aimable, heureusement doué comme peintre et fort bien partagé quant aux
dons de l'esprit. Les défauts, qui lui ont nui dans l'exercice de son
art, venaient de la nature de son imagination, très-ardente, et
cependant peu fertile, disposition fort commune en France. Ceux qui
l'ont connu savent qu'il a passé plus des deux tiers de sa vie à nourrir
des projets, à se livrer à des travaux de fantaisie, au lieu de faire
usage tout simplement de son pinceau. Il a perdu un temps considérable à
faire sur les odes d'Anacréon et sur le poëme de Virgile des suites de
compositions au trait, qui, malgré leur mérite, ne compenseront pas en
gloire, pour l'auteur, le temps qu'il y a employé. Une quantité énorme
de compositions fugitives, de croquis et de vignettes dessinés dans les
salons, lui ont pris un temps précieux, et il serait impossible de
calculer les mois, les années peut-être, pendant lesquels il faisait et
défaisait sans cesse les accessoires des grands portraits qu'il a
peints. Quand il avait terminé une composition quelconque, sa conscience
n'était tranquille qu'autant qu'il s'était donné beaucoup de peine en
l'achevant. Son goût pour les lettres et pour la poésie est peut-être
celui qui a contribué à lui faire perdre le plus de temps et à altérer
le plus sa santé. On a imprimé après sa mort une imitation en vers des
odes d'Anacréon, et un poëme en six chants, intitulé: _le Peintre_,
précédé d'un discours préliminaire et suivi de notes. Ces ouvrages, qui
furent commencés vers 1807, le poëme en particulier, rappellent _la
Navigation_, _les Fleurs_, _le Printemps d'un proscrit_, et autres
poëmes descriptifs et admiratifs imités de l'_Imagination_ de Delille.
L'éditeur des oeuvres posthumes de Girodet s'est abstenu d'y insérer la
seule pièce de vers où l'artiste ait laissé couler librement sa verve, à
l'occasion des critiques qui parurent en 1806 sur la _Scène de Déluge_.
Le style en est bien moins correct, il faut l'avouer, que celui de son
poëme; mais l'artiste de talent, l'artiste spirituel et piqué au vif,
s'y est laissé aller avec une pétulance et quelquefois un bonheur
d'expressions, qui auraient dû faire conserver ce morceau, ne fût-ce que
comme pièce historique. Les poésies sont suivies, dans l'édition des
oeuvres de Girodet, de deux morceaux en prose, l'un _sur le Génie_,
l'autre _sur la Grâce_, dans lesquels la pompe académique remplace
souvent les idées neuves ou fortes. Enfin, les deux volumes se terminent
par un recueil de lettres dont nous avons donné quelques fragments;
elles sont vraiment intéressantes, parce que l'homme et l'artiste y
parlent avec abandon et naïveté.
Trois choses ont empêché Girodet de goûter le moindre repos pendant
toute sa vie: la peinture, le goût des vers et la gestion de sa fortune.
Non-seulement il avait contracté de très-bonne heure l'habitude de
travailler plus que ses forces ne le lui permettaient; mais à compter
des années 1804 et 1805, il peignit la nuit à la lueur de lampes
préparées pour ce genre de travail; et ses quatre grands ouvrages, _le
Déluge_, l'_Atala_, _Napoléon à Vienne_, _la Révolte du Caire_, ainsi
que tout ce qu'il a produit jusques et y compris le _Pygmalion_, ont été
en grande partie achevés d'après ce système. Il avait commencé par dire
que la lumière artificielle était aussi favorable pour peindre que celle
du jour, et il finit par prétendre qu'elle était meilleure. C'était un
homme qui se donnait un mal infini pour être original; aussi parlait-il
avec les plus grands éloges de Michel-Ange et de Jules Romain, et
répétait-il souvent à ses élèves «que dans le choix de deux défauts il
préférait le bizarre au plat.»
Mais sa liaison avec l'abbé Delille lui a été fatale, en ce sens qu'il
gagna de ce poëte, comme tant d'autres alors, la maladie de la poésie
descriptive. Ce goût, combiné avec les travaux de son atelier, forcèrent
Girodet à prendre encore sur le peu de temps qu'il donnait auparavant au
sommeil et aux distractions journalières. Aussi ses amis et ses élèves,
qui lui portaient un sincère attachement, virent-ils avec effroi cette
nouvelle cause d'insomnies.
Girodet était né avec de la fortune, et elle s'accrut singulièrement en
1812, lorsque son père adoptif, M. de Triozon, lui légua encore la
sienne en mourant. On estime qu'il avait de vingt-quatre à trente mille
livres de rentes. Chose certaine, quoique difficile à croire, il avait
tellement embrouillé l'administration de ses biens; les contestations,
les petits procès s'étaient tellement accumulés, que c'est tout au plus
s'il avait de liquide l'argent habituellement nécessaire pour son
entretien. Prodigue ou économe jusqu'à l'excès, il avait fait bâtir une
fort grande maison dont l'intérieur n'a jamais été décoré ni même
meublé. Il y entassait de magnifiques meubles de Boule, des vases de
Chine, des livres, des armes précieuses; mais les murs n'étaient point
tendus, les cheminées restaient sans chambranles et dans la chambre où
se trouvait son mauvais lit, il y avait à demeure une table ronde
couverte de papiers écrits ou dessinés toujours en désordre. Chez lui,
son costume vieux et déchiré lui donnait l'aspect le plus sauvage; mais
quand il allait dans le monde, il mettait dans sa toilette de
l'affectation et même de la recherche, jusqu'à se parfumer d'odeurs. De
toutes ses manies, la plus étrange était le petit charlatanisme qu'il
mettait en usage lorsqu'il était censé être sur le point de terminer un
tableau et que, par une prétendue faveur spéciale, il admettait la haute
société et quelques artistes dans son atelier. Girodet n'était pas homme
à montrer un ouvrage sans l'avoir revu et corrigé plutôt vingt fois
qu'une; aussi ses confrères n'étaient-ils pas dupes du piége qui leur
était tendu. Quoi qu'il en fût, on était introduit mystérieusement dans
le sanctuaire où se trouvait déjà nombreuse compagnie. Là, Girodet
laissait, près de son tableau sur chevalet, une boîte à couleurs
ouverte, avec la palette chargée et l'appui-main tout préparés. Puis de
temps en temps, et comme s'il lui fût venu une idée soudaine, il faisait
des excuses aux assistants, leur demandant en grâce la permission de
donner encore quelques touches... quelques touches seulement! à un
endroit qui avait besoin de correction; et saisissant un pinceau qu'il
agitait près de la palette, il le promenait légèrement sur les contours
comme s'il eût cherché à leur donner plus de pureté ou de mollesse.
Cette petite manoeuvre avait ordinairement le plus grand succès auprès
des belles dames de Paris, qui racontaient ensuite qu'elles avaient vu
peindre Girodet, et qu'il n'était pas étonnant que les ouvrages de ce
peintre fussent si parfaits, puisqu'il les corrigeait _jusqu'au dernier
moment_. C'est la petite comédie que ce peintre a jouée lorsqu'il laissa
voir en 1819 sa _Galatée_, ouvrage dont il sentait vraisemblablement la
faiblesse, puisqu'il prenait tant de peine pour en assurer le succès.
Le biographe de Girodet[55] a été discret sur les affections tendres de
ce peintre. On sait que dans ses fantaisies passagères, le dieu d'amour
lui a lancé des flèches cruelles. Mais quant aux sentiments plus
délicats qui nécessairement ont dû agiter le coeur d'un homme dont
l'imagination était si inflammable, son historien se borne à dire «qu'il
ressentit en effet plusieurs affections passionnées, et les entretint
avec une extrême discrétion. La grande quantité de lettres qui furent
religieusement détruites le jour même de sa mort, selon la prière qu'il
en avait faite à ses amis, prouve la place que ces affections occupaient
dans son existence intérieure. Mais malgré toute sa circonspection, ceux
de ses amis intimes et de ses élèves qui le quittaient peu purent
s'apercevoir des visites fréquentes qu'il recevait après les longues
journées de travail de l'atelier.»
La mort de cet artiste fut douloureuse. Depuis son retour d'Italie, sa
constitution naturellement bonne, mais altérée par des maladies et
surtout par l'irrégularité du régime et les excès du travail, luttait
contre un principe de destruction toujours menaçant. Enfin une affection
gangreneuse qui, deux fois déjà, à des intervalles éloignés, s'était
manifestée aux extrémités inférieures, se porta sur la vessie. Les soins
de Larrey, son ami, assisté de Portal et de L'Herminier, ne purent
arrêter les progrès du mal, et après six jours de douleurs croissantes,
il fallut se résoudre à une opération périlleuse dont le succès
n'aboutit qu'à retarder la mort de cinq jours.
On rapporte que quelques instants avant de subir cette opération,
surmontant ses douleurs il s'échappa en quelque sorte de son lit, et
que, soutenu par sa seule domestique, il se traîna jusqu'à son atelier.
Là, à la vue de ce lieu et des objets témoins et compagnons de ses longs
travaux, il ne put contenir les émotions profondes qu'il ressentait.
Mais bientôt, voulant se soustraire à une situation trop violente, il se
retira. Près de sortir de son atelier, il se retourna sur le seuil de la
porte, en disant d'une voix éteinte: «Adieu! je ne vous verrai plus.»
Girodet est mort le 12 décembre 1824, à l'âge de cinquante-sept ans,
célibataire, et laissant une succession qui, tant en biens-fonds que par
la vente de ses ouvrages, a produit 800,000 francs à son unique
héritière, sa nièce, Mme Becquerel-Despréaux. Ses obsèques furent
célébrées avec la plus grande pompe, et de plusieurs discours prononcés
sur sa tombe, le plus extraordinaire fut celui de son condisciple Gros.
Tous les artistes, les plus célèbres et les plus humbles, assistèrent à
cette cérémonie. Gros pleurait comme un enfant; Gérard était pâle,
silencieux et triste.
Gérard (François) avait trois ans de moins que Girodet. Né à Rome en
1770, d'un père français et d'une mère italienne attachés à
l'ambassadeur de France, on l'envoya jeune encore à Paris, pour y
étudier l'art de la peinture, vers lequel son penchant le porta
naturellement et de très-bonne heure. Il fréquenta successivement les
écoles de Pajou, habile statuaire, de Brennet, peintre en grande
réputation alors et rival de Vien, enfin on le confia aux soins de
David, qui venait de donner une impulsion nouvelle aux arts.
Ses condisciples Fabre et Girodet remportèrent le prix académique, et,
par une singularité remarquable, Gérard, dont le talent fut toujours
facile et séduisant, ne put jamais obtenir ce genre de succès. Dans une
lettre écrite de Rome par Girodet en date du mois de juin 1791, on
apprend que son jeune camarade était revenu dans cette ville pour y
chercher sa mère, qu'il ramena en France. «La mère est la meilleure
femme du monde, dit Girodet à M. de Triozon, et le fils, par son esprit
et ses talents, ne peut manquer d'exciter votre attention. Sans
_l'injustice de l'académie_, nous serions partis ensemble, et lui le
premier.»
Pauvre et pressé de tirer parti de son talent, Gérard fut obligé de
renoncer à un encouragement qui lui était si nécessaire; il lutta avec
un rare courage contre la pauvreté, et redoubla d'efforts pour se
perfectionner à Paris, où il passa alors quelques mauvaises années.
Entraîné comme tant d'autres artistes, par les passions de son maître,
dans le tourbillon des idées révolutionnaires, quoique bien jeune alors,
il était dans sa vingt-troisième année, on inscrivit son nom parmi ceux
des jurés au tribunal révolutionnaire, où il ne siégea cependant pas.
Vers ce temps il aida David dans l'exécution du tableau de _Lepelletier
de Saint-Fargeau_, et composa, d'après la scène du 10 août, à la
Convention, une esquisse qui lui valut alors de grands éloges, et dont
il se proposait de faire le tableau. La malheureuse importance politique
que David avait acquise et le succès de son dessin du _Serment du Jeu de
Paume_ entraînèrent momentanément dans cette voie le jeune Gérard, que
la nature de son esprit et l'aménité de son caractère devaient préserver
bientôt de pareils écarts.
Son ami, son rival Girodet avait déjà envoyé de Rome deux ouvrages qui
le plaçaient au nombre des hommes appelés à soutenir et à augmenter la
gloire de leur école. L'_Endymion_, cette composition gracieuse, avait
paru au Salon pendant la sanglante année de 1793, et l'_Hippocrate_
avait captivé l'attention des connaisseurs à l'exposition suivante.
Quoique bien pauvre, Gérard écoutait sa jeune âme, qui lui disait qu'à
tout prix il fallait lutter contre son condisciple déjà célèbre et à qui
l'état de sa fortune permettait de tenter facilement de nouveaux
efforts. Plusieurs portraits en pied, faits d'après ses amis, furent les
premiers ouvrages sur lesquels l'attention du public se fixa. Dans
l'attitude, l'expression et le coloris de ces divers personnages, on
remarqua une vérité et une délicatesse, et en même temps une convenance
gracieuse, qui n'échappèrent à personne. Le portrait de son camarade
Isabey fut le premier ouvrage qui fit retentir le nom de Gérard à
Paris[56].
Déjà célèbre comme peintre en miniature, et très-répandu dans le monde
par l'exercice de son art, M. Isabey proposa à son ami de lui servir de
modèle, pour lui fournir l'occasion de peindre quelqu'un dont la figure
était bien connue. Ce petit artifice préparé par l'amitié eut un tel
succès, que Gérard inspira bientôt confiance à des amateurs.
Cependant il était toujours extrêmement pauvre. À force de travail, et
aidé encore par M. Isabey, qui acheta et paya l'ouvrage d'avance, il
entreprit un tableau d'histoire, et au Salon de 1795 parurent son
_Bélisaire rapportant son guide piqué par un serpent_, et le charmant
portrait de Mlle Brongniart. Le succès de ces ouvrages fut complet. Dès
ce moment les deux noms de Girodet et de Gérard jouirent d'une célébrité
égale, et on vit naître entre ces deux artistes, d'abord de l'émulation,
puis de la rivalité, et enfin une jalousie qui dura autant qu'eux.
Il n'en était pas dans ce temps comme dans le nôtre; malgré la grandeur
et la solidité du succès qu'obtint alors l'auteur du _Bélisaire_, malgré
les louanges qui lui furent prodiguées et l'accueil distingué qu'il
reçut de tout ce qu'il y avait de personnes considérables à Paris,
Gérard, encore un peu plus pauvre d'argent depuis qu'il était devenu
riche de gloire, fut obligé de se commander à lui-même un autre tableau
pour justifier et soutenir ses succès précédents.
La société se sentait encore des ébranlements causés par la révolution;
les fortunes privées étaient compromises, et ceux qui possédaient des
biens n'osaient acquérir des objets de luxe, lorsque tant de gens autour
d'eux manquaient encore du nécessaire. Le jeune artiste n'aurait
peut-être pas même exécuté son tableau de _Bélisaire_, si son camarade,
M. Isabey, déjà favorisé de la fortune par la nature de son talent,
n'eût pas acheté et payé d'avance cet ouvrage à son ami. Mais le noble
coeur d'Isabey ne s'en tint pas là, car, ayant revendu le _Bélisaire_
plus cher qu'il ne l'avait acheté, l'habile peintre en miniature
restitua à l'auteur du tableau d'histoire le surplus du prix, comme une
dette qu'il aurait contractée.
Riche de ce noble trésor, et avide de gloire, Gérard, sans s'inquiéter
de la destination incertaine de l'ouvrage qu'il voulait faire, composa
et exécuta le tableau de _Psyché et l'Amour_. Le temps qu'il employa à
l'achever a été le plus heureux de sa vie, sans doute. Tranquillisé par
un brillant succès; à peu près certain d'en obtenir bientôt un second;
recherché par toutes les personnes que leur esprit, leur talent ou leur
position dans le monde mettaient en évidence; et enfin distingué alors
par une personne dont le coeur et l'esprit étaient guidés par cette
tendresse intelligente qui excite et inspire si favorablement le génie,
Gérard, encore à la fleur de l'âge et travaillant sous de si doux
auspices, termina avec amour l'un de ses meilleurs tableaux.
Mais si la _Psyché_ fut goûtée au Salon de 1797, elle eut aussi à y
essuyer de nombreuses critiques. Dans ce personnage de l'Amour, on
trouva une idée trop recherchée, trop métaphysique, et l'expression
gracieuse des deux figures parut dégénérer en afféterie. Quelques-uns,
envisageant le tableau sous le rapport technique, pensèrent qu'à force
de chercher à simplifier et à épurer les formes, l'auteur ne les avait
souvent rendues que d'une manière vague et imparfaite. De ces dernières
critiques, celle que lança Giraut, ce sculpteur qui le premier osa
consacrer le talent et la célébrité de David à Rome, fut la plus vive et
la plus spirituelle. En faisant observer à ses voisins la portion du
corps au-dessous de la poitrine, trop mollement accusée dans Psyché, il
demanda malignement _si les côtes y étaient peintes en long ou en
large_. Quoi qu'il en soit, et malgré l'ensemble de ces reproches, qui
sont loin d'être dénués de fondement, le tableau de _Psyché_ est resté
une production fort remarquable de l'époque, et l'une des meilleures de
Gérard.
Trois portraits peints dans le même temps par cet artiste sont peut-être
plus remarquables encore, et donnent une idée plus juste et plus
avantageuse du point de vue vrai, simple et nouveau, sous lequel Gérard
envisageait alors l'art de la peinture; ce sont ceux de Mlle Brongniart,
de la famille d'Auguste, orfévre célèbre en ce temps et de Mme
Barbier-Valbonne, cantatrice renommée. Cette exposition ne produisit
pour Gérard qu'une partie des résultats qu'il avait droit d'en attendre.
Sa réputation de peintre de portraits s'établit, mais le tableau de
_Psyché_ n'ayant point été acheté, le peintre devint moins entreprenant
et n'osa pas commencer d'autre ouvrage de haut style.
Les hommes de talent et les femmes célèbres par leur esprit et leurs
grâces remplaçaient alors, comme on l'a dit, l'ancienne aristocratie.
C'était eux qui accueillaient, favorisaient et protégeaient même au
besoin, le talent à son aurore. Déjà le condisciple, l'ami de Gérard, M.
Isabey, avait montré la noblesse d'âme d'un véritable artiste, en
employant un détour délicat pour venir au secours d'un homme distingué
aux prises avec la pauvreté. Cet exemple ne fut pas inutile, et lorsque
toute espérance de voir le tableau de _Psyché_ acheté par un amateur,
ou, ce qui eût été plus convenable, par le gouvernement, fut perdue,
deux hommes de coeur et d'intelligence, l'architecte Fontaine et Breton,
secrétaire de l'Institut, se cotisèrent pour réaliser la somme de 6000
francs, qu'ils offrirent à Gérard en échange de son tableau.
Depuis 1797 jusqu'à l'époque où Bonaparte premier consul commença à
faire entrer les arts dans les rouages accessoires de son gouvernement,
Gérard, ainsi que les autres artistes, eut fort peu d'occasions
d'exercer son talent. Ces longs et pénibles efforts tentés pour l'étude
sincère de son art, ces succès si flatteurs obtenus du public, mais qui
ne fournissaient pas les moyens d'en mériter de nouveaux; et, il faut
bien le dire, cette pauvreté si dure pour un homme déjà célèbre,
forcèrent Gérard à employer son talent à des ouvrages d'un ordre
inférieur. Il partagea à cet égard le sort de quelques-uns de ses
contemporains, et, ainsi que Girodet et Prudhon, Gérard fit des
vignettes pour les grandes éditions de Virgile et de Racine publiées par
Didot.
Quoique l'éducation de Gérard eût été peu soignée, il avait
naturellement les avantages d'un esprit cultivé. Son intelligence
lucide, déliée et pénétrante, son goût juste et délicat, lui faisaient
saisir facilement les pensées, les faits et les combinaisons d'idées les
plus étrangères à ses préoccupations habituelles. Au temps de ses
premiers succès, lorsque, recherché par tout ce qu'il y avait de
distingué dans la société parisienne, il y paraissait tout à la fois
modeste comme un homme qui commence, et brillant déjà d'une gloire
solidement acquise, il était facile de reconnaître tout ce qu'il y avait
de distingué, d'éminent même, dans ce jeune artiste écoutant avec tant
de respect et d'attention les gens instruits, qui, eux-mêmes, se
sentaient flattés de l'avoir pour auditeur. Aimant naturellement les
lettres, doué de l'instinct de la musique, portant un intérêt très-vif à
toute espèce de science, Gérard, entouré de fort bonne heure de tout ce
qu'il y a eu d'hommes intelligents de son temps, et ayant eu le bon
esprit si rare de les écouter attentivement, acquit des connaissances
tellement variées, que, quels que fussent le talent et les occupations
de ceux qui lui adressaient la parole, sa réponse était toujours
pertinente, spirituelle et flatteuse. Ces qualités précieuses, mais
accessoires pour un artiste, exercèrent des influences diverses sur son
talent et sur sa vie. Elles contribuèrent sans doute à l'accroissement
de sa fortune; mais en lui donnant l'occasion de briller dans le monde,
où il fut toujours recherché, elles lui firent obtenir, comme peintre de
portraits, des succès qui le firent longtemps dévier de sa carrière de
peintre d'histoire.
Le portrait de Mme Bonaparte, exposé en 1799, l'avait placé au premier
rang parmi ceux qui réussissaient le mieux en ce genre. Son maître,
David lui-même, malgré la grande célébrité dont il jouissait alors, se
ressentit des effets de la vogue qu'obtenaient les productions de son
élève. Mme Récamier, dans tout l'éclat de sa jeunesse, de sa beauté et
de sa position sociale, avait eu l'idée de se faire peindre par le
premier peintre de son temps, par David. Le portrait fut même conduit
jusqu'à l'ébauche complète. La jeune beauté, vêtue d'une simple robe
blanche, avec le col et les bras découverts, selon l'usage et la mode du
temps, était représentée à moitié étendue sur un canapé. Le peintre,
dans son ébauche, avait montré les deux pieds sans chaussures. Cette
dernière circonstance était une fantaisie de l'artiste, fort innocente
alors, mais qui sans doute blessa les susceptibilités du modèle. On dit
aussi que le peintre, distrait par d'autres occupations, travailla trop
lentement au gré des désirs de Mme Récamier, et que, dominée par une
impatience assez commune chez les jeunes femmes, elle eut recours au
pinceau de Gérard, déjà désigné dans l'opinion publique comme l'artiste
dont le talent gracieux rendait avec le plus de bonheur la beauté
féminine. Enfin, on ajoute que Mme Récamier, tout en faisant faire son
portrait par Gérard, n'en tenait pas moins à avoir celui qu'avait
ébauché David.
L'ébauche du portrait de Mme Récamier, après avoir été vue et
très-admirée par les élèves de David, avait été également montrée à
Gérard. Confident de ce travail, et plein d'égards et de respect pour
son maître, Gérard lui confia la demande qui lui avait été faite. Sans
hésiter, David conseilla à l'auteur de _Psyché_ d'y satisfaire. Mais
lorsque Mme Récamier se présenta dans l'espoir de voir achever le
premier portrait: «Madame, lui dit David, les dames ont leurs caprices;
les artistes en ont aussi. Permettez que je satisfasse le mien, je
garderai votre portrait dans l'état où il se trouve.» Et en effet, rien
depuis n'a pu le décider à le finir[57].
De 1800 à 1810, le nombre des portraits que fit Gérard est incalculable.
En 1808 seulement, il en exposa douze au Salon; en 1810, quatorze. Il
peignit à peu près tout ce qu'il y avait d'hommes et de femmes célèbres
en Europe. Les sommes qu'il gagna furent immenses, et quoiqu'il fût
fastueux et parfois prodigue, il amassa cependant une fortune assez
considérable. Le tour piquant de son esprit, la variété de ses
connaissances, et une certaine manière modeste, mais élégante et
très-spirituelle de traiter tous les sujets, faisaient de cet artiste,
si habile d'ailleurs dans son art, un homme du monde des plus aimables.
Depuis les premiers temps de sa célébrité, dans son petit logement au
Louvre, quoique d'autant plus pauvre qu'il était marié et forcé de tenir
maison, il réunissait déjà tous ses amis le mercredi soir de chaque
semaine. Ce furent d'abord de simples réunions d'artistes, de camarades.
Mais à ce noyau d'amis, qui lui restèrent toujours fidèles, se
joignirent successivement, et à mesure que le talent et la renommée du
peintre s'accrurent, tout ce que la société de Paris et des pays
étrangers offrait de plus élevé par les connaissances, l'agrément, la
naissance et les dignités. Pendant tout le règne de Napoléon, Gérard
tint certainement le salon le plus curieux, le plus amusant et le plus
habituellement fréquenté par les personnes célèbres en tout genre.
L'étiquette y était remplacée par une politesse exquise, et le mérite
servait ordinairement de règle pour assigner à chacun l'importance et le
rang qu'il devait prendre. Par une bienveillance naturelle, qu'il mêlait
à une politique habile, Gérard était toujours disposé à accueillir chez
lui les jeunes gens qui commençaient à se faire remarquer par leurs
talents. Par cette protection accordée à ceux qui entraient dans la
carrière, il mettait les jeunes esprits en relation directe avec ses
anciens amis, et ralliait ainsi à ses intérêts toutes les générations
dont il était environné. Vers 1810 et 1811, après avoir fait le portrait
de presque tous les rois et toutes les reines de l'Europe; lorsque les
plus hauts dignitaires de l'empire français briguaient la faveur d'être
peints par lui; quand, accablé sous les faveurs de toute espèce, ses
amis qui, sans croire le flatter, lui disaient dans toute la sincérité
de leur âme «que Gérard était le _roi_ des peintres, comme il était le
peintre des _rois_,» lui, Gérard, profitait de cet engouement sans en
être dupe.