La joie d'Étienne était extrême. «Vous avez choisi, ajouta le maître

après quelques minutes d'attention et de silence, un autre instant que

celui que je me propose de rendre. Votre Léonidas donne le signal pour

prendre les armes et marcher au combat, et tous vos Spartiates répondent

à son appel. Moi, je veux donner à cette scène quelque chose de plus

grave, de plus réfléchi, de plus religieux. Je veux peindre un général

et ses soldais se préparant au combat comme de véritables Lacédémoniens,

sachant bien qu'ils n'en échapperont pas; les uns absolument calmes, les

autres tressant des fleurs pour assister _au banquet qu'ils vont faire

chez Pluton_. Je ne veux ni mouvement ni expression passionnés, excepté

sur les figures qui accompagneront le personnage inscrivant sur le

rocher: _Passant, va dire à Sparte que ses enfants sont morts pour

elle_. Figurez-vous, mon cher Étienne, que dans ce tableau, je veux

caractériser ce sentiment profond, grand et religieux qu'inspire l'amour

de la patrie. Par conséquent, je dois en bannir toutes les passions qui

non-seulement y sont étrangères, mais qui en altéreraient encore la

sainteté. Votre Léonidas n'est pas le mien, ajouta-t-il en désignant les

figures sur l'esquisse, vous l'avez fait animé et décidé à en venir aux

mains; le mien sera calme, il pensera avec une joie douce à la mort

glorieuse qui l'attend ainsi que ses compagnons d'armes. Vous devez

comprendre à présent, mon ami, le sens dans lequel sera dirigée

l'exécution de mon tableau. Je veux essayer de mettre de côté ces

mouvements, ces expressions de théâtre, auxquels les modernes ont donné

le titre de _peinture d'expression_. À l'imitation des artistes de

l'antiquité, qui ne manquaient jamais de choisir l'instant avant ou

après la grande crise d'un sujet, je ferai Léonidas et ses soldats

calmes et se promettant l'immortalité avant le combat. Rappelez-vous

cette pierre gravée antique représentant Ajax en démence; on ne le voit

pas à l'instant où, hors de lui-même, il égorge les troupeaux en croyant

immoler les Grecs: l'artiste l'a montré dans un moment où, reprenant

passagèrement l'usage de la raison, accablé de fatigue et honteux de

lui-même, il réfléchit tristement, près d'un autel, au milieu des

bestiaux qu'il a abattus. Et cet autre camée que vous connaissez bien

aussi, où l'on voit Achille pleurant sur le corps de Penthésilée, que ce

héros vient de tuer dans un combat? Quelle belle idée!!! Achille

combattant une amazone, une femme, n'était qu'une scène et une pensée

vulgaires; mais Achille, après l'emportement du combat, s'apitoyant sur

le sort et la beauté de la guerrière qu'il vient de renverser, c'est une

idée grande, morale, et qui, de plus, s'adapte d'une manière

merveilleuse aux convenances délicates de l'art... Mais j'aurai bien de

la peine, ajouta David, à faire adopter de semblables idées dans notre

temps. On aime les coups de théâtre, et quand on ne peint pas les

passions violentes, quand on ne pousse pas _l'expression_ en peinture

jusqu'à la _grimace_, on risque de n'être ni compris ni goûté.»

Étienne écoutait toujours en silence; David examina de nouveau la

composition de son élève: «Il y a vraiment de très-bonnes _idées_,

reprit-il en désignant quelques figures; mais, mon cher Étienne, il faut

que je vous dise le secret de notre métier. Pour un peintre, une _idée_

n'est qu'une intention, un projet vague, tant qu'au moyen d'une

exécution sûre et savante, l'artiste n'a pu lui donner un corps et la

rendre à la fois compréhensible et sensible. Il y a des gens qui ont des

_idées_ on ne peut plus heureuses, mais il leur est impossible de les

rendre; c'est évidemment comme s'ils n'en avaient pas. Aussi, malgré

l'opinion des gens d'esprit, est-il certain qu'un peintre comme

Mazaccio, par exemple, qui n'a guère fait autre chose que d'excellentes

études peintes ou des portraits, était réellement un plus grand peintre,

un plus grand artiste, qu'une foule de compositeurs à la toise, comme

Vasari et d'autres. Je prendrai donc _quelques idées_ dans votre

composition, mon cher ami. Si je les rends mal, elles vous resteront; si

je les rends bien, elles m'appartiendront. Au surplus, _les idées_ que

je vous prends ne sont peut-être pas les meilleures que renferme votre

esquisse; ce sont celles qui me conviennent le mieux relativement au but

que je me propose, et si, comme je l'espère et je le désire, vous

parvenez un jour à bien posséder tous les moyens pratiques de votre art,

je vous laisse encore dans votre esquisse _vingt idées_ dont deux ou

trois seulement, bien rendues, feraient de vous un grand peintre.

«Les Grecs, continuait David, qui certes n'étaient pas à cela près _des

idées_, comme on l'entend de nos jours, les Grecs et leurs artistes en

particulier étaient bien pénétrés de cette vérité, qu'une _idée_ ne vaut

réellement que par la perfection avec laquelle on la rend et on

l'emploie. Repassez dans votre esprit, mon cher Étienne, les types des

principales statues de l'antiquité, et vous verrez que le nombre en est

assez restreint. Cependant, tous les artistes grecs se conformant à ces

mêmes types, à ces mêmes _idées_, ne se sont pas distingués en en

inventant de nouveaux, mais en y apportant toujours des modifications,

des perfections, qui rajeunissaient et complétaient le type primitif,

_l'idée_ première. Avoir de l'imagination ne consiste pas seulement à

trouver une _idée_, car cette faculté n'agit pas avec moins de force

lorsque l'on cherche des ressources pour la rendre, pour la faire valoir

et lui donner cours dans l'esprit de nos semblables. Ainsi, mon cher

Étienne, ne négligez pas la pratique de votre art, c'est le seul moyen

de rendre vos idées profitables.»

Tel était le cercle de pensées dans lequel l'esprit de David s'agitait

en composant son tableau de _Léonidas_. Lorsqu'il eut posé les

fondements de ce nouveau travail, il vint encore réclamer l'assistance

de ses élèves pour l'aider à en tracer l'esquisse. L'exercice de la

natation était fort à la mode alors à Paris, et parmi les élèves de

David, il y en avait plusieurs qui s'y distinguaient. Ce goût assez

général se liait avec celui que les fêtes publiques et l'amour de

l'antiquité avaient inspiré pour tous les exercices gymnastiques et

athlétiques. La plupart des jeunes gens qui fréquentaient les bains

publics, ou faisaient des parties de natation sur la Seine, entre les

ponts de Paris, étaient tout aussi connus par l'élégance de leur stature

et l'agilité de leurs mouvements que par les traits de leur visage. Les

élèves des écoles de peinture se distinguaient entre tous, et dans

l'atelier de David on comptait plusieurs jeunes gens remarquablement

beaux et agiles.

David profita tout à la fois de cet avantage et de leur complaisance

pour tracer, d'après une douzaine d'entre eux, le groupe du tableau des

_Thermopyles_, qui se compose des divers personnages peignant leurs

cheveux, agrafant leur chaussure, ou présentant des couronnes de fleurs

près de celui qui écrit sur le rocher. Ce croquis remarquable, tracé à

l'atelier même des élèves, devint le point de départ de l'ensemble de la

composition. Car longtemps David resta indécis au sujet de l'attitude de

Léonidas, qu'il n'arrêta définitivement qu'en s'inspirant d'une figure à

peu près posée de la même manière, gravée sur une pierre antique.

Lorsqu'il commença l'exécution de cet ouvrage, il prit pour l'aider dans

ce travail Langlois, l'un de ses élèves, qui alors était devenu

dessinateur et praticien fort habile. En cette occasion, David redoubla

d'efforts pour purifier encore son dessin et son style, et il était

parvenu à ébaucher presque entièrement son tableau, lorsque des

événements politiques de la plus haute importance en suspendirent

l'exécution.

Bonaparte avait quitté l'Égypte, et après le 18 brumaire (1798) an VIII,

s'était emparé des rênes du gouvernement. Il était premier consul de la

république française.

David ne tarda pas à faire acte de soumission entre les mains du nouveau

chef de l'État. Cependant, pour ne laisser ignorer aucune des

oscillations qui agitaient continuellement l'esprit de cet artiste, il

faut dire que dans la solitude de son atelier, et l'imagination

échauffée par le dévouement des trois cents Spartiates dont il retraçait

l'histoire, ses vieilles idées républicaines reprenaient souvent le

dessus. «Je veux au moins, disait-il quand il était content de son

ouvrage, montrer mon _patriotisme sur la toile_.» C'était à peu près la

disposition d'esprit où il se trouvait, lorsque la révolution du 18

brumaire s'accomplit.

Ce fut précisément Étienne qui vint lui raconter comment les choses

s'étaient passées à Saint-Cloud, la fuite des deux conseils et la

réussite du nouveau César. «Allons, dit David, j'avais toujours bien

pensé que nous n'étions pas assez vertueux pour être républicains...

_Causa... diis placuit..._ Comment donc est la fin, Étienne?--_Victrix

causa diis placuit sed victa Catoni_.--C'est ça même, mon bon ami. _Sed

victa Catoni_, répéta-t-il plusieurs fois, en lâchant à chaque reprise

une bouffée de fumée de sa pipe, qu'il tenait en ce moment.»

Soit par admiration sincère pour le mérite de David, soit par un

instinct prophétique qui lui faisait deviner l'emploi qu'il pourrait

faire des talents de cet artiste, Bonaparte lui témoigna toujours de la

bienveillance. On n'a pas oublié l'asile qu'il lui offrit à son armée,

lors des troubles qui précédèrent la journée du 18 fructidor; le peintre

des _Horaces_ fut également un des personnages célèbres qu'il attira

près de lui dès les premiers jours du consulat. C'était ordinairement à

l'heure de son déjeuner que le premier consul entretenait David.

Lorsqu'on organisa les autorités nationales d'après la nouvelle

constitution, Bonaparte dit un jour à l'artiste: «qu'il avait mieux aimé

le laisser à ses pinceaux que de lui donner une place.--Je n'en ai point

de regret, répondit David, le temps et les événements m'ont appris que

ma place est dans mon atelier. J'ai toujours un grand amour pour mon

art, je m'en occupe avec passion, je veux m'y livrer exclusivement.

D'ailleurs, les places passent, et j'espère que mes ouvrages resteront.»

Le pouvoir du premier consul était trop loin d'être tel que Bonaparte le

convoitait, pour que cet homme donnât encore beaucoup de temps à des

projets dont il ne devait s'occuper qu'un peu plus tard. Sa popularité

et sa puissance ayant été bientôt affermies par la victoire de Marengo,

à son retour à Paris, il pensa, sérieusement cette fois, à faire faire

son portrait par David. Il fit venir le peintre et l'entretint en

présence du ministre de l'intérieur, Lucien Bonaparte, son frère.

«Que faites-vous en ce moment? lui demanda le premier consul.

--Je travaille au tableau du _Passage des Thermopyles_.

--Tant pis; vous avez tort, David, de vous fatiguer à peindre des

vaincus.

--Mais, citoyen consul, ces vaincus sont autant de héros qui meurent

pour la patrie, et, malgré leur défaite, ils ont repoussé pendant plus

de cent ans les Perses de la Grèce.

--N'importe, le seul nom de Léonidas est venu jusqu'à nous. Tout le

reste est perdu pour l'histoire.

--Tout, interrompit David... excepté cette noble résistance à une armée

innombrable. Tout!... excepté leur dévouement, auquel leur nom ne

saurait ajouter. Tout!... excepté les usages, les moeurs austères des

Lacédémoniens, dont il est utile de rappeler le souvenir à des soldats.»

Ce fut à la suite de cet entretien que le premier consul manifesta à

David le désir qu'il peignît son portrait. Le peintre attendait depuis

longtemps l'occasion de s'occuper de cet ouvrage; il accepta avec

empressement, témoigna l'intention de commencer aussitôt, et pria le

premier consul de lui indiquer le jour où il viendrait poser. «Poser?»

dit Bonaparte qui avait déjà laissé voir auparavant combien ce genre de

contrainte lui était désagréable, «à quoi bon? Croyez-vous que les

grands hommes de l'antiquité dont nous avons les images aient posé?

--Mais je vous peins pour votre siècle, pour des hommes qui vous ont vu,

qui vous connaissent; ils voudront vous trouver ressemblant.

--Ressemblant? ce n'est pas l'exactitude des traits, un petit pois sur

le nez, qui font la ressemblance. C'est le caractère de la physionomie,

ce qui l'anime, qu'il faut peindre.

--L'un n'empêche pas l'autre.

--Certainement Alexandre n'a jamais posé devant Apelles. Personne ne

s'informe si les portraits des grands hommes sont ressemblants. Il

suffit que leur génie y vive.

--Vous m'apprenez l'art de peindre, dit David, après cette observation.

--Vous plaisantez; comment?

--Oui, je n'avais pas encore envisagé la peinture sous ce rapport. Vous

avez raison, citoyen premier consul; eh bien! vous ne poserez pas.

Laissez-moi faire, je vous peindrai sans cela.»

David sortit du cabinet de Bonaparte avec Lucien son frère, qui revint

sur le tableau du _Passage des Thermopyles_ et dit enfin à l'artiste:

«Voyez-vous, mon cher, il n'aime que les sujets nationaux, parce qu'il

s'y trouve pour quelque chose. C'est son faible; il n'est pas fâché que

l'on parle de lui.»

Plusieurs fois Bonaparte avait trouvé l'occasion, en s'entretenant avec

David, de lui dire que s'il le peignait, il voudrait être représenté

_calme sur un cheval fougueux_. Le peintre combina cette idée avec le

passage des Alpes par Bonaparte, et arrêta la composition du portrait

équestre de ce célèbre personnage. Quoiqu'il y eût une gravité

habituelle dans les idées de David, son imagination mobile lui faisait

changer assez brusquement de résolution. On sait à quel point il était

préoccupé de la composition et de l'exécution de son _Léonidas_, tableau

qui lui tenait au coeur, non-seulement comme ouvrage d'art, mais aussi

comme expression des sentiments patriotiques et républicains qu'il ne

voulait plus exprimer qu'avec son pinceau; et cependant quelques

réflexions hasardées par le premier consul, l'envie de peindre le

moderne Annibal traversant les Alpes, lui firent abandonner, au moins

pour longtemps, Léonidas et ses compagnons.

En jetant un coup d'oeil sur les variations de David, si rigide

républicain en théorie, et toujours allant au-devant du pouvoir, quelque

absolu qu'il fût, il semble que cet homme ait rassemblé en lui toutes

les oppositions d'idées qui caractérisent les Français, _républicains

d'opinion et monarchiques par les moeurs_, comme les a si spirituellement

définis Chateaubriand.

Étienne se trouva dans l'atelier où David avait commencé le _Léonidas_,

lorsque l'artiste, cédant aux observations du vainqueur de Marengo sur

les illustres vaincus des Thermopyles, interrompit brusquement son

travail commencé pour entreprendre le portrait du héros du jour.

Plusieurs élèves furent employés à faire le dérangement et l'arrangement

des toiles; celle des _Thermopyles_ fut reléguée dans un enfoncement,

bientôt le bruit des marteaux se fit entendre, puis tout fut mis en

mouvement pour monter le châssis et la toile sur laquelle David portait

déjà les yeux avec impatience, pour y tracer la nouvelle composition qui

le préoccupait.

Bonaparte avait totalement subjugué David. Vers cette même époque,

lorsque le premier consul organisait le nouveau gouvernement, il fit

venir le peintre pour le consulter sur le costume que porteraient les

grands fonctionnaires de l'État. David, toujours enclin à l'imitation

des anciens, imagina d'abord et fit même les dessins d'un habillement

dont la forme et la coupe se rapprochaient de celles de l'uniforme des

élèves de l'École de Mars. Mais ce projet n'eut pas plus de succès

auprès de Bonaparte que la composition des Thermopyles; et quelques

jours après avoir reçu les dessins de costumes qu'il avait demandés, il

fit prendre tout à coup l'habit français, la culotte courte, les

souliers à boucle, l'épée et le chapeau à trois cornes, aux ministres et

à tous les grands fonctionnaires. Bien plus, David lui-même fut un des

premiers à reprendre ce costume de l'ancien régime pour aller à la

nouvelle cour du premier consul; on fit même la remarque qu'il était de

ceux qui, ayant le mieux conservé la tradition, le portaient avec le

plus d'aisance et de dignité.

La conversion de David à la monarchie fut, à ce moment du moins, si

complète et l'on peut même dire si sincère, qu'il ne s'aperçut pas de

son changement d'idées et de costume. Il avait repris dans son langage

et ses manières les habitudes de politesses qui d'ailleurs lui étaient

naturelles, et sous son habit de soie, avec ses boucles et son épée à

noeud, il était impossible de retrouver le républicain de 93, tant David

avait dépouillé en effet l'homme de cette époque.

Il y a même quelques raisons de croire que vers ce temps, lorsque le

premier consul travaillait avec ardeur à l'organisation du gouvernement,

David, malgré sa résolution de rester étranger à la politique, n'aurait

pas été éloigné cependant d'accepter les fonctions de surintendant

général des arts en France. Le bruit courut alors que, circonvenu par

quelques personnes de sa famille, il avait laissé percer à cet égard

quelques espérances qui ne furent pas bien accueillies par le chef de

l'État.

Une lettre confidentielle de ce brave et honnête Moriez, outre les

détails curieux qu'elle renferme sur cet élève de David, si passionné

pour son art, si mal servi par ses dispositions et si modéré dans ses

désirs, quand tous les coeurs étaient agités par l'ambition, prouve

encore que l'idée d'avoir la haute main sur les arts et les artistes

préoccupa David au moins quelque temps à cette époque. Voici ce que

Moriez, bien plus occupé du choix de bonnes couleurs que du grade

militaire qu'on lui offrait, écrivait alors à son condisciple Ducis:

«Paris, ce 18 ventôse an VIII.

«Je me suis aperçu, mon cher ami, que j'avais commis une erreur

dans l'envoi de vos couleurs. Je ne vous ai point envoyé de

_brun-rouge_ et en place je vous ai adressé une bouteille de

_terre-d'Italie_.

«J'ai dîné hier chez Marmont (aide de camp du premier consul

alors). Il part aujourd'hui chargé d'une mission importante pour la

Hollande. Ce voyage emploiera une quinzaine. Après cela il se

disposera à partir pour l'armée du Rhin, que Bonaparte ira

commander en personne. On veut porter des coups terribles pour

forcer à la paix, et je ne doute pas que Bonaparte ne mette le

comble à sa gloire, si cette fortune qui l'a si bien servi jusqu'à

présent le favorise encore.

«J'aurais eu une belle carrière à remplir, soit que je fusse entré

dans le militaire ou dans l'administration civile ou des armées.

Marmont et bien d'autres de nos camarades à l'École militaire m'ont

vivement sollicité d'accepter quelque emploi. Mais j'ai tenu ferme.

Il faut que la froide raison fasse taire les illusions de

l'amour-propre et de l'intérêt. Car enfin, après quatre ans passés

à étudier dans l'atelier de David, il faut en recueillir le fruit.

Or pour cela il est indispensable que je fasse au moins un

ouvrage...

«David a refusé la place de _peintre du gouvernement_: je pense

qu'il s'est piqué. Cette dénomination est insignifiante; il aurait

voulu être déclaré _ministre des arts_, _premier peintre de

France_, _surintendant des bâtiments_, etc., ou plutôt, sous

quelque titre que ce soit, avoir une influence suprême. Son

caractère le poussait bien moins à cela que la personne que vous

savez. Qu'il se contente d'être le premier par ses ouvrages, et

qu'il ne se charge pas de gouverner même la république des arts.»

Pendant l'exécution du portrait du premier consul traversant les Alpes,

Étienne fut témoin d'une scène assez comique. Il avait été convenu que

Bonaparte ne poserait pas. Mais outre les visites journalières que lui

faisait David à l'heure du déjeuner, on avait eu soin de mettre à la

disposition du peintre toutes les pièces de l'habillement que Bonaparte

portait à Marengo. L'habit du général, l'épée, les bottes et le chapeau

étaient là dans l'atelier, et l'on en avait affublé un mannequin.

Un jour que Ducis, Alexandre et Langlois, qui assistait alors David et

fit par la suite une fort bonne copie du portrait équestre de Bonaparte,

étaient ainsi qu'Étienne dans l'atelier avec leur maître tous étaient

rangés autour du mannequin revêtu des habits de Bonaparte, examinant

avec une curiosité insurmontable ces épaulettes, ce chapeau, cet habit

et cette épée témoins sourds et muets de la fameuse campagne de Marengo.

Chacun disait son mot plus ou moins juste, plus ou moins piquant,

lorsque David, dont les mains et les pieds étaient assez délicats, se

prit à dire, après avoir fait observer la petitesse des bottes de

Bonaparte, qu'ordinairement les grands hommes ont les extrémités

déliées. Cette remarque, qui pouvait s'appliquer heureusement au

peintre, fut vivement approuvée par ses élèves, dont l'un ajouta: «Et

ils ont la tête grosse.» David, avec sa bonhomie qui allait parfois

jusqu'à la puérilité, dit aussitôt en prenant le chapeau du vainqueur de

Marengo: «Il a raison celui-là; voyons donc un peu;» puis le portant sur

sa tête, qui était très-petite, il se mit à éclater de rire en

s'apercevant que la large coiffure lui tombait jusque sur les yeux.

Ce portrait équestre occupa exclusivement David assez longtemps, car il

en fit faire sous ses yeux plusieurs copies, qu'il retoucha même souvent

et avec grand soin. C'est une de ses productions auxquelles il attachait

le plus d'importance.

Quoique David, par sa discrétion habituelle et par l'assiduité avec

laquelle il s'occupait de son art, éloignât le souvenir du temps où il

avait pris part aux affaires publiques, il se présenta cependant une

occasion qui faillit troubler son repos ainsi que celui de quelques

hommes jetés comme lui autrefois dans la tempête révolutionnaire. Topino

Le Brun, à qui David son maître avait prêté l'atelier du Jeu de Paume,

fut impliqué avec Demerville, Ceracchi et Aréna, dans une conspiration

qui avait pour objet le meurtre du premier consul.

Topino, natif de Marseille, avait pris, ainsi que beaucoup d'artistes,

une part très-active à la révolution de 1789. Son exaltation était

telle, que David lui-même, craignant les écarts auxquels pourrait se

livrer son élève s'il allait à Paris, lui conseilla de rester en Italie

pour calmer sa tête et perfectionner ses études. Topino suivit le

conseil de son maître, sans toutefois en tirer grand profit, car ses

passions révolutionnaires y devinrent plus ardentes, et son talent y

gagna peu. Pendant les années sanglantes de 1792-93, il remplit à Paris

les fonctions de juré au tribunal révolutionnaire, et sous le

gouvernement du Directoire, il ne cessa de prendre part à ces

conciliabules qu'entretenaient alors les hommes dits _terroristes_. Vers

cette même époque, il suivit Bassal, envoyé secret en Suisse, et là,

tout en s'occupant de son art, il prit goût aux intrigailleries

politiques. Sa réputation était si bien établie à Paris, que, quoiqu'il

résidât encore en Suisse, il fut désigné comme l'un des agents présents

à l'attaque du camp de Grenelle. Déjà il avait été compris dans les

mandats décernés contre les complices de Babeuf.

Rentré en France en 1797, il reprit ses pinceaux et acheva le tableau de

la _Mort de Caius Gracchus_; puis bientôt après, en 1799, il figura

parmi les jacobins du manége, reste obstiné des partisans du

gouvernement de Robespierre et du système de Babeuf. C'était un homme

comme les événements de ce temps en mirent beaucoup en évidence. Sans

instruction solide, peu susceptible d'application, dépourvu de grands

talents, Topino était au fond un honnête garçon, qui, séduit par

l'espérance des améliorations sociales et politiques que la révolution

avait fait concevoir, s'était peu à peu guindé jusqu'à un état permanent

de fureur concentrée contre tout ce qui semblait faire obstacle à ses

vues. À ce travers il joignait celui de quelques artistes de son temps,

qui, ne rêvant que la Grèce, que Rome, et que la chute des tyrans,

mettaient une toge et s'armaient d'un poignard pour frapper un mannequin

couronné comme César. En effet, le pauvre Topino Le Brun, qui, même

après l'établissement du gouvernement consulaire, ne put renoncer à ses

habitudes de conspirateur, fut condamné à mort pour avoir dessiné le

modèle des poignards avec lesquels Demerville, Ceracchi et Aréna,

s'étaient proposé d'assassiner le premier consul.

Pendant le procès auquel cette affaire donna lieu, les hommes

anciennement attachés au parti de Robespierre, furent surveillés de

très-près. David eut particulièrement à supporter quelques épreuves

d'autant plus pénibles pour lui, qu'elles réveillèrent le souvenir d'un

temps de sa vie qu'il cherchait à faire oublier, et que sa position

fausse ne lui permit pas en cette occasion de tenter, pour sauver son

élève Topino de la mort, tous les efforts qu'il aurait désiré faire.

Louis David, Son Ecole et Son Temps: Souvenirs · 第 16 / 32 段