Si, parmi tant de souvenirs, on en rappelle quelques-uns avec plaisir,

combien d'autres demeurent tristes et sombres dans la mémoire! Vermay,

ce jeune enfant si turbulent, si gai, si spirituel, et dont les premiers

ouvrages, exposés ensuite au Salon de 1808, donnaient de si belles

espérances, hélas! après avoir gaspillé sa vie à Paris, a été fonder une

école de dessin à la Havane, où il est mort malheureusement. Poussin, le

contemporain, l'inséparable de Vermay, car toutes les grandes

espiègleries des élèves de l'école étaient combinées et dirigées par

eux; Poussin, qui à une belle figure joignait une âme si belle et si

noble, qui dessinait et peignait bien, comme un rossignol chante, sans

porter le moindre dommage à son insouciance et à sa paresse habituelles;

Poussin que tout le monde aimait comme un frère, pour qui ses camarades

rêvaient tous les genres de succès; Poussin! dont le nom même était

regardé comme d'un augure favorable pour lui, il n'a pas perdu la vie,

grâce au ciel, mais il n'a pas tiré de son talent tout ce que l'on avait

le droit d'en attendre. Enfin, s'il n'est pas célèbre, il est heureux!

Marié et entouré d'enfants à l'île Bourbon, il professe avec honneur la

peinture et vit à l'aise, entouré de la considération générale des

habitants de la colonie.

C'est ici l'occasion de dire quelques mots d'un élève qui fit concevoir

alors les plus hautes espérances, quoiqu'elles ne se soient point

complétement réalisées. Paulin Duqueylar, il a déjà été nommé, était de

Marseille et lié d'amitié avec tous les Méridionaux de l'atelier,

Forbin, Granet, Révoil, Richard et Topino Le Brun, malgré la différence

de ses opinions avec ce dernier. Relativement à ses condisciples,

Duqueylar n'était pas jeune, il avait au moins vingt-cinq ans et s'est

toujours ressenti de ce retard dans l'étude de la peinture, où l'on ne

profite que quand on commence très-jeune. Duqueylar, de famille noble,

avait reçu une excellente éducation; il était bon humaniste, lettré,

aimant beaucoup la poésie. Mais, malgré la politesse de ses manières, on

retrouvait cependant toujours en lui un fonds de rudesse native qui se

reproduisait dans la tournure de ses idées et dans son talent comme

artiste. Les opinions énoncées par Maurice et la lecture assidue

d'Ossian, dont les poëmes étaient devenus fort à la mode vers 1796,

produisirent une impression si vive sur l'imagination de Duqueylar, que

cet événement fit prendre un pli à son esprit et à son talent dont la

trace est toujours restée. Il exposa, en 1797, un tableau représentant

_Ossian chantant ses vers_, ouvrage qui sans doute n'était pas sans

énergie, mais dont l'aspect était si sauvage et si bizarre qu'il ne

trouva d'indulgence qu'auprès de quelques-uns de ses amis, dont deux ou

trois devinrent ses admirateurs fanatiques.

Peu de temps après, Duqueylar se décida à aller se fixer à Rome, où il

exagéra tout à l'aise le mérite et le défaut de ses productions. Malgré

une persévérance peu commune et, il faut le dire, une trempe d'esprit

très forte, cet homme, remarquable par son caractère, ne put jamais

donner à ses idées une forme assez attrayante ni assez claire pour les

faire adopter aux autres.

Il avait contracté, à l'atelier, une amitié tendre pour son jeune

camarade Mendouze, qui, bien qu'assez habile élève en peinture, changea

tout à coup le but de ses travaux et se mit à étudier la langue grecque

avec ardeur. Ce goût nouveau devint une passion dominante chez Mendouze,

qui, après avoir servi quelque temps dans les armées, partit pour la

Grèce, où il a péri, au massacre de Chio.

Après avoir passé plusieurs années à Rome, Paulin Duqueylar rentra en

France et se fixa près de Lambesc, au milieu de sa famille, où il se

livra, mais pour lui seul, au goût vif qu'il avait toujours eu pour les

arts et pour les lettres. Son mérite l'avait fait admettre au nombre des

correspondants de l'Institut, et vers la fin de sa vie, dans les

intervalles de repos que lui laissait la maladie qui l'a enlevé, il a

publié en 1840, à Paris, un volume intitulé: _Nouvelles Études du coeur

et de l'esprit humain, ou analyse, explication et développement de leurs

principaux phénomènes_, ouvrage écrit avec une élégante simplicité, et

témoignant des belles et hautes qualités du coeur et de l'esprit de cet

homme distingué.

C'est d'ailleurs une chose remarquable que le goût pour l'érudition qui

se manifesta parmi les élèves de David à cette époque. Roquefort,

l'auteur du _Dictionnaire de la langue romane_ et qui a laissé des

recherches savantes sur la littérature et la musique au moyen âge, était

alors élève de David et fréquentait son école.

Népomucène Lemercier, le poëte, ainsi que Letronne, savant antiquaire,

tinrent également à honneur d'être mis au nombre des élèves de David.

Ce goût pour l'érudition, combiné avec les idées de réforme que Maurice

avait répandues avec tant d'ardeur, contribuèrent à déterminer la

vocation d'un élève de David, d'un âge déjà mûr lorsqu'il entra dans

l'école, assez habile peintre, mais entraîné invinciblement à s'occuper

de la théorie de l'art. C'est Paillot de Montabert, homme recommandable

par l'affabilité de son caractère et les lumières de son esprit. Bien

qu'il fût le premier à rire des formes extravagantes sous lesquelles

Maurice exposait sa doctrine, au fond, il lui était impossible de ne pas

reconnaître la puissance des idées et quelquefois des raisonnements du

jeune fou. Timide dans l'exécution, mais très-avide de nouveautés, de

Montabert, entre autres tentatives, essaya de retrouver l'usage de

l'_encaustique_, ou peinture à la cire. Enfermé dans son atelier, il

travailla longtemps à reproduire ce procédé antique, qui, dans ses idées

théoriques, était plus favorable à l'art que la peinture à l'huile.

Grâce à ses longues et savantes expériences, _la peinture à la cire_ est

employée aujourd'hui pour peindre sur les murs des édifices.

Outre ce service rendu aux arts, de Montabert travailla depuis 1799

jusqu'en 1829 à la composition d'un ouvrage en neuf volumes, intitulé:

_Traité complet de la peinture_. Ce livre, auquel on peut reprocher son

trop d'étendue, est plein d'observations, de conseils et de principes

excellents sur l'art, et de plus, renferme une suite bien ordonnée de

renseignements matériels que l'on ne trouve rassemblés dans aucun autre

livre de ce genre. Mais il n'est pas inutile de faire observer que cet

ouvrage si sagement combiné, dont les nombreuses divisions sont traitées

avec tant de réflexion, de maturité et de sagesse, présente au fond le

corps de doctrine de Maurice, seulement mis en ordre par un esprit calme

et méthodique.

À tous ces noms autour desquels ont rayonné tant d'espérances et dont la

plupart cependant sont devenus obscurs, il faut joindre celui d'Adolphe

Lullin, que l'oubli couvre également de son ombre. Agé de dix-sept ans

lorsqu'il fut admis chez David, il en avait à peine vingt-six quand il

est mort, en 1806. La nature semblait avoir épuisé ses dons sur lui. On

a rarement vu une figure plus belle et plus noble que la sienne, et sur

laquelle les hautes facultés de l'âme et de l'esprit parussent avec

autant d'éclat. Né au sein d'une des familles patriciennes de Genève, il

joignait à l'élégance des manières cette modestie qui résulte d'une

excellente éducation. Habituellement calme dans ses gestes et d'un abord

presque froid, il cachait, sous une réserve qu'il tenait des habitudes

de son pays, une de ces âmes ardentes qui sont destinées à se consumer

elles-mêmes.

Adolphe Lullin ne fit son entrée à l'atelier que quelques semaines après

Étienne, mais du jour où ils se virent, ils contractèrent une amitié qui

dura entre eux tant que Lullin vécut, et dont Étienne conserve encore

aujourd'hui; après quarante-huit ans, le plus respectueux et le plus

tendre souvenir.

Étienne a sans doute le droit de penser que son amitié n'a pas été tout

à fait stérile pour Lullin; mais celle de Lullin a eu une influence si

bienfaisante sur le caractère et la culture de l'esprit d'Étienne que

celui-ci se reconnaît toujours l'obligé reconnaissant de son camarade.

Pendant les années 1797 et 1798, outre leurs travaux à l'atelier, ils

parvinrent à faire des progrès assez remarquables dans l'intelligence de

la langue grecque. Ces études, combinées avec celles que l'art de la

peinture les conduisit à faire sur la statuaire antique, donnèrent aux

deux jeunes amis une certaine connaissance de l'archéologie qui, à cette

époque, où tout se faisait à la grecque, leur attira tout naturellement

de la part de David et de ses élèves une considération particulière.

Des deux jeunes amis, ce fut le plus âgé et certainement le plus

instruit qui résista avec le moins de force aux avances qui leur furent

faites par Maurice. Étienne ne conçut aucune défiance de ce dernier,

mais, s'il ne redouta pas l'homme, il jugea assez bien de la frivolité

et surtout de l'incohérence de ses opinions tant morales qu'esthétiques,

et dès l'origine, il conseilla à son ami Lullin de ne pas agir

légèrement à propos des engagements qu'on pourrait lui faire prendre.

En effet la secte des _penseurs_ ou _primitifs_ faisait des progrès.

Elle préoccupait à l'atelier tout ce qu'il y avait d'élèves déjà moins

jeunes et qui se distinguaient par leurs dispositions. Elle se recrutait

même de tous ceux qui, presque enfants encore, étaient avides de

nouveautés, désireux de remplir leurs têtes, vides d'idées qu'ils

n'auraient jamais eu la force de concevoir, et enfin dont la paresse

habituelle s'arrangeait fort bien d'un système d'étude qui se réduisait

pour eux à se promener les bras ballants et les yeux vagues dans la

galerie des statues antiques.

Tout enthousiaste que Lullin fût de ce qui était emprunté aux usages et

aux arts de la Grèce antique, cependant cette mascarade des Agamemnon et

des Pâris dans les rues était loin de lui plaire; et, à cet égard, il

portait le scrupule assez loin pour s'abstenir même d'adopter de

certaines redingotes courtes, des tuniques comme on en porte

généralement aujourd'hui, par cela seul que ce costume, inventé par

David et choisi par ses élèves, les faisait reconnaître pour tels dans

les lieux publics.

Étienne n'était pas si scrupuleux que son ami, et il adoptait sans y

attacher d'importance l'uniforme de ses camarades Forbin, Granet et

autres; mais, par intérêt pour Lullin, il avait soin dans les entretiens

qu'ils avaient souvent ensemble de faire ressortir l'inopportunité,

l'inconvenance et le ridicule du costume d'Agamemnon et du Phrygien

Pâris, porté par de pauvres enfants de Paris obligés pour rentrer chez

eux de ramasser les boues de la rue Quincampoix ou de la place Maubert.

Leurs discussions ne se bornaient pas à celles que ces folies faisaient

naître, et pendant longtemps, à la suite de leurs travaux à l'atelier et

de leurs études sur les auteurs grecs, ils agitaient des questions plus

utiles et plus importantes. Quoique Lullin fût déjà assez versé dans la

lecture des auteurs classiques, son goût cependant n'était pas plus

affermi que sa critique. À la suite d'une conversation qu'Étienne et lui

avaient eue sur les poëmes d'Ossian avec Maurice, qui ne connaissait ces

ouvrages que par la traduction de Letourneur et les mettait fort

au-dessus de ceux d'Homère, Lullin, qui lisait l'_Iliade_ en grec et le

poëme de Fingal en anglais (car il avait appris cette langue pendant son

enfance à Genève), Lullin donc, sur la première sommation de ce fou de

Maurice, intervertit l'ordre de son admiration pour le poëte grec en

faveur du barde irlandais.

L'esprit d'Étienne s'était tourné de bonne heure vers la philosophie et

la critique; aussi, malgré la vogue et le poids que l'admiration d'un

homme déjà célèbre à cette époque, le général Bonaparte, avait donnés

aux prétendues poésies originales d'Ossian, les trouva-t-il toujours

monotones, à cela près de quelques beautés, et demeura-t-il incrédule

sur leur authenticité. Cette opinion, il l'exprimait à Lullin

non-seulement avec toute l'effusion de l'amitié, mais avec l'ardeur et

l'énergie que l'on trouve en soi, quand on est persuadé que l'on combat

une erreur dangereuse. Cette différence d'opinion en matière de goût,

qui ne faisait que resserrer les liens de leur amitié, devint la source

d'une foule d'entretiens curieux et solides dont Étienne conserve encore

maintenant un souvenir sacré, parce qu'il sent que c'est à ces luttes

d'intelligence avec son ami qu'il doit de valoir le peu qu'on l'estime

aujourd'hui.

Vers ce temps, à la suite des questions précédentes, il s'en présenta

une nouvelle qui, en indiquant la marche des idées des deux amis,

donnera en même temps l'occasion de rappeler qu'à cette époque commença

une tentative assez fortement soutenue pour faire réagir le système

d'art des modernes contre celui de l'antiquité. Lullin savait assez bien

l'anglais, mais dans son indifférence pour toutes les choses modernes,

il s'en occupait fort peu. Étienne, naturellement fureteur et curieux,

mais ignorant alors la langue de nos voisins, ouvrait souvent chez son

ami un Shakspeare original. Vainement interrogeait-il son ami sur la

nature des drames et de l'esprit de ce poëte, il n'en tirait que des

réponses vagues qui ne faisaient qu'exciter sa curiosité. Impatient de

connaître, Étienne se décida enfin à louer dans un cabinet de lecture la

traduction que Letourneur a faite des drames de Shakspeare, et, sans en

rien dire à son ami, il lut de suite et avec une avidité extrême les

vingt volumes dont elle se compose. Lullin n'était rien moins

qu'insensible aux beautés du tragique anglaise et s'il s'abstenait d'en

parler à Étienne, c'était, dans ses idées, pour préserver son ami du

danger de la séduction que pourraient exercer sur lui les ouvrages

pleins de beautés, mais _dans le goût moderne_, de Shakspeare;

toutefois, l'insatiable curiosité d'Étienne déjoua les précautions de

son ami, et dès ce moment il s'éleva entre eux une interminable

discussion sur la possibilité et l'opportunité de l'emploi du système

d'art des anciens, par les modernes, plaidoyers où toutes les idées,

toutes les questions renouvelées depuis 1817 jusqu'en 1838, furent

agitées alors par Lullin et Étienne. Ce dernier prétendait que l'on

devait s'appuyer des principes antiques, mais seulement pour les

appliquer à tout ce qui se rattache au matériel de l'art, en se

conformant d'ailleurs aux croyances, aux moeurs, aux usages et au costume

que le temps avait irrévocablement établis chez les modernes. De son

côté, Lullin ne faisait aucune concession: selon lui, l'art chez les

modernes était dans une voie absolument fausse, en sorte que pour le

traiter il fallait rigoureusement le reprendre à son origine grecque, ou

y renoncer complétement. C'étaient les mêmes idées que celles de

Maurice, mais engagées dans un cerveau plus tenace, remaniées par un

esprit plus délié, plus cultivé; ce qui rendit le mal si grave que

quelques années plus tard l'infortuné jeune homme y succomba.

Voici quelques passages d'une lettre écrite par Lullin à son ami; ils

pourront donner une idée de la variété des questions agitées alors,

non-seulement par les deux élèves de David, mais par une partie de la

jeunesse active et studieuse de cette époque. Étienne, après avoir

terminé une figure nue peinte d'après nature chez David, était allé

passer quelque temps à la campagne pour s'exercer à peindre le paysage.

À l'occasion de cette absence, Lullin lui adressa la lettre suivante:

«Paris, 1er vendémiaire an IX (23 septembre 1800).

«Bienheureux les habitants des champs! tu sais ce que c'est que de

vivre! tous tes moments sont de paix et de repos. Pour nous, nous

ignorons tout cela, et nous faisons ronfler le canon pour annoncer

à l'univers que c'est le premier vendémiaire. Peu vous importe, à

vous qui voyez lever et coucher le soleil, qui entendez l'allouette

et qui vous ébattez avec l'aimable jeunesse. Je n'ai pu, à mon

grand regret, aller te voir, mais j'espère m'en dédommager l'un de

ces nonidis qu'il fera beau.

«David est de retour avec une nouvelle composition de son tableau

(le _Léonidas_), qui, dit-on, vaut mieux que celle que nous

connaissons. Je ne sais si tes paroles ont eu une puissance dont tu

ne t'étais pas douté, mais le petit Vermay est rentré en grâce[5],

je l'ai trouvé primidi à l'atelier; le maître et l'élève sont à

présent les meilleurs amis du monde. Hier et avant-hier, M. David a

témoigné la satisfaction que lui donnaient ses élèves. Il a dit à

Saint-Aignan de faire un tableau pour le Salon prochain, et à la

fin de sa visite il a institué le citoyen Damable (un élève de

trente ans), directeur et trésorier, pour alléger l'excellent

Grandin. Tout va donc à ravir.

«J'ai traduit la onzième des épodes d'Horace, que je comptais

t'envoyer avec cette lettre; mais en relisant l'original, j'ai

trouvé que ma traduction la refroidissait tellement qu'il vaut

mieux que tu la relises vierge; c'est la onzième.

«Saint-Aignan m'a prêté _Ossian_ en anglais. C'est vraiment bien

autre chose que dans Letourneur! Voilà le sort de toutes les

traductions lorsqu'on tâte de l'original. En anglais _Ossian_ a un

sens vingt fois plus déterminé. Et cependant j'ai fait, en le

lisant ainsi, une fâcheuse découverte; c'est qu'il est impossible

d'être complétement touché par ce qui est écrit dans une autre

langue que celle avec laquelle on a appris à articuler les sons et

par laquelle on a reçu les premières impressions. Ces autres mots,

ces autres accents que nous n'avons vus, rencontrés, employés, qu'à

l'aide d'une grammaire et d'un dictionnaire, n'ont jamais un

caractère bien prononcé pour nous, et ont le désagrément de puer la

science.

«Je suis bien fâché de ce vilain temps pour toi et pour ton

paysage. Adieu, le meilleur des Parisiens, je ne sais trop quand je

pourrai aller te voir, mais écris-moi.»

Avant de lire le post-scriptum ajouté à cette lettre, il est

indispensable de savoir qu'Hennequin, élève de David, mais à l'époque

intermédiaire qui sépare Drouais de Gérard et de Gros, républicain plus

que vif, venait d'exposer les _Fureurs d'Oreste_. Cet ouvrage, qui fut

jugé détestablement mauvais par les nouveaux élèves de David, obtint

cependant au Salon un succès assez éclatant, préparé plutôt, il est

vrai, par la coterie des artistes révolutionnaires que justifié par son

mérite Lullin, qui s'était chargé de montrer et de faire corriger la

figure peinte qu'avait laissée Étienne en partant pour la campagne,

ajouta ce qui suit à sa lettre:

«3 vendémiaire.

«P. S. Je viens de montrer ta figure; David a insisté sur le

plaisir que fait la nature naïvement rendue telle qu'elle se

trouvait là. Il a loué les pieds; il a trouvé les montants de la

table trop vigoureux de ton, et il a fini par un: _Allons, c'est

bien._. Je lui ai dit que tu es à la campagne occupé à étudier le

paysage; et il a fait _hum!_ d'approbation. Puis, il nous a fait un

pompeux éloge de l'_énergie_ du tableau d'Hennequin; et comme, en

fin de compte, personne ne disait oui, il nous a dit que nous

étions _un véritable tribunal révolutionnaire de la peinture; que

tous les genres étaient bons_.»

Ces citations, ainsi que ce mélange de folies, d'enthousiasme

d'espérances, d'énergie et de faiblesse, dont ces jeunes artistes ont

fourni tant d'exemples, suffiront pour caractériser l'esprit qui animait

les élèves de David pendant les quatre dernières années du XVIIIe

siècle. On y verra en outre jusqu'à quel degré les idées de réforme que

le maître voulait mettre en oeuvre avaient été dépassées par ses élèves,

et comment le goût des études classiques et même de l'érudition s'empara

de l'école de David à cette époque.

V.

DAVID JUSQU'EN 1789.

Dans l'histoire de l'école de David, il y a deux choses qu'il ne faut

pas perdre de vue: les idées successives du maître sur son art, et la

manière dont elles ont été suivies, interprétées ou altérées par les

différentes générations d'élèves qu'il a formées.

On s'accorde assez généralement aujourd'hui pour reconnaître que

l'apogée du talent de David se rapporte à la période de temps pendant

laquelle il a exécuté les _Sabines_ et le _Couronnement de Napoléon_.

Mais c'est particulièrement lorsqu'il conçut et acheva le premier de ces

ouvrages, de 1795 à 1800, qu'il poursuivit avec le plus de ferveur et

d'énergie la réforme de son art, rêve de toute sa vie. Or, l'époque de

cette tentative hardie est précisément la même que celle pendant

laquelle ceux de ses élèves dont il a été question dans les chapitres

précédents en méditaient une bien plus audacieuse encore. D'où venaient

originairement ces idées de régénération de l'art? Comment et sous

quelles influences David a-t-il cherché à en faire l'application par

l'exercice de son talent? Et enfin dans quel but cet artiste et ses

nombreux élèves ont-ils cherché à établir un corps de doctrine pour

fonder une école? Ces questions sont importantes, et la diversité

d'intention et de but, soit dans l'ensemble des ouvrages mêmes de David,

soit dans ceux bien plus nombreux encore de toutes ces générations

d'élèves, est loin d'aider à les résoudre. En tout état de cause, on ne

peut débrouiller ce mystère que par le secours d'une analyse approfondie

des productions principales de cette école, et avant tout par l'examen

de la première partie de la vie de celui qui en est le chef, ce qui fera

le sujet de ce chapitre.

Jacques-Louis David est né à Paris en 1748. Dix ans après, son père, qui

faisait le commerce du fer, fut tué en duel. Le jeune Louis David, resté

orphelin à l'âge de neuf ans, adopté et élevé par son oncle, nommé

Buron, fut mis au collége des Quatre-Nations, où ses dispositions pour

l'art qui l'a rendu illustre et le peu de goût qu'il manifesta pour les

études classiques ne lui permirent pas de demeurer longtemps. On raconte

de lui, quand il était enfant, ce que l'on répète de tous ceux qui ont

exercé l'art de la peinture avec éclat. Il couvrait, dit-on, ses livres

de classe de dessins de toute espèce et négligeait ses autres études. Sa

mère, depuis son veuvage, sentant la nécessité de préparer son fils à

embrasser une profession lucrative, fit des efforts pour l'engager à

s'occuper d'architecture. Mais l'enfant, peu disposé à tout ce qui

exigeait des travaux scientifiques, témoigna de la répugnance pour cet

art et plus d'amour que jamais pour la peinture. Cependant on lui

faisait toujours continuer ses études classiques, dont il profitait peu.

On raconte même que l'un de ses professeurs, l'ayant surpris s'occupant

de choses étrangères à la leçon, se saisit de son cahier, et, y

découvrant _une marine_ que le jeune David avait dessinée, lui dit en

faisant une double allusion à son peu de goût pour les lettres et à ses

dispositions pour la peinture, ainsi qu'à un certain défaut de

prononciation qu'il a conservé toute sa vie: _Je vois bien que vous

serez meilleur peintre qu'orateur_. Ce mot, que l'on peut regarder

aujourd'hui comme une prédiction, ne fut sans doute, lorsque le jeune

David se le sentit appliquer, qu'une petite humiliation qui l'affermit

encore dans son goût. Quoi qu'il en soit, ses parents renoncèrent à

l'idée de lui faire achever ses classes. Son penchant vers la peinture

devint plus fort et si irrésistible même bientôt après, que sa mère et

son oncle sentirent qu'ils ne pourraient réussir à vaincre ses

résolutions.

On assure que, dès son adolescence, David, dont le caractère était peu

facile à dompter, et qui s'était déjà figuré un avenir de gloire, fit

alors, sans guide, des efforts dont se sentirent ses premiers essais.

Ses parents reconnurent alors la nécessité de ne plus lui laisser perdre

un temps précieux en travaillant sans conseils, et le confièrent aux

soins de Boucher[6], lié de parenté avec la famille de David. Boucher,

dont la vie avait été peu réglée, et qui d'ailleurs se sentait appesanti

par l'âge, accueillit le jeune homme avec bienveillance, mais ne voulut

pas se charger de son instruction, et la confia à l'un de ses amis,

Vien. Celui-ci, après avoir terminé ses études comme pensionnaire à

Rome, où il avait formé son talent sur des modèles plus purs et plus

sévères que ceux qu'avaient adoptés les peintres français qui l'avaient

immédiatement précédé, exerçait déjà une influence salutaire sur les

élèves réunis dans son école, et sur ceux même de l'Académie de

peinture, dont Vien était devenu membre en 1750.

Le jeune David présenta à son nouveau maître quelques dessins faits

d'imagination. Frappé de l'intelligence de l'art qui y régnait déjà,

Vien donna de grands encouragements à celui qu'il prenait sous sa

direction, et promit à ses parents de surveiller ses études avec le plus

grand soin.

Louis David, Son Ecole et Son Temps: Souvenirs · 第 7 / 32 段