_Marat_, que David eut bientôt l'occasion de faire. Ce n'est point ici
le cas de reproduire les détails de la mort de cet homme, assassiné
comme on sait, dans son bain, par Charlotte Corday, le 13 juillet 1793;
mais il est nécessaire de revenir sur une circonstance de la carrière
législative de David, qui se rattache à ce dernier événement. Dans le
mois d'avril de cette même année, du 3 au 12[25], Marat, dit l'_Ami du
peuple_, ayant excité l'horreur de la Convention, fut décrété
d'accusation par cette assemblée, à la majorité de 220 voix contre 92.
Au milieu des débats violents auxquels cette affaire donna lieu, Pétion
dit, en jetant un regard terrible sur Marat: «Le moment est venu de
chasser de cette enceinte ces hommes audacieux et scélérats qui nous
avilissent et nous menacent sans cesse du poignard des
assassins!...--C'est vous! s'écria Marat avec fureur, c'est vous qui
êtes des assassins!»
Ces derniers mots furent couverts par les cris d'indignation qu'ils
arrachèrent à presque tous les membres de l'assemblée; mais David,
prenant la défense de Marat, s'élança avec précipitation au milieu de la
salle, et s'écria: «Je vous demande que vous m'assassiniez...; je suis
aussi un homme vertueux... la liberté triomphera!...»
Cette apostrophe frénétique, jointe aux précédentes, excita la plus vive
agitation, et il se passa quelques instants avant que Pétion pût se
faire entendre et dire: «Qu'est-ce que prouve l'action de David? Rien,
si ce n'est le dévouement d'un honnête homme en délire et trompé par des
scélérats... Tu t'en apercevras, David!...--Jamais,» répondit le
peintre. En effet, son erreur se prolongea; elle se changea même en une
espèce de culte lorsque son idole, cet ignoble Marat, après avoir été
acquitté le 24 avril par jugement du tribunal extraordinaire devant
lequel il avait été traduit, fut ramené en triomphe par la populace
jusque dans la salle de la Convention.
Il y a trente ans, dans une histoire comme celle-ci, où tout ce qui peut
faire voir David sous un jour favorable est recueilli avec empressement,
on se serait peut-être abstenu de rapporter la scène qui précède. Mais
depuis 1830, malgré soixante cinq ans d'expérience, malgré des documents
historiques que tout le monde connaît, et sans égard pour la sentence
unanime prononcée par la France contre l'impie, le sanguinaire et le
vénal Marat, nous avons vu certains hommes chercher à réhabiliter ses
prétendues vertus et pousser le fanatisme jusqu'à faire mouler son
buste[26] pour honorer sa mémoire; il fallait donc revenir sur ce triste
sujet; et s'il est possible, comme le disait Pétion, que David ait eu en
1793, au moins, _le dévouement d'un honnête homme en délire_, quelle
peut être l'excuse de ceux qui de nos jours sont encore atteints d'une
si triste folie?
Le lendemain de la mort de Marat, anniversaire du 14 juillet, une
députation vint exprimer à la Convention les prétendus regrets du
peuple. Un certain Guirault porta la parole et dit: «Ô crime! une main
parricide nous a ravi le plus intrépide défenseur du peuple. Il s'était
sacrifié pour la liberté. Nos yeux le cherchent encore parmi vous,
représentants. Ô spectacle affreux! il est sur un lit de mort. Où es-tu,
David? Tu as transmis à la postérité l'image de Lepelletier mourant pour
la patrie, il te reste encore un tableau à faire...
--Oui, je le ferai,» s'écria David d'une voix émue.
Le 20 vendémiaire an II (11 octobre 1793), l'artiste annonça à la
Convention que son tableau représentant _Marat expirant_ était terminé,
mais qu'il demandait la permission de retirer de la salle des séances
celui de Lepelletier, afin d'exposer ces deux ouvrages chez lui aux
regards du public, ce qui lui fut accordé. Enfin, le 24 brumaire de la
même année, il monta de nouveau à la tribune où, après avoir fait encore
l'éloge de Marat et déploré sa perte, il finit par voter pour ce monstre
les honneurs du Panthéon, ce qui fut adopté et confirmé par un décret de
la Convention.
Il est assez difficile, au milieu de tant de scènes orageuses, de
suivre, ce qui était le moins important alors et ce qui fait l'objet de
ces mémoires, la recherche des opinions de David sur les arts. En deux
occasions différentes, cependant, il a prononcé des discours qui
pourront jeter quelque lumière sur cette question.
À la même séance du 17 brumaire an II, où Gobel, évêque de Paris, et ses
grands vicaires vinrent avec les autorités constituées dans la salle de
la Convention, pour déclarer qu'ils abdiquaient leurs fonctions
sacerdotales et ne voulaient plus exercer d'autre _culte que celui de la
liberté et de l'égalité_, David monta à la tribune et débita le discours
suivant:
«Les rois, ne pouvant usurper dans les temples la place de la Divinité,
s'étaient emparés de leurs portiques. Ils y avaient placé leurs
effigies, afin sans doute que les adorations des peuples s'arrêtassent à
eux avant d'arriver jusqu'au sanctuaire. C'est ainsi qu'accoutumés à
tout envahir, ils osaient disputer à Dieu même l'encens que lui
offraient les hommes. Vous avez renversé ces insolents usurpateurs:
objets de la risée des peuples, ils gisent sur la terre qu'ils ont
souillée de leurs crimes.
«Qu'un monument élevé dans l'enceinte de la commune de Paris, non loin
de cette église dont ils avaient fait leur Panthéon[27], transmette à
nos descendants le premier trophée élevé par le peuple souverain de sa
victoire sur les tyrans. Que les débris tronqués de leurs statues
forment un monument durable de la gloire du peuple et de leur
avilissement. Que le voyageur qui parcourt cette terre nouvelle,
reportant dans sa patrie des leçons utiles aux peuples, dise: «J'ai vu
des rois dans Paris, j'y ai repassé: ils n'y étaient plus.»
Après des applaudissements prolongés, l'orateur continua: «Je propose
donc de placer ce monument sur la place du Pont-Neuf. Il représentera
l'image du peuple géant, du peuple français.
«Que cette image, imposante par son caractère de force et de simplicité,
porte en gros caractères sur son front: _Lumière_ sur sa poitrine:
_Nature_, _Vérité_ sur ses bras, _Force_, _Courage_. Que sur l'une de
ses mains les figures de la Liberté et de l'Égalité, serrées l'une
contre l'autre et prêtes à parcourir le monde, montrent qu'elles ne
reposent que sur le génie et la vertu du peuple! Que cette image du
peuple, _debout_, tienne dans son autre main cette massue terrible dont
les anciens armaient leur Hercule.
«C'est à nous d'élever un tel monument. Les peuples qui ont aimé la
liberté en ont élevé de semblables. Non loin de nous sont les ossements
des esclaves des tyrans qui voulurent attaquer la liberté helvétique;
ils sont élevés en pyramides et menacent les rois téméraires qui
oseraient souiller le territoire des hommes libres.
«Ainsi dans Paris, les effigies des rois et les débris de leurs vils
attributs seront entassés confusément et serviront de piédestal à
l'emblème du peuple français.»
Après ce discours, pendant lequel David fut souvent interrompu par des
applaudissements, il lut et fit adopter un projet de décret pour
l'érection de ce monument.
Le modèle en plâtre fut en effet exécuté dans les proportions de vingt
ou vingt-cinq pieds de haut, et placé sur un piédestal fort élevé
lui-même. Mais cette étrange figure occupa le centre de l'esplanade des
Invalides. De toutes les mauvaises statues faites à cette époque,
celle-ci fut la plus détestable sans doute sous le rapport de l'art, et
la plus hideuse à voir. L'exécution en était on ne peut plus faible, et
les membres de ce colosse lourd et trapu décelaient l'impuissance de
l'artiste, qui n'avait su faire qu'une ignoble caricature de l'Hercule
Farnèse. Ce qui excitait particulièrement le dégoût général étaient des
crapauds de deux ou trois pieds de proportions, qui rampaient au pied de
la statue et figuraient le _Marais_, par opposition à la _Montagne_,
dont le peuple était censé occuper le sommet.
Dans le même mois de brumaire (séance du 25, an II), quatre jours après
l'exécution à mort du malheureux Bailly, David, membre du comité
d'instruction publique, parla ainsi à la Convention sur les arts et la
direction qu'il fallait leur imprimer:
«Citoyens, dit-il, votre comité d'instruction publique a considéré les
arts sous tous les rapports qui doivent les faire contribuer à étendre
les progrès de l'esprit humain, à propager et à transmettre à la
postérité les exemples frappants des efforts d'un peuple immense, guidé
par la raison et la philosophie, ramenant sur la terre le règne de la
liberté, de l'égalité et des lois. Les arts doivent donc puissamment
contribuer à l'instruction publique. Trop longtemps les tyrans, qui
redoutent jusqu'aux images des vertus, avaient, enchaînant jusqu'à la
pensée, encouragé la licence des moeurs, étouffé le génie. Les arts sont
l'imitation de la nature dans ce qu'elle a de plus beau et de plus
parfait; un sentiment naturel à l'homme l'attire vers le même objet. Ce
n'est pas seulement en charmant les yeux que les monuments des arts ont
atteint le but, c'est en pénétrant l'âme, c'est en faisant sur l'esprit,
une impression profonde, semblable à la réalité. C'est alors que les
traits d'héroïsme, de vertus civiques, offerts aux regards du peuple
électriseront son âme et feront germer en lui toutes les passions de la
gloire, de dévouement pour sa patrie. Il faut donc que l'artiste ait
étudié tous les ressorts du coeur humain, il faut qu'il ait une grande
connaissance de la nature, il faut, en un mot, qu'il soit _philosophe_.
Socrate, habile sculpteur; J.-J. Rousseau, bon musicien; l'immortel
Poussin, traçant sur la toile les plus sublimes leçons de philosophie,
sont autant de témoins qui prouvent que le génie des arts ne doit avoir
d'autre guide que le flambeau de la raison.»
En terminant ce discours, David proposa une liste composée de savants,
d'artistes en tous les genres, et de magistrats, pour former, le jury
national des arts. La Convention, tout en adoptant cette liste, décréta
qu'elle serait imprimée pour être d'abord soumise au jugement du public.
Quelques jours après, l'artiste, représentant du peuple, demanda à
l'Assemblée la suppression d'une foule de commissions des arts, qui
avaient détourné, pour achats d'objets inutiles ou peu précieux, des
fonds fournis par la république.
Il proposa, en outre, de réorganiser la commission du Muséum, dont les
membres étaient des peintres qui n'en avaient que le nom, ou que la
faveur des ministres précédents y avait placés. Toutes ces mesures
furent adoptées.
À la séance du 5 nivôse (1793) David présenta un projet de fête pour
célébrer la reprise de Toulon sur les Anglais, le premier fait d'armes
où se soit fait remarquer Napoléon Bonaparte. L'artiste eut l'idée de
saisir cette occasion pour célébrer à la fois la valeur de toutes les
armées françaises. Quatorze chars à quatre roues, traînés par six
chevaux, étaient ornés des drapeaux pris aux différentes nations
ennemies par chacun des corps d'armée, et ces trophées étaient entourés
de soldats blessés et invalides de ces quatorze armées. La plupart des
fêtes républicaines jusqu'à celle-ci se rapportaient à des événements
sinistres, que l'éclat théâtral des réjouissances ne dissimulait que
faiblement. Cette fois, chacun des chars répondait à une armée, et l'on
y voyait des drapeaux réellement pris sur l'ennemi, et quelques-uns des
braves qui s'étaient exposés pour les enlever. Ce spectacle fit une vive
impression, et ceux même qui étaient le plus opposés aux violences du
gouvernement républicain ne purent voir sans émotion ces quatorze chars
de triomphe. Étienne fut témoin du départ de ces chars, en station dans
la grande allée de l'Orangerie aux Tuileries, en face du pavillon
Marsan, car c'est de là que partit le cortége pour se rendre au
Champ-de-Mars, où s'acheva la cérémonie.
Vers cette époque, où la France était victorieuse, excepté contre ses
propres enfants, on annonça à la Convention un trait d'héroïsme d'un
jeune tambour de l'armée de la Vendée. Barra, âgé de treize ans, après
avoir fait des prodiges de valeur pendant toute la campagne, avait été
entouré, disait-on, au milieu d'un combat, par un parti considérable de
chouans qui le sommèrent de crier _Vive le roi_. Le jeune enfant, ayant
répondu par le cri de _Vive la république_, mourut sous les baïonnettes
des Vendéens.
L'Assemblée décréta d'une voix unanime (8 nivôse an II) que les honneurs
du Panthéon seraient décernés à cet enfant, et elle chargea David de
préparer le plan et les détails de cette fête. «Ce sont, dit l'artiste
en cette occasion, de telles actions que j'aime à retracer. Je remercie
l'Être suprême de m'avoir donné quelques talents pour célébrer la gloire
des héros de la république. C'est en les consacrant à cet usage que j'en
sens surtout le prix.» Le projet de la fête fut en effet présenté le
lendemain, et c'est quelque temps après que David exécuta cette
charmante ébauche qui représente le jeune Barra laissé nu sur la terre
et serrant contre son coeur la cocarde tricolore. Cet ouvrage, que le
peintre n'a jamais achevé, est, sans contredit, un des plus délicats
qu'il ait faits, et le plus gracieux.
David était déjà membre du comité d'instruction publique et du comité de
sûreté générale. Le 16 nivôse (5 janvier 1794), il fut encore élu
président de la Convention nationale, dont il occupa le fauteuil du 17
au 30 de ce mois. L'événement politique le plus important qui eut lieu
pendant sa présidence est la mise en arrestation de Fabre d'Églantine,
l'auteur comique, membre de la Convention, qui, trois mois plus tard,
porta sa tête sur l'échafaud avec Danton et Camille Desmoulins.
À cette même séance du 24, David eut l'occasion de parler des arts, mais
dans des termes qui se sentent des agitations révolutionnaires. «C'est à
la Convention, disait-il, fondatrice d'une république qui a pour base
l'égalité et la liberté, c'est aux représentants d'un peuple qui ne
reconnaît d'autre distinction que celle des talents et de la vertu, à
encourager les artistes qui consacrent leurs travaux à perpétuer le
souvenir des assassinats commis par les royalistes. Les citoyens Ricard
et Deveaux ont dessiné les tableaux de _Lepelletier_ et de _Marat_,
d'après les originaux que j'ai peints. Je demande qu'il soit fait
mention honorable, dans votre procès-verbal, de l'ouvrage de ces
artistes. Je demande aussi que la Convention approuve le choix fait par
notre collègue Battelier du citoyen Ricard pour directeur des ateliers
de la manufacture des porcelaines de Sèvres.»
Ces propositions ayant été décrétées, David revint, à la séance du 27,
sur la suppression de la commission du Musée, qu'il avait fait adopter
quelques jours avant, et à cette occasion ajouta ces paroles: «Je vous
ai indiqué, citoyens, le vice des choix qui avaient été faits, et pour
en préparer de meilleurs je vous ai présenté des artistes, la plupart
victimes de l'orgueil académique, qui les accablait de ses dédains et
les repoussait loin de ses fauteuils. La liste en a été imprimée et le
public a été à même de les juger. S'il est un artiste, s'il est un homme
à talent qui pense avoir à se plaindre de ne pas voir son nom inscrit
sur cette liste, nous lui dirons: «Mon ami, tu es un artiste, nous
n'avons pas eu pensée de te fermer la carrière, si tu n'es pas admis à
l'emploi honorable de garder les plus belles productions des arts, tu
n'es point exclu de l'honneur d'en augmenter le nombre.» S'il est parmi
les membres de l'ancienne commission du Muséum un homme qui voie une
injustice dans son exclusion, nous lui dirons: «Mon ami, tu as du
talent, venge-toi par tes travaux; embellis le Muséum, rentres-y par tes
ouvrages.» Oui, citoyens, ne vous y trompez pas, le Muséum n'est pas un
vain rassemblement d'objets de luxe et de frivolités; il faut qu'il
devienne une école importante, et à la vue des productions du génie, le
jeune Français sentira naître en lui la disposition pour le genre d'art
ou de science auquel l'appelle la nature[28].
«Une négligence coupable a porté des coups funestes aux monuments de
l'art; des mains ignorantes, auxquelles ils étaient confiés, ont laissé
s'abîmer dans la poudre les beaux ouvrages de Raphaël, du Dominiquin, du
Corrége, du peintre philosophe Poussin, et d'une infinité d'autres. Des
pinceaux grossiers ont gâté les chefs-d'oeuvre d'harmonie de Claude
Lorrain, qui éblouissaient les regards, et les oeuvres admirables de ce
Vernet, qu'ils ont crues assez anciennes pour vouloir les restaurer; en
sorte qu'aujourd'hui les amateurs cherchent en vain à y voir les
premières compositions de l'auteur. Cette énumération ne finirait pas,
citoyens, si je voulais vous parler ici de tous les objets d'art que la
négligence a laissé détruire.
«Dans les mouvements expansifs et les civiques affections qui vous
pénètrent, vous sentez tous que de grands événements doivent laisser
d'immortels souvenirs. Eh bien! c'est toujours de cette hauteur qu'il
faut considérer le domaine des arts. C'est dans ce sublime mouvement que
vous avez voulu décerner, en un même jour, à nos quatorze armées, un
triomphe dont le peuple était à la fois l'ornement et l'objet.» David
lut ensuite et fit adopter un projet de décret qui contenait
l'organisation définitive du Conservatoire du Musée national, et
déterminait les appointements des membres[29].
Il est inutile de s'arrêter à toutes les occasions qu'a eues David de
porter la parole à la Convention. Peut-être eût-il été nécessaire
cependant de donner ici le programme qu'il avait composé pour la fête de
l'Être suprême et qu'il lut à la Convention le 19 prairial an II; mais
outre qu'il est très-étendu, on pourra le trouver en entier dans le
_Moniteur_, sous la date précitée.
Cependant le régime, dit avec tant de raison _de la Terreur_, devenait
de jour en jour plus terrible. Du 29 prairial au 9 thermidor an II,
c'est-à-dire dans l'espace de quarante jours, quatre cent quarante-huit
têtes tombèrent à Paris. Cette année, les chaleurs furent très-fortes,
et comme pendant les derniers mois de la vie de Robespierre les
exécutions ne se faisaient plus à la place de la Révolution, on se
portait en foule aux Champs-Elysées pour prendre l'air le soir.
Spectacle vraiment étrange! On voyait cette population hébétée de Paris,
répandue dans cette promenade, où l'on prenait soin de l'entretenir des
idées de mort et de carnage qui se réalisaient à l'autre extrémité de la
ville, à la barrière du Trône. Sous ces arbres des Champs-Elysées, les
oreilles et les yeux étaient poursuivis par des chants, des propos
atroces, et par des tableaux sanglants. Dans son infernale sollicitude
pour animer la plus vile populace, le gouvernement entretenait des
chanteurs débitant, ou des hymnes ampoulés en l'honneur des héros de la
république, ou d'infâmes épigrammes sur les malheureux qui avaient été
mis à mort quelques jours avant, sur la place voisine. Un peu plus loin
étaient exposées en vente de petites guillotines; et, comme si on eût
voulu que les enfants s'accoutumassent à voir périr leurs parents, on
avait substitué, dans la parade de Polichinelle, à la scène de la
potence celle de la guillotine.
L'enfance est sans pitié, et tout ce qui est nouveau a du charme pour
elle; aussi n'était-ce pas sans peine qu'un père, qu'une mère, qui
craignaient, non sans raison, d'être obligés de se trouver bientôt en
face de cette horrible machine, arrachaient leurs enfants de devant ces
jouets sanguinaires.
Tant qu'il faisait jour, les affaires journalières et le mouvement
aidaient à tromper l'inquiétude affreuse dont chacun était oppressé.
Mais quand le jour décroissait et que l'on commençait à entendre les
crieurs faire retentir dans les rues qui se vidaient ces paroles
funestes: _Le Journal du soir! Jugement du tribunal révolutionnaire qui
condamne à la peine de mort cinquante-quatre conspirateurs_[30], alors
tous les coeurs se serraient, et l'on rentrait en tremblant chez soi pour
interroger la liste fatale, et s'assurer si elle ne contenait pas le nom
d'un parent ou d'un ami. Mais les instants les plus affreux à passer
étaient ceux de huit heures à minuit. L'usage de dîner à deux ou trois
heures, au plus tard, subsistait encore, en sorte que l'on faisait une
collation le soir. Étienne n'oubliera jamais ces lugubres repas. Il a
encore chez lui la modeste table ronde autour de laquelle sa famille se
rassemblait. Un seul plat, simple, grossier même, car tout pouvait être
transformé en crime, suffisait au souper. Le père, la mère, soucieux, ne
mangeaient guère, et n'étaient tirés de leurs rêveries que par le soin
qu'ils prenaient de leurs enfants. Neuf heures sonnaient ordinairement
quand on se mettait à table; alors toutes les boutiques étaient fermées,
les rues étaient désertes, et le silence n'était interrompu que par les
pas de quelques personnes attardées, par celui plus lourd et plus pesant
des patrouilles qui circulaient, ou par les cris de _qui vive!_ auxquels
elles répondaient.
Parfois, à ces repas du soir, Étienne et ses deux soeurs (la plus âgée
avait douze ans et demi) emportés par la gaieté naturelle à leur âge, se
laissaient aller à rire entre eux: «_Paix!_ disait tout à coup leur
mère, j'entends du bruit;» et alors chacun, respirant à peine, portait
la plus grande attention à ce que l'on entendait dans la rue. «Ah!
disait la mère d'Étienne, dont la terreur se calmait en entendant le
bruit s'éloigner, _c'est une patrouille; elle est passée!_»
Mais parfois le bruit, tout aussi lourd que celui des patrouilles,
devenait moins régulier, alors le battement de coeur prenait à toute la
famille. C'était le comité révolutionnaire du quartier, accompagné de la
garde, qui venait pour faire des visites domiciliaires ou des
arrestations. On restait immobile jusqu'au moment où l'on entendait
tomber le marteau d'une grande porte. La terreur était telle dans les
quartiers de Paris, que quand on faisait ces expéditions nocturnes,
personne n'osait ouvrir sa fenêtre pour s'assurer de ce qui se passait
dans la rue. C'était alors qu'autour de la table, pâle d'effroi, chacun
faisait sa conjecture sur le numéro de la maison à la porte de laquelle
on avait frappé. Pendant un quart d'heure que durait la visite ou
l'arrestation, on était immobile d'effroi, et quand on entendait
s'éloigner la troupe, dont le bruit des pas s'évanouissait dans le
lointain, on se disait que _c'était fini pour ce jour_, et l'on pensait
à aller prendre quelque repos.
Le lendemain, les portiers fidèles à leurs maîtres, ce qui était rare,
venaient leur annoncer ce qu'ils avaient appris sur l'arrestation de tel
ou tel voisin. On se disait, en parlant de la victime, que _son tour
était venu_, que le sien viendrait bientôt, et alors on reprenait le
petit courant d'affaires, on allait, on venait, on s'agitait pour se
distraire pendant toute la durée du jour, et, quand le soir revenait,
les inquiétudes et les angoisses de la veille se reproduisaient sans que
personne eût l'idée de faire un effort pour s'arracher à cette horrible
tyrannie. Chose étrange! Le nombre des spectacles s'était accru; et il y
a certains théâtres, celui du Vaudeville entre autres, dont la vogue a
commencé pendant ces jours désastreux.
Tandis que Paris et toute la France courbaient la tête sous ce joug
affreux, le 3 thermidor il était question de présenter un plan de fête
nationale. Plus jeune encore que le tambour Barra, dont il a déjà été
parlé, un enfant, Agricole Viala, dans un combat près d'Avignon, avait
passé la Durance à la nage, disait-on encore, et était tombé sous le feu
de l'ennemi, en criant aussi: _Vive la république!_ La Convention avait
décrété que les honneurs du Panthéon seraient accordés le même jour aux
deux enfants héros.
David présenta donc à la Convention, six jours avant la chute de
Robespierre, un plan pour cette fête, précédé d'un discours dont
quelques passages pourront faire juger jusqu'à quel degré d'aveuglement
ce malheureux artiste avait été poussé.
«Les hommes, disait-il, ne sont que ce que le gouvernement les fait; le
despotisme atténue ou corrompt l'opinion publique, ou, pour mieux dire,
là où il règne il n'en peut exister. Il proscrit avec soin toutes les
vertus, et pour assurer son empire, il se fait précéder de la terreur,
s'enveloppe du fanatisme et se coiffe de l'ignorance. Partout la
trahison, à l'oeil louche et perfide, la mort et la dévastation le
suivent. Il traîne aussi après lui l'avilissement et les ténèbres qu'il
répand sur toutes les régions qu'il parcourt. C'est dans l'ombre qu'il
médite ses forfaits et rive les fers de ses victimes. Ingénieux à
persécuter les humains, _il élève des Bastilles_ dans ses moments de
loisirs, _il invente des supplices et repaît ses yeux des cadavres
immolés à sa fureur_[31].