est poëte et perd la
partie la plus précieuse de son existence à polir des vers à l'imitation
de ceux de l'abbé Delille. Gérard, non moins naturellement peintre que
ses rivaux, sacrifie sa gloire d'artiste au titre d'homme du monde, et
meurt d'ennui et de chagrin en pesant dans son esprit, chancelant et
sceptique, si, tout compte fait, il n'y a pas autant d'avantage à mourir
conseiller d'État ou pair de France, que premier artiste de son époque.
Enfin, Gros, dont le caractère était prime-sautier, irréfléchi, dont
l'esprit obéissait à une verve dont il ne connaissait ni l'étendue ni la
force, Gros, comme on le verra bientôt, avait aussi sa marotte, sa
manie, qui l'a préoccupé pendant toute sa vie et jusqu'au moment de sa
mort, qui a été si cruelle.
Après le _Bonaparte à Arcole_, et à l'exposition suivante (1802), Gros
représenta Napoléon sur un cheval blanc, donnant une arme d'honneur à un
grenadier. Quoique très-imparfaite, cette production attira cependant
l'attention générale, et c'est à compter de ce moment que la réputation
du peintre alla en croissant. Malgré les observations, assez justes
d'ailleurs, des puristes voués au culte exclusif des doctrines antiques,
le _Bonaparte_ de Gros, avec ses teintes fouettées et hardies, avec son
cheval en _satin blanc_, ne laissa pas de tourner la tête du public et
des jeunes artistes. David lui-même ne craignit pas de dire en plein
Salon que cet ouvrage, avec ses qualités solides, produirait un bon
effet sur les travaux de l'école de Paris, où l'on négligeait trop le
coloris. Girodet, Gérard et tous les peintres en renom furent unanimes
pour vanter le mérite de Gros, qui cependant ne fut que
très-imparfaitement satisfait de cette victoire.
On voyait à cette même exposition une autre composition de Gros,
représentant Sapho éclairée par la lune au moment où elle se précipite
du rocher de Leucade dans la mer, en tenant sa lyre entre ses bras. Cet
ouvrage, qui parut faible alors et qui l'est réellement, après avoir été
le but des études particulières de l'artiste dans son atelier, était
encore au Salon l'objet de sa sollicitude et de ses espérances les plus
chères. Ces portraits, ces tableaux de personnages et de sujets
modernes; ces habits bleus et ces épaulettes d'uniforme qu'il avait su
si bien rendre, ne lui paraissaient que des passe-temps agréables, et
propres tout au plus à flatter la vanité des hommes du jour; tandis que
sa _Sapho_ était pour lui un tableau du genre élevé, un sujet antique,
où il s'imaginait avoir développé entièrement toute sa science et son
talent.
Heureusement pour cet artiste que Bonaparte, qui, comme on l'a vu,
n'était pas très-amateur des sujets tirés de la mythologie ou de
l'histoire ancienne, voulut que les principaux événements de sa vie
fussent représentés par Gros. Mais ce qu'il est curieux de savoir pour
connaître l'histoire du coeur et de l'esprit humain, c'est qu'il ne
fallut rien moins que la volonté de Bonaparte pour que Gros ne manquât
pas sa vocation et se décidât à faire de bons tableaux de l'histoire de
son temps, au lieu de se traîner sur les traces de ceux qui, malgré
Minerve, se sont obstinés à poétiser dans des modes qui ne leur
convenaient nullement.
Cédant à la volonté du chef de l'État, Gros fit d'abord plusieurs
portraits représentant le premier consul à pied ou à cheval; puis il
donna sa belle esquisse de _la Bataille du Mont-Thabor_, qui fut jugée,
avec raison, la meilleure de toutes celles qui avaient été présentées à
un concours qui n'eut cependant point de résultat.
Une fois engagé dans la voie qui lui convenait, Gros n'eut plus qu'à
produire pour bien faire. Étranger à toutes les études spéculatives
auxquelles étaient forcés de se livrer ceux qui voulaient rendre sans
autre secours que leur imagination des objets qu'ils n'avaient jamais
vus, le peintre de _la Peste de Jaffa_, d'_Aboukir_ et d'_Eylau_,
improvisant en quelque sorte ces grands ouvrages, sans préjugés et sans
peine, eut un avantage immense sur tous ses rivaux, celui de profiter de
sa facilité et de peindre de verve.
Il y eut un bel élan chez les artistes à l'exposition de 1806, lorsque
Gros y produisit _les Pestiférés de Jaffa_. La mémoire de l'expédition
d'Égypte était encore fraîche dans tous les esprits, et la gloire du
jeune artiste, qui consacrait le souvenir d'un événement de cette
campagne, se trouvait comme mêlée à celle du héros qui l'avait dirigée.
L'admiration sincère qu'excita cette composition fut si générale, que
les peintres de toutes les écoles en réputation alors se réunirent pour
porter au Louvre une grande palme, que l'on suspendit au-dessus du
tableau de Gros. David a répété souvent que ce succès, obtenu par l'un
de ses élèves qu'il chérissait personnellement, avait été un des moments
de sa vie où il s'était senti le plus heureux. Et en effet, qu'y
avait-il de plus flatteur pour le maître que de voir couronner l'ouvrage
d'un disciple dont le mérite était si grand, et si différent du sien;
pour David, qui comprenait si bien que l'enseignement n'est pas la
transmission d'une manière, mais le développement de l'intelligence
artistique d'un élève confié aux soins d'un maître? Cet aspect si neuf
et si inattendu des productions de Gros devint pour lui la preuve
évidente de la supériorité de sa méthode. Cette satisfaction était
d'autant mieux fondée, qu'à cette même exposition _la Scène du Déluge_,
par Girodet, production si différente de celles de Gros et de David,
fournissait encore une preuve éclatante de l'impartialité savante du
maître et du respect qu'il avait porté à l'originalité native de chacun
de ses disciples.
Il est hors de doute qu'après David, Gros est le peintre qui a exercé le
plus d'influence sur les doctrines et la pratique des artistes ses
contemporains. L'indépendance de ses idées ainsi que la liberté savante
de son pinceau enhardirent et protégèrent les talents d'une foule de
peintres qui, accablés jusqu'à lui sous les difficultés que présente la
composition des ouvrages du style le plus élevé, purent marcher plus à
l'aise dans des voies moins ardues et moins périlleuses. En adoptant le
genre sévère et épuré traité par David, il fallait encore un talent
remarquable et une disposition très-forte aux études sérieuses, pour
produire un ouvrage passable et même médiocre; tandis que les scènes
d'histoire contemporaine mises en vogue par Gros, et dans lesquelles il
entrait peu de nu et beaucoup d'accessoires, faisaient parfois produire
à des peintres secondaires des tableaux très-satisfaisants pour le
public, bien que leur mérite fût des plus équivoques.
D'ailleurs la vue et l'étude des monuments français, au musée des
Petits-Augustins, avaient déjà fait concevoir l'idée d'une réaction
contre l'admiration exclusive des ouvrages de l'antiquité, quand
l'apparition des trois ou quatre premiers ouvrages de Gros la
déterminèrent. C'est en effet de 1803 à 1808 que le genre anecdotique
commença à être cultivé avec succès par Richard, Revoil et Verney; mais
c'est aussi de cette même époque, il faut bien le dire, que datent ces
éternelles batailles ou scènes d'étiquette que Bonaparte a fait exécuter
durant son règne, sous la surveillance de son directeur des beaux-arts
Denon, et qu'enfin la peinture de genre proprement dite fut remise en
honneur et prépara la vogue excessive qu'elle devait obtenir quelques
années plus tard.
Cette opinion était celle de Gros lui-même, et il l'a exprimée avec tant
de franchise et dans une occasion si solennelle, qu'il est bon que l'on
sache comment ce grand artiste se reprochait à lui-même d'avoir porté
atteinte aux doctrines professées par David son maître, et s'accusait
d'être cause du déclin des grands principes de l'art en France. Le jour
de l'enterrement de Girodet, au moment où les membres de l'Institut et
les plus habiles artistes étaient réunis dans la chambre du défunt, dont
on allait conduire les dépouilles mortelles au cimetière, la
conversation eut naturellement pour objet le mérite du mort et la perte
irréparable que faisait l'école dans un moment où elle avait besoin
d'une main puissante qui la retint sur la pente où elle était entraînée
par l'école dite romantique. Gérard, malgré la tristesse dont il
paraissait accablé, essaya de faire l'éloge de son ancien camarade,
regrettant que Girodet ne fût plus là pour maintenir les jeunes artistes
par son exemple. «Que ne le remplacez-vous, Gérard, lui dit aussitôt
l'un de ses confrères, et que ne vous levez-vous pour remettre l'école
dans la bonne voie, puisque David est exilé?--C'est ce que je devrais
faire, dit Gérard; mais je confesse que je ne m'en sens pas la force:
j'en suis incapable.--Pour moi, s'écria tout à coup Gros, dont les yeux
étaient tout rouges et la voix altérée, non-seulement je n'ai point
assez d'autorité pour diriger l'école, mais je dois m'accuser encore
d'avoir été l'un des premiers à donner le mauvais exemple que l'on a
suivi, en ne mettant pas dans le choix des sujets que j'ai traités et
dans leur exécution cette sévérité que recommandait notre maître, et
qu'il n'a jamais cessé de montrer dans ses ouvrages[58].»
Ainsi, on le voit, cet homme regardait ses meilleurs ouvrages avec
dédain; il se reprochait même en quelque sorte de les avoir produits; et
lorsqu'à la fin de sa carrière, devenu riche et maître de traiter les
sujets de son goût, il reprit le cours des idées qu'il avait été obligé
de quitter, après son faible tableau de _Sapho_, il exposa au Salon de
1834 un énorme et monstrueux tableau mythologique, qui compromit son
talent dans l'esprit railleur et méprisant de tous les apprentis en
peinture.
L'époque brillante du talent et de la vie de Gros a commencé et fini
avec Napoléon. Ses meilleurs ouvrages sont _la Peste de Jaffa_, _la
Bataille d'Eylau_ et celle d'_Aboukir_, et le premier de ces tableaux
est son chef-d'oeuvre. En 1806, il vit ce chef-d'oeuvre ombragé par
l'immense palme qu'y placèrent unanimement les artistes. En 1808,
l'empereur Napoléon, après avoir considéré _la bataille d'Eylau_,
détacha de son habit l'étoile de la Légion d'honneur qu'il portait et la
remit à Gros au milieu du grand Salon, en le nommant baron de l'empire.
Comblé d'honneurs et déjà assez favorisé de la fortune, Gros fit un
mariage qui lui assura, sinon le bonheur, du moins une existence
indépendante et fixe.
Une grande quantité de travaux secondaires augmentèrent encore sa
fortune jusqu'à la Restauration. Sous les Bourbons, Gros fit encore
quelques grands ouvrages exécutés avec verve, mais conçus faiblement et
comme à regret. _L'Arrivée de la duchesse d'Angoulême à Bordeaux_ et _la
Fuite nocturne de Louis XVIII_ du château des Tuileries, étaient des
sujets bien tristes pour le peintre brillant et fougueux de _la Peste de
Jaffa_ et de _la Bataille d'Aboukir_. Ces compositions, soutenues
quelque temps par le talent et la popularité du peintre, ne purent
vaincre cependant l'indifférence du public, et elles furent promptement
oubliées, Gros ne produisit donc, pendant la restauration, qu'un ouvrage
vraiment digne de lui, _la Coupole_ de l'église de Sainte-Geneviève. Il
devait son existence et sa gloire à Napoléon. La chute terrible de
l'empire, le peu de succès qu'eurent les tableaux faits sous la
monarchie, les années qui commençaient à s'accumuler sur la tête du
peintre et les critiques déjà amères d'une nouvelle génération
d'artistes tout prêts à danser sur la tombe de leurs prédécesseurs,
avaient avancé pour Gros le temps de la vieillesse, quand la révolution
de 1830 la compléta.
Naturellement spirituel, mais sans instruction et peu disposé à en
acquérir, Gros était artiste, peintre par instinct. Il composait au bout
du pinceau et faisait bien ou mal sans que son goût et son esprit
tentassent le moindre effort pour faire ressortir les parties
excellentes d'un ouvrage ou en corriger les défauts. Cette disposition,
qu'il apporta en naissant et qu'il conserva toute sa vie, a imprimé un
caractère particulier à ses compositions, qui renferment ordinairement
une ou deux portions très-remarquables au milieu d'une foule d'objets
sans rapport et sans proportion entre eux. C'est ce que l'on peut
observer dans les batailles d'_Eylau_ et d'_Aboukir_, car le seul
ouvrage de Gros exempt de ces disparates est _la Peste de Jaffa_, son
chef-d'oeuvre.