Les progrès extraordinaires des sciences semblaient ouvrir une carrière

nouvelle à l'homme. En mourant, l'infortuné Lavoisier avait légué au

monde la science de la chimie; victime également de la révolution,

Bailly avait rendu presque populaire l'astronomie, dont Laplace devait

bientôt faire connaître le mécanisme et les lois. Desault, mais surtout

Bichat, donnaient aux études anatomiques une portée qu'elles n'avaient

point encore eue, et enfin Cuvier, le savant du siècle, révélait à la

France et à l'Europe une science nouvelle, puisqu'elle n'avait été

entrevue et étudiée jusqu'à lui que par quelques savants inconnus ou

trop timides[35].

Les lettres semblaient devoir prendre aussi une direction toute

nouvelle. Le contact de nos armées avec les populations de l'Allemagne

et de l'Italie, avait familiarisé les Français avec les idiomes de leurs

ennemis. On étudiait, on admirait même la réforme théâtrale qu'avait

introduite Alfieri; on traduisait les poésies de Klopstock, les drames

de Shiller et de Kotzebue, le _Werther_ de Goëthe, et l'on se plaisait à

comparer les poésies d'Homère avec celles d'Ossian. Les traductions de

Shakespeare étaient lues avec une curiosité bienveillante, et déjà on

applaudissait aux efforts de Népomucène Lemercier, dont la tragédie

d'_Agamemnon_ paraissait être alors une innovation heureuse et propre à

favoriser la régénération du théâtre et des lettres en France.

Dans ce concours d'efforts pour tout renouveler, ceux de David et de

quelques-uns de ses élèves, déjà célèbres dans les arts, étaient sans

doute, avec les travaux des savants, ce qu'il y avait de plus avancé

dans la carrière nouvelle que croyait s'ouvrir l'esprit humain. Déjà,

depuis août 1793, les anciennes académies, regardées comme le réceptacle

de doctrines fausses ou erronées, étaient détruites. Dès l'an III (5

pluviôse) on avait essayé l'École normale, au sein de laquelle devaient

se former des instituteurs chargés de poser des règles sûres et de

propager en France, d'une manière uniforme, le meilleur mode

d'enseignement; en l'an IV (2 brumaire), on jetait les fondements de

cette École polytechnique, qui a servi de modèle, dans toute l'Europe, à

des établissements du même genre; enfin, quelques mois après (germinal

an IV) se tenait la première séance de cet Institut national de France,

dont la constitution encyclopédique était le point de départ de toutes

les brillantes espérances intellectuelles dont on se berçait alors.

Ces institutions occupaient les esprits les plus graves, tandis que

d'autres fondations essentiellement frivoles, et s'adressant

particulièrement aux sens, devaient servir de distractions à la

multitude. De ce nombre était l'établissement de sept fêtes nationales

par an; celles de la fondation de la République, de la Jeunesse au 10

germinal; des Époux, au 10 floréal; de la Reconnaissance, au 10

prairial; de l'Agriculture, au 10 messidor; de la Liberté, aux 9 et 10

thermidor; et des Vieillards, au 10 fructidor.

Le nouveau gouvernement du Directoire, sans doute dans l'idée d'effacer

tout souvenir du costume révolutionnaire, si hideux et si désordonné,

décréta pour les représentants du peuple, pour les membres du tribunal

et du conseil des anciens, un costume qui se rapprochait autant que

possible de la forme antique, afin de satisfaire et de flatter même le

goût qui régnait alors.

Enfin les cinq membres du Directoire s'assirent sur des chaises curules,

s'environnèrent de draperies à l'antique, et au moyen de ces

décorations, tant soit peu théâtrales, ramenèrent les esprits à

supporter l'idée d'une cour assez peu splendide pour ne pas effaroucher

les républicains non jacobins, mais propre à rassurer les royalistes las

de vivre en exil.

Ces fêtes annuelles, fêtes passablement païennes, se célébraient au

Champ-de-Mars, ou dans les grands carrés des Champs-Élysées. On élevait

là des autels antiques et des temples copiés d'après ceux de Pæstum. On

y voyait des processions de figurants et de figurantes de l'Opéra,

habillés en prêtres et en prêtresses de l'antiquité, brûlant de la

poix-résine au lieu d'encens, et entonnant les choeurs d'_Iphigénie en

Tauride_ et le _Chant du départ_. Ces cérémonies, toutes ridicules

qu'elles nous paraissent aujourd'hui et qu'elles étaient en effet, ne

laissèrent pas cependant de produire une influence salutaire; et si,

depuis l'effroyable accès d'athéisme qui s'empara des esprits de 1789 à

1792, on passe successivement de la fête de l'Être suprême en messidor

an III, à ces processions païennes des Champs-Élysées, pour arriver au

prétendu culte des théophilanthropes, fondé par La Réveillère-Lepeaux,

on pourra reconnaître la trace du biais que prenait instinctivement

l'esprit de la nation et même celui des hommes qui la gouvernaient alors

pour revenir au culte catholique, auquel Bonaparte rendit les églises à

son avènement au consulat.

Si le temps de Robespierre peut être comparé à un accès de fureur, les

cinq années du gouvernement du Directoire doivent passer pour un temps

d'ivresse. Mais ce qui lui donna un éclat particulier, ce qui en a fait

une époque mémorable, en imprimant une énergie et une audace infinie aux

espérances des savants, des écrivains et des artistes de ce temps, c'est

la marche victorieuse de nos armées, et surtout la savante intrépidité

avec laquelle un jeune soldat à peine sorti de l'adolescence, Bonaparte,

âgé de vingt six ans, conquit l'Italie et força bientôt après

l'Allemagne d'accepter la paix et de reconnaître la république

française.

Quelque grande que puisse être aujourd'hui l'admiration pour la campagne

de l'an VI, il faut avoir vécu en 1793, et sous le poids de la tyrannie

de Robespierre, pour savoir, au juste, quel baume bienfaisant

répandirent sur le coeur flétri des Français les victoires de Bonaparte

en Italie. La joie que ce grand événement causa tenait du vertige; et

l'on ne doit pas s'étonner si toutes les espérances intellectuelles et

le besoin impérieux de se débarrasser de tant de tristes souvenirs,

venant à se combiner avec des succès qui donnaient tout à coup tant de

force et d'éclat à la patrie, jetèrent les Français dans un état voisin

de la folie.

Les illusions que l'on se fit alors prirent d'autant plus de

consistance, que plusieurs autres événements politiques contribuèrent à

donner de la sécurité aux esprits. Un grand nombre d'émigrés, parmi

lesquels il faut compter Talleyrand, qui n'a jamais rien hasardé qu'à

propos, étaient rentrés en France dès le mois de fructidor an III; en

nivôse an IV, on échangea Madame, fille de Louis XVI, contre les membres

de la Convention livrés à l'Autriche par Dumouriez; et le général Hoche

avait presque pacifié la Vendée dans cette même année, pendant que

Bonaparte ouvrait sa prodigieuse campagne d'Italie.

Tel était à peu près l'état politique et moral de la France, lorsque

David, sorti de sa captivité et ayant renoncé à l'idée de prendre part

au gouvernement de son pays, s'enferma sagement dans son atelier, pour

exécuter son tableau des _Sabines_. Les commencements de cet ouvrage

furent lents et pénibles. Dans la première esquisse tracée par le

maître, tous ses personnages étaient vêtus; ce fut en réfléchissant au

parti que les anciens Grecs et les artistes de la renaissance avaient

pris de traiter le nu et de poursuivie le beau visible, qu'il refondit

sa composition telle qu'il l'a peinte.

Lorsque Étienne fut admis au nombre des élèves de David, ce tableau

était non-seulement entièrement ébauché, mais les personnages de Tatius

et de la femme à genoux et exposant ses enfants, avaient déjà été

repeints. C'était parmi les élèves un grand sujet de curiosité que de

savoir à quel point en était l'ouvrage du maître, et chacun briguait la

faveur d'être admis à le voir. Comme tous ses condisciples, Étienne

attendait impatiemment cette faveur; elle lui fut accordée beaucoup plus

tôt qu'à la plupart d'entre eux. D'abord les vers composés en l'honneur

de David l'avaient mis en rapport immédiat avec celui-ci; puis il était

assez lié avec Alexandre, qui devait à sa câlinerie sournoise le rôle de

complaisant auprès du maître. Enfin, Étienne, plus âgé d'un an que le

fils de David, avait formé avec ce jeune homme une amitié qui avait pour

lien la communauté de leur amour et de leur étude de la langue grecque.

Il fut donc assez facile à Étienne d'obtenir la permission de pénétrer

dans l'atelier des _Sabines_.

Cet atelier se trouvait pratiqué dans les combles de la partie du Louvre

qui fait face au pont des Arts, et l'on y montait par l'escalier du

guichet de ce même côté. Il était cinq heures du soir, en été, lorsque

Étienne y pénétra pour la première fois. David achevait de tracer au

crayon la jeune femme qui monte sur une pierre pour montrer son enfant,

et Pierre Franque, l'un de ces deux frères qui avaient été confiés à

David par l'Assemblée constituante, ébauchait la draperie du soldat

mort, gisant à la droite de la composition.

La lumière venait de très haut, et l'heure déjà avancée du jour donnait

au tableau une teinte mystérieuse très-favorable à son effet. La faveur

d'être admis dans cet atelier, le respect qu'inspirait le maître et

l'émotion profonde qu'éprouva Étienne à la vue de cette figure de

Tatius, dont l'imitation lui parut parfaite, firent battre si fortement

son coeur qu'il demeura muet. David s'en aperçut et adressa quelques mots

obligeants au jeune élève, de manière à lui faire sentir que son silence

était favorablement interprété. Après que le maître eut indiqué à Pierre

quelques précautions à prendre pour terminer l'ébauche commencée, il se

retira en laissant Alexandre, Pierre et Étienne libres d'observer son

tableau tout à l'aise.

Là étaient les deux esquisses préparatoires; celle où les personnages

sont vêtus et l'autre où ils sont nus. Pierre, on doit s'en souvenir,

était l'un des plus chauds partisans des opinions de Maurice; aussi

fit-il ressortir la supériorité de la seconde composition sur la

première, et il donna même à entendre que les conseils de Maurice à son

maître, pour adopter le système de nudité des Grecs, n'avaient pas été

sans influence sur la décision de David à ce sujet.

Le lendemain, à l'atelier des élèves, c'était à qui interrogerait _le

petit d'en haut_ sur le tableau des _Sabines_, et lorsque Étienne parla

dans sa famille et aux amis de ses parents du nouveau tableau que

faisait David, on l'écouta comme on eût écouté un voyageur de retour de

l'Inde ou de la Chine.

À cette époque où l'émigration retenait encore beaucoup de grandes

familles hors de France, et où les personnes titrées qui s'étaient fait

rayer de la liste des émigrés affectaient d'être plus simples dans leurs

manières que celles qui n'avaient pas quitté la France, l'aristocratie

se composait des hommes de talent et des femmes remarquables par leur

beauté. On se vantait alors de connaître Laplace, Cuvier, Bichat, N.

Lemercier, M.-J. Chénier, David ou Mmes Tallien et Récamier, comme on

tirait vanité, quinze ans avant, de fréquenter la cour et les grands.

Aussi, la faveur qu'Étienne avait reçue de son maître ne laissa-t-elle

pas que de lui donner une certaine importance. Mlle Sophie Gay[36],

auteur de quelques romans, et qui se fit surtout connaître par la

traduction du _Confessionnal des pénitents noirs_ d'Anne Radcliffe

adressa la parole au jeune Étienne lorsqu'elle sut qu'il avait vu les

_Sabines_. Elle voulut voir de ses vers, l'invita à venir chez elle,

l'entretint sur ses études classiques, et après lui avoir donné des

conseils sur l'art d'écrire, elle lui prêta ses livres et plusieurs

numéros de la _Décade philosophique_, espèce de revue très-recherchée à

cette époque.

Gérard, que son _Bélisaire_ et le portrait de Mlle Brongniart avaient

rendu célèbre depuis l'exposition de 1795, travaillait alors à sa

_Psyché_. Quoique extrêmement pauvre, ce jeune artiste, fort de son

mérite, doué d'une belle figure et d'un esprit remarquable, était

l'objet de cette bienveillance dont on environnait généralement alors

les hommes distingués. Cependant Gérard, que tout le monde courtisait

déjà, accueillit aussi très-gracieusement le _petit d'en haut_ favorisé

lui-même par David.

Depuis que Moreau, chargé de la restauration de la salle du

Théâtre-Français, avait été obligé de suspendre l'exécution de son

tableau de _Virginius_, et qu'Étienne travaillait avec les élèves de

David, l'atelier des Horaces avait aussi été abandonné par Mme de

Noailles, qui d'ailleurs, recherchant la direction d'un homme habile en

peinture, étudiait et commençait même à peindre dans l'atelier de

Gérard.

L'école de David, comme on l'a vu plus haut, était devenue, dès les

premiers temps du Directoire, une espèce de lieu d'asile où venaient se

réfugier ceux des émigrés, nobles ou échappés des armées, à qui des

dispositions réelles ou feintes pour la peinture donnaient accès près du

maître de l'art. Selon toute apparence, David accepta d'autant plus

volontiers ce rôle de protecteur envers une classe d'hommes qu'il avait

poursuivie quelques années avant d'une manière si rigoureuse, qu'il lui

offrait naturellement une occasion de justifier les dernières paroles

qu'il avait prononcées à la tribune, qu'il _s'attacherait aux principes

et non pas aux hommes_.

En somme, dans l'atelier de David comme dans le monde, les moeurs, le

langage et les manières des sans-culottes furent peu à peu combattus et

bannis par le retour progressif des habitudes de politesse, dont la

nouvelle aristocratie, composée des hommes de talent et de quelques

femmes remarquables par leur esprit et leur beauté, sentait le besoin et

donnait l'exemple.

Étienne eut mainte occasion d'observer cette marche rétroactive des

moeurs. Mme de Noailles, chez qui l'amour des arts s'était accru pendant

qu'elle perfectionnait son talent pour la peinture, invita Étienne à

venir chez elle peindre une étude, pour s'assurer, disait-elle, de celui

des deux qui avait fait le plus de progrès. Le jeune artiste connaissait

à peine la nouvelle société qui s'était formée, et, lorsqu'il reçut

cette offre, il fut plus flatté de l'invitation de son élégante

condisciple qu'il ne pensa à ce qu'il pourrait rencontrer et voir de

nouveau chez elle. Quoique les parents d'Étienne vécussent dans

l'aisance, tout était simple chez eux, et les manières comme les

ameublements se sentaient des habitudes de la vieille bourgeoisie

parisienne. Ce ne fut donc pas sans étonnement que le jeune peintre vit,

en entrant dans les appartements de Mme de Noailles situés dans la rue

la plus élégante de la Chaussée-d'Antin, des tentures, des meubles qui

lui rappelèrent ceux dont l'atelier des Horaces était décoré. Plusieurs

tableaux de peintres vivants et célèbres alors[37] achevaient de décorer

les différentes pièces, où tout d'ailleurs indiquait le goût de la

maîtresse du logis pour les arts, et ses habitudes élégantes.

La première et la seconde séance de travail se passèrent assez

silencieusement, à surmonter les difficultés d'un ouvrage que l'on

commence. Jusque-là, les études ne furent interrompues que par les repos

du modèle, par un déjeuner délicat que l'on apportait vers onze heures,

et les conversations que provoquait Mme de Noailles sur le

Théâtre-Français, sur les nouvelles tragédies que l'on attendait de N.

Lemercier, ou sur l'effet que produiraient au Salon la _Psyché_ de

Gérard et les _Sabines_ de David, quand ces ouvrages seraient exposés.

Mais, vers le troisième jour, dans la pièce qui servait d'atelier se

trouva placé un fort beau piano de Pleyel, instrument déjà bien connu

des musiciens, mais que sa chèreté ne laissait encore pénétrer que dans

la maison des personnes tout à la fois opulentes et curieuses des choses

nouvelles. «Garat va venir aujourd'hui, dit Mme de Noailles; aimez-vous

la musique, Étienne?--Oui, madame, beaucoup.--Tant mieux! car je

craignais que vous ne me fissiez une querelle d'avoir consenti à

recevoir Garat ce matin pendant notre séance. Mais on ne l'a pas comme

on veut, et les dames de Bellegarde m'ayant fait dire le jour et l'heure

où elles pourront l'amener ici, je n'ai pas hésité à les recevoir. Vous

entendrez du reste un homme d'un grand talent, et je suis charmée que

votre goût pour la musique vous mette à même d'apprécier son rare

mérite[38].»

En effet, vers midi, une voiture s'arrêta à la porte de l'hôtel, et

bientôt entrèrent dans l'atelier les deux dames de Bellegarde et Garat.

Les trois jeunes dames s'accostèrent, parlèrent à la fois et assez

longtemps, puis Mme de Noailles leur présenta Étienne en leur disant,

avec cette profusion de louanges dont les personnes de la société n'ont

peut-être jamais plus abusé qu'à cette époque, que c'était _un des

premiers élèves de David_ et sur lequel _ce grand maître_ fondait _les

plus hautes espérances_. Le pauvre Étienne, qui ne s'abusait nullement

sur son mérite, devint muet et immobile comme une pierre en entendant

l'aimable Mme de Noailles, si simple habituellement, prendre tout à coup

un ton si louangeur. Mais l'espèce d'activité folle à laquelle se

livraient particulièrement les dames de Bellegarde détourna bientôt son

attention, car toutes deux, aussitôt que Mme de Noailles eut indiqué le

jeune artiste comme _élève de David_, vinrent vers Étienne et, se

penchant près de lui pour voir son ouvrage, inondèrent sa figure des

longs cheveux qui s'échappaient de leurs coiffures.

Mme de Bellegarde était une brune extrêmement jolie, très-bien faite,

mise avec toute l'élégance et la liberté du costume des femmes en ce

temps et qui profitait de sa jeunesse et de sa réputation de femme à la

mode pour vivre et s'exprimer comme bon lui semblait. Tandis que cette

dame profitait du laisser aller des moeurs républicaines à Paris, tout en

affectant l'élégance de la cour que l'on avait détruite, son mari,

officier supérieur au service de l'Autriche, se battait contre les

armées de la France, et devait, quelque temps après, succéder à Mélas

comme général en chef en Italie.

Pendant que les chevelures blonde et brune de ces deux dames entouraient

Étienne, Garat qui, outre la conscience de son mérite réel, avait encore

la fatuité d'un homme de talent à la mode, se regardait au miroir pour

remonter son immense cravate tout en essayant sa voix. Il chanta

négligemment une ou deux romances, et la fin de chaque couplet fut

accompagnée d'un concert de louanges que le chanteur recevait avec assez

d'impertinence. Les études de peinture furent, comme on le pense bien,

troublées cette fois. Elles reprirent et s'achevèrent les jours

suivants; mais Étienne, tout jeune et tout inexpérimenté qu'il était

alors, s'aperçut bien, lorsqu'il parlait de cette semaine à ses

camarades, à ses parents et à leurs amis, que, depuis qu'il était _élève

de David_, que Gérard l'avait bien reçu, qu'il avait été invité par Mme

de Noailles, où il avait vu et entendu Garat, et parlé avec les dames de

Bellegarde, on commençait à le regarder comme un garçon qui pourrait

faire son chemin.

Cependant le tableau des _Sabines_ avançait. Le Romulus, l'un des

écuyers et quelques femmes de ce tableau étaient peints, mais l'Hersilie

restait encore inachevée. Il n'était bruit parmi les artistes et même

dans le monde, qui s'intéressait alors très-vivement à ce que faisaient

Isabey, Girodet, Gérard et David, que de la difficulté, que l'auteur des

_Sabines_ éprouvait à trouver un modèle assez beau pour l'aider à

peindre son Hersilie. Mme de Noailles et les dames de Bellegarde furent

précisément admises à voir l'ouvrage du grand artiste au moment où cette

difficulté l'arrêtait. La belle figure et les grands cheveux noirs de

Mme de Bellegarde le frappèrent, et il exprima devant ces trois dames le

regret de n'avoir pas eu à sa disposition, pour peindre la tête de la

femme à genoux qui montre ses enfants, la figure de Mme de Bellegarde.

Cette observation flatteuse, faite par un homme dont le talent excitait

alors une admiration universelle, et adressée à une jeune femme qui ne

manquait pas de vanité, fut très-bien prise par Mme de Bellegarde, qui

en effet laissa retoucher d'après la sienne la tête de la femme à

genoux[39].

Ce fait se répandit dans la ville, mais en passant d'abord par tous les

ateliers de peinture du Louvre, ce qui lui fit prendre un coloris un peu

plus cru, mais absolument faux.

Ce qu'il sera peut être difficile de faire comprendre aujourd'hui, et ce

qui est cependant très-vrai, c'est que ces mauvaises plaisanteries

d'atelier, loin de blesser les personnes qui en étaient l'objet,

flattaient au contraire leur vanité. Mme de Bellegarde en particulier

était si loin de s'en plaindre, qu'elle affectait de paraître au théâtre

avec ses grands cheveux noirs disposés à peu près comme David les a

peints dans son tableau des _Sabines_. On était si entêté de tout ce qui

se rapportait à l'antiquité, que la complaisance des jeunes beautés

grecques qui s'étaient présentées à Apelles pour l'aider à peindre sa

Vénus paraissait une action louable, par cela seul qu'il s'agissait de

l'_intérêt des arts_.

Louis David, Son Ecole et Son Temps: Souvenirs · 第 13 / 32 段