On sait avec quelle promptitude les idées républicaines détruisirent le

système constitutionnel que l'Assemblée constituante avait tenté

d'établir, et déjà les événements se précipitaient trop rapidement pour

que le peintre, au moment de l'installation de l'Assemblée législative,

en octobre 1791, eût eu le temps de terminer un tableau de trente pieds

dont le sujet avait été jugé digne d'être peint un an auparavant. La

plupart des hommes qui devaient figurer comme des héros dans le _Serment

du Jeu de Paume_ étaient devenus, sinon des traîtres déjà, au moins des

citoyens dont il fallait se défier; et comme David était au nombre de

ceux qui formaient l'avant-garde révolutionnaire, son enthousiasme pour

eux se tourna en mépris et bientôt en haine. Il abandonna donc

l'exécution du tableau du _Serment_, dont la toile est restée dans

l'église des Feuillants jusqu'à l'époque où Bonaparte, devenu empereur,

fit déblayer ce quartier pour construire la rue de la Paix et la rue de

Rivoli.

Le nom de David apparaît déjà à l'occasion de la séance de l'Assemblée

législative du 14 janvier 1791. Un député extraordinaire du département

de la Drôme présenta à l'Assemblée deux frères jumeaux déjà célèbres,

disait-il, par leur talent pour le dessin. Il annonça que ces deux

frères, d'abord simples bergers, avaient montré de bonne heure un talent

naturel qui s'était bientôt développé avec le plus grand éclat. Ils

taillaient des pierres sur les montagnes; ils gravaient des figures

humaines, dessinaient des paysages, et avaient été élevés aux frais du

département de la Drôme; mais il ne s'y trouvait plus de maîtres

capables de les instruire. M. Dumas ayant demandé que ces deux jumeaux

fussent mis entre les mains de David pour achever leur éducation, cette

proposition fut adoptée.

Bientôt, dans le numéro du _Moniteur universel_ du dimanche 9 février

1792, on lut l'article suivant:

«Deux jeunes jumeaux natifs du département de la Drôme, déjà

distingués par leur talent naturel pour la peinture, ont été

confiés, par un décret du 15 janvier (1792), aux soins de M. David.

Le 7 février, cet artiste a adressé à l'Assemblée nationale la

lettre suivante:

«Monsieur le président, l'Assemblée m'a chargé d'enseigner les

principes de mon art à deux jeunes enfants que la nature semble

avoir destinés à être peintres, mais à qui la fortune refusait les

moyens d'obtenir les connaissances nécessaires pour le devenir.

Quel bonheur pour moi d'avoir été choisi pour le premier

instituteur de ces jeunes gens, qu'on pourra justement appeler les

enfants de la nation, puisqu'ils lui devront tout! Quel bonheur

pour moi! je le répète, mon coeur le sent vivement, mais il m'est

impossible de l'exprimer: mon art ne consiste pas en paroles, mon

art est tout en action. Donnez-moi le temps, et mes soins assidus

vous prouveront combien je suis sensible au choix que vous avez

fait de moi. J'en ai reçu le prix. Je ne suppose pas que

l'Assemblée nationale veuille diminuer en quelque sorte l'honneur

de la préférence qu'elle m'a donnée, en m'offrant un salaire pour

le soin que j'apporte à l'instruction de ces deux enfants adoptifs.

L'amour de l'argent n'a jamais importuné dans mon âme l'amour de la

gloire, que je mets au-dessus de tout.

_Signé_ DAVID.»

Mais l'une des premières occasions graves où l'artiste prit une part

active aux événements publics fut le 15 avril 1792, lorsqu'il se signala

comme l'un des principaux ordonnateurs de la fête donnée aux soldats du

régiment suisse de Châteauvieux, condamnés pour insubordination par

leurs officiers et selon les lois de leur pays.

Bientôt après, en septembre 1792, membre du corps électoral de Paris,

David fut nommé député de cette ville à la Convention nationale, qu'il

présida du 16 nivôse au 1er pluviôse an II (du 5 au 20 janvier 1791).

Voici l'extrait de ce qu'a fait et dit David dans cette assemblée

fameuse:

Après la levée du siége de Lille, le député Gossuin proposa, le 8

octobre 1792, à la Convention nationale de décréter «que la ville de

Lille avait bien mérité de la patrie; qu'il serait fait don à cette

commune d'une bannière aux trois couleurs portant pour exergue: _À la

ville de Lille la République reconnaissante_, et qu'il serait, accordé

une indemnité provisoire de deux millions (en assignats) pour dédommager

les habitants des malheurs du siége et relever les édifices ruinés.»

Le 26 du même mois, David monta à la tribune, et dit à ce sujet:

«Quelque glorieuses que soient la bannière et l'inscription que le

citoyen Gossuin vous a proposé de décerner aux habitants de la ville de

Lille, vous avez pensé sans doute que ce monument est trop périssable

pour prouver à la postérité et à l'univers les sentiments de

reconnaissance et d'admiration de la république pour le courage, le

désintéressement et le généreux patriotisme des intrépides citoyens de

la ville de Lille. Je vous propose donc d'élever dans cette place, ainsi

que dans celle de Thionville, un grand monument, soit une pyramide, soit

un obélisque en granit français provenant des carrières de Rhétel, de

Cherbourg, ou de celles de la ci-devant province de Bretagne.

«Je demande qu'à l'exemple des Égyptiens et des autres peuples de

l'antiquité, ces deux monuments soient élevés en granit, comme la pierre

la plus durable et qui portera à la postérité le souvenir de la gloire

dont se sont couverts les habitants de Lille, ainsi que ceux de

Thionville.

«Je demande aussi que les débris des marbres provenant des piédestaux

des statues de rois détruites dans Paris soient employés aux ornements

de ces deux monuments.

«Je crois, et vous penserez comme moi, qu'il est de l'équité de la

Convention nationale, comme de la gloire de tous les républicains

fronçais, que les noms de chacun des habitants des villes de Lille et de

Thionville, qui y sont morts en défendant leurs foyers, soient inscrits

en bronze sur ces monuments.

«Je vous propose de décerner une couronne civique ou murale à Félix

Wimpfen et aux autres officiers, soldats et habitants, soit de

Thionville, ou de Lille, qui se sont distingués pendant ces deux siéges,

en attendant qu'après leur mort leurs noms soient inscrits sur ces

monuments.

«Je propose aussi qu'à la manière des anciens, la Convention nationale

ajoute au nom de ces deux villes une épithète qui caractérisera la

gloire que leurs défenseurs se sont acquise. Et afin de donner à tout

individu de tout sexe, de tout âge, un signe non périssable de ces deux

siéges, je vous propose de faire frapper une médaille en bronze pour

chacun des habitants de ces deux villes. Cette médaille sera fabriquée

avec le bronze provenant aussi des cinq statues détruites, et il sera

expressément défendu de la faire servir à aucun signe extérieur de

décoration.

«Je désire que cet usage de faire frapper des médailles soit appliqué

aussi à tous les événements glorieux ou heureux déjà passés et qui

arriveront à la république; _et cela à l'imitation des Grecs et des

Romains_, qui, par leurs suites métalliques, nous ont transmis

non-seulement la mémoire des époques remarquables, mais nous ont encore

instruits du progrès de leurs arts.

«Nos artistes fiançais ont été des premiers à se livrer aux élans du

patriotisme, cl plusieurs d'entre eux ont abandonné leurs occupations

paisibles pour se livrer à ce que la défense de la république pouvait

exiger d'eux. Beaucoup ont préféré, en se rendant aux frontières, la

gloire de la république à leur propre gloire. La Convention ne peut

donc, ce me semble, exprimer sa reconnaissance d'une manière plus digne

qu'en les employant, au nom de la république, à répandre sa gloire dans

l'univers entier, et à faire passer ses travaux à la postérité la plus

reculée.

«C'est à un incendie que la ville de Londres doit la largeur, la beauté

et la régularité des rues dont elle est percée. Je crois donc qu'il

serait à propos de relever les villes de Lille et de Thionville sur un

plan général dans lequel on ferait entrer celui de l'emplacement le plus

convenable pour élever dans ces deux villes les monuments de granit que

j'ai proposés.»

Un mois après, au moment où les troupes victorieuses de la république

s'emparaient de Mons, de Tournay, de Gand, de Bruxelles, et qu'à Paris

une commission de vingt-quatre députés faisait un rapport préparatoire

pour le jugement de Louis XVI, à la séance du 11 novembre 1792, des

artistes dessinateurs vinrent demander à la Convention la suppression

des académies, pétition qui fut appuyée par David, et que, d'après son

avis, on renvoya au comité d'instruction publique.

Depuis 1789, on n'avait pas cessé de récriminer contre les académies, et

celles de peinture et de sculpture étaient particulièrement en butte aux

attaques les plus vives. Quelques artistes surtout, intéressés dans

cette question, les signalaient sans cesse comme les seules institutions

privilégiées qui eussent résisté au nivellement révolutionnaire, et de

plus comme le lieu de refuge de toutes les mauvaises doctrines en fait

d'art. David pensait ainsi depuis longtemps; aussi le vit-on accueillir

vivement la pétition, bien qu'elle fût adressée à la Convention par des

artistes obscurs et peu recommandables.

Cette requête n'eut cependant pas encore de suites sérieuses, car aucune

loi ne fut rendue pour supprimer l'académie; mais les membres qui la

composaient étant partagés d'avis sur la question de suppression, il en

résulta entre eux des inimitiés que rien ne put éteindre. D'un côté

était David, chaud partisan des idées républicaines, et ayant voué une

guerre à mort à tous ceux des académiciens dont le talent lui paraissait

vicieux; de l'autre se rangeaient autour de Suvée, royaliste et attaché

aux anciennes institutions, les artistes académiciens qui partageaient

plus ou moins vivement ses opinions.

Au milieu de ce conflit de passions, et malgré la fureur démocratique

qui se hâtait de détruire tout ce qui se rattachait aux institutions

monarchiques, l'académie royale de peinture et de sculpture existait

toujours, et la Convention n'avait rien décidé qui lui fût contraire. On

est même autorisé à croire que cela n'était point dans ses intentions,

puisque, peu de jours après la pétition qui lui avait été présentée,

Roland, alors ministre de l'intérieur, écrivit à cette académie qu'elle

eût à s'assembler extraordinairement, pour choisir, à la pluralité des

voix, un artiste peintre d'histoire, en remplacement du directeur de

l'école de Rome, Ménageot, qui venait de donner sa démission. Or, la

place de directeur de l'école de Rome était enviée par ceux même des

académiciens qui disaient le plus de mal de cette institution; aussi se

réunirent-ils à leurs confrères pour donner leur vote. Après plusieurs

séances qui furent orageuses, la majorité fut cependant favorable à

Suvée, et le ministre confirma cette nomination. Ceux des académiciens à

qui ce choix déplaisait, voyant leur attente de réforme trompée,

sentirent alors qu'il fallait agir révolutionnairement pour arriver à

leur but. Tout pleins encore du grand événement qui avait ouvert le

drame de la révolution, le 14 juillet 1789, une foule d'artistes sans

nom coururent s'emparer de tout le local occupé par l'académie, en

criant: _La voilà donc enfin renversée, cette Bastille académique!_ et

tout aussitôt ils prirent là le titre de _Société révolutionnaire des

arts_. C'est ainsi que fut détruite, en 1791, cette académie qui avait

été fondée par Louis XIV en 1648, et à compter de ce jour, David eut la

dictature des arts en France.

L'académie royale de peinture, menacée dans son existence par le

mouvement révolutionnaire, et voulant essayer de ramener à elle le

peintre David, qui s'en était séparé dès 1789, l'avait nommé, le 7

juillet 1792, professeur adjoint. David, devenu membre de la Convention,

n'en appuya pas moins, dans la séance du 11 novembre suivant, une

pétition des artistes libres demandant la suppression des académies.

Cependant le corps académique ne se tint pas pour battu, et, quelques

mois après, il invitait David à venir professer à son tour; mais la

lettre en réponse à cette imprudente proposition est courte et

menaçante. La voici: «_Je fus autrefois de l'académie._ DAVID, _député à

la Convention nationale._» Quelques mois après, il faisait d'abord

supprimer officiellement le directeur de l'école de Rome, puis enfin

l'académie elle-même.

Les élèves français à l'école de Rome étaient, ainsi que leurs maîtres

les académiciens de Paris, divisés d'opinions. Le plus grand nombre

cependant avait adopté les idées républicaines. Le peu de discrétion

qu'ils mettaient à les manifester donna de l'inquiétude au gouvernement

papal, qui prit quelques précautions pour éviter des malheurs qui

arrivèrent cependant quelques jours plus tard. Au nombre des artistes

français qui étudiaient alors en Italie se trouvait Topino Le Brun,

élève de David. À la suite des mesures prises par le pape contre les

artistes français à Rome, Topino avait quitté cette ville et s'était

réfugié à Florence, d'où il écrivit à son maître, membre de la

Convention nationale, la lettre qui suit:

«Florence, 31 octobre 1792.

«Citoyen,

«Je viens offrir à votre zèle l'occasion d'être encore utile à la

patrie, en la faisant respecter au dehors et en sauvant des flammes

inquisitoriales deux patriotes français.

«Les citoyens Rater et Chinard (Lyonnais, l'un architecte, l'autre

sculpteur), rentrant chez eux dans la nuit du 22 au 25 septembre,

furent assaillis par des sbires, qui les garrottèrent et les

conduisirent dans les prisons du gouvernement papal. Peu de jours

après, on fit enlever plusieurs modèles de Chinard, ainsi qu'un

chapeau orné d'une cocarde nationale, mais qu'il ne portait que

chez lui. Les groupes de sculpture saisis sont: _la Liberté

couronnant le génie de la France_, _Jupiter foudroyant

l'aristocratie_, et _la Religion assise soutenant le génie de la

France_, dont les pieds posent sur les nuages, et dont la tête,

ornée de rayons, indique qu'il est la lumière du monde. Eh bien!

les _abbati_ du gouvernement ont répandu dans toute la ville que

Chinard avait outragé la religion, qu'elle était foulée aux pieds,

etc. On a transféré les deux prisonniers au château Saint-Ange, où

ils croupissent dans la malpropreté, et l'inquisition instruit leur

procès[22]...»

À la séance du 21 novembre (1792), David donna lecture de cette lettre à

la Convention, qui décréta qu'il serait fait sur-le-champ des

réclamations auprès de la cour de Rome, afin que l'on relâchât ces deux

artistes, ce qui eut lieu en effet.

Cependant, la destruction de tout ce qui touchait à l'académie de

peinture se poursuivait avec ardeur. Le 26 novembre, le député Romme, au

nom du comité d'instruction publique, fit un rapport à la Convention sur

l'inutilité de la place de directeur de l'académie française établie à

Rome, et proposa de décréter «que cette place serait supprimée, et que

cet établissement serait mis sous la surveillance de l'agent de France;

que le régime de cette école serait changé, pour y substituer les

principes de liberté et d'égalité qui dirigeaient la république

française.»

David monta à la tribune et prit la parole: «Je demande, dit-il, que le

ministre des affaires étrangères donne ses ordres à l'agent de France

auprès de la cour de Rome pour faire disparaître les monuments de

féodalité et d'idolâtrie qui existent encore dans l'hôtel de l'académie

de France à Rome. Je demande la destruction des bustes de Louis XIV et

de Louis XV, qui occupent les appartements du premier, et que ces

appartements servent d'atelier aux élèves.» En vain le député Carra

chercha-t-il à faire sentir le danger auquel cette mesure pouvait

exposer les élèves français à Rome; David persista dans son sentiment.

Le décret fut lancé et ne tarda pas à porter ses fruits.

Depuis que le pape avait fait mettre Chinard et Rater en liberté, les

passions des élèves français et du peuple de Rome semblaient s'être

calmées, mais les ordres de la Convention y jetèrent un trouble plus

grand que jamais. Le 13 janvier 1793, lorsqu'aux termes du décret de la

Convention on se mit en devoir d'enlever l'écusson royal de l'académie

et du palais de l'ambassadeur de France, la populace romaine entra en

fureur contre les Français et se disposa à les égorger. Basseville,

l'ambassadeur, fut assailli dans les rues de Rome par des furieux qui le

forcèrent de retourner à son hôtel, où il fut impitoyablement massacré.

Une partie des pensionnaires et des artistes français furent sur le

point d'éprouver le même sort, et ceux qui parvinrent à s'échapper de

Rome, après avoir erré longtemps dans les Etats du pape, ne furent en

sécurité que quand ils touchèrent le territoire de la Toscane. Cet

événement affreux eut lieu le 13 janvier, et le 17 du même mois, David,

avec la majorité des membres de la Convention, votait la mort de Louis

XVI.

Trois jours après, le 20, Michel Lepelletier de Saint-Fargeau, collègue

de David, et qui, comme lui, avait voté la mort, fut assassiné par un

ancien garde du corps nommé Paris. Robespierre prononça à la Convention

l'éloge de son collègue, et fit décréter que les honneurs du Panthéon

lui seraient accordés. Le 24, trois jours après l'exécution à mort du

roi Louis XVI, on fit à Lepelletier des funérailles solennelles,

auxquelles la Convention tout entière assista. Le lendemain, la veuve,

les deux frères et la fille de Lepelletier, âgée de huit ans, furent

admis à la barre de la Convention pour lui témoigner leur reconnaissance

des honneurs qu'elle venait de décerner à la mémoire de leur parent.

L'un des frères du défunt dit: «Citoyens, je vous présente la fille de

Michel Lepelletier, votre collègue.» Puis, prenant entre ses bras

l'enfant à laquelle il montra le président de la Convention: «Ma nièce,

lui dit-il, maintenant, voilà ton père;» puis, s'adressant aux

représentants et aux citoyens présents à la séance: «Peuple,

ajouta-t-il, voilà votre enfant!» Après ces paroles, que le frère de

Lepelletier prononça d'une voix altérée, un profond silence régna dans

l'assemblée, puis l'adoption de Suzanne Lepelletier fut décrétée à

l'unanimité.

David monta ensuite à la tribune. «Encore tout pénétré, dit-il, de la

douleur que nous avons tous ressentie en assistant au convoi funèbre

dont vous avez honoré les restes inanimés de notre collègue, je vous

propose de faire élever un monument en marbre, qui transmette à la

postérité la figure de Lepelletier, comme tous l'avez vue hier,

lorsqu'il a été porté au Panthéon. Je demande que cet ouvrage soit mis

au concours.»

Le buste fut offert le 20 février à la Convention, par Félix

Lepelletier, frère du défunt. «Citoyens, dit David à ses confrères en

cette occasion, je viens d'examiner le buste qui vous est présenté. Il

est très-bien fait et parfaitement ressemblant. L'artiste est un jeune

homme nommé Fleuriot. Je demande pour lui l'encouragement le plus

flatteur, l'inscription de son nom au procès-verbal. Je demande, en

second lieu, que le buste de Michel Lepelletier soit placé à côté de

celui de Brutus, et que le président pose sur la tête de ce buste la

couronne qu'il a placée sur la tête de Michel Lepelletier, au moment de

sa pompe funèbre.» Cette proposition fut adoptée par l'assemblée.

Mais quoique les travaux de la Convention et ceux du comité

d'instruction publique, dont David faisait alors partie, absorbassent

presque tous les moments de l'artiste, cependant il trouva le temps de

faire le tableau de Michel Lepelletier mort[23], et le présenta le 29

mars (1793) à la Convention, en s'exprimant ainsi à la tribune:

«Citoyens représentants,

«Chacun de nous est comptable à la patrie des talents qu'il a reçus

de la nature; si la forme est différente, le but doit être le même

pour tous. Le vrai patriote doit saisir avec empressement tous les

moyens d'éclairer ses concitoyens, et de présenter sans cesse à

leurs yeux les traits sublimes d'héroïsme et de vertu.

«C'est ce que j'ai tenté de faire dans l'hommage que j'offre en ce

moment à la Convention nationale d'un tableau représentant Michel

Lepelletier, assassiné lâchement pour avoir voté la mort du tyran.

«Citoyens, l'Être suprême, qui répartit ses dons entre tous ses

enfants, voulut que j'exprimasse mes sentiments et ma pensée par

l'organe de la peinture, et non par les sublimes accents de cette

éloquence persuasive que font retentir parmi nous les enfants de la

liberté. Plein de respect pour ses décrets immuables, je me tais,

et j'aurai rempli ma tâche si je fais dire un jour au vieux père

entouré de sa nombreuse famille: «Venez, mes enfants, venez voir

celui de vos représentants qui, le premier, est mort pour vous

donner la liberté. Voyez ses traits: comme ils sont sereins! c'est,

que, quand on meurt pour son pays, on n'a rien à se reprocher.

Voyez-vous cette épée suspendue sur sa tête, et qui n'est retenue

que par un cheveu? Eh bien! mes enfants, cela veut dire quel

courage il a fallu à Michel Lepelletier, ainsi qu'à ses généreux

collègues, pour envoyer au supplice l'infâme tyran qui nous

opprimait depuis si longtemps, puisqu'au moindre mouvement, ce

cheveu rompu, ils étaient tous immolés! Voyez-vous cette plaie

profonde?... Vous pleurez, mes enfants, vous détournez les yeux!

Mais aussi faites attention à cette couronne; c'est celle de

l'immortalité. La patrie la tient prête pour chacun de ses enfants:

sachez la mériter, les occasions ne manquent pas aux grandes âmes.

Si jamais un ambitieux vous parlait d'un _dictateur_, d'un

_tribun_, d'un _régulateur_, ou tentait d'usurper la plus légère

portion de la souveraineté du peuple, ou bien qu'un lâche osât vous

proposer un roi, combattez, ou mourez comme Michel Lepelletier,

plutôt que d'y jamais consentir. Alors, mes enfants, la couronne de

l'immortalité sera votre récompense.»

«Je prie donc la Convention nationale d'accepter l'hommage de mon

faible talent; je me croirai trop récompensé si elle daigne

l'accueillir.»

Les paroles de l'orateur furent applaudies, son hommage accepté; on

décréta même sur-le-champ que le tableau serait gravé aux frais de la

république pour être distribué, est-il dit avec l'emphase que l'on

mettait dans tout à cette époque, _aux peuples qui viendraient demander

secours et fraternité à la nation française_.

Une petite discussion, soulevée par une réflexion inopportune du député

Génissieux, sur ce que les tableaux des _Horaces_ et du _Brutus_

n'avaient point encore été payés à David, fournit à ce dernier

l'occasion de montrer un désintéressement qui fut souvent la qualité des

hommes de son parti. «Si la nation, dit-il, croit me devoir quelque

indemnité, je demande que cet argent soit consacré au soulagement des

veuves et des enfants de ceux qui meurent pour la défense de la

liberté.» Étrange époque que celle où, dans cette même enceinte, les

passions les plus violentes se paraient quelquefois des dehors les plus

calmes, tandis que peu de jours après on admettait à la barre de la

Convention, par exemple, un particulier venant tout naïvement offrir une

somme d'argent pour les frais d'entretien et de réparation de la

guillotine[24].

La composition du tableau de Michel Lepelletier donne une idée assez

juste de ce mélange d'appareil tout à la fois fastueux et sanglant. Le

personnage est couché sur un lit. Sa tête est ceinte d'une couronne de

laurier, et sa poitrine nue laisse voir une large blessure. Au-dessus du

cadavre est une épée dont la forme rappelle celles des gardes du roi,

dont Paris avait fait partie. Cette épée, attachée par un fil, est

suspendue sur le sein du mort, et dans la lame est passée une feuille de

papier sur laquelle sont écrits ces mots: _Je vote la mort du tyran_. Au

bas du tableau on lit encore: _David à Lepelletier_, et la date de la

mort de ce dernier: 20 _janvier_ 1793.

Louis David, Son Ecole et Son Temps: Souvenirs · 第 10 / 32 段