Cependant la réaction ultra-républicaine suscitée par Babeuf et son

parti donnait de l'inquiétude. On ne voyait pas tranquillement, surtout,

s'ouvrir de nouveau dans Paris ces sociétés populaires, ces clubs, à

l'aide desquels, quelques années auparavant, on avait si facilement

perverti les idées de la multitude. L'une de ces assemblées, la plus

nombreuse et la plus violente, se tenait rue du Bac, dans l'église

dévastée de Saint-Thomas d'Aquin. Un jour qu'Alexandre avait dîné avec

la famille d'Étienne, il invita son jeune camarade à faire une promenade

après le repas. Étienne, naturellement peu disposé à prendre cette

distraction avec un homme taciturne, et dont on ne débrouillait jamais

facilement la pensée, se vit cependant forcé d'accepter l'invitation

d'après l'avis de ses parents, qui s'imaginaient ne pouvoir mieux faire

que de mettre leur fils sous la tutelle d'un homme plus âgé et plus

expérimenté que lui. Les deux promeneurs se mirent en marche. Arrivé aux

Tuileries, Alexandre dit à son jeune compagnon: «Ah! j'oubliais que

David m'a chargé d'une commission auprès de Topino Le Brun: allons à son

atelier, il y sera sans doute encore.» Or cet atelier de Topino était

l'église ruinée des Feuillants, où David avait laissé son tableau du

_Jeu de Paume_ inachevé. Topino y était effectivement occupé à peindre

son tableau de Gracchus, qu'il exposa au Louvre deux ans après.

Alexandre s'entretint pendant quelques instants à voix basse avec le

peintre, qui dit en lui donnant la main: «Je ne tarderai pas à vous

rejoindre.» Les deux promeneurs se remirent en marche. Chemin faisant,

Alexandre devint plus causeur que de coutume; il parlait de la

république, de la constitution de 1793 avec enthousiasme, regrettant ces

belles fêtes comme celle de l'Être suprême, où David, disait-il, avait

su faire revivre le beau temps de la Grèce antique. Tout en parlant

ainsi, l'orateur avait fait traverser les Tuileries et le pont Royal à

Étienne, pour s'engager dans la rue du Bac, qu'ils remontèrent jusqu'à

Saint-Thomas d'Aquin. «Voyons donc cela,» dit Alexandre à Étienne, quand

ils furent devant le portail de l'église, où se tenait assemblée une

foule d'hommes prêts à y entrer. Outre l'âge relativement avancé

d'Alexandre, cet homme singulier exerçait par sa gravité une certaine

influence sur Étienne, qui, bien qu'à regret, car il vit aussitôt que

c'était une assemblée populaire, se laissa entraîner dans l'église déjà

presque remplie. Alexandre pénétra jusqu'au centre vide, où se promenait

en long un jeune homme faisant les fonctions d'huissier ou de maître des

cérémonies. C'était Dubois, cet élève de David célèbre par son érudition

dans les obscénités antiques et modernes et, de plus, révolutionnaire

ardent. À peine Étienne l'eut-il reconnu, que, faisant le rapprochement

de cette rencontre avec la visite et les dernières paroles de Topino, il

exprima à Alexandre la ferme volonté de se retirer du lieu où ils

étaient. Dubois insista pour les retenir, mais Étienne tint bon et força

Alexandre de le suivre. En sortant, et après quelques minutes de

silence, Alexandre n'épargna pas les paroles pour faire entendre à

Étienne qu'il était bien loin de partager les folles idées des gens

qu'ils quittaient; que c'était une pure curiosité qu'il avait voulu

satisfaire en allant les entendre, appuyant surtout sur la

recommandation qu'il fit à son jeune compagnon de ne point en parler à

ses parents. Il n'en fut rien dit, en effet; mais dès ce moment Étienne

se défia de la sincérité d'Alexandre, surtout lorsque quelque temps

après (prairial an V), cet étrange personnage vint exprimer avec

affectation, au milieu de la famille d'Étienne, la satisfaction que lui

faisait éprouver la condamnation de Babeuf. Il y aurait sans doute de

l'injustice à juger rigoureusement le caractère de cet homme

indéfinissable, fils naturel d'un prince allemand, entraîné de bonne

heure dans l'émigration, rentrant en France sous la protection du

peintre David, ayant, comme on vient de le voir, des velléités de

républicanisme, et plus tard, vivement attaché au système impérial de

Napoléon, mais l'abandonnant vers 1813 pour se joindre aux armées

alliées qui firent rentrer les Bourbons en France l'année suivante, et

obtenant sous la restauration je ne sais quel emploi dans l'Inde, où il

a fait une espèce de fortune dont il est venu jouir à Paris jusqu'à sa

mort, vers 1842.

Mais revenons à la mémorable époque qui nous occupe. Ce tableau tant

attendu, _les Sabines_, auquel les femmes les plus élégantes de Paris

passaient pour avoir concouru, s'achevait; mais lentement, et l'on

venait d'entrer dans l'an VI (1797-1798). Un personnage d'une haute

importance allait donner une activité nouvelle à cet amour de

dissipation qui s'était emparé de Paris, et modifier encore une fois les

idées du peintre David.

Après une suite de victoires qu'il serait superflu d'énumérer ici, le

jeune Bonaparte, le général en chef de l'armée d'Italie, signe les

préliminaires de la paix avec les plénipotentiaires de l'empereur

d'Autriche (floréal an V); six mois après (vendémiaire an VI), il

conclut à Campo-Formio, près d'Udine, un traité de paix définitif avec

les envoyés du même prince, et bientôt (frimaire an VI) il apporte

lui-même à Paris et présente au Directoire la ratification de ce traité

donnée par l'empereur.

Jusque-là les saturnales de ce temps avaient toujours paru extravagantes

à ceux-mêmes qui y prenaient la part la plus active; mais cette joie de

tous les instants, ce délire continuel, cette succession non interrompue

de fêtes de jour et de nuit et cette disposition permanente à

l'engouement, prirent tout à coup un caractère d'opportunité et de

grandeur, lorsque le général Bonaparte vint à Paris déposer entre les

mains des membres du Directoire les drapeaux des armées qu'il avait

vaincues et le traité de paix qui semblait devoir assurer le repos de

l'Europe. L'enthousiasme et la confiance qu'inspiraient sa fortune et

ses talents étaient tels à ce moment, que tous les partis rattachèrent

leurs espérances diverses à lui seul. Chacun d'eux se flatta d'attirer à

sa cause le jeune général, et ce concours d'espérances contraires donna

naissance à un concert unanime de louanges et d'admiration pour celui

que chacun regardait d'avance comme son héros.

Le Corps législatif lui donna dans les galeries du Muséum une fête et un

immense banquet, auxquels assistèrent les membres du Directoire, les

ministres, le corps diplomatique et les chefs des grandes

administrations. Quelques jours après, le général Bonaparte fut nommé

membre de l'Institut, et dès que ces honneurs publics lui eurent été

rendus, tous ceux qui avaient ou qui crurent avoir assez d'importance à

Paris pour recevoir le héros du jour chez eux sollicitèrent la faveur de

le voir paraître au moins quelques minutes au milieu de leurs fêtes. Ce

qu'il y eut de bals où l'on attendit vainement l'arrivée de Bonaparte

jusqu'à deux et trois heures du matin est incalculable. On ne peut se

figurer l'espèce d'enivrement qu'éprouvaient ceux qui avaient pu le

voir, et les étranges questions que leur adressaient ceux qui n'avaient

pas joui de la même faveur. Quelques jours après le banquet du Muséum,

Étienne a entendu dire à la belle Mme Méchin, qui y avait assisté:

_Enfin j'ai vu le général Bonaparte; je lui ai touché le coude!_

De toute cette foule de gens qui s'enivraient du plaisir de voir cet

homme, le parti auquel il plut davantage, à quelques exceptions près,

fut celui des républicains dits _jacobins_. Par ses victoires, Bonaparte

était arrivé à arracher ce que l'on n'avait pu obtenir jusque-là, la

reconnaissance de la république par l'Autriche; et cet acte important

semblait avec raison devoir garantir les hommes de Robespierre de toutes

les récriminations trop violentes que l'on aurait tenté de faire contre

eux. Bonaparte, d'ailleurs, avait donné quelques gages à ce parti, et

l'on savait que lorsqu'il rédigea les préliminaires de paix signés à

Tolentino, on avait eu assez de peine à lui faire effacer certaines

lignes où la république française était louée outre mesure[40].

David fut un des premiers que Bonaparte fascina et l'un des hommes de la

révolution qui lui furent le plus dévoués par la suite. Comme tout

Paris, David avait cherché à voir le général Bonaparte, et, en sa

qualité de peintre, la pureté des traits et la profondeur de physionomie

du visage de cet homme l'avaient vivement frappé. On ne s'occupait plus

de la vie révolutionnaire de David; l'artiste faisait le tableau des

_Sabines_, il avait rendu service à beaucoup de monde; ses nombreux

élèves le vantaient partout, il était de l'Institut, confrère du héros

par conséquent, et en position d'aller lui rendre visite. Mais ce

n'était pas seulement un motif de curiosité ou même d'admiration qui le

portait à désirer de voir Bonaparte; la reconnaissance, à ce que l'on

assure, y entrait pour beaucoup. Quelques mois avant la signature du

traité de Campo-Formio, lorsque l'inquiétude régnait à Paris, aux

approches du 18 fructidor an V, et que le parti royaliste menaçait les

républicains ardents, Bonaparte, qui, alors général en chef de l'armée

d'Italie, protégeait la cause de ces derniers, eut l'idée d'arracher

David aux persécutions auxquelles il pouvait être en butte s'il restait

dans la capitale. On assura que Julien, un de ses aides de camp, fut

chargé de faire au peintre la proposition de venir au camp du général,

pour peindre les batailles, et se soustraire par ce moyen au danger des

agitations politiques. On ignore les raisons qu'a eues David de ne pas

profiter de cette offre, mais il n'oublia pas la franchise et la

générosité avec lesquelles elle lui avait été faite.

Comme, malgré les efforts des artistes italiens et français, il n'y

avait encore ni une médaille ni une gravure qui rappelassent fidèlement

les traits du héros pacificateur, David lui proposa de venir poser dans

son atelier, s'offrant à reproduire cette image que tout le monde

désirait connaître et posséder. À peine cette affaire parut-elle

arrangée, que David s'empressa de faire les préparatifs, nécessaires

pour recevoir son modèle et commencer son ouvrage. L'atelier des Horaces

fut choisi pour les séances, et Étienne et Alexandre furent chargés par

leur maître de disposer convenablement l'estrade sur laquelle Bonaparte

devait se placer. Tous ces arrangements étaient terminés depuis deux

jours et le héros de la fête n'avait encore rien fait dire. David avait

l'imagination montée au sujet de ce portrait, et, après avoir envoyé

plusieurs lettres au petit hôtel de la rue Chantereine, que l'on avait

surnommée _rue de la Victoire_, il prit le parti d'aller lui-même

s'entendre avec Bonaparte. Celui-ci avait complétement oublié une

promesse faite sans doute plutôt par politesse qu'avec l'intention de la

tenir; cependant il dit à l'artiste qu'il pouvait compter sur lui pour

le lendemain, et en effet il se rendit à l'atelier des Horaces vers

midi. Le bruit de sa venue au Louvre s'était répandu dans tous les

ateliers, en sorte que maîtres et élèves formèrent une haie dans les

corridors que Bonaparte parcourut avec les deux officiers qui

l'accompagnaient. Ducis se précipita tout essoufflé dans l'atelier des

Horaces où se tenait David avec Alexandre et Étienne, et dit: _Voilà le

général Bonaparte!_ L'artiste alla au-devant du héros, qui, après avoir

monté rapidement le petit escalier de bois, entra en ôtant son chapeau.

Il était vêtu d'une simple redingote bleue à collet, laquelle, se

confondant avec le noir de sa cravate, faisait ressortir sa figure

jaunâtre et maigre, mais qui paraissait alors d'autant plus belle que la

disposition artificielle de la lumière en faisait ressortir les formes

grandes et bien prononcées. Étienne voyait Bonaparte pour la première

fois; il fut frappé d'abord de sa jeunesse en pensant à ce qu'il avait

déjà fait, mais un examen plus attentif lui fit observer dans la

physionomie de cet homme une réserve singulière. Après les premières

civilités entre lui et l'artiste, celui-ci s'entendit avec les deux

officiers sur le costume militaire que l'on avait apporté et qu'il

s'agissait de faire revêtir au modèle, dont ses aides de camp eurent

soin de ne pas dissimuler l'impatience. Pendant cette conversation qui,

bien que tenue à voix basse, pouvait être parfaitement comprise,

Bonaparte regarda successivement avec attention, mais sans laisser

paraître sur son visage la moindre de ses impressions, les deux tableaux

des _Horaces_ et du _Brutus_. Le seul sentiment qui perçât sur sa

physionomie était une certaine impatience, comme celle que l'on éprouve

quand on sent que l'on dépense son temps inutilement.

Étienne se retira au moment où la séance commençait, lorsque Bonaparte

monta sur l'estrade avec son costume de général, et il alla rejoindre

ses camarades dans l'atelier des élèves. David eut sans doute un

pressentiment de ce qui devait lui arriver, car il mit en oeuvre tout ce

qu'il avait d'habileté pratique, et acheva, dans cette séance de trois

heures environ, l'ébauche de la tête[41].

Le lendemain de ce jour, bien que l'on connût les résultats de la séance

donnée par Bonaparte, les élèves attendaient avec impatience leur maître

pour apprendre de lui-même des détails qui excitaient chez eux la plus

vive curiosité. Vers deux heures, David vint au milieu d'eux, et

s'avançant près de la table du modèle, au centre vide de l'atelier:

«Vous êtes curieux, dit-il en souriant plus que de coutume et de manière

à laisser voir la tumeur de sa mâchoire supérieure, vous êtes curieux de

savoir ce qui s'est passé hier là-haut? Ah! je crois, (j'espère au

moins!) que ce que j'ai fait hier sur ma toile n'est pas inférieur à mes

productions précédentes... Vous verrez cela, vous verrez cela; mais

quand j'aurai fini... Oh! mes amis quelle belle tête _il_ a! C'est pur,

c'est grand, c'est beau comme l'antique! Le connaissez-vous? L'avez-vous

vu?--Non, non, monsieur, s'écrièrent quelques-uns des élèves.--Eh bien,

continua le maître en prenant le porte-crayon des mains d'un jeune

homme, attendez, attendez, je vais faire en sorte de vous en donner une

idée... Taille-moi donc ce crayon-là un peu plus fin,» dit-il

brusquement à un petit rapin qui l'écoutait bouche béante; et il ajouta

pendant qu'on s'empressait de lui obéir: «Ces maladroits de graveurs

italiens et français n'ont pas seulement eu l'esprit de faire une tête

passable avec un profil qui donne une médaille ou un camée tout faits...

Attendez, attendez, vous allez voir ce que c'est que ce profil-là!» Et

en disant ces mots, il monta sur la table du modèle et dessina au crayon

blanc, sur la muraille, le profil de Bonaparte, de la hauteur de quatre

à cinq pouces.

Pendant que chacun allait voir de près le dessin qui excitait si

vivement l'admiration et la curiosité des élèves, David s'étendit en

éloges sur Bonaparte, sur ses prodigieux succès, et sur les espérances

de bonheur qu'il réalisait déjà pour son pays. «Enfin, dit-il, mes amis,

c'est un homme auquel on aurait élevé des autels dans l'antiquité; oui,

mes amis; oui, mes chers amis! _Bonaparte est mon héros!_»

Ce qui doit faire croire que ce sentiment chez David était vrai, c'est

qu'il a été durable. Cependant, ceux de ses élèves les plus avancés en

âge, et qui n'avaient pas perdu le souvenir du passé, ne purent

s'empêcher de sourire intérieurement, et même de pardonner bien des

écarts d'imagination à un homme qui se passionnait ainsi pour un général

républicain dont l'influence politique et les manières avaient, déjà à

cette époque, quelque chose de si puissant et de si absolu.

Ce portrait resta inachevé; et comme le temps et surtout la tête de

Bonaparte étaient gros d'un avenir immense, ce petit événement n'eut de

retentissement que dans l'école du peintre David, qui se remit bientôt à

travailler à son tableau des _Sabines_.

Durant les fêtes qui furent données à Bonaparte pendant son séjour à

Paris, il n'y eut personne qui ne fît, en le voyant, l'observation

qu'Étienne avait faite en se trouvant avec lui dans l'atelier des

Horaces; on fut généralement frappé de la réserve extraordinaire d'un

homme de cet âge et parvenu sitôt à un tel degré de gloire. En effet,

tandis que la foule le regardait comme arrivé, lui se sentait seulement

au point de départ. Il est vrai qu'il ignorait absolument le but extrême

qu'il désirait atteindre; mais, peu curieux des honneurs qu'on lui

prodiguait pour ce qu'il avait déjà accompli, son imagination active,

son ambition immense, roulaient les projets les plus gigantesques. Dans

le cours des cinq mois qui s'écoulèrent entre le jour où il apporta la

paix signée à Paris, jusqu'à celui (1er floréal an VI) où il partit de

Toulon pour aller en Égypte, mille entreprises audacieuses et folles

avaient occupé cette tête, que le peintre David trouvait, non sans

raison, si profondément expressive et si belle. Avant que le

gouvernement se décidât à entreprendre l'expédition d'Égypte, il avait

été souvent question d'une descente en Angleterre, dont le héros

d'Arcole devait diriger les opérations. Mais s'il fut réellement tenté

de conquérir l'Égypte, ou si, comme on l'assure, le Directoire, fatigué

de sa gloire et jaloux de sa popularité, le nomma général en chef de

l'expédition d'Orient pour lui tendre un piége, ses envieux le servirent

aussi bien que la fortune; car on avait à peine appris le débarquement

des troupes françaises commandées par le général Bonaparte à Alexandrie

(13 messidor an VI), qu'un mois après, le 9 thermidor, et pour célébrer

l'anniversaire de la chute de Robespierre, on fut obligé de faire faire

une entrée triomphale dans Paris à tous les objets d'art recueillis et

conquis en Italie à la suite des victoires de Bonaparte, dont le nom se

mêlait désormais à tout.

Cette fête à laquelle, selon le goût du temps, on donna toutes les

apparences d'une cérémonie antique, flatta singulièrement l'amour-propre

de la nation, et fit retentir avec plus d'enthousiasme et de

reconnaissance encore le nom du jeune Bonaparte, qui était sur le point

de faire son entrée dans la ville du Caire. Les objets d'art et de

sciences, livres, manuscrits, statues antiques et tableaux conquis par

l'armée d'Italie, avaient été débarqués à Charenton; et pendant les dix

jours qui précédèrent leur entrée à Paris, une foule de curieux

remontaient la Seine jusqu'à ce village, pour considérer, sous toutes

leurs faces, les caisses renfermant les trésors dus à l'épée de

Bonaparte. Obéissant à une inspiration généreuse et pacifique, le

gouvernement du Directoire avait saisi cette occasion d'ôter à la fête

du 9 thermidor le caractère politique et haineux qu'elle avait conservé

jusque-là, afin de ramener, autant qu'il était possible, les coeurs

français à la concorde par un sentiment commun, l'orgueil national. On

résolut donc de faire entrer triomphalement à Paris, ce jour-là même,

toutes les caisses renfermant les manuscrits, les livres, les statues et

les tableaux provenant de la bibliothèque et des musées du Vatican. Ces

caisses, tirées des bateaux sur lesquels elles avaient traversé une

partie de la France depuis Marseille, furent placées sur d'énormes

chariots attelés de chevaux richement harnachés. À ces richesses, on en

avait ajouté d'autres pour coordonner ce précieux convoi et lui imprimer

un caractère encyclopédique, idée qui dominait alors toutes les

intelligences spéculatives. L'ensemble de ce long cortége était divisé

en quatre sections. En tête s'avançaient les caisses remplies de

manuscrits et de livres; puis celles où l'on avait rassemblé les

produits minéraux les plus curieux de l'Italie, et entre autres les

fossiles de Vérone. Pour compléter cette espèce de musée d'histoire

naturelle ambulant, venaient, portées sur des chars, des cages de fer

renfermant des lions, des tigres et des panthères, au-dessus desquelles

se balançaient d'énormes branches de palmier, de caroubier et d'autres

végétaux exotiques rapportés en France par les officiers de notre

marine. Cette partie du cortége, symbolique ainsi que les autres,

semblait indiquer que non-seulement aucune connaissance ne resterait

désormais étrangère à la France, mais qu'elle devait s'approprier et

acclimater chez elle les diverses productions du globe.

Venait ensuite une longue file de chariots portant les tableaux

encaissés, sur lesquels on avait pris le soin d'indiquer les productions

les plus célèbres, telles que la _Transfiguration_ de Raphaël, le

_Christ_ de Titien, etc., etc., et, outre ces désignations, on avait

ajouté encore des vers en l'honneur des grands artistes et de l'armée

française.

Enfin, sur des chars plus solides, plus lourds, suivaient les statues,

les groupes en marbre: l'_Apollon du Belvédère_, les _Neuf Muses_,

l'_Antinous_, trois ou quatre _Bacchus_, le _Laocoon_, le _Gladiateur_,

et ce que la statuaire antique offrait alors de plus remarquable. Ces

chars avec leurs charges précieuses étaient numérotés et couverts en

grande partie de branches de lauriers, de bouquets, de couronnes de

fleurs et de drapeaux pris sur l'ennemi, auxquels étaient attachées des

inscriptions françaises, latines et grecques, faisant allusion aux

divinités et aux personnages représentés en sculpture, ou célébrant la

gloire de l'armée et du général à qui on devait ces prodigieuses

richesses.

Chacune de ces quatre divisions était précédée de détachements de

cavalerie et d'infanterie avec tambours et musique en tête; puis les

membres de l'Institut, correspondant aux quatre divisions, près desquels

se groupaient les savants et les artistes, derrière lesquels marchaient

encore les acteurs des théâtres lyriques chantant des hymnes

d'allégresse, et célébrant les armes victorieuses de la France.

Cet immense cortége, parti du quai bordant le jardin des Plantes,

accompagné pendant son long trajet par une foule qui croissait

incessamment, traversa tout Paris pour défiler au Champ de Mars devant

les cinq membres du Directoire, placés près de l'autel de la patrie, et

environnés des ministres, des grands fonctionnaires civils, des

généraux, de la garnison et d'un concours immense de curieux venus pour

assister à l'une des fêtes publiques où certainement l'enthousiasme fut

le plus vif et le plus sincère. Il fut grand surtout, comme on peut le

croire, parmi les artistes et chez tous ceux qui, regardant la France

comme le centre d'où devait se répandre une nouvelle science, une

nouvelle vie intellectuelle, se félicitaient de voir arriver à Paris les

chefs-d'oeuvre d'art de la Grèce et de l'Italie.

Un seul homme eut une idée contraire et le courage de l'exprimer: ce fut

David. Quelques jours après la fête au Champ de Mars, où l'on avait

promené en triomphe les soixante ou quatre-vingts chariots sur lesquels

étaient emballés les statues et les tableaux, il manifesta à ses élèves

réunis à l'atelier le regret qu'il éprouvait de ce que ces objets d'arts

avaient été enlevés à l'Italie. Comme il ne s'était exprimé à ce sujet

que d'une manière générale, et sans motiver son opinion, ses paroles,

répétées dans le public, furent interprétées d'une manière

désavantageuse, et les détracteurs du grand artiste ne manquèrent pas de

dire qu'il ne tenait ce langage que par envie, et dans la crainte qu'une

comparaison immédiate ne fît reconnaître l'infériorité de ses propres

ouvrages. D'autres pensèrent qu'une autre espèce de jalousie lui

inspirait ce sentiment, et qu'il voyait avec peine que ces brillants

trophées eussent été gagnés sous le gouvernement du Directoire plutôt

que sous celui de la Convention.

Étienne, à qui David commençait à montrer une confiance particulière, et

qui n'avait pas été moins étonné que le public des regrets singuliers

exprimés par son maître, résolut de le questionner à ce sujet.

«Sachez bien, mon cher Étienne, lui dit-il, que l'on n'aime pas

naturellement les arts en France; c'est un goût factice. Soyez certain,

malgré le vif enthousiasme que l'on témoigne ces jours-ci, que les

chefs-d'oeuvre apportés d'Italie ne seront bientôt considérés que comme

des richesses curieuses. La place qu'occupe un ouvrage, la distance que

l'on parcourt pour l'aller admirer, contribuent singulièrement à faire

valoir leur mérite, et les tableaux en particulier, qui étaient

l'ornement des églises, perdront une grande partie de leur charme et de

leur effet quand ils ne seront plus à la place pour laquelle ils ont été

faits. La vue de ces chefs-d'oeuvre formera peut-être des savants, des

Winkelmann, mais des artistes, non.»

Ce discours fut loin de porter la conviction dans l'esprit d'Étienne,

qui, pensant que David, mécontent et désabusé depuis sa chute politique,

reportait en ce moment cette mauvaise disposition d'esprit jusque sur

les questions relatives à l'avenir des arts, crut fermement que son

maître se trompait. Mais l'expérience a parfaitement réalisé ces

craintes, et le séjour des chefs-d'oeuvre antiques et modernes en France

n'a pas formé un seul artiste remarquable dans l'intervalle de 1800 à

1815.

Le résultat immédiat de leur arrivée à Paris a été la recrudescence de

l'engouement inconcevable dont on était déjà pris pour la statuaire

grecque. On publia la traduction du _Laocoon_ de Lessing; tous les

critiques recherchèrent quelles ont été les causes de la perfection de

la sculpture antique et quels seraient les moyens d'y atteindre[42]; en

architecture, les temples de l'Égypte, de la grande Grèce[43] et de la

Sicile furent les seuls modèles que l'on voulût consulter; on ne

feuilletait pas d'autre livre que les _Antiquités d'Athènes_, publiées

par Stuart; on en vint même promptement à mettre la plus simple

composition tirée d'un vase étrusque, au-dessus des ouvrages

nouvellement apportés d'Italie. Toutes ces exagérations, professées et

accréditées surtout par les _penseurs_ et les _primitifs_, que dirigeait

Maurice, augmentèrent prodigieusement et tout à coup l'influence de

cette secte. Toutes les écoles tenues dans le Louvre s'en ressentirent,

et celle de David la première. Le maître lui-même ne fut pas épargné:

_les Sabines_, même avant d'être achevées, furent critiquées avec

amertume par les _penseurs_, qui ne tardèrent pas à signaler cet ouvrage

comme fort peu avancé par son style moderne. C'est alors qu'eut lieu,

entre le maître et ceux de ses élèves dits _primitifs_, cette scission

dont il a déjà été parlé. David devint plus circonspect sur le choix de

ceux qu'il laissait pénétrer dans son atelier; il remercia de ses soins

Pierre Franque, dont les opinions avaient été complétement modifiées par

celles de Maurice, et il acheva son tableau dans le silence et la

solitude, aidé seulement par un de ses élèves, très-habile praticien,

Langlois.

Aucune circonstance remarquable n'accompagna les derniers soins qu'il

donna à cet ouvrage si longtemps attendu par les artistes et le public,

et l'on ne s'en préoccupa de nouveau que quand il fut offert au jugement

du public.

Louis David, Son Ecole et Son Temps: Souvenirs · 第 14 / 32 段