«Je continue, mon bon ami, dit-il à M. Triozon sous la date du 27 mars

1792, à me bien porter. Je vais, comme je vous l'ai dit, commencer à

ébaucher votre tableau[53], où il y aura beaucoup d'ouvrage. J'y mets

tous mes soins. Le change hausse tous les jours et chasse d'ici tous les

Français; il s'entend en cela avec le gouvernement papal, qui les

surveille de près. Nous avons même été inquiétés, et M. Ménageot[54] m'a

conseillé de reprendre ma première coiffure, attendu que l'on a répandu

dans Rome que ceux qui portent les cheveux coupés et sans poudre sont

des jacobins. Comme les miens sont très-courts, je ne peux encore y

remettre que de la poudre; mais aussitôt que je pourrai avoir la plus

petite queue possible, ce sera pour moi une ancre de salut et une

protection. Je ne m'en irais pas de ce pays-ci avec plaisir, sans y

avoir fait ce que je me suis proposé d'y faire. Si on me renvoie, ce ne

sera certainement pour aucune imprudence ou indiscrétion. Il est vrai

que tous les Français n'ont pas été aussi circonspects, et que plusieurs

en ont été la dupe. Quoique à cet égard je n'aie pas besoin de leçon,

cependant je me tiens doublement sur mes gardes.»

Dans une autre lettre, du 3 octobre 1792, lorsqu'il était livré tout

entier à l'exécution de son tableau d'_Hippocrate_, il dit, toujours à

M. Triozon: «Vous êtes dans l'erreur, mon bon ami, sur la manière

d'exister des Français dans ce pays-ci, et surtout des pensionnaires de

l'Académie de France, qui sont, entre autres, particulièrement détestés

et même exécrés. Il est vrai que la faute en est à plusieurs imprudents,

qui ont assez peu de jugement et de réflexion pour aller semer

publiquement les opinions nouvelles, sous les yeux d'un gouvernement qui

les a en horreur; et cela retombe sur tous en général. Le massacre des

Suisses (10 août), de Mme de Lamballe, et dernièrement des prêtres,

achève de compléter les justes craintes que l'on a ici de voir se

renouveler les _vêpres siciliennes_. Les Suisses du pape avaient formé

le projet de mettre le feu à l'Académie et de massacrer les

pensionnaires. Quatre ou cinq d'entre eux ont été arrêtés, et cette

affaire n'a pas eu d'autres suites. On vend et on crie tous les jours à

haute voix, dans les rues, des relations exagérées de ces exécutions.

Vous pouvez juger de l'effet qu'elles doivent produire. Quant à moi, je

me conduis avec la plus grande circonspection; j'évite la compagnie des

imprudents, et je fuis les gens suspects: lorsque j'ai occasion de voir

des Italiens, je ne combats jamais leur opinion, et je crois au moins

inutile de leur laisser voir la mienne... Le gouvernement a fait

arrêter, il y a quelques jours, deux Français qui ne sont pas

pensionnaires (Chinard et Rater, dont il a déjà été question plus haut).

L'un a fait chez lui une esquisse qui avait quelque rapport, dit-on, à

la révolution. Ils ont été mis au secret et de là on les a conduits à

l'inquisition. On ignore ce que cette affaire deviendra. Je ne sais ce

que les événements que l'on attend peuvent faire craindre de plus pour

nous autres, mais je redoublerai, s'il est possible, de prudence et

d'attention pour ne laisser aucune prise sur moi.»

Enfin les ordres de la Convention ayant été exécutés, et les insignes de

la république française substitués aux armes de France, le meurtre de

Basseville fut commis. Girodet va nous faire connaître les détails de

cette triste affaire, et les dangers que ses camarades et lui-même ont

courus. Il s'adresse toujours à son père adoptif et date sa lettre de

Naples où il avait été obligé de se réfugier pour éviter la fureur de la

populace romaine:

«Naples, le 19 janvier 1793.

«Mon ami, je ne doute point que, jusqu'au moment où vous recevrez

cette lettre, vous ne soyez dans une grande inquiétude à mon égard.

C'est pour la faire cesser que je m'empresse de vous écrire. Je vis

et me porte bien, après avoir vu la mort d'assez près. Je suis

arrivé ici absolument dénué de tout: sans linge, sans habits, sans

argent. Tous mes effets sont restés à l'Académie, où le

gouvernement a fait apposer les scellés après y avoir provoqué le

meurtre et l'incendie. Voici en peu de mots ce qui s'est passé. Sur

le refus du pape de laisser placer à la maison du consul de France

les armes de la république, Basseville, son agent à la cour de

Rome, nous engagea à partir tous pour Naples. Dix de mes camarades

partirent sur-le-champ. Ayant plus d'affaires à terminer, je restai

deux jours de plus; si je fusse parti, je n'eusse couru aucun

risque. Mais à cet instant même, le major de la division Latouche

arrive à Rome, chargé par Mackau, ministre à Naples, de faire

placer les armes. J'avais demandé à faire celles qui devaient

servir pour l'Académie, et chacun le désirait. Je crus de mon

devoir de rester pour les faire; en un jour et une nuit elles

furent prêtes. J'étais aidé par trois de mes camarades. Nous

n'étions plus que quatre à l'Académie et nous avions encore le

pinceau à la main quand le peuple furieux s'y porta, et en un

instant réduisit en poudre les fenêtres, vitres, portes, ainsi que

les statues des escaliers et des appartements. Ils n'avaient que

vingt marches à monter pour nous assassiner, nous les prévînmes en

allant au-devant d'eux. Ces misérables étaient si acharnés à

détruire qu'ils ne nous aperçurent même pas. Mais des soldats,

presque aussi bourreaux que les bandits que nous avions à craindre,

loin de s'opposer à eux, nous firent descendre plus de cent marches

à grands coups de crosse de fusil, jusque dans la rue, où nous nous

trouvâmes abandonnés et sans secours au milieu de cette populace

altérée de notre sang. Heureusement encore ces bourrades de soldats

firent croire à la populace que nous faisions parti d'elle-même,

mais quelques-uns nous reconnurent. Un de mes camarades fut

poursuivi à coups de pavés, moi à coups de couteau. Des rues

détournées et notre sang-froid nous sauvèrent. Échappé à ce danger,

et croyant les prévenir tous, j'allai me jeter dans un autre. Je

courus chez Basseville; dans ce moment même on l'assassinait. Le

major, la femme de Basseville, et Moutte le banquier, se sauvent

par miracle. Je me jette dans une maison italienne à deux pas de

là, j'y reste jusqu'à la nuit. J'ai l'audace de retourner à

l'Académie, qui était devenue le palais de Priam; on se préparait à

briser les portes à coups de hache et à mettre le feu. Là, je fus

reconnu dans la foule par un de mes modèles. Il faillit me perdre

par le transport de joie qu'il eut de me voir sauvé. Je lui serrai

énergiquement la main pour toute réponse, et nous nous arrachâmes

de ce lieu. Je retrouvai, après l'avoir cherché quelque temps, un

de mes camarades. Mon bon modèle nous donna l'hospitalité chez lui,

d'où je l'envoyai plusieurs fois à l'Académie. Il y vit enfoncer et

brûler les portes. On lui fit crier: Vive le Pape! Vive la Madone!

Périssent les Français! et il revint nous rendre fidèlement compte

de tout. Pendant ce temps nous allâmes à deux pas de chez lui, sur

la Trinité-du-Mont, d'où nous entendions distinctement les

hurlements de ces barbares: _Clamorque virum, clangorque tubarum._

«Nous passâmes la nuit chez ce brave homme, qui eût pour nous les

meilleurs procédés, et deux heures avant le jour nous primes la

fuite. Il voulut nous accompagner une partie du chemin, mais enfin

il fallut se séparer, et nos larmes se confondirent. Je n'oublierai

jamais les services qu'il m'a rendus. Nous marchâmes deux jours à

pied et ne trouvâmes sur la route que différents motifs

d'inquiétude. À Albano, on refusa de nous louer une calèche; nous

n'en pûmes trouver qu'à Vellettri, et on nous fit bien payer la

nécessité où nous étions de nous en servir. Dans les marais

Pontins, forcés par le temps le plus horrible de nous réfugier dans

une écurie, on délibéra de nous y massacrer pour avoir nos

dépouilles. Un de ces scélérats, moins scélérat que les autres, fit

réflexion qu'elles n'en valaient pas la peine; ce fut le dernier

danger que nous courûmes.

«Hors des États du pape, nous fûmes véritablement traités en amis,

le roi de Naples ayant donné les ordres les plus positifs de

protéger tous les Français qui se réfugieraient dans ses États. En

arrivant ici (à Naples), je descendis chez le citoyen Mackau, que

j'informai de ces détails et de ma position. Là j'appris tout ce

qui s'était passé à Rome: la mort de Basseville, celle de deux

Français massacrés à la place Colonne; le secrétaire de Basseville

dangereusement blessé ainsi qu'un domestique de l'Académie; le feu

mis au quartier des Juifs; la maison de Torlonia et la porte de

France assaillies de pierres; les palais d'Espagne, de Farnèse, de

Malte et autres menacés. Torlonia est ici, il faut que je le voie,

car je suis absolument à sec. J'ai laissé chez moi quatre-vingts

écus romains en argent, que je regarde comme perdus, ainsi que tous

mes effets. Votre tableau (l'_Hippocrate_) était heureusement

enlevé et encaissé; je vais écrire pour le faire venir ici, etc.»

Après avoir séjourné quelque temps dans le royaume de Naples, Girodet,

dont la santé n'était naturellement pas forte, et avait été encore

altérée par le travail, ainsi que par les suites de l'affaire de

Basseville, passa à Venise, puis de là à Florence et à Gênes, visitant

avec attention toutes ces villes curieuses, et peignant le paysage,

genre vers lequel il se sentait vivement entraîné. Ce ne fut que vers

1795 qu'il rentra en France, où sa réputation de peintre fort habile

était solidement établie par les deux tableaux, l'_Endymion_ et

l'_Hippocrate_, qu'il avait envoyés d'Italie. Drouais et lui étaient les

deux élèves de David dont les noms étaient solennellement prononcés avec

celui du maître, car, depuis son _Abel_, Fabre n'avait rien fait pour

augmenter ou soutenir sa réputation; et Gérard, occupé alors de composer

son _Bélisaire_, n'était pas encore connu du public.

Girodet, depuis son retour d'Italie, demeura toujours maladif. Entre les

deux premiers ouvrages de sa jeunesse, faits à l'académie de Rome et les

ouvrages vraiment importants qu'il acheva ensuite à Paris, il s'écoula

quatorze années pendant lesquelles cet artiste ne produisit que des

tableaux, tels que deux paysages, deux _Danaé_ inférieures à sa figure

d'Endymion, et l'étrange scène où il a introduit Ossian et ses guerriers

recevant dans le séjour aérien les ombres des héros français. Pendant

ces années, il n'excita vraiment l'attention du public que par le

portrait en pied d'un député nègre de Saint-Domingue, en 1798, et

l'année suivante, en exposant pendant quelques jours au salon un tableau

satirique que la réprobation publique le força d'enlever promptement.

Cette aventure mérite d'être rapportée, car elle peint la vivacité de

caractère de Girodet et le laisser-aller qui régnait alors dans les

moeurs.

Parmi un assez grand nombre de portraits que ce peintre avait faits

depuis son retour en France, il exposa en 1799 le buste de Mme Simon

Candeille, actrice du Théâtre-Français (alors théâtre de la République)

et auteur de quelques pièces de théâtre, entre autres de _la Belle

Fermière_. Quoique le peintre eût mis tous ses soins à la perfection et

même à l'ornement de cet ouvrage, car il peignit des camées allégoriques

sur les angles de la bordure, l'actrice ne trouva pas son portrait

ressemblant et en fit chez elle des critiques assez peu mesurées, que

des indiscrets rapportèrent à Girodet. Celui-ci ne souffrait patiemment

les observations de personne; aussi les plaisanteries de Mme Simon

Candeille lui parurent-elles une injure insupportable. Mais il entra

dans une véritable fureur lorsqu'il reçut une lettre de cette dame qui

lui demandait son portrait et le prix qu'il croyait devoir y mettre.

Girodet brisa le cadre, coupa la toile en plusieurs morceaux, mit le

tout dans une caisse qu'il envoya pour toute réponse à Mme Simon

Candeille.

Jusque-là l'artiste était dans son droit, et on aurait pu lui passer

cette boutade quoiqu'un peu vive, mais il résolut de se venger et de

rendre sa vengeance publique. Dans l'espace de quelques jours et de

quelques nuits, il composa et peignit un petit tableau où il représenta

celle dont il avait déchiré le portrait, nue, étendue sur un lit, et,

nouvelle Danaé, recevant une pluie d'or qui tombait de tous les côtés.

Outre plusieurs détails plus que satiriques, on voyait sur le devant de

la scène un énorme coq d'Inde, dans le profil duquel l'artiste avait

trouvé moyen de confondre les traits de l'homme dont le nom se trouvait

lié à celui de sa Danaé. Enfin les yeux d'un autre personnage étaient

bouchés chacun par une pièce d'or, et, pour compléter cette parodie,

Girodet avait peint sur les angles du cadre de ce dernier tableau des

camées aussi piquants que ceux qui figuraient autour du portrait étaient

louangeurs.

Cette caricature fut exposée en plein salon au Louvre, où elle ne resta

cependant que quelques jours. Si elle excita vivement la curiosité

maligne du public, si elle donna la mesure des ressources que l'artiste

pouvait trouver dans son esprit, elle fit prendre une fâcheuse idée de

son caractère. Dès ce moment, Girodet fut redouté de tout le monde, et

Étienne qui l'a connu, et qui est certain que cette malheureuse

caricature a été un sujet de regret amer pour lui dans la suite, ne

doute pas que cette action blâmable ne lui soit échappée en quelque

sorte malgré lui. Ce peintre a toujours eu le grand défaut de ne

consulter personne et de n'écouter ni conseils ni critiques pendant

l'exécution de ses ouvrages. C'était, comme on en a pu juger par les

lettres citées plus haut, un homme doux et fort raisonnable au fond,

mais que ses premiers succès, très-mérités sans doute, rendirent trop

fier de son mérite et trop sûr de lui-même. Aussi, dans les actions

ordinaires de la vie comme dans sa carrière d'artiste, ne put-il jamais

supporter une contradiction. Les hommes les plus dignes de sa confiance,

son maître, David lui-même, n'avaient aucune autorité sur lui.

À la suite de cette malencontreuse affaire, Girodet resta près de deux

ans sans produire aucun ouvrage important. Vers 1801, Fontaine,

architecte du premier consul, fut chargé de restaurer et d'orner la

Malmaison, et l'on choisit pour la décorer les deux élèves de David les

plus célèbres alors: Girodet, dont la réputation reposait sur les deux

tableaux d'_Endymion_ et d'_Hippocrate_, et Gérard, qui, depuis 1795,

s'était placé comme son rival par ses compositions du _Bélisaire_ et de

la _Psyché_.

C'était le moment où les poésies d'Ossian, lues et vantées par

Bonaparte, étaient devenues à la mode en France. Girodet et Gérard,

après avoir délibéré sur le choix des sujets qu'ils traiteraient,

s'accordèrent pour les tirer des prétendus ouvrages du barde écossais.

Gérard n'attacha qu'une importance secondaire à ce travail de

décoration, et fit, avec cette facilité qui distinguait son talent, une

esquisse terminée fort agréable. Mais Girodet prit l'affaire au sérieux,

et voulut écraser son rival. Il serait difficile et peu amusant de

décrire minutieusement cette prodigieuse quantité de figures de bardes

écossais et de généraux français présentées sous l'apparence d'ombres,

et réunies dans le palais d'Odin. Ce tableau, où toutes les difficultés

matérielles de l'art ont été surmontées par le peintre, avec une

patience et un talent inconcevables, est cependant un de ses plus

faibles ouvrages, et en somme, une composition aussi peu agréable à voir

que facile à comprendre.

Depuis son _Hippocrate_, le talent de Girodet était resté au même point

dans les souvenirs du public, et même des artistes; son _Ossian_ porta

quelque atteinte à sa réputation. Ce peintre passait, non sans raison,

pour se creuser inutilement la tête et faire une foule d'essais dans le

silence de son atelier, sans qu'on vît paraître aucune oeuvre importante.

Les jeunes élèves qu'enseignait alors David reprochaient également à

Girodet de se donner trop de peine pour si peu de résultats; et, tout en

rendant justice à son mérite comme dessinateur, ils lui reprochaient le

_maniéré_, l'afféterie de ses expressions, la recherche de ses pensées.

Ils l'accusaient en particulier de reproduire sans cesse l'effet

vaporeux, bleuâtre et conventionnel de son premier tableau l'_Endymion_.

David, quoique fier d'un élève dont il reconnaissait les qualités

très-réelles, ne s'abusait cependant pas sur ses défauts. Il regrettait

même amèrement les résultats qu'ils pouvaient avoir, non-seulement pour

Girodet lui-même, mais pour les jeunes peintres qui, séduits par sa

manière, cherchaient à l'imiter, car il commençait à faire école.

Souvent le maître, au milieu de ses disciples, faisait allusion à la

manière tendue et pénible du peintre d'_Hippocrate_. «Girodet est trop

savant pour nous, disait-il, copions tout simplement la nature et ne

nous donnons pas tant de soucis pour bien faire; ça vient mieux quand ça

vient tout seul.--Voyez Girodet, disait-il une autre fois, voilà cinq

ans qu'il travaille comme un galérien dans le fond de son atelier, sans

que personne voie rien de lui. Il est comme une femme qui serait

toujours dans les douleurs de l'enfantement, sans accoucher jamais...

J'aime bien la peinture, assurément; mais si on ne pouvait la faire qu'à

ce prix, je la laisserais là.»

Girodet aimait beaucoup le mystère, et tant qu'il travaillait à un

tableau, non-seulement il ne laissait pénétrer personne dans son

atelier, mais il ne parlait à qui que ce soit du sujet dont il était

occupé. On savait cependant qu'il faisait un _Ossian_ pour la maison de

campagne du premier consul, et ce n'était pas sans impatience que les

artistes surtout attendaient l'apparition de cette oeuvre mystérieuse,

dont quelques privilégiés se parlaient à l'oreille.

À cette époque, David avait l'habitude de faire une promenade après son

repas, et Étienne l'accompagnait quelquefois. Un soir que l'élève était

venu prendre son maître, celui-ci lui dit comme il entrait: «Girodet m'a

dit que son _Ossian_ est terminé; il m'a même prié de l'aller voir;

voulez-vous venir avec moi?» Étienne accepta avec empressement et on se

mit en marche.

Girodet avait alors son atelier dans les combles du Louvre, à l'angle

près du jardin de l'Infante. Il fallut monter tant de marches,

qu'Étienne fut obligé de donner le bras à David pour achever cette

ascension. Arrivés à la porte, ce fut en vain qu'ils cherchèrent le

cordon d'une sonnette, il fallut heurter quatre ou cinq fois avant

d'entendre remuer: «Ah ah! dit David, vous ne connaissez pas encore

Girodet; c'est l'homme aux précautions. Il est comme les lions,

celui-là, il se cache pour faire des petits.»

Cependant la porte s'ouvrit, et Girodet reçut son maître avec ce luxe de

politesses qu'il déployait toujours avec ceux qu'il admettait dans son

atelier.

David, debout et couvert, regarda très-longtemps le tableau d'_Ossian_

avec une attention qu'il porta successivement sur toutes les parties de

l'ouvrage. Girodet, placé un peu en arrière, observait son maître, et sa

curiosité mêlée d'inquiétude prit bientôt le caractère de l'impatience

et même de l'irritation. Cette scène muette, assez longue et qui sans

doute parut durer un siècle à Girodet, ne put se prolonger longtemps;

David rompit le silence, se mit à faire un éloge simple, vrai et fort

bien motivé de l'habileté extraordinaire que l'artiste avait déployée

dans l'exécution difficile de l'ouvrage. À plusieurs reprises, il

renouvela cet éloge en évitant de parler du fond de la composition.

Enfin, un mouvement interrogatif et quelques mots de Girodet ayant

provoqué une réponse positive à ce sujet, le maître dit à l'élève, avec

l'accent de quelqu'un qui se résume: «Ma foi, mon bon ami, il faut que

je l'avoue; _je ne me connais pas à cette peinture-là; non, mon cher

Girodet, je ne m'y connais pas du tout_.» Dès lors, la visite dura peu,

comme on doit le croire, et Girodet reconduisit son maître jusqu'à la

porte, avec des démonstrations de respect qui cachaient mal son émotion.

Arrivé dans la cour du Louvre, David, dont la figure n'avait pu se

débarrasser encore de l'étonnement où ce qu'il venait de voir l'avait

plongé, dit enfin à Étienne: «Ah ça! il est fou, Girodet!... il est fou,

ou je n'entends plus rien à l'art de la peinture. Ce sont des

personnages de cristal qu'il nous a faits là... Quel dommage! avec son

beau talent, cet homme ne fera jamais que des folies... il n'a pas le

sens commun.» À plusieurs reprises, pendant la promenade, Étienne revint

sur le tableau, pour savoir si la réflexion aurait suggéré quelques

idées nouvelles au maître; mais celui-ci, avec l'accent de la même bonne

foi, répéta toujours: «Je vous assure, Étienne, que j'ai dit ce que je

pense: je ne connais absolument rien à ce genre de peinture; c'est

lettres closes pour moi.»

Malgré les éloges prodigués à cet ouvrage par les amis et les élèves de

Girodet, devenu alors chef d'une école, le tableau d'_Ossian_ n'eut pas

plus de succès auprès des habitants de la Malmaison que dans le public.

L'artiste le sentit intérieurement, et la meilleure preuve que l'on en

puisse donner est l'ardeur avec laquelle, après quatre ans d'études

solitaires, il travailla à des sujets d'un tout autre genre, et exécutés

dans une manière fort différente.

En 1806, il exposa au Louvre une _Scène de Déluge_; en 1808, les

_Funérailles d'Atala_ et _Napoléon recevant les clefs de Vienne_, et

enfin, en 1810, la _Révolte du Caire_. Ces quatre compositions

importantes, achevées dans l'espace de quatre années, sont évidemment

celles qui déterminent l'apogée du talent de l'auteur. On trouve dans

ces tableaux la maturité complète du talent de l'homme qui, dix-sept ans

auparavant, s'était annoncé par la figure d'_Endymion_ et par

l'_Hippocrate_.

L'imagination de Girodet était de l'espèce de celles qui s'excitent,

s'échauffent et s'enflamment plutôt en triturant une idée qu'elles ont

enfantée, qu'en traduisant les impressions que fait naître la nature.

Dans la _Scène de Déluge_, dans l'_Atala_, son meilleur ouvrage

peut-être, il y a toujours une recherche savante, une vraisemblance

calculée, une perfection égale dans les plus petites parties de

l'ouvrage, qui ne laissent pas à l'aise celui qui le considère. Dans

_les Clefs de Vienne_ ainsi que dans la _Révolte du Caire_ il y a des

parties vraiment belles et qui sont traitées de main de maître;

cependant le travail excessif, la tension perpétuelle du peintre en

achevant ces tableaux, labeur dont la trace préoccupe sans cesse les

yeux, ne laisse ni aux sens ni à l'âme ce calme doux si nécessaire pour

goûter pleinement une production d'art. Aussi David résumait-il on ne

peut mieux ce qui manque aux ouvrages de son élève, quand il disait: «En

regardant les tableaux de Raphaël ou de P. Véronèse, on est content de

soi; ces gens-là vous font croire que la peinture est un art facile;

mais quand on voit ceux de Girodet, peindre paraît un métier de

galérien.» Quoi qu'il en soit, la _Scène de Déluge_ et l'_Atala_

obtinrent un grand et légitime succès dans le public, et David lui-même,

quoique peu disposé à se faire à ce qu'il y a de tendu dans l'ensemble

de ces tableaux, loua d'autant plus leur exécution fort savante, qu'il

était très-fier du succès de ses élèves, même, quand ils étaient devenus

ses rivaux.

La faiblesse de la santé de Girodet, et les excès de travail qu'il avait

faits pour terminer ces quatre grands ouvrages, semblent avoir porté

quelque atteinte à ses facultés. À compter de ce moment son talent ne

fit plus de progrès; le dernier de ses grands tableaux, _Pygmalion et

Galatée_, achevé en 1819, se sent de l'épuisement de ses forces.

Louis David, Son Ecole et Son Temps: Souvenirs · 第 18 / 32 段