après quelques minutes d'attention et de silence, un autre instant que
celui que je me propose de rendre. Votre Léonidas donne le signal pour
prendre les armes et marcher au combat, et tous vos Spartiates répondent
à son appel. Moi, je veux donner à cette scène quelque chose de plus
grave, de plus réfléchi, de plus religieux. Je veux peindre un général
et ses soldais se préparant au combat comme de véritables Lacédémoniens,
sachant bien qu'ils n'en échapperont pas; les uns absolument calmes, les
autres tressant des fleurs pour assister _au banquet qu'ils vont faire
chez Pluton_. Je ne veux ni mouvement ni expression passionnés, excepté
sur les figures qui accompagneront le personnage inscrivant sur le
rocher: _Passant, va dire à Sparte que ses enfants sont morts pour
elle_. Figurez-vous, mon cher Étienne, que dans ce tableau, je veux
caractériser ce sentiment profond, grand et religieux qu'inspire l'amour
de la patrie. Par conséquent, je dois en bannir toutes les passions qui
non-seulement y sont étrangères, mais qui en altéreraient encore la
sainteté. Votre Léonidas n'est pas le mien, ajouta-t-il en désignant les
figures sur l'esquisse, vous l'avez fait animé et décidé à en venir aux
mains; le mien sera calme, il pensera avec une joie douce à la mort
glorieuse qui l'attend ainsi que ses compagnons d'armes. Vous devez
comprendre à présent, mon ami, le sens dans lequel sera dirigée
l'exécution de mon tableau. Je veux essayer de mettre de côté ces
mouvements, ces expressions de théâtre, auxquels les modernes ont donné
le titre de _peinture d'expression_. À l'imitation des artistes de
l'antiquité, qui ne manquaient jamais de choisir l'instant avant ou
après la grande crise d'un sujet, je ferai Léonidas et ses soldats
calmes et se promettant l'immortalité avant le combat. Rappelez-vous
cette pierre gravée antique représentant Ajax en démence; on ne le voit
pas à l'instant où, hors de lui-même, il égorge les troupeaux en croyant
immoler les Grecs: l'artiste l'a montré dans un moment où, reprenant
passagèrement l'usage de la raison, accablé de fatigue et honteux de
lui-même, il réfléchit tristement, près d'un autel, au milieu des
bestiaux qu'il a abattus. Et cet autre camée que vous connaissez bien
aussi, où l'on voit Achille pleurant sur le corps de Penthésilée, que ce
héros vient de tuer dans un combat? Quelle belle idée!!! Achille
combattant une amazone, une femme, n'était qu'une scène et une pensée
vulgaires; mais Achille, après l'emportement du combat, s'apitoyant sur
le sort et la beauté de la guerrière qu'il vient de renverser, c'est une
idée grande, morale, et qui, de plus, s'adapte d'une manière
merveilleuse aux convenances délicates de l'art... Mais j'aurai bien de
la peine, ajouta David, à faire adopter de semblables idées dans notre
temps. On aime les coups de théâtre, et quand on ne peint pas les
passions violentes, quand on ne pousse pas _l'expression_ en peinture
jusqu'à la _grimace_, on risque de n'être ni compris ni goûté.»
Étienne écoutait toujours en silence; David examina de nouveau la
composition de son élève: «Il y a vraiment de très-bonnes _idées_,
reprit-il en désignant quelques figures; mais, mon cher Étienne, il faut
que je vous dise le secret de notre métier. Pour un peintre, une _idée_
n'est qu'une intention, un projet vague, tant qu'au moyen d'une
exécution sûre et savante, l'artiste n'a pu lui donner un corps et la
rendre à la fois compréhensible et sensible. Il y a des gens qui ont des
_idées_ on ne peut plus heureuses, mais il leur est impossible de les
rendre; c'est évidemment comme s'ils n'en avaient pas. Aussi, malgré
l'opinion des gens d'esprit, est-il certain qu'un peintre comme
Mazaccio, par exemple, qui n'a guère fait autre chose que d'excellentes
études peintes ou des portraits, était réellement un plus grand peintre,
un plus grand artiste, qu'une foule de compositeurs à la toise, comme
Vasari et d'autres. Je prendrai donc _quelques idées_ dans votre
composition, mon cher ami. Si je les rends mal, elles vous resteront; si
je les rends bien, elles m'appartiendront. Au surplus, _les idées_ que
je vous prends ne sont peut-être pas les meilleures que renferme votre
esquisse; ce sont celles qui me conviennent le mieux relativement au but
que je me propose, et si, comme je l'espère et je le désire, vous
parvenez un jour à bien posséder tous les moyens pratiques de votre art,
je vous laisse encore dans votre esquisse _vingt idées_ dont deux ou
trois seulement, bien rendues, feraient de vous un grand peintre.
«Les Grecs, continuait David, qui certes n'étaient pas à cela près _des
idées_, comme on l'entend de nos jours, les Grecs et leurs artistes en
particulier étaient bien pénétrés de cette vérité, qu'une _idée_ ne vaut
réellement que par la perfection avec laquelle on la rend et on
l'emploie. Repassez dans votre esprit, mon cher Étienne, les types des
principales statues de l'antiquité, et vous verrez que le nombre en est
assez restreint. Cependant, tous les artistes grecs se conformant à ces
mêmes types, à ces mêmes _idées_, ne se sont pas distingués en en
inventant de nouveaux, mais en y apportant toujours des modifications,
des perfections, qui rajeunissaient et complétaient le type primitif,
_l'idée_ première. Avoir de l'imagination ne consiste pas seulement à
trouver une _idée_, car cette faculté n'agit pas avec moins de force
lorsque l'on cherche des ressources pour la rendre, pour la faire valoir
et lui donner cours dans l'esprit de nos semblables. Ainsi, mon cher
Étienne, ne négligez pas la pratique de votre art, c'est le seul moyen
de rendre vos idées profitables.»
Tel était le cercle de pensées dans lequel l'esprit de David s'agitait
en composant son tableau de _Léonidas_. Lorsqu'il eut posé les
fondements de ce nouveau travail, il vint encore réclamer l'assistance
de ses élèves pour l'aider à en tracer l'esquisse. L'exercice de la
natation était fort à la mode alors à Paris, et parmi les élèves de
David, il y en avait plusieurs qui s'y distinguaient. Ce goût assez
général se liait avec celui que les fêtes publiques et l'amour de
l'antiquité avaient inspiré pour tous les exercices gymnastiques et
athlétiques. La plupart des jeunes gens qui fréquentaient les bains
publics, ou faisaient des parties de natation sur la Seine, entre les
ponts de Paris, étaient tout aussi connus par l'élégance de leur stature
et l'agilité de leurs mouvements que par les traits de leur visage. Les
élèves des écoles de peinture se distinguaient entre tous, et dans
l'atelier de David on comptait plusieurs jeunes gens remarquablement
beaux et agiles.
David profita tout à la fois de cet avantage et de leur complaisance
pour tracer, d'après une douzaine d'entre eux, le groupe du tableau des
_Thermopyles_, qui se compose des divers personnages peignant leurs
cheveux, agrafant leur chaussure, ou présentant des couronnes de fleurs
près de celui qui écrit sur le rocher. Ce croquis remarquable, tracé à
l'atelier même des élèves, devint le point de départ de l'ensemble de la
composition. Car longtemps David resta indécis au sujet de l'attitude de
Léonidas, qu'il n'arrêta définitivement qu'en s'inspirant d'une figure à
peu près posée de la même manière, gravée sur une pierre antique.
Lorsqu'il commença l'exécution de cet ouvrage, il prit pour l'aider dans
ce travail Langlois, l'un de ses élèves, qui alors était devenu
dessinateur et praticien fort habile. En cette occasion, David redoubla
d'efforts pour purifier encore son dessin et son style, et il était
parvenu à ébaucher presque entièrement son tableau, lorsque des
événements politiques de la plus haute importance en suspendirent
l'exécution.
Bonaparte avait quitté l'Égypte, et après le 18 brumaire (1798) an VIII,
s'était emparé des rênes du gouvernement. Il était premier consul de la
république française.
David ne tarda pas à faire acte de soumission entre les mains du nouveau
chef de l'État. Cependant, pour ne laisser ignorer aucune des
oscillations qui agitaient continuellement l'esprit de cet artiste, il
faut dire que dans la solitude de son atelier, et l'imagination
échauffée par le dévouement des trois cents Spartiates dont il retraçait
l'histoire, ses vieilles idées républicaines reprenaient souvent le
dessus. «Je veux au moins, disait-il quand il était content de son
ouvrage, montrer mon _patriotisme sur la toile_.» C'était à peu près la
disposition d'esprit où il se trouvait, lorsque la révolution du 18
brumaire s'accomplit.
Ce fut précisément Étienne qui vint lui raconter comment les choses
s'étaient passées à Saint-Cloud, la fuite des deux conseils et la
réussite du nouveau César. «Allons, dit David, j'avais toujours bien
pensé que nous n'étions pas assez vertueux pour être républicains...
_Causa... diis placuit..._ Comment donc est la fin, Étienne?--_Victrix
causa diis placuit sed victa Catoni_.--C'est ça même, mon bon ami. _Sed
victa Catoni_, répéta-t-il plusieurs fois, en lâchant à chaque reprise
une bouffée de fumée de sa pipe, qu'il tenait en ce moment.»
Soit par admiration sincère pour le mérite de David, soit par un
instinct prophétique qui lui faisait deviner l'emploi qu'il pourrait
faire des talents de cet artiste, Bonaparte lui témoigna toujours de la
bienveillance. On n'a pas oublié l'asile qu'il lui offrit à son armée,
lors des troubles qui précédèrent la journée du 18 fructidor; le peintre
des _Horaces_ fut également un des personnages célèbres qu'il attira
près de lui dès les premiers jours du consulat. C'était ordinairement à
l'heure de son déjeuner que le premier consul entretenait David.
Lorsqu'on organisa les autorités nationales d'après la nouvelle
constitution, Bonaparte dit un jour à l'artiste: «qu'il avait mieux aimé
le laisser à ses pinceaux que de lui donner une place.--Je n'en ai point
de regret, répondit David, le temps et les événements m'ont appris que
ma place est dans mon atelier. J'ai toujours un grand amour pour mon
art, je m'en occupe avec passion, je veux m'y livrer exclusivement.
D'ailleurs, les places passent, et j'espère que mes ouvrages resteront.»
Le pouvoir du premier consul était trop loin d'être tel que Bonaparte le
convoitait, pour que cet homme donnât encore beaucoup de temps à des
projets dont il ne devait s'occuper qu'un peu plus tard. Sa popularité
et sa puissance ayant été bientôt affermies par la victoire de Marengo,
à son retour à Paris, il pensa, sérieusement cette fois, à faire faire
son portrait par David. Il fit venir le peintre et l'entretint en
présence du ministre de l'intérieur, Lucien Bonaparte, son frère.
«Que faites-vous en ce moment? lui demanda le premier consul.
--Je travaille au tableau du _Passage des Thermopyles_.
--Tant pis; vous avez tort, David, de vous fatiguer à peindre des
vaincus.
--Mais, citoyen consul, ces vaincus sont autant de héros qui meurent
pour la patrie, et, malgré leur défaite, ils ont repoussé pendant plus
de cent ans les Perses de la Grèce.
--N'importe, le seul nom de Léonidas est venu jusqu'à nous. Tout le
reste est perdu pour l'histoire.
--Tout, interrompit David... excepté cette noble résistance à une armée
innombrable. Tout!... excepté leur dévouement, auquel leur nom ne
saurait ajouter. Tout!... excepté les usages, les moeurs austères des
Lacédémoniens, dont il est utile de rappeler le souvenir à des soldats.»
Ce fut à la suite de cet entretien que le premier consul manifesta à
David le désir qu'il peignît son portrait. Le peintre attendait depuis
longtemps l'occasion de s'occuper de cet ouvrage; il accepta avec
empressement, témoigna l'intention de commencer aussitôt, et pria le
premier consul de lui indiquer le jour où il viendrait poser. «Poser?»
dit Bonaparte qui avait déjà laissé voir auparavant combien ce genre de
contrainte lui était désagréable, «à quoi bon? Croyez-vous que les
grands hommes de l'antiquité dont nous avons les images aient posé?
--Mais je vous peins pour votre siècle, pour des hommes qui vous ont vu,
qui vous connaissent; ils voudront vous trouver ressemblant.
--Ressemblant? ce n'est pas l'exactitude des traits, un petit pois sur
le nez, qui font la ressemblance. C'est le caractère de la physionomie,
ce qui l'anime, qu'il faut peindre.
--L'un n'empêche pas l'autre.
--Certainement Alexandre n'a jamais posé devant Apelles. Personne ne
s'informe si les portraits des grands hommes sont ressemblants. Il
suffit que leur génie y vive.
--Vous m'apprenez l'art de peindre, dit David, après cette observation.
--Vous plaisantez; comment?
--Oui, je n'avais pas encore envisagé la peinture sous ce rapport. Vous
avez raison, citoyen premier consul; eh bien! vous ne poserez pas.
Laissez-moi faire, je vous peindrai sans cela.»
David sortit du cabinet de Bonaparte avec Lucien son frère, qui revint
sur le tableau du _Passage des Thermopyles_ et dit enfin à l'artiste:
«Voyez-vous, mon cher, il n'aime que les sujets nationaux, parce qu'il
s'y trouve pour quelque chose. C'est son faible; il n'est pas fâché que
l'on parle de lui.»
Plusieurs fois Bonaparte avait trouvé l'occasion, en s'entretenant avec
David, de lui dire que s'il le peignait, il voudrait être représenté
_calme sur un cheval fougueux_. Le peintre combina cette idée avec le
passage des Alpes par Bonaparte, et arrêta la composition du portrait
équestre de ce célèbre personnage. Quoiqu'il y eût une gravité
habituelle dans les idées de David, son imagination mobile lui faisait
changer assez brusquement de résolution. On sait à quel point il était
préoccupé de la composition et de l'exécution de son _Léonidas_, tableau
qui lui tenait au coeur, non-seulement comme ouvrage d'art, mais aussi
comme expression des sentiments patriotiques et républicains qu'il ne
voulait plus exprimer qu'avec son pinceau; et cependant quelques
réflexions hasardées par le premier consul, l'envie de peindre le
moderne Annibal traversant les Alpes, lui firent abandonner, au moins
pour longtemps, Léonidas et ses compagnons.
En jetant un coup d'oeil sur les variations de David, si rigide
républicain en théorie, et toujours allant au-devant du pouvoir, quelque
absolu qu'il fût, il semble que cet homme ait rassemblé en lui toutes
les oppositions d'idées qui caractérisent les Français, _républicains
d'opinion et monarchiques par les moeurs_, comme les a si spirituellement
définis Chateaubriand.
Étienne se trouva dans l'atelier où David avait commencé le _Léonidas_,
lorsque l'artiste, cédant aux observations du vainqueur de Marengo sur
les illustres vaincus des Thermopyles, interrompit brusquement son
travail commencé pour entreprendre le portrait du héros du jour.
Plusieurs élèves furent employés à faire le dérangement et l'arrangement
des toiles; celle des _Thermopyles_ fut reléguée dans un enfoncement,
bientôt le bruit des marteaux se fit entendre, puis tout fut mis en
mouvement pour monter le châssis et la toile sur laquelle David portait
déjà les yeux avec impatience, pour y tracer la nouvelle composition qui
le préoccupait.
Bonaparte avait totalement subjugué David. Vers cette même époque,
lorsque le premier consul organisait le nouveau gouvernement, il fit
venir le peintre pour le consulter sur le costume que porteraient les
grands fonctionnaires de l'État. David, toujours enclin à l'imitation
des anciens, imagina d'abord et fit même les dessins d'un habillement
dont la forme et la coupe se rapprochaient de celles de l'uniforme des
élèves de l'École de Mars. Mais ce projet n'eut pas plus de succès
auprès de Bonaparte que la composition des Thermopyles; et quelques
jours après avoir reçu les dessins de costumes qu'il avait demandés, il
fit prendre tout à coup l'habit français, la culotte courte, les
souliers à boucle, l'épée et le chapeau à trois cornes, aux ministres et
à tous les grands fonctionnaires. Bien plus, David lui-même fut un des
premiers à reprendre ce costume de l'ancien régime pour aller à la
nouvelle cour du premier consul; on fit même la remarque qu'il était de
ceux qui, ayant le mieux conservé la tradition, le portaient avec le
plus d'aisance et de dignité.
La conversion de David à la monarchie fut, à ce moment du moins, si
complète et l'on peut même dire si sincère, qu'il ne s'aperçut pas de
son changement d'idées et de costume. Il avait repris dans son langage
et ses manières les habitudes de politesses qui d'ailleurs lui étaient
naturelles, et sous son habit de soie, avec ses boucles et son épée à
noeud, il était impossible de retrouver le républicain de 93, tant David
avait dépouillé en effet l'homme de cette époque.
Il y a même quelques raisons de croire que vers ce temps, lorsque le
premier consul travaillait avec ardeur à l'organisation du gouvernement,
David, malgré sa résolution de rester étranger à la politique, n'aurait
pas été éloigné cependant d'accepter les fonctions de surintendant
général des arts en France. Le bruit courut alors que, circonvenu par
quelques personnes de sa famille, il avait laissé percer à cet égard
quelques espérances qui ne furent pas bien accueillies par le chef de
l'État.
Une lettre confidentielle de ce brave et honnête Moriez, outre les
détails curieux qu'elle renferme sur cet élève de David, si passionné
pour son art, si mal servi par ses dispositions et si modéré dans ses
désirs, quand tous les coeurs étaient agités par l'ambition, prouve
encore que l'idée d'avoir la haute main sur les arts et les artistes
préoccupa David au moins quelque temps à cette époque. Voici ce que
Moriez, bien plus occupé du choix de bonnes couleurs que du grade
militaire qu'on lui offrait, écrivait alors à son condisciple Ducis:
«Paris, ce 18 ventôse an VIII.
«Je me suis aperçu, mon cher ami, que j'avais commis une erreur
dans l'envoi de vos couleurs. Je ne vous ai point envoyé de
_brun-rouge_ et en place je vous ai adressé une bouteille de
_terre-d'Italie_.
«J'ai dîné hier chez Marmont (aide de camp du premier consul
alors). Il part aujourd'hui chargé d'une mission importante pour la
Hollande. Ce voyage emploiera une quinzaine. Après cela il se
disposera à partir pour l'armée du Rhin, que Bonaparte ira
commander en personne. On veut porter des coups terribles pour
forcer à la paix, et je ne doute pas que Bonaparte ne mette le
comble à sa gloire, si cette fortune qui l'a si bien servi jusqu'à
présent le favorise encore.
«J'aurais eu une belle carrière à remplir, soit que je fusse entré
dans le militaire ou dans l'administration civile ou des armées.
Marmont et bien d'autres de nos camarades à l'École militaire m'ont
vivement sollicité d'accepter quelque emploi. Mais j'ai tenu ferme.
Il faut que la froide raison fasse taire les illusions de
l'amour-propre et de l'intérêt. Car enfin, après quatre ans passés
à étudier dans l'atelier de David, il faut en recueillir le fruit.
Or pour cela il est indispensable que je fasse au moins un
ouvrage...
«David a refusé la place de _peintre du gouvernement_: je pense
qu'il s'est piqué. Cette dénomination est insignifiante; il aurait
voulu être déclaré _ministre des arts_, _premier peintre de
France_, _surintendant des bâtiments_, etc., ou plutôt, sous
quelque titre que ce soit, avoir une influence suprême. Son
caractère le poussait bien moins à cela que la personne que vous
savez. Qu'il se contente d'être le premier par ses ouvrages, et
qu'il ne se charge pas de gouverner même la république des arts.»
Pendant l'exécution du portrait du premier consul traversant les Alpes,
Étienne fut témoin d'une scène assez comique. Il avait été convenu que
Bonaparte ne poserait pas. Mais outre les visites journalières que lui
faisait David à l'heure du déjeuner, on avait eu soin de mettre à la
disposition du peintre toutes les pièces de l'habillement que Bonaparte
portait à Marengo. L'habit du général, l'épée, les bottes et le chapeau
étaient là dans l'atelier, et l'on en avait affublé un mannequin.
Un jour que Ducis, Alexandre et Langlois, qui assistait alors David et
fit par la suite une fort bonne copie du portrait équestre de Bonaparte,
étaient ainsi qu'Étienne dans l'atelier avec leur maître tous étaient
rangés autour du mannequin revêtu des habits de Bonaparte, examinant
avec une curiosité insurmontable ces épaulettes, ce chapeau, cet habit
et cette épée témoins sourds et muets de la fameuse campagne de Marengo.
Chacun disait son mot plus ou moins juste, plus ou moins piquant,
lorsque David, dont les mains et les pieds étaient assez délicats, se
prit à dire, après avoir fait observer la petitesse des bottes de
Bonaparte, qu'ordinairement les grands hommes ont les extrémités
déliées. Cette remarque, qui pouvait s'appliquer heureusement au
peintre, fut vivement approuvée par ses élèves, dont l'un ajouta: «Et
ils ont la tête grosse.» David, avec sa bonhomie qui allait parfois
jusqu'à la puérilité, dit aussitôt en prenant le chapeau du vainqueur de
Marengo: «Il a raison celui-là; voyons donc un peu;» puis le portant sur
sa tête, qui était très-petite, il se mit à éclater de rire en
s'apercevant que la large coiffure lui tombait jusque sur les yeux.
Ce portrait équestre occupa exclusivement David assez longtemps, car il
en fit faire sous ses yeux plusieurs copies, qu'il retoucha même souvent
et avec grand soin. C'est une de ses productions auxquelles il attachait
le plus d'importance.
Quoique David, par sa discrétion habituelle et par l'assiduité avec
laquelle il s'occupait de son art, éloignât le souvenir du temps où il
avait pris part aux affaires publiques, il se présenta cependant une
occasion qui faillit troubler son repos ainsi que celui de quelques
hommes jetés comme lui autrefois dans la tempête révolutionnaire. Topino
Le Brun, à qui David son maître avait prêté l'atelier du Jeu de Paume,
fut impliqué avec Demerville, Ceracchi et Aréna, dans une conspiration
qui avait pour objet le meurtre du premier consul.
Topino, natif de Marseille, avait pris, ainsi que beaucoup d'artistes,
une part très-active à la révolution de 1789. Son exaltation était
telle, que David lui-même, craignant les écarts auxquels pourrait se
livrer son élève s'il allait à Paris, lui conseilla de rester en Italie
pour calmer sa tête et perfectionner ses études. Topino suivit le
conseil de son maître, sans toutefois en tirer grand profit, car ses
passions révolutionnaires y devinrent plus ardentes, et son talent y
gagna peu. Pendant les années sanglantes de 1792-93, il remplit à Paris
les fonctions de juré au tribunal révolutionnaire, et sous le
gouvernement du Directoire, il ne cessa de prendre part à ces
conciliabules qu'entretenaient alors les hommes dits _terroristes_. Vers
cette même époque, il suivit Bassal, envoyé secret en Suisse, et là,
tout en s'occupant de son art, il prit goût aux intrigailleries
politiques. Sa réputation était si bien établie à Paris, que, quoiqu'il
résidât encore en Suisse, il fut désigné comme l'un des agents présents
à l'attaque du camp de Grenelle. Déjà il avait été compris dans les
mandats décernés contre les complices de Babeuf.
Rentré en France en 1797, il reprit ses pinceaux et acheva le tableau de
la _Mort de Caius Gracchus_; puis bientôt après, en 1799, il figura
parmi les jacobins du manége, reste obstiné des partisans du
gouvernement de Robespierre et du système de Babeuf. C'était un homme
comme les événements de ce temps en mirent beaucoup en évidence. Sans
instruction solide, peu susceptible d'application, dépourvu de grands
talents, Topino était au fond un honnête garçon, qui, séduit par
l'espérance des améliorations sociales et politiques que la révolution
avait fait concevoir, s'était peu à peu guindé jusqu'à un état permanent
de fureur concentrée contre tout ce qui semblait faire obstacle à ses
vues. À ce travers il joignait celui de quelques artistes de son temps,
qui, ne rêvant que la Grèce, que Rome, et que la chute des tyrans,
mettaient une toge et s'armaient d'un poignard pour frapper un mannequin
couronné comme César. En effet, le pauvre Topino Le Brun, qui, même
après l'établissement du gouvernement consulaire, ne put renoncer à ses
habitudes de conspirateur, fut condamné à mort pour avoir dessiné le
modèle des poignards avec lesquels Demerville, Ceracchi et Aréna,
s'étaient proposé d'assassiner le premier consul.
Pendant le procès auquel cette affaire donna lieu, les hommes
anciennement attachés au parti de Robespierre, furent surveillés de
très-près. David eut particulièrement à supporter quelques épreuves
d'autant plus pénibles pour lui, qu'elles réveillèrent le souvenir d'un
temps de sa vie qu'il cherchait à faire oublier, et que sa position
fausse ne lui permit pas en cette occasion de tenter, pour sauver son
élève Topino de la mort, tous les efforts qu'il aurait désiré faire.