Si ce tableau soutint plutôt qu'il n'augmenta la réputation déjà

très-étendue de David, il eut sur le goût et les modes, et même sur les

moeurs, une influence qui se fit sentir à l'instant même. C'est à compter

de l'apparition de cet ouvrage que l'on commença à reprendre l'habitude

de porter les cheveux sans poudre; que les femmes, et bientôt après les

hommes, adoptèrent des coiffures flottantes. Aux contours arrondis des

ameublements et des meubles qui dataient de la régence, on substitua les

formes sévères et carrées préférées par les anciens. L'architecture se

ressentit aussi de ce goût pour l'antique, comme le prouvent les

barrières de Paris, bâties alors par Le Doux; enfin la proscription des

corsets et des souliers à talon, ainsi que l'habitude que prirent les

femmes de substituer aux robes dites de cour des vêtements légers,

simples, et plutôt élégants que somptueux, contribuèrent à diminuer

l'étiquette, même à Versailles, et à simplifier les habitudes

rigoureuses de politesse que la bourgeoisie même avait conservées

jusque-là. La cause première de ces changements de moeurs et de costume

était sans aucun doute la grande révolution politique déjà commencée

alors, mais celle qui s'était déjà opérée dans les arts contribua

puissamment à faciliter ce changement dans les habitudes et les

habillements vers lequel tout le monde était naturellement porté. Aussi

la coïncidence de ces deux événements mérite-t-elle attention.

Telle est la première grande période de la vie du peintre, de David.

Mais avant de passer à la seconde, celle où, devenu homme public, il

prit part à la révolution, il importe de rechercher d'abord quelle est

l'origine du projet de réforme dans les arts auquel le peintre a obéi

depuis 1775 jusqu'en 1789, et de déterminer jusqu'à quel point il en a

saisi l'esprit et l'importance pendant cet espace de temps.

Si la France n'a pas manqué de peintres très-habiles dans la pratique de

leur art depuis la mort de Louis XIV jusqu'à l'avènement de Louis XVI au

trône, il faut dire aussi que le goût n'a jamais été plus perverti que

durant cette époque. Non-seulement les véritables doctrines de l'art

avaient été complétement négligées, mais l'objet de l'art même était

devenu tout à fait vain, comme le prouve sans réplique la mesure

administrative de M. de Marigny, commandant des tableaux, désignant des

sujets, sans indiquer ni prévoir la destination des ouvrages, mais

seulement avec l'intention vague de venir au secours des peintres, comme

on soigne des ours et des perroquets au Jardin des Plantes. D'ailleurs

les traditions de l'ancien art italien étaient perdues; celles de

l'école des Carraches avaient été complétement épuisées, et en fin de

compte, Watteau était resté l'artiste éminent de cette époque de

décadence; aussi les beaux-arts n'étaient-ils jamais tombés si bas,

non-seulement en France, mais dans toute l'Europe.

Les choses en étaient arrivées à ce point vers 1750, lorsque deux jeunes

Allemands, tout occupés de grec et de latin, se rencontrèrent dans une

bibliothèque. Heyne, conservateur de ce dépôt où il amassait les trésors

de sciences qui devaient en faire le premier philologue de son temps,

étonné du nombre et de la variété des livres que demandait un jeune

savant, lecteur assidu de la bibliothèque, voulut savoir qui était cet

homme, si ardent pour la science; or, c'était Winckelmann. La communauté

de leurs goûts ne tarda pas à les lier d'amitié, et bientôt à les

engager à étudier de concert et à se communiquer leurs découvertes.

Heyne était né philologue et Winckelmann antiquaire, et du concours de

ces deux intelligences, il résulta que Heyne contrôla ses études

philologiques sur les monuments des arts de l'antiquité, tandis que de

son côté, Winckelmann interpréta mieux les oeuvres d'art des anciens, en

consultant avec sagacité leurs monuments littéraires.

Si l'on excepte l'école des érudits de Florence, qui avaient entrepris

l'élude de l'antiquité avec le secours simultané des oeuvres écrites et

des oeuvres d'art, depuis, la plupart des savants hollandais, anglais et

français s'étaient plutôt appliqués à connaître le sens des mots que

celui des choses. Or, il n'est pas un homme instruit qui ne sache

aujourd'hui le pas immense que Heyne et Winckelmann firent faire à la

philologie et l'archéologie appliquées à la connaissance générale de

l'antiquité. L'effet des lumières que répandirent ces deux hommes sur

cette matière se fit sentir, d'abord en Allemagne, puis plus

particulièrement en Italie, où Winckelmann alla habiter pour observer

l'antiquité, suivre ses études et composer son _Histoire de l'art_. Le

_Laocoon_ de Lessing avait déjà été publié en 1763, lorsque Mengs, né en

Allemagne, érudit, antiquaire et peintre habile, vint aussi en Italie

vers ce temps. Le nombre des statues antiques extraites des fouilles

augmentait chaque jour l'assemblage de richesses le plus propre à aider

les savants dans leurs recherches sur l'antiquité; les villes

d'Herculanum et de Pompéi venaient d'être tirées de dessous les cendres

qui les recouvraient depuis dix-huit cents ans, et l'on possédait enfin

des peintures antiques. Mengs fit des tableaux où il chercha à imiter le

style de ces anciens ouvrages, et il fut un des premiers qui, par son

pinceau et ses écrits, contribua à montrer la fausseté de la manière des

peintres qui l'avaient précédé immédiatement, et à réconcilier les

esprits avec la simplicité antique.

Avec une ardeur non moins grande, le chevalier Hamilton, habitant aussi

l'Italie, recherchait les vases dits étrusques, publiait la forme

dessinée et mesurée de ces vases, et les peintures qui les ornent; et,

par ce genre d'étude, concourait au grand travail qui se faisait alors

sur tous les monuments de l'antiquité. Milizia, ardent amateur des arts

et écrivain érudit, se faisait connaître à la même époque, comme l'un de

ceux qui devaient, par leurs écrits, servir et accroître la science

nouvelle. Enfin après la mort funeste et prématurée de Winckelmann,

d'Agincourt, qui arriva à Rome par hasard et y passa le reste de sa vie,

vint grossir ce groupe de savants en continuant dans cette ville

l'_Histoire de l'art_ à partir du point où Winckelmann l'avait laissée.

Ces hommes pleins d'ardeur pour les arts, et qui ne reculaient devant

aucun sacrifice pour acquérir les connaissances relatives à l'antiquité,

formaient à Rome un noyau d'amateurs, moins savants qu'eux peut-être,

mais tout aussi zélés pour l'art et qui, s'entretenant dans le monde des

découvertes successives que faisaient les savants, allaient répandre

dans la ville, en Italie et bientôt après dans toute l'Europe, les

nouvelles doctrines sur l'art, sur le beau chez les anciens, ainsi que

les livres où ces nouveautés étaient exposées.

Un ouvrage curieux pour l'histoire de l'art à cette époque est le

recueil des _Idylles_ de Gessner[15], traduites en français et

auxquelles l'auteur allemand a joint des gravures composées et exécutées

par lui. Ces compositions, ainsi que tous les ornements qui les

entourent ou les accompagnent, portent les dates de 1775-76-77, et il

serait difficile de trouver des productions modernes où le goût, le

style et l'esprit de l'antiquité fussent plus fidèlement et plus

naturellement reproduits que dans ces charmantes compositions.

De tous les faits qui précèdent, il résulte qu'avant 1775 année où David

remporta le premier grand prix à Paris, et se disposait à venir à Rome

pour la première fois, non-seulement l'idée de la réforme à introduire

dans les arts était répandue dans cette dernière ville, mais qu'elle

avait été tentée par des praticiens habiles, tels que Mengs[16] et

Gessner, en peinture, et par Canova[17] en sculpture.

À force de vouloir exalter le mérite de David en présentant cet homme

comme le seul réformateur de l'école de peinture en Europe, vers la fin

du XVIIIe siècle, ses admirateurs en France, et surtout ses élèves, ont

contribué à faire rabaisser le mérite de cet artiste par les étrangers.

Les hommes doués du génie le plus puissant, ces astres rares tels que

Dante ou Raphaël, par exemple, n'apparaissent même jamais sans être

précédés et accompagnés de précurseurs et de satellites lumineux. Rien

dans l'ordre intellectuel ou physique ne naît de rien en ce monde, et la

prétention la moins fondée et la plus nuisible, quand on veut établir

solidement la réputation d'un homme de mérite, est d'affirmer qu'il a

inventé à lui tout seul ce qui s'est fait dans le siècle où il a vécu.

Le mérite particulier de David, et ce qui lui assure un nom illustre

parmi les artistes célèbres, c'est d'avoir été le premier Français qui

ait tenté de mettre en pratique les théories exposées par les savants de

son temps; d'avoir puissamment concouru, par l'opiniâtreté de ses

études, à établir un nouveau mode d'enseignement de la peinture, appuyé

sur les doctrines des anciens; et enfin d'avoir produit des tableaux,

tels que le _Saint Roch_, les _Horaces_, le _Socrate_, le portrait de

_Marat_, le _Viala_, le _Serment du Jeu de Paume_, les _Sabines_, le

_Couronnement de Napoléon_ et le _Léonidas_, ouvrages dans chacun

desquels, outre les progrès et les tentatives intelligentes faites

successivement par l'artiste, on reconnaît une énergie, un amour du vrai

et un talent d'exécution dans les différentes parties de son art, qui

lui appartiennent en propre.

Quant à l'archaïsme sur lequel se fondèrent les théories des beaux-arts

que Lessing, Heyne, Winckelmann, Sulzer, Milizia, Hamilton, Mengs et

Gessner répandirent en Europe, David ne fit aucune découverte dans cette

science, mais il en reçut naturellement l'influence, et employa toutes

les ressources de son talent pour mettre ces théories en pratique. À cet

égard, David, qui ne parlait jamais qu'avec modestie même de ce qu'il

comprenait le mieux, la peinture, loin de chercher à faire parade des

idées théoriques qu'il avait pu puiser dans la conversation des savants,

affectait de n'en rien dire.

Pendant les cinq années de pensionnat que David passa à Rome, de 1775 à

1779, le goût des recherches sur les monuments de l'antiquité était dans

toute sa ferveur. Alors la vie studieuse de David lui faisait suivre,

mais avec ses yeux, son crayon et ses pinceaux, toutes les découvertes

que les hommes de pure intelligence signalaient aux artistes. David

n'était pas immédiatement en contact avec ces derniers, mais parmi ses

camarades il y en avait de plus favorablement placés, qui, lisant les

théories et exerçant eux-mêmes les arts, transmettaient ces idées à

David dans un langage plus familier à son esprit.

Giraud, son ami, son contemporain, ce sculpteur qui ne craignit pas de

proclamer hautement, en 1779, que le _Saint Roch_ était un bel ouvrage,

eut une influence très-salutaire sur la marche que David suivit alors

dans ses études. Giraud était né dans l'opulence, et se lança de

très-bonne heure dans la carrière des arts. Ayant préféré la statuaire

presque aussitôt qu'il l'eut étudiée, ses yeux furent ouverts sur le

mauvais goût de son temps par les articles sur la théorie des beaux-arts

que Sulzer avait publiés dans _l'Encyclopédie_ de d'Alembert et de

Diderot. Il partit de Paris pour Rome avec la ferme intention

d'apprendre l'art, mais surtout de _désapprendre_ (c'était son

expression) _les routines académiques_. À Rome, il s'enferma en quelque

sorte dans le musée du Vatican pendant près de trois années pour étudier

l'antique, et bannir de ses yeux, effacer de son esprit les traces du

goût qui déparait les oeuvres d'art de son temps. Après avoir étudié

l'anatomie à l'hôpital du Saint-Esprit, à Rome, il se mit à travailler

d'après la nature, et se distingua réellement parmi ceux des artistes

français qui s'efforçaient de faire passer la réforme dans la pratique.

Alors c'était tout à la fois une innovation et une opération fort

coûteuse que de faire mouler une statue antique en plâtre, et il ne

fallut rien moins qu'un statuaire riche comme l'était Giraud, et aussi

amoureux de son art, pour faire les sacrifices que l'on exigea de lui en

pareille occasion. En 1799, époque où cet artiste avait formé à Paris

une collection fort nombreuse de plâtres moulés d'après les antiques,

dans son appartement, espèce de musée où les artistes et les amateurs

étaient admis à travailler, il racontait toutes les difficultés qu'il

avait éprouvées à Rome pour obtenir la permission de faire mouler

l'_Apollon du Belvédère_, et comment, outre le prix du moulage, il avait

été obligé de donner au gardien de la statue _six couverts et une grande

cuiller en argent_, pour le mettre dans ses intérêts.

Ces détails prouvent la vive ardeur avec laquelle on recherchait alors

les ouvrages de l'antiquité, et l'espèce de culte qu'on leur rendait.

Giraud était l'un des artistes fixés à Rome à qui leur fortune

permettait de satisfaire complétement leurs goûts à ce sujet; aussi ne

se faisait-il pas une fouille et une découverte qu'il n'y assistât, et

le soir, pendant le repos, il en instruisait ses camarades et David

surtout, qu'il distinguait particulièrement.

Si, aux détails précédents, on joint encore, par la pensée, l'immense

quantité d'écrits scientifiques accompagnés de planches gravées, sur

toutes les espèces si variées de monuments antiques, que l'on a publiés

en Europe, mais particulièrement en Allemagne, en Italie et en

France[18], depuis 1746 jusqu'en 1789, il sera facile de comprendre

comment l'artiste qui alors eût été le moins disposé à rechercher les

connaissances nouvelles devait en quelque sorte en aspirer le goût avec

l'air au milieu duquel il vivait.

Rien n'est donc plus facile maintenant que de répondre aux deux

premières questions posées en tête de ce chapitre:

Les idées de régénération de l'art, adoptées par David vers 1775-1779;

ont été émises et développées d'abord par Lessing, Heyne, Winckelmann et

Sulzer, puis pratiquées par Mengs et Gessner, et enfin adoptées de

nouveau et appliquées à l'art de la peinture en France par David.

Quant à l'influence de ces idées sur David, elle ne lui est pas venue

immédiatement de Mengs, dont il ne goûta jamais le talent, et encore

moins des philologues antiquaires, dont il ne connaissait guère les

écrits que par le titre et par les gravures qu'ils renferment. Mais,

comme il est facile de s'en convaincre en repassant dans son esprit ce

qui a été dit des études, des relations et des amitiés de David pendant

ses deux séjours à Rome, on voit que cet artiste a obéi à un grand

mouvement intellectuel, mais qu'il ne l'a pas imprimé.

L'occasion viendra plus tard de dire quels étaient les principes que

David chercha à établir pour pratiquer et enseigner la peinture, et de

déterminer le but que lui et son école se proposaient dans l'exercice de

cet art. Cette dernière difficulté ne pourra être éclaircie, si

toutefois il n'est pas impossible de la résoudre complétement, que du

moment où les deux autres phases de la vie et du talent de David, celle

de 1789 à 1795, et celle de 1795 à 1825, auront été étudiées comme elles

le méritent.

VI.

DAVID DE 1789 À 1795.

Cette partie de la vie de David, de 1789 jusqu'à 1795, pendant laquelle

ses fonctions et ses préoccupations comme homme politique lui ont laissé

si peu d'instants à consacrer à la peinture, est cependant l'une des

plus intéressantes lorsqu'on la considère dans ses rapports avec les

modifications remarquables qui se sont développées, pendant ces six

années, dans les idées et le talent de cet artiste. Il semblerait que,

dominé par l'importance des événements terribles auxquels le peintre

prit malheureusement part plus d'une fois, son esprit et sa main même

eussent oublié alors ce qu'ils avaient appris précédemment sur la

théorie et dans la pratique de l'art. En effet, ce qui frappe surtout

dans la composition et l'exécution du _Serment du Jeu de Paume_, des

portraits de Lepelletier de Saint-Fargeau et de Marat, et de la _Mort du

jeune Viala_, les seules productions[19] de David pendant la grande

tourmente révolutionnaire, c'est un retour très-sensible vers une

imitation plus simple de la nature, et le choix de sujets contemporains

en y appliquant la gravité de style que l'on n'avait guère adoptée

jusque-là que dans les tableaux de l'histoire ancienne. Les quatre

tableaux cités plus haut sont évidemment la transition qui a fait passer

l'artiste du système pittoresque qu'il avait suivi depuis le _Serment

des Horaces_ et le _Brutus_, de 1783 à 1789, jusqu'à la route nouvelle

qu'il tenta à partir de son tableau des _Sabines_, en 1795.

David n'a point eu d'influence politique, à proprement parler, pendant

les années où il a été membre de la Convention. À l'exception de

quelques crises terribles, il est vrai, où il s'est trouvé engagé avec

des hommes dont il avait aveuglément épousé le parti, on peut s'assurer

que dans le cours de sa législature, il n'a le plus souvent pris la

parole que pour traiter des matières relatives aux arts, aux artistes et

aux grandes fêtes républicaines, dont le dessin général et la

surveillance lui étaient ordinairement confiés. Ces discours, ces

projets de fêtes, qui trahissent tout à la fois l'exaltation excessive

d'une partie de la nation et surtout celle de l'artiste devenu, dans ces

occasions, son interprète, sont d'autant plus curieux à connaître,

qu'ils ont fait exécuter, au moment même où David revenait au naturel et

à la simplicité dans ses ouvrages, une foule de productions monstrueuses

en peinture et surtout en sculpture, dont il reste fort peu de traces

aujourd'hui. C'est donc particulièrement sous ce point de vue qu'il est

bon d'étudier ici ce que l'on peut appeler la vie politique de David.

Depuis l'apparition du _Serment des Horaces_, les antiquités romaines

étaient devenues à la mode dans toutes les classes de la société en

France. Pour donner une idée de l'engouement dont ce genre de

connaissances était l'objet, il suffit de rappeler que parmi les sujets

commandés aux artistes, en 1789, par M. d'Angivillierse, d'après les

ordres du roi Louis XVI, se trouvait désigné celui du _Retour de Brutus

dans sa famille, après la condamnation de ses fils_.

L'année précédente, Paris avait été témoin d'une grande cérémonie qui

était aussi un grand événement: la translation du corps de Voltaire au

Panthéon. Cette fête, à laquelle Étienne fut présent, donna l'occasion

de reconnaître ce goût général et très-vif pour les choses de

l'antiquité, et en même temps cette velléité que presque tout le monde

ressentait alors de modifier le costume moderne par des emprunts faits à

celui des Romains et des Grecs. Non-seulement le char sur lequel étaient

les restes de Voltaire portait l'empreinte du goût renaissant de

l'antiquité, mais les gens de lettres, les artistes, les musiciens, les

acteurs et les actrices qui marchaient autour du char, étaient habillés

à l'antique et portaient dans leurs mains des signes de triomphe ou des

instruments de musique des temps païens, le tout fait en carton et

couvert de papier doré. Étienne n'a point oublié ce spectacle. Âgé de

sept ans, entouré de jeunes gens des deux sexes les plus à la mode, il

vit et partagea l'admiration qu'excitèrent chez toutes les personnes

dont il était environna cette longue procession d'hommes et de femmes

vêtus à l'antique, marchant ainsi dans les rues de Paris, et semblant,

par leur exemple, donner libre carrière à ceux qui oseraient en faire

autant.

Quelque niaise que puisse paraître aujourd'hui l'idée que l'on eut alors

d'adopter le costume grec ou romain, nous sommes forcés, après avoir été

témoins d'un engouement semblable pour les habillements et les meubles

du moyen âge, non-seulement d'être indulgents à l'égard des fantaisies

de nos pères, mais de les considérer même comme un objet sérieux

d'études. L'introduction subite d'un costume nouveau chez un peuple

n'est jamais un fait isolé ni complétement stérile; il précède

ordinairement un changement ou au moins une modification importante dans

les moeurs. Et selon que la mode nouvelle est plus ou moins généralement

adoptée, la révolution s'opère plus ou moins vite dans les moeurs, les

usages et quelquefois dans les lois.

Quelques années après, un nouveau changement de costume (celui des

sans-culottes) signala une révolution bien autrement terrible dans les

lois et dans les moeurs. Enfin, comme on l'a vu déjà, il n'est pas

jusqu'à la tentative puérile de Maurice et de Perrié pour réhabiliter

l'antique costume grec, qui ne se rattache encore à une idée de

réformation dans les moeurs et dans les arts.

Puisque ces habitudes extérieures ont tant de puissance sur le commun

des hommes, quel empire ne doivent-elles pas exercer sur les yeux et

l'imagination d'un artiste, qui naturellement s'en exagère toujours

l'importance? Ainsi que tous ses confrères, David poussait donc

l'admiration du costume antique jusqu'au fanatisme, et les dépenses

qu'il fit pour l'établissement et l'achat des meubles à l'antique qu'il

copia dans son _Brutus_, et dont il décora son atelier des Horaces, sont

à la fois un témoignage et de son goût particulier à cet égard, et de la

part qu'y prenait déjà le public.

David prit, dès l'origine, l'intérêt le plus vif à la révolution de

1789: par la nature des sujets romains qui l'avaient particulièrement

rendu célèbre, ainsi que par une certaine austérité de composition et de

pinceau, il se trouva en quelque sorte désigné comme l'artiste dont le

talent pourrait le plus puissamment concourir à l'expression et aux

développements des opinions nouvelles. Toutefois, dans le cours de

l'année 1789, à la suite du succès de son _Brutus_, il fit plusieurs

portraits[20] qui indiquent qu'il était recherché par les personnes de

la haute société. Mais cette espèce de mission de peintre

révolutionnaire, qui lui était réservée, ne tarda pas à lui être

officiellement confiée. Vers le milieu de l'année 1790, l'Assemblée

constituante lui donna l'ordre de faire, sous ses auspices, un tableau

représentant le _Serment du Jeu de Paume_. L'artiste se mit aussitôt en

devoir d'en préparer la composition; on lui assigna pour atelier

l'église des Feuillants, près des Tuileries, et une souscription fut

ouverte pour subvenir aux frais de l'ouvrage. La gravure, faite d'après

l'esquisse dessinée, est trop répandue pour qu'il soit nécessaire de

donner ici une description détaillée de la scène qui y est représentée.

Quant au tableau, qui n'a jamais été achevé, mais dont le trait a été

arrêté et sur lequel l'artiste a peint quelques têtes, il portait plus

de trente pieds de large sur vingt de hauteur, et sur le premier plan

les figures avaient six pieds et quelques pouces de proportion[21].

L'esquisse dessinée est bien effectivement de la composition de David,

qui a tracé de sa main les têtes et les extrémités de chaque figure;

mais la nature de ce sujet et le nombre des personnages exigeant une

observation exacte des règles de la perspective que David ne savait pas,

il fut obligé d'avoir recours à une main étrangère pour remplir ces

conditions purement scientifiques. Il est résulté de ce travail, fait

par Charles Moreau l'architecte, dont il a déjà été parlé, qu'il règne

tant soit peu de roideur dans le mouvement des figures, défaut que David

aurait certainement fait disparaître, ainsi qu'il est facile d'en juger

par les têtes déjà peintes par lui sur la toile, telles que celles du

père Gérard, de Bailly, de Dubois-Crancé, de Barnave, et d'un ou deux

autres. Quoi qu'il en soit, cette scène est fortement conçue dans son

ensemble; et si l'on peut reprocher quelque chose de trop théâtral dans

l'attitude des figures de Mirabeau, de Robespierre et de quelques

autres, la plupart sont pleines d'énergie, de naturel, et souvent de

simplicité.

Louis David, Son Ecole et Son Temps: Souvenirs · 第 9 / 32 段