ne conservent pas même la forme altière que leur donne la nature;
partout ils portent la dégradation et le découragement; la voix de la
patrie ne se fait plus entendre. Ils sont avilis, lâches et perfides
comme leur gouvernement. O vérité humiliante! _tel était le Français
d'autrefois!_
«Détournons, représentants du peuple, nos regards de cet abîme que vous
avez comblé. Offrons à vos yeux un tableau plus digne de vous-mêmes;
présentons l'homme à son auteur tel qu'il sortit de ses mains divines,
et mettons au grand jour les avantages du gouvernement républicain.
«La démocratie ne prend conseil que de la nature, à laquelle sans cesse
elle ramène les hommes. Son étude est de les rendre bons, de leur faire
aimer la justice et l'équité. C'est elle qui leur inspire ce noble
désintéressement, qui élève leurs âmes et les rend capables
d'entreprendre et d'exécuter les plus grandes choses. Sous son règne,
toutes les pensées, toutes les actions se rapportent à la patrie: mourir
pour elle, c'est acquérir l'immortalité; les sciences et les arts sont
encouragés. Ils concourent à l'éducation et au bonheur publics; ils
parent la vertu des charmes qui la rendent chère aux mortels et
inspirent l'horreur du crime. Sous un ciel aussi pur, sous un
gouvernement aussi beau, la mère alors enfante presque sans douleur et
fait consister sa véritable richesse dans le nombre de ses enfants. La
sainte égalité plane sur la terre, et d'une immense population fait une
seule famille. O vérité consolante! _tel est le Français
d'aujourd'hui!_»
Ce discours[32] est le dernier que David ait prononcé à la tribune, et
celui sans doute où cet artiste a donné le plus librement cours aux
incroyables illusions politiques qu'il entretenait dans son imagination
exaltée. Il fallait même que sa préoccupation à cet égard fût bien forte
pour qu'il s'étendît aussi complaisamment sur ce sujet, à un moment où
déjà Robespierre et tout son parti étaient menacés d'une ruine
prochaine. En effet, six jours après (9 thermidor an II), sur la
dénonciation de Barrère, la Convention décréta d'accusation Robespierre
avec ceux qui formaient sa faction, et le lendemain et le surlendemain,
10 et 11, de cette réaction, ce chef et quatre-vingts personnes
impliquées dans ses crimes furent mises à mort sur la place de la
Révolution[33].
La vie de David fut épargnée; mais, ainsi que beaucoup d'hommes de ce
parti, l'artiste représentant du peuple devint l'objet de dénonciations
comme complice de Robespierre, comme ami de Marat, comme membre du
comité de salut public et de sûreté générale. Un homme dont la tête
était ardente, et qui ne manquait pas d'une certaine éloquence rude et
familière, avait eu le courage, à l'occasion de la fête de l'Être
suprême[34], d'accuser Robespierre de tyrannie en affectant de jouer le
rôle de grand prêtre à cette cérémonie; «Robespierre, lui avait-il dit,
j'aime ta fête, mais je te hais.» C'était le représentant du peuple
Lecointre de Versailles. Quelques jours après la chute du tyran, le 13
thermidor, ce même Lecointre dénonça à la Convention les membres du
comité de salut public, dont David faisait partie, en les présentant
comme complices de Robespierre. Et presque aussitôt André Dumont attaqua
personnellement David à la tribune. «Souffrirez-vous, s'écria-t-il,
qu'un traître, qu'un complice de Catilina, siége encore dans votre
comité de sûreté générale? Souffrirez-vous que David, cet usurpateur, ce
tyran des arts, aussi lâche qu'il est scélérat, souffrirez-vous, dis-je,
que ce personnage méprisable, qui ne se présenta pas ici dans la nuit
mémorable du 9 au 10 thermidor, aille encore impunément dans les lieux
où il méditait l'exécution des crimes de son maître, du tyran
Robespierre? Il faut faire disparaître ces ombres du scélérat dont la
France vient d'être débarrassée. David n'est pas le seul qui ait été
vendu à Robespierre; la cour de ce Cromwell n'est pas encore anéantie.
Ses ministres, sur la figure desquels on lit le crime, seront bientôt
démasqués; je jure ici de les poursuivre jusqu'à la mort. Mais en ce
moment je me borne à demander que le traître David soit à l'instant
chassé du comité, et qu'il soit procédé à son remplacement.»
Quand André Dumont donna le signal de cette violente attaque, David
n'était pas présent. Un membre de la Convention, Bentabole, fit observer
avec raison que la Convention commettrait une injustice si elle se
laissait aller à condamner un de ses membres absent, et sans l'avoir
entendu. Mais l'effervescence des passions était telle, dans ces jours
de trouble, que l'assemblée allait décréter le renvoi et le remplacement
de David lorsqu'on le vit entrer dans la salle, ce qui suspendit la
décision.
«Je ne connais pas, dit alors David d'une voix humble, les dénonciations
qui ont été faites contre moi; mais personne ne peut m'inculper plus que
moi-même. On ne peut concevoir jusqu'à quel point _ce malheureux_ (c'est
ainsi qu'il désigna Robespierre) _m'a trompé_. C'est par ses sentiments
hypocrites qu'il m'a abusé, et, citoyens, il n'aurait pu y parvenir
autrement. J'ai quelquefois mérité votre estime par ma franchise; eh
bien! citoyens, je vous prie de croire que la mort est préférable à ce
que j'éprouve en ce moment. Dorénavant, j'en fais le serment, et j'ai
cru le remplir encore dans cette malheureuse circonstance, _je ne
m'attacherai plus aux hommes, mais seulement aux principes_.»
Après un moment de silence, un membre de la Convention l'accusa de
nouveau, et lui reprocha d'avoir embrassé Robespierre aux Jacobins, où
il était allé prêcher l'insurrection.
«J'interpelle David, ajouta Goupilleau de Fontenay en parlant avec
force, de déclarer précisément si, au moment, où Robespierre descendit
de la tribune après avoir prononcé le discours qui a servi de base à son
acte d'accusation, lui, David, n'alla pas l'embrasser en lui disant: _Si
tu bois la ciguë, je la boirai avec toi!_»
Plus les questions devenaient pressantes et plus David éprouvait de
peine à répondre. Une difficulté de prononciation naturelle, augmentée
encore par une exostose qu'il avait à la mâchoire supérieure, rendait
alors sa parole encore plus confuse que de coutume. Forcé de répondre
sur-le-champ, il fit effort sur lui-même et dit ces paroles:
«Ce n'était pas pour faire accueil à Robespierre que je descendis de son
côté; c'était pour remonter à la tribune et demander que l'heure de la
fête de Barra et Viala, qui devait avoir lieu le 10, fût avancée. Je
n'ai pas embrassé Robespierre, je ne l'ai pas même touché; car il
repoussait tout le monde. Il est vrai que, lorsque Couthon lui parla de
l'envoi de son discours aux communes, je dis qu'il pourrait semer le
trouble dans toute la république. Robespierre s'écria alors qu'il ne lui
restait plus qu'à boire la ciguë, et je lui dis: _Je la boirai avec
toi_. Je ne suis pas le seul qui ait été trompé sur son compte. Beaucoup
de citoyens, ainsi que moi, l'ont _cru vertueux_.»
Thibaudeau, collègue de David au comité d'instruction publique, demanda
avec instance que cette affaire fut renvoyée aux deux comités. Mais
Tallien s'y opposa et avança que lorsqu'un membre était aussi gravement
inculpé que David venait de l'être, il était de l'honneur de la
représentation nationale que l'on exigeât une réparation immédiate et
authentique; puis il termina en reprochant encore à David de n'avoir pas
suivi une marche droite et franche dans sa conduite au comité de sûreté
générale, pendant la journée du 9 thermidor, et déclara qu'aucun
représentant ne pourrait siéger auprès de David tant qu'il ne se serait
pas disculpé.
«J'étais malade depuis huit jours, répondit alors David, et le 9 je pris
de l'émétique qui me fit beaucoup souffrir, me força de rester chez moi
toute la journée et toute la nuit. Je ne vins à l'assemblée que le
lendemain matin.»
C'était précisément ces paroles que balbutiait David à la tribune de la
Convention lorsqu'Étienne et son père entrèrent dans la salle des
séances, et qu'à ce moment, du front pâle de l'accusé s'échappaient de
grosses gouttes de sueur qui allaient tomber jusque sur le parquet.
Toujours impitoyable, Lecointre de Versailles demandait à grands cris un
décret qui exclût pour toujours David de tous les comités, en lui
reprochant tout le mal qu'il y avait fait ou auquel il avait pris part.
«Les deux comités de salut public et de sûreté générale, fit observer
David en tachant de se remettre, étaient assemblés. Robespierre nous lut
un discours dans lequel j'entendis prononcer mon nom. Je crus que
c'était une plaisanterie, et je vous assure que je ne fus pas peu
surpris le lendemain lorsque je l'entendis proférer de nouveau à cette
tribune. Enfin, citoyens, je vous assure qu'il me faisait plutôt la cour
qu'on ne peut dire que je la lui aie faite.»
Plus d'une attaque fut encore dirigée contre David, et il ne fallut rien
moins que les efforts réunis de Legendre et de Thibaudeau, en cette
occasion, pour décider l'assemblée à renvoyer cette affaire aux comités
réunis de salut public, de sûreté générale et de législation. On sait
combien quelques jours, quelques heures même, gagnés dans une crise
révolutionnaire, peuvent apporter de changement dans la disposition des
esprits. La vie de David n'était plus en danger.
Cependant, le 15 thermidor, David, sur le rapport des trois comités, fut
provisoirement mis en état d'arrestation. Il demeura quatre mois,
jusqu'au 7 nivôse an III, jour où Merlin de Douai déclara, au nom des
trois comités, qu'il n'y avait pas lieu à examen. Le lendemain de ce
jour, les élèves de David firent parvenir à la Convention une lettre par
laquelle ils demandaient que leur maître fût mis en liberté, ce que
l'assemblée décréta en ajoutant, sur la demande d'un représentant, que
David rentrerait dans le sein de la Convention.
Là, David fut encore témoin d'un fait pénible pour lui, car il le blessa
à la fois comme représentant et comme artiste. Le 20 pluviôse an III (8
février 1795), la Convention décréta que les honneurs du Panthéon ne
seraient plus décernés à aucun citoyen, ni son buste placé dans la
Convention nationale et dans les lieux publics que dix ans après sa
mort, et rapporta tout décret dont les dispositions étaient contraires à
celui-ci. Le lendemain donc, à l'ouverture de la séance, on enleva de la
salle les bustes de Marat, de Lepelletier, de Dampierre et de Beauvais,
ainsi que les deux tableaux de David représentant la mort de Lepelletier
et celle de Marat. On n'y laissa que le buste de Brutus.
Cinq mois après que David eut été rendu à la liberté, il la perdit de
nouveau. Les deux premiers jours de prairial an III (20 et 21 mai 1795)
sont restés célèbres dans les fastes de la révolution française.
Quelques représentants républicains dits _terroristes_, à la tête
desquels était Romme, formèrent une espèce de conspiration qu'ils firent
exécuter par la populace. La foule ayant rencontré le représentant
Ferraud l'assassina et porta sa tête au bout d'une pique jusque dans la
salle de la Convention. On sait les ignominies de cette journée et le
courage que montra le président Boissy-d'Anglas. Mais, outre les députés
qui furent décrétés d'accusation comme fauteurs de ce complot, il y en
eut plusieurs autres qui, sans être accusés aussi précisément d'avoir
pris part à la révolte contre la Convention nationale, furent compris
sur la liste des prévenus. David fut de ce nombre, et conséquemment mis
en prison. Le 9 prairial, il entra au Luxembourg où il demeura détenu
pendant trois mois. Le 4 fructidor suivant (21 août 1795), on lui
accorda la permission de revenir chez lui sous la surveillance d'un
garde, et enfin ce ne fut qu'à la faveur de l'amnistie publiée le 4
brumaire an IV, lors de l'établissement du gouvernement du Directoire,
que la liberté lui fut entièrement rendue.
Là se termine la carrière législative de David. Depuis, il ne prit plus
de part active à la politique, si ce n'est en 1815, en signant les actes
additionnels de la constitution de l'empire, lorsque Napoléon revint de
l'île d'Elbe. Un fait touchant pourra seul atténuer la teinte sombre de
ce récit. On n'a point oublié sans doute que David était marié, depuis
1783, avec la fille de Pécoul, dont il avait eu deux fils et deux
filles. À peine les premiers troubles de la révolution eurent-ils
éclaté, que la différence des opinions politiques se fit sentir entre
les deux époux. Jusqu'aux jours qui précédèrent la mort de Louis XVI,
des concessions mutuelles entretinrent une apparence d'harmonie entre
eux, mais elle se dissipa bientôt. La femme de David, à qui la
révolution faisait horreur, quitta son mari, lui laissant ses deux fils
et emmenant avec elle ses deux filles. Mais, après la chute de
Robespierre, cette femme ne sut pas plus tôt les malheurs de son mari,
qu'elle alla aussitôt s'établir dans sa prison, et, depuis ce moment
jusqu'à la mort de David, en 1825, non-seulement elle ne l'a plus
quitté, mais elle n'a pas cessé de lui montrer un attachement
inaltérable jusque dans son exil.
Il est temps de terminer ce chapitre et d'en tirer les conclusions qui
résultent de ce qu'il renferme. L'imagination remplie des histoires et
des usages de l'antiquité, David, ainsi que la plupart des hommes
éclairés qui assistèrent au commencement de la révolution, en 1789, fut
entraîné par un instinct vague à imiter tout ce qu'il ne savait que
très-imparfaitement _des républiques_ anciennes. Ses tableaux des
_Horaces_ et de _Brutus_, fruits de cette instruction indigeste,
concoururent à répandre ce goût et ces idées. Mais aussitôt que les
principes républicains prévalurent, le désir de représenter des scènes
contemporaines s'empara de son esprit. De 1792 à 1793, il fit
successivement le _Serment du Jeu de Paume_, _Lepelletier de
Saint-Fargeau_, _Marat_ et le jeune _Barra_, quatre compositions où la
simplicité de l'invention et du faire sont toujours plus frappantes à
mesure que l'artiste, plus occupé de l'importance politique des sujets
qu'il traite, paraît l'être moins de l'art lui-même. Évidemment, il y a
eu chez David, à cette époque, un retour à la naïveté qui a été d'autant
plus marqué, qu'il n'a pas été provoqué par un système préconçu. Le
_jeune tambour_, mourant en portant la cocarde tricolore à son coeur, est
en particulier un morceau délicieux.
Quant à la doctrine qu'il a professée sur les arts, et dont on peut
chercher l'ensemble dans les divers discours prononcés par lui à la
Convention, elle est toute théorique; mais elle a cela de particulier
qu'elle se rapproche de toutes les doctrines dogmatiques que quelques
philosophes de l'antiquité, et surtout les corps ecclésiastiques ou
sacerdotaux des temps modernes, ont cherché à établir. L'art, dans ce
cas, n'est plus un but, mais un moyen, l'art ne doit être employé qu'au
profit de certaines idées et pour affermir et faire triompher un système
déterminé. Dans les discours de David, l'art n'est donc présenté que
comme une des branches de l'instruction publique propre, dans sa sphère
d'activité, à propager les idées morales et politiques que l'on jugeait
à propos d'inculquer dans les esprits. Cette idée de l'unité d'action
vers un même but n'est pas nouvelle; elle a été mise en pratique avec la
dernière rigueur par des peuples fort anciens, tels que ceux de l'Inde
et de l'Égypte, sous l'empire des colléges de prêtres. Et dans la Grèce
même, quoique ces doctrines fussent bien moins strictement observées,
elles y ont toujours été recommandées par les plus grands philosophes.
On sait jusqu'où la sévérité des principes énoncés par Platon, dans son
livre de la _République_, a conduit ce philosophe, qui voulait que l'on
défendit la lecture des poëtes, sans en excepter Homère.
Quelque inattendue, quelque bizarre même que puisse paraître la
comparaison que le sujet nous conduit à établir entre David et Platon,
il faut reconnaître cependant que ces deux hommes, malgré la différence
de leur génie, et celle des temps où ils ont vécu, ayant chacun adopté
volontairement un principe qu'ils regardaient comme inattaquable, en ont
déduit logiquement, une à une, toutes les conséquences qui en dérivent.
De là un dogmatisme inflexible; de là l'anathème contre tout ce qui tend
à ébranler ou à détruire ce principe; de là enfin, en morale, en
politique et jusque dans les arts, des lois fixes, immuables, d'après
lesquelles tous les sentiments, toutes les actions, toutes les
productions de l'esprit même sont en quelque sorte réglées d'avance.
Au berceau du christianisme, pendant le moyen âge et jusqu'à l'aurore de
la renaissance, on vit tous les grands esprits s'épuiser en efforts pour
arriver à cette unité d'action par les sciences, les lettres, les arts
et la morale réunis. Mais, bien que la puissance de l'Église catholique
garantit mieux que la philosophie des anciens l'unité des travaux des
hommes, l'expérience a prouvé que cette unité d'action des facultés
humaines est, sinon entièrement chimérique, au moins de peu de durée.
Pour l'établir, il faut le double concours de la domination sacerdotale
et de la tyrannie politique, comme l'Inde et l'Égypte en fournissent des
exemples. En Grèce et à Rome, où l'unité n'était recommandée que comme
une vérité philosophique, elle n'a jamais jeté de profondes racines;
depuis le XIe siècle jusqu'au XIVe de l'ère moderne, l'unité s'établit
en Europe avec plus de force, parce que les institutions religieuses et
la forme des gouvernements la protégeaient. Depuis 1520 jusqu'à 1789,
elle fut entièrement détruite, il faut en convenir; mais que pouvait
faire pour la rétablir une république sanglante comme celle de
Robespierre, et qui n'avait aucune chance de durée?
Aussi, après la chute de Robespierre, lorsque David, jeté en prison, eut
achevé son triste rêve, revint-il de toutes les illusions qu'il s'était
faites sur la politique et même sur son art. Pendant sa détention au
Luxembourg, après la journée du 1er prairial, et lorsque sa femme vint
si généreusement partager sa captivité, il oublia toutes les grandes
théories qu'il avait développées à la tribune. Des croisées de sa
prison, il peignit les arbres du jardin, et fit le seul paysage qu'il
ait jamais exécuté. Au bas de plusieurs de ses dessins tracés à la
plume, on lit ces mots: _L. David faciebat in vinculis_. C'est dans ce
temps de captivité qu'il composa aussi un _Homère_ récitant ses vers aux
habitants d'une ville, tandis que ceux-ci lui offrent de la nourriture,
ouvrage plein de charme; et enfin, c'est au Luxembourg qu'il conçut et
dessina l'esquisse de son tableau des _Sabines_.
Tout semble faire croire que les tableaux du _Serment du jeu de Paume_,
de _Lepelletier_, de _Marat_ et de _Barra_, avaient été achevés par lui,
comme à son insu, pendant l'accès de sa fièvre politique. Par la nature
des sujets et même par la manière dont ils sont peints, ils diffèrent
entièrement de ce que cet artiste avait fait avant et de ce qu'il fit
après. On pourrait presque comparer ces productions à celles d'un
somnambule qui a travaillé sans s'en douter. Aussi ces quatre tableaux
caractérisent-ils une phase importante, mais toute particulière du
talent de David.
Au Luxembourg lorsqu'il combinait la scène des _Sabines_, il faisait
abstraction de ses quatre tableaux _révolutionnaires_, et ses souvenirs
de peinture le ramenaient aux _Horaces_. «Peut-être, disait-il, ai-je
trop laissé voir dans cet ouvrage mes connaissances en anatomie. Dans
celui des _Sabines_, je traiterai cette partie de l'art avec plus
d'adresse et de goût. _Ce tableau sera plus grec_.» Ce fut sous
l'influence de cette idée qu'il commença ce nouvel ouvrage lorsqu'il
sortit de prison, au moment où le gouvernement du Directoire venait
d'être constitué.
VII.
L'ATELIER ET LE TABLEAU DES SABINES.
1795-1800.
Ceux-là seulement qui ont assisté à de grandes révolutions peuvent
savoir à quel point les flux et reflux sont rapides et violents sur
l'océan politique au temps des tempêtes.
La réaction des idées en France depuis l'installation du Directoire (le
4 brumaire an IV) jusqu'au traité de Campo-Formio, que Bonaparte fit
ratifier à ce gouvernement en frimaire an IV, est un des phénomènes
moraux les plus curieux que l'on puisse recommander à l'observation des
hommes. Malgré les nombreux écrits où l'on a cherché à le faire
connaître, les générations nouvelles n'en ont qu'une idée incomplète; et
ce qui va suivre ne remplira tout au plus que quelques lacunes dans ce
vaste tableau qui reste encore à faire.
Depuis la chute de Robespierre, l'action de son gouvernement terrible
était sans doute tempérée; mais son impulsion primitive avait été si
forte, qu'elle se fit sentir longtemps encore après le 9 thermidor. Les
citoyens n'étaient plus journellement effrayés par les proscriptions et
les supplices, mais dans les passions des hommes et dans les formes de
la jurisprudence criminelle, il régnait encore quelque chose de violent
et d'arbitraire peu propre à rassurer entièrement les esprits.
De toutes les mesures prises par le nouveau gouvernement pour calmer les
partis, celle qui produisit le meilleur effet fut l'amnistie accordée
pour tous les délits commis pendant la révolution, amnistie dont profita
David. Toutefois la clause qui excluait du bénéfice de cette loi les
personnes ayant pris part à la dernière conspiration, dont le dénoûment
avait été la journée du 13 vendémiaire, entretenait de vives inquiétudes
dans la nation. Beaucoup de citoyens, après cette affaire, prirent la
fuite et furent condamnés à mort; et quoique peu de mois après les
tribunaux institués pour les juger missent beaucoup de douceur dans les
formes et offrissent aux condamnés toute facilité pour se disculper et
purger leur contumace, cependant la base de cette jurisprudence
ressemblait trop à celle sur laquelle avaient reposé les opérations du
tribunal révolutionnaire, pour que l'on ne fût pas effrayé de l'abus que
la méchanceté ou les passions en pouvaient faire. Ces craintes étaient
d'ailleurs d'autant plus fondées que les intrigues des partisans de
Robespierre d'un côté, et les tentatives sourdes des royalistes de
l'autre, mettaient alors le gouvernement dans la nécessité de tenir à sa
disposition des moyens prompts et sûrs de répression contre ces deux
factions menaçantes.
De cet état de choses il résultait que chacun, assez tranquille sur le
présent, conservait des inquiétudes continuelles sur l'avenir, et que
dans l'incertitude de ce qui pourrait arriver, on se livrait avec une
passion aveugle à tout ce qui pouvait procurer pour le moment des
distractions à l'intelligence, à l'esprit, et quelque plaisir aux sens.
Cette disposition des esprits dura en France jusqu'au 18 brumaire an
VIII, lorsque Bonaparte, après s'être emparé des rênes de l'État,
s'empara également de l'activité de toutes les imaginations, pour la
fixer sur la gloire militaire et la faire profiter à ses vues.
Mais revenons à l'époque qui nous occupe, de l'an IV à l'an VIII, de
1795 à 1800. Cette existence précaire de la nation, cette inquiétude
constante des esprits, causées par les efforts incessants du Directoire
pour combattre alternativement les jacobins et les royalistes,
entretenaient une activité extraordinaire dans toutes les intelligences.
Pendant le cours de ces cinq années, l'esprit humain a été plus excité
peut-être que dans aucun temps, sans en excepter même celui de la
renaissance. On avait oublié les jours sanglants de 93, et, dans
l'espèce d'enivrement causé par la certitude de ne plus être exposé à
mourir le lendemain sur l'échafaud, on se livrait aux illusions les plus
flatteuses. Les premiers jours et les premières espérances de la
révolution de 1789 se reproduisaient aux imaginations dans toute leur
pureté, dans toute leur force, et les générations nouvelles
accueillaient encore une fois l'espoir d'une régénération complète dans
tout ce qui constitue la société.