1792, à me bien porter. Je vais, comme je vous l'ai dit, commencer à
ébaucher votre tableau[53], où il y aura beaucoup d'ouvrage. J'y mets
tous mes soins. Le change hausse tous les jours et chasse d'ici tous les
Français; il s'entend en cela avec le gouvernement papal, qui les
surveille de près. Nous avons même été inquiétés, et M. Ménageot[54] m'a
conseillé de reprendre ma première coiffure, attendu que l'on a répandu
dans Rome que ceux qui portent les cheveux coupés et sans poudre sont
des jacobins. Comme les miens sont très-courts, je ne peux encore y
remettre que de la poudre; mais aussitôt que je pourrai avoir la plus
petite queue possible, ce sera pour moi une ancre de salut et une
protection. Je ne m'en irais pas de ce pays-ci avec plaisir, sans y
avoir fait ce que je me suis proposé d'y faire. Si on me renvoie, ce ne
sera certainement pour aucune imprudence ou indiscrétion. Il est vrai
que tous les Français n'ont pas été aussi circonspects, et que plusieurs
en ont été la dupe. Quoique à cet égard je n'aie pas besoin de leçon,
cependant je me tiens doublement sur mes gardes.»
Dans une autre lettre, du 3 octobre 1792, lorsqu'il était livré tout
entier à l'exécution de son tableau d'_Hippocrate_, il dit, toujours à
M. Triozon: «Vous êtes dans l'erreur, mon bon ami, sur la manière
d'exister des Français dans ce pays-ci, et surtout des pensionnaires de
l'Académie de France, qui sont, entre autres, particulièrement détestés
et même exécrés. Il est vrai que la faute en est à plusieurs imprudents,
qui ont assez peu de jugement et de réflexion pour aller semer
publiquement les opinions nouvelles, sous les yeux d'un gouvernement qui
les a en horreur; et cela retombe sur tous en général. Le massacre des
Suisses (10 août), de Mme de Lamballe, et dernièrement des prêtres,
achève de compléter les justes craintes que l'on a ici de voir se
renouveler les _vêpres siciliennes_. Les Suisses du pape avaient formé
le projet de mettre le feu à l'Académie et de massacrer les
pensionnaires. Quatre ou cinq d'entre eux ont été arrêtés, et cette
affaire n'a pas eu d'autres suites. On vend et on crie tous les jours à
haute voix, dans les rues, des relations exagérées de ces exécutions.
Vous pouvez juger de l'effet qu'elles doivent produire. Quant à moi, je
me conduis avec la plus grande circonspection; j'évite la compagnie des
imprudents, et je fuis les gens suspects: lorsque j'ai occasion de voir
des Italiens, je ne combats jamais leur opinion, et je crois au moins
inutile de leur laisser voir la mienne... Le gouvernement a fait
arrêter, il y a quelques jours, deux Français qui ne sont pas
pensionnaires (Chinard et Rater, dont il a déjà été question plus haut).
L'un a fait chez lui une esquisse qui avait quelque rapport, dit-on, à
la révolution. Ils ont été mis au secret et de là on les a conduits à
l'inquisition. On ignore ce que cette affaire deviendra. Je ne sais ce
que les événements que l'on attend peuvent faire craindre de plus pour
nous autres, mais je redoublerai, s'il est possible, de prudence et
d'attention pour ne laisser aucune prise sur moi.»
Enfin les ordres de la Convention ayant été exécutés, et les insignes de
la république française substitués aux armes de France, le meurtre de
Basseville fut commis. Girodet va nous faire connaître les détails de
cette triste affaire, et les dangers que ses camarades et lui-même ont
courus. Il s'adresse toujours à son père adoptif et date sa lettre de
Naples où il avait été obligé de se réfugier pour éviter la fureur de la
populace romaine:
«Naples, le 19 janvier 1793.
«Mon ami, je ne doute point que, jusqu'au moment où vous recevrez
cette lettre, vous ne soyez dans une grande inquiétude à mon égard.
C'est pour la faire cesser que je m'empresse de vous écrire. Je vis
et me porte bien, après avoir vu la mort d'assez près. Je suis
arrivé ici absolument dénué de tout: sans linge, sans habits, sans
argent. Tous mes effets sont restés à l'Académie, où le
gouvernement a fait apposer les scellés après y avoir provoqué le
meurtre et l'incendie. Voici en peu de mots ce qui s'est passé. Sur
le refus du pape de laisser placer à la maison du consul de France
les armes de la république, Basseville, son agent à la cour de
Rome, nous engagea à partir tous pour Naples. Dix de mes camarades
partirent sur-le-champ. Ayant plus d'affaires à terminer, je restai
deux jours de plus; si je fusse parti, je n'eusse couru aucun
risque. Mais à cet instant même, le major de la division Latouche
arrive à Rome, chargé par Mackau, ministre à Naples, de faire
placer les armes. J'avais demandé à faire celles qui devaient
servir pour l'Académie, et chacun le désirait. Je crus de mon
devoir de rester pour les faire; en un jour et une nuit elles
furent prêtes. J'étais aidé par trois de mes camarades. Nous
n'étions plus que quatre à l'Académie et nous avions encore le
pinceau à la main quand le peuple furieux s'y porta, et en un
instant réduisit en poudre les fenêtres, vitres, portes, ainsi que
les statues des escaliers et des appartements. Ils n'avaient que
vingt marches à monter pour nous assassiner, nous les prévînmes en
allant au-devant d'eux. Ces misérables étaient si acharnés à
détruire qu'ils ne nous aperçurent même pas. Mais des soldats,
presque aussi bourreaux que les bandits que nous avions à craindre,
loin de s'opposer à eux, nous firent descendre plus de cent marches
à grands coups de crosse de fusil, jusque dans la rue, où nous nous
trouvâmes abandonnés et sans secours au milieu de cette populace
altérée de notre sang. Heureusement encore ces bourrades de soldats
firent croire à la populace que nous faisions parti d'elle-même,
mais quelques-uns nous reconnurent. Un de mes camarades fut
poursuivi à coups de pavés, moi à coups de couteau. Des rues
détournées et notre sang-froid nous sauvèrent. Échappé à ce danger,
et croyant les prévenir tous, j'allai me jeter dans un autre. Je
courus chez Basseville; dans ce moment même on l'assassinait. Le
major, la femme de Basseville, et Moutte le banquier, se sauvent
par miracle. Je me jette dans une maison italienne à deux pas de
là, j'y reste jusqu'à la nuit. J'ai l'audace de retourner à
l'Académie, qui était devenue le palais de Priam; on se préparait à
briser les portes à coups de hache et à mettre le feu. Là, je fus
reconnu dans la foule par un de mes modèles. Il faillit me perdre
par le transport de joie qu'il eut de me voir sauvé. Je lui serrai
énergiquement la main pour toute réponse, et nous nous arrachâmes
de ce lieu. Je retrouvai, après l'avoir cherché quelque temps, un
de mes camarades. Mon bon modèle nous donna l'hospitalité chez lui,
d'où je l'envoyai plusieurs fois à l'Académie. Il y vit enfoncer et
brûler les portes. On lui fit crier: Vive le Pape! Vive la Madone!
Périssent les Français! et il revint nous rendre fidèlement compte
de tout. Pendant ce temps nous allâmes à deux pas de chez lui, sur
la Trinité-du-Mont, d'où nous entendions distinctement les
hurlements de ces barbares: _Clamorque virum, clangorque tubarum._
«Nous passâmes la nuit chez ce brave homme, qui eût pour nous les
meilleurs procédés, et deux heures avant le jour nous primes la
fuite. Il voulut nous accompagner une partie du chemin, mais enfin
il fallut se séparer, et nos larmes se confondirent. Je n'oublierai
jamais les services qu'il m'a rendus. Nous marchâmes deux jours à
pied et ne trouvâmes sur la route que différents motifs
d'inquiétude. À Albano, on refusa de nous louer une calèche; nous
n'en pûmes trouver qu'à Vellettri, et on nous fit bien payer la
nécessité où nous étions de nous en servir. Dans les marais
Pontins, forcés par le temps le plus horrible de nous réfugier dans
une écurie, on délibéra de nous y massacrer pour avoir nos
dépouilles. Un de ces scélérats, moins scélérat que les autres, fit
réflexion qu'elles n'en valaient pas la peine; ce fut le dernier
danger que nous courûmes.
«Hors des États du pape, nous fûmes véritablement traités en amis,
le roi de Naples ayant donné les ordres les plus positifs de
protéger tous les Français qui se réfugieraient dans ses États. En
arrivant ici (à Naples), je descendis chez le citoyen Mackau, que
j'informai de ces détails et de ma position. Là j'appris tout ce
qui s'était passé à Rome: la mort de Basseville, celle de deux
Français massacrés à la place Colonne; le secrétaire de Basseville
dangereusement blessé ainsi qu'un domestique de l'Académie; le feu
mis au quartier des Juifs; la maison de Torlonia et la porte de
France assaillies de pierres; les palais d'Espagne, de Farnèse, de
Malte et autres menacés. Torlonia est ici, il faut que je le voie,
car je suis absolument à sec. J'ai laissé chez moi quatre-vingts
écus romains en argent, que je regarde comme perdus, ainsi que tous
mes effets. Votre tableau (l'_Hippocrate_) était heureusement
enlevé et encaissé; je vais écrire pour le faire venir ici, etc.»
Après avoir séjourné quelque temps dans le royaume de Naples, Girodet,
dont la santé n'était naturellement pas forte, et avait été encore
altérée par le travail, ainsi que par les suites de l'affaire de
Basseville, passa à Venise, puis de là à Florence et à Gênes, visitant
avec attention toutes ces villes curieuses, et peignant le paysage,
genre vers lequel il se sentait vivement entraîné. Ce ne fut que vers
1795 qu'il rentra en France, où sa réputation de peintre fort habile
était solidement établie par les deux tableaux, l'_Endymion_ et
l'_Hippocrate_, qu'il avait envoyés d'Italie. Drouais et lui étaient les
deux élèves de David dont les noms étaient solennellement prononcés avec
celui du maître, car, depuis son _Abel_, Fabre n'avait rien fait pour
augmenter ou soutenir sa réputation; et Gérard, occupé alors de composer
son _Bélisaire_, n'était pas encore connu du public.
Girodet, depuis son retour d'Italie, demeura toujours maladif. Entre les
deux premiers ouvrages de sa jeunesse, faits à l'académie de Rome et les
ouvrages vraiment importants qu'il acheva ensuite à Paris, il s'écoula
quatorze années pendant lesquelles cet artiste ne produisit que des
tableaux, tels que deux paysages, deux _Danaé_ inférieures à sa figure
d'Endymion, et l'étrange scène où il a introduit Ossian et ses guerriers
recevant dans le séjour aérien les ombres des héros français. Pendant
ces années, il n'excita vraiment l'attention du public que par le
portrait en pied d'un député nègre de Saint-Domingue, en 1798, et
l'année suivante, en exposant pendant quelques jours au salon un tableau
satirique que la réprobation publique le força d'enlever promptement.
Cette aventure mérite d'être rapportée, car elle peint la vivacité de
caractère de Girodet et le laisser-aller qui régnait alors dans les
moeurs.
Parmi un assez grand nombre de portraits que ce peintre avait faits
depuis son retour en France, il exposa en 1799 le buste de Mme Simon
Candeille, actrice du Théâtre-Français (alors théâtre de la République)
et auteur de quelques pièces de théâtre, entre autres de _la Belle
Fermière_. Quoique le peintre eût mis tous ses soins à la perfection et
même à l'ornement de cet ouvrage, car il peignit des camées allégoriques
sur les angles de la bordure, l'actrice ne trouva pas son portrait
ressemblant et en fit chez elle des critiques assez peu mesurées, que
des indiscrets rapportèrent à Girodet. Celui-ci ne souffrait patiemment
les observations de personne; aussi les plaisanteries de Mme Simon
Candeille lui parurent-elles une injure insupportable. Mais il entra
dans une véritable fureur lorsqu'il reçut une lettre de cette dame qui
lui demandait son portrait et le prix qu'il croyait devoir y mettre.
Girodet brisa le cadre, coupa la toile en plusieurs morceaux, mit le
tout dans une caisse qu'il envoya pour toute réponse à Mme Simon
Candeille.
Jusque-là l'artiste était dans son droit, et on aurait pu lui passer
cette boutade quoiqu'un peu vive, mais il résolut de se venger et de
rendre sa vengeance publique. Dans l'espace de quelques jours et de
quelques nuits, il composa et peignit un petit tableau où il représenta
celle dont il avait déchiré le portrait, nue, étendue sur un lit, et,
nouvelle Danaé, recevant une pluie d'or qui tombait de tous les côtés.
Outre plusieurs détails plus que satiriques, on voyait sur le devant de
la scène un énorme coq d'Inde, dans le profil duquel l'artiste avait
trouvé moyen de confondre les traits de l'homme dont le nom se trouvait
lié à celui de sa Danaé. Enfin les yeux d'un autre personnage étaient
bouchés chacun par une pièce d'or, et, pour compléter cette parodie,
Girodet avait peint sur les angles du cadre de ce dernier tableau des
camées aussi piquants que ceux qui figuraient autour du portrait étaient
louangeurs.
Cette caricature fut exposée en plein salon au Louvre, où elle ne resta
cependant que quelques jours. Si elle excita vivement la curiosité
maligne du public, si elle donna la mesure des ressources que l'artiste
pouvait trouver dans son esprit, elle fit prendre une fâcheuse idée de
son caractère. Dès ce moment, Girodet fut redouté de tout le monde, et
Étienne qui l'a connu, et qui est certain que cette malheureuse
caricature a été un sujet de regret amer pour lui dans la suite, ne
doute pas que cette action blâmable ne lui soit échappée en quelque
sorte malgré lui. Ce peintre a toujours eu le grand défaut de ne
consulter personne et de n'écouter ni conseils ni critiques pendant
l'exécution de ses ouvrages. C'était, comme on en a pu juger par les
lettres citées plus haut, un homme doux et fort raisonnable au fond,
mais que ses premiers succès, très-mérités sans doute, rendirent trop
fier de son mérite et trop sûr de lui-même. Aussi, dans les actions
ordinaires de la vie comme dans sa carrière d'artiste, ne put-il jamais
supporter une contradiction. Les hommes les plus dignes de sa confiance,
son maître, David lui-même, n'avaient aucune autorité sur lui.
À la suite de cette malencontreuse affaire, Girodet resta près de deux
ans sans produire aucun ouvrage important. Vers 1801, Fontaine,
architecte du premier consul, fut chargé de restaurer et d'orner la
Malmaison, et l'on choisit pour la décorer les deux élèves de David les
plus célèbres alors: Girodet, dont la réputation reposait sur les deux
tableaux d'_Endymion_ et d'_Hippocrate_, et Gérard, qui, depuis 1795,
s'était placé comme son rival par ses compositions du _Bélisaire_ et de
la _Psyché_.
C'était le moment où les poésies d'Ossian, lues et vantées par
Bonaparte, étaient devenues à la mode en France. Girodet et Gérard,
après avoir délibéré sur le choix des sujets qu'ils traiteraient,
s'accordèrent pour les tirer des prétendus ouvrages du barde écossais.
Gérard n'attacha qu'une importance secondaire à ce travail de
décoration, et fit, avec cette facilité qui distinguait son talent, une
esquisse terminée fort agréable. Mais Girodet prit l'affaire au sérieux,
et voulut écraser son rival. Il serait difficile et peu amusant de
décrire minutieusement cette prodigieuse quantité de figures de bardes
écossais et de généraux français présentées sous l'apparence d'ombres,
et réunies dans le palais d'Odin. Ce tableau, où toutes les difficultés
matérielles de l'art ont été surmontées par le peintre, avec une
patience et un talent inconcevables, est cependant un de ses plus
faibles ouvrages, et en somme, une composition aussi peu agréable à voir
que facile à comprendre.
Depuis son _Hippocrate_, le talent de Girodet était resté au même point
dans les souvenirs du public, et même des artistes; son _Ossian_ porta
quelque atteinte à sa réputation. Ce peintre passait, non sans raison,
pour se creuser inutilement la tête et faire une foule d'essais dans le
silence de son atelier, sans qu'on vît paraître aucune oeuvre importante.
Les jeunes élèves qu'enseignait alors David reprochaient également à
Girodet de se donner trop de peine pour si peu de résultats; et, tout en
rendant justice à son mérite comme dessinateur, ils lui reprochaient le
_maniéré_, l'afféterie de ses expressions, la recherche de ses pensées.
Ils l'accusaient en particulier de reproduire sans cesse l'effet
vaporeux, bleuâtre et conventionnel de son premier tableau l'_Endymion_.
David, quoique fier d'un élève dont il reconnaissait les qualités
très-réelles, ne s'abusait cependant pas sur ses défauts. Il regrettait
même amèrement les résultats qu'ils pouvaient avoir, non-seulement pour
Girodet lui-même, mais pour les jeunes peintres qui, séduits par sa
manière, cherchaient à l'imiter, car il commençait à faire école.
Souvent le maître, au milieu de ses disciples, faisait allusion à la
manière tendue et pénible du peintre d'_Hippocrate_. «Girodet est trop
savant pour nous, disait-il, copions tout simplement la nature et ne
nous donnons pas tant de soucis pour bien faire; ça vient mieux quand ça
vient tout seul.--Voyez Girodet, disait-il une autre fois, voilà cinq
ans qu'il travaille comme un galérien dans le fond de son atelier, sans
que personne voie rien de lui. Il est comme une femme qui serait
toujours dans les douleurs de l'enfantement, sans accoucher jamais...
J'aime bien la peinture, assurément; mais si on ne pouvait la faire qu'à
ce prix, je la laisserais là.»
Girodet aimait beaucoup le mystère, et tant qu'il travaillait à un
tableau, non-seulement il ne laissait pénétrer personne dans son
atelier, mais il ne parlait à qui que ce soit du sujet dont il était
occupé. On savait cependant qu'il faisait un _Ossian_ pour la maison de
campagne du premier consul, et ce n'était pas sans impatience que les
artistes surtout attendaient l'apparition de cette oeuvre mystérieuse,
dont quelques privilégiés se parlaient à l'oreille.
À cette époque, David avait l'habitude de faire une promenade après son
repas, et Étienne l'accompagnait quelquefois. Un soir que l'élève était
venu prendre son maître, celui-ci lui dit comme il entrait: «Girodet m'a
dit que son _Ossian_ est terminé; il m'a même prié de l'aller voir;
voulez-vous venir avec moi?» Étienne accepta avec empressement et on se
mit en marche.
Girodet avait alors son atelier dans les combles du Louvre, à l'angle
près du jardin de l'Infante. Il fallut monter tant de marches,
qu'Étienne fut obligé de donner le bras à David pour achever cette
ascension. Arrivés à la porte, ce fut en vain qu'ils cherchèrent le
cordon d'une sonnette, il fallut heurter quatre ou cinq fois avant
d'entendre remuer: «Ah ah! dit David, vous ne connaissez pas encore
Girodet; c'est l'homme aux précautions. Il est comme les lions,
celui-là, il se cache pour faire des petits.»
Cependant la porte s'ouvrit, et Girodet reçut son maître avec ce luxe de
politesses qu'il déployait toujours avec ceux qu'il admettait dans son
atelier.
David, debout et couvert, regarda très-longtemps le tableau d'_Ossian_
avec une attention qu'il porta successivement sur toutes les parties de
l'ouvrage. Girodet, placé un peu en arrière, observait son maître, et sa
curiosité mêlée d'inquiétude prit bientôt le caractère de l'impatience
et même de l'irritation. Cette scène muette, assez longue et qui sans
doute parut durer un siècle à Girodet, ne put se prolonger longtemps;
David rompit le silence, se mit à faire un éloge simple, vrai et fort
bien motivé de l'habileté extraordinaire que l'artiste avait déployée
dans l'exécution difficile de l'ouvrage. À plusieurs reprises, il
renouvela cet éloge en évitant de parler du fond de la composition.
Enfin, un mouvement interrogatif et quelques mots de Girodet ayant
provoqué une réponse positive à ce sujet, le maître dit à l'élève, avec
l'accent de quelqu'un qui se résume: «Ma foi, mon bon ami, il faut que
je l'avoue; _je ne me connais pas à cette peinture-là; non, mon cher
Girodet, je ne m'y connais pas du tout_.» Dès lors, la visite dura peu,
comme on doit le croire, et Girodet reconduisit son maître jusqu'à la
porte, avec des démonstrations de respect qui cachaient mal son émotion.
Arrivé dans la cour du Louvre, David, dont la figure n'avait pu se
débarrasser encore de l'étonnement où ce qu'il venait de voir l'avait
plongé, dit enfin à Étienne: «Ah ça! il est fou, Girodet!... il est fou,
ou je n'entends plus rien à l'art de la peinture. Ce sont des
personnages de cristal qu'il nous a faits là... Quel dommage! avec son
beau talent, cet homme ne fera jamais que des folies... il n'a pas le
sens commun.» À plusieurs reprises, pendant la promenade, Étienne revint
sur le tableau, pour savoir si la réflexion aurait suggéré quelques
idées nouvelles au maître; mais celui-ci, avec l'accent de la même bonne
foi, répéta toujours: «Je vous assure, Étienne, que j'ai dit ce que je
pense: je ne connais absolument rien à ce genre de peinture; c'est
lettres closes pour moi.»
Malgré les éloges prodigués à cet ouvrage par les amis et les élèves de
Girodet, devenu alors chef d'une école, le tableau d'_Ossian_ n'eut pas
plus de succès auprès des habitants de la Malmaison que dans le public.
L'artiste le sentit intérieurement, et la meilleure preuve que l'on en
puisse donner est l'ardeur avec laquelle, après quatre ans d'études
solitaires, il travailla à des sujets d'un tout autre genre, et exécutés
dans une manière fort différente.
En 1806, il exposa au Louvre une _Scène de Déluge_; en 1808, les
_Funérailles d'Atala_ et _Napoléon recevant les clefs de Vienne_, et
enfin, en 1810, la _Révolte du Caire_. Ces quatre compositions
importantes, achevées dans l'espace de quatre années, sont évidemment
celles qui déterminent l'apogée du talent de l'auteur. On trouve dans
ces tableaux la maturité complète du talent de l'homme qui, dix-sept ans
auparavant, s'était annoncé par la figure d'_Endymion_ et par
l'_Hippocrate_.
L'imagination de Girodet était de l'espèce de celles qui s'excitent,
s'échauffent et s'enflamment plutôt en triturant une idée qu'elles ont
enfantée, qu'en traduisant les impressions que fait naître la nature.
Dans la _Scène de Déluge_, dans l'_Atala_, son meilleur ouvrage
peut-être, il y a toujours une recherche savante, une vraisemblance
calculée, une perfection égale dans les plus petites parties de
l'ouvrage, qui ne laissent pas à l'aise celui qui le considère. Dans
_les Clefs de Vienne_ ainsi que dans la _Révolte du Caire_ il y a des
parties vraiment belles et qui sont traitées de main de maître;
cependant le travail excessif, la tension perpétuelle du peintre en
achevant ces tableaux, labeur dont la trace préoccupe sans cesse les
yeux, ne laisse ni aux sens ni à l'âme ce calme doux si nécessaire pour
goûter pleinement une production d'art. Aussi David résumait-il on ne
peut mieux ce qui manque aux ouvrages de son élève, quand il disait: «En
regardant les tableaux de Raphaël ou de P. Véronèse, on est content de
soi; ces gens-là vous font croire que la peinture est un art facile;
mais quand on voit ceux de Girodet, peindre paraît un métier de
galérien.» Quoi qu'il en soit, la _Scène de Déluge_ et l'_Atala_
obtinrent un grand et légitime succès dans le public, et David lui-même,
quoique peu disposé à se faire à ce qu'il y a de tendu dans l'ensemble
de ces tableaux, loua d'autant plus leur exécution fort savante, qu'il
était très-fier du succès de ses élèves, même, quand ils étaient devenus
ses rivaux.
La faiblesse de la santé de Girodet, et les excès de travail qu'il avait
faits pour terminer ces quatre grands ouvrages, semblent avoir porté
quelque atteinte à ses facultés. À compter de ce moment son talent ne
fit plus de progrès; le dernier de ses grands tableaux, _Pygmalion et
Galatée_, achevé en 1819, se sent de l'épuisement de ses forces.