Maintenant, on sait ce qu'était la secte insignifiante des _crassons_;

on peut juger de l'esprit de celle des _penseurs_ ou _primitifs_, qui,

ainsi que son chef Maurice, reviendront plus d'une fois en scène. Il

reste à faire connaître le troisième groupe qui complétait l'ensemble

des élèves les plus importants alors de l'atelier de David, sauf à faire

intervenir plus tard ceux qui, ainsi qu'Huyot et plusieurs autres,

simples dessinateurs encore d'après le relief, et rangés confusément

sous le nom de _rapins_, écoutaient et regardaient ce qui se passait

entre les _grands_ élèves, sans y prendre une part active. Achevons donc

le dénombrement de nos jeunes héros, en peignant par quelques traits

rapides les coryphées du groupe que, faute d'une meilleure expression,

on surnommera _aristocratique_. Au milieu de cette foule de jeunes gens

dont la fortune, l'éducation, les manières et les talents étaient si

inégaux et si divers, se faisaient remarquer ceux dont le costume plus

régulier, dont la tenue plus aisée et plus décente, dont le langage plus

pur et plus mesuré, imposaient aux autres élèves.

C'était M. Auguste de Saint-Aignan, dont le nom seul chatouillait

agréablement l'oreille. Il était joli cavalier, d'une figure prévenante

et aimable, et quoiqu'il fut tout aussi simplement mis que les autres,

ses habits étaient si bien faits, si bien portés, son pied élégant était

chaussé dans des bottes si fines, que toute la sauvagerie pittoresque

des élèves de David céda à ces dehors séduisants. M. de Saint-Aignan

avait d'ailleurs tout l'entraînement généreux qui rend bon camarade dans

une école, et ce qui achevait de le faire accueillir très-amicalement

étaient les dispositions réelles et brillantes qu'il montrait pour l'art

de la peinture.

C'était Granet, qui a produit tant de bons ouvrages et dont le nom est

resté célèbre; Granet, qui avait alors le même air bon et fin que nous

lui avons connu. Alors il était à peu près vêtu simplement, comme à la

fin de ses jours; et dès ce temps où, jeune encore, son teint peu

coloré, sa figure calme, son maintien modeste et discret et son costume

brun foncé lui donnaient l'air d'un habitant des cloîtres, on le

surnommait _le Moine_.

Richard Fleury et Révoil, bien élevés, très-retenus dans leurs discours

et habituellement couverts de vêtements très-propres, faisaient honneur

à la bonne bourgeoisie et au gros commerce lyonnais, d'où ils tiraient

leur origine. Ils parlaient peu, si ce n'est avec Granet et de Forbin;

mais ils se montraient affables et polis envers tous. Les élèves les

respectaient.

Le nom de Delavergne sera rapporté seulement pour mémoire. Sous le

rapport du talent, il était à peu près nul; mais ses liaisons avec de

Forbin, R. Fleury, Révoil et Granet, ainsi que sa qualité de

gentilhomme, lui donnaient une espèce d'influence dans le groupe

_aristocratique_ qu'il n'est pas indifférent de signaler pour bien faire

connaître tous les éléments dont se composait alors l'école de David.

Mais l'âme de cette portion des élèves était Forbin, car alors sa

qualité de comte et le _de_ qui précède son nom en étaient retranchés.

Lorsqu'il entra à l'atelier, il n'était âgé que de dix-huit à vingt ans.

Quoiqu'un peu grêle de formes, il était fort bien pris dans sa taille.

Sa tête était belle, et il la portait haut. S'exprimant avec élégance et

facilité, il faisait retentir sa voix mordante que rendait plus incisive

encore son accent provençal très-prononcé. Auguste de Forbin, car malgré

tous les efforts encore récents des révolutionnaires pour écraser

l'aristocratie, les noms illustres plaisaient toujours aux oreilles des

Français en 1797, Auguste le Forbin apportant, sous des habits

excessivement simples, toute l'aisance et la familiarité un peu moqueuse

d'un gentilhomme au milieu de jeunes gens qui n'avaient de commun avec

lui que leur âge, fit dès le premier jour leur conquête. À l'aide de

l'italien et de son patois provençal qu'il parlait avec une égale

facilité, il trouvait moyen, sans rien perdre de son élégance

habituelle, de faire et de dire les pasquinades, les charges et les

bouffonneries les plus amusantes. Rien ne lui coûtait moins que de

tourner un couplet en français, et à l'atelier, où l'on ne se piquait

pas d'être difficile, il en improvisait souvent pendant le travail.

Le théâtre du Vaudeville était alors, comme aujourd'hui, fort à la mode;

c'était même un de ceux que fréquentait le plus habituellement ce que

l'on appelait alors la société distinguée. Forbin, quoique peu à l'aise

à cette époque, ne laissait pas de s'y rendre quelquefois, et là, il

entretenait son goût et son talent pour le couplet. D'après ce que l'on

sait de Maurice, des idées et des livres qu'il préférait, ainsi que son

ami Ch. Nodier, on peut se faire une idée des colères burlesques dans

lesquelles il entrait, lorsque Forbin, qu'il aimait d'ailleurs beaucoup,

lui improvisait un couplet carré se terminant par une galanterie fade ou

un jeu de mots. «_Vieille Pompadour!_ lui criait-il tout en riant au

milieu de sa fureur, va donc te faire friser avec de la poudre à la

maréchale[3]!» Puis il répétait plusieurs fois d'une voix sourde et

concentrée: «Le Vaudeville! le Vaudeville!» et, saisissant tout à coup

ce qui lui tombait sous la main, une canne, une queue de chevalet

démanchée, il se mettait à frapper à tour de bras sur les chaises et les

boîtes à couleurs, jusqu'à ce que leurs propriétaires trouvassent le

moment de le calmer et de sauver leurs ustensiles de sa fureur. Alors

cette scène se terminait par des rires inextinguibles auxquels Maurice

lui-même prenait largement part.

Au milieu de ces tempêtes bouffonnes se trouvait Langlois, peintre froid

et de peu d'imagination, mais imitateur fin, correct de la nature, et

que David choisit pour l'aider lorsqu'il exécuta le _Bonaparte passant

les Alpes_, puis lorsqu'il commença le _Léonidas_. Langlois, après avoir

obtenu toutes les couronnes académiques, est mort membre de l'Institut

en 1838. On voyait aussi là, travaillant avec zèle et assiduité, M. le

comte d'Houdetot, que l'étude approfondie de la peinture a fait devenir

un protecteur si éclairé des arts; puis le marquis d'Hautpoul qui, après

avoir étudié pendant trois ans avec passion à l'école de David, prit

tout à coup le parti des armes et devint général, pendant la

restauration.

Telles étaient les différentes nuances dont se composait l'ensemble des

élèves de David. Bien qu'animés d'un esprit très-différent, ils vivaient

toutefois cordialement entre eux.

Parmi les élèves que leur caractère isolait davantage, on a dû remarquer

le sage Moriès, qui se mêlait peu à toutes ces folies et dont la

plaisanterie habituelle était de répéter à ses camarades si jeunes et si

fous: «Messieurs, amusez-vous bien, mais n'oubliez pas de penser à la

mort!» Cet aimable et brave homme n'a laissé aucun ouvrage qui puisse

consacrer sa mémoire, et c'est ce qui fait que l'on parle de lui toutes

les fois que l'occasion s'en présente, car rien n'est si digne d'intérêt

que ces âmes nobles, sublimes, dont nul talent n'a fait ressortir et

briller le mérite.

Il n'en est pas ainsi d'un autre élève que David reçut dans son école à

cette époque et qui non-seulement se fit distinguer par la candeur de

son caractère et sa disposition à l'isolement, mais qui donna encore

tout aussitôt qu'il parut des preuves d'un véritable talent; c'est M.

Ingres. Ainsi que Granet, Ingres n'a changé ni de physionomie ni de

manières depuis son adolescence. En retranchant le surplus d'embonpoint

que produit l'âge, Ingres, en 1854, est encore celui de 1797. Ce qui est

vrai de sa personne ne l'est pas moins de son caractère, qui a conservé

un fonds d'honnêteté rude qui ne transige jamais avec rien d'injuste et

de mal, et de son esprit, qui s'est toujours maintenu dans la même

région. C'est un de ces hommes qui ont été mis au monde comme on coule

une statue en bronze. En entrant à, l'atelier de David, Ingres arrivait

de Montauban, sa ville natale, où, dès l'enfance, il avait étudié l'art

de la peinture sous la direction de son père. Relativement à sa

jeunesse, il était déjà habile à manier le pinceau, lorsque David se

chargea du soin de l'enseigner. Dans l'école, il était un des plus

studieux, et cette disposition, jointe à la gravité de son caractère et

au défaut de cet éclat de pensée que l'on appelle esprit en France, fut

cause qu'il prit très-peu de part à toutes les folies turbulentes qui

avaient lieu autour de lui; aussi étudia-t-il avec plus de suite et de

persévérance que la plupart de ses condisciples.

Étienne fut très-frappé de la première figure que Ingres peignit à

l'atelier. Tout ce qui caractérise aujourd'hui le talent de cet artiste,

la finesse du contour, le sentiment vrai et profond de la forme et un

modelé d'une justesse et d'une fermeté extraordinaires; toutes ces

qualités se faisaient déjà remarquer dans ses premiers essais. Ce mérité

n'échappa aux yeux de personne, et quoique plusieurs de ses camarades et

David lui-même signalassent une disposition à l'exagération dans ses

études, tout le monde cependant fut frappé de ses grandes dispositions

et reconnut même son talent.

Il y a cinquante-sept ans que ces souvenirs étaient des réalités: oh!

que de noms complétement oubliés on pourrait ajouter à ceux déjà cités

ici, sans que leurs syllabes réunies pussent éveiller dans l'âme du

lecteur d'autre sentiment que cette tristesse vague que l'on éprouve en

foulant la tombe d'un inconnu! Quand on a assisté à ces joies de la

jeunesse, quand on a vu l'espérance briller également sur tant de fronts

dont la plupart ont été prématurément jetés dans la poussière et privés

de la couronne qu'ils attendaient, on admire les effets de cette ardeur

permanente qui travaille régulièrement toutes les générations

successives et donne au monde une jeunesse éternelle, une espérance

toujours renaissante. De tous les noms déjà cités, combien peu ont

échappé à l'oubli, et qui sait s'ils y surnageront longtemps encore!

Quant à la foule de ces jeunes gens qui se sont si ardemment nourris de

vains rêves de gloire, le plus grand nombre est mort et à la fleur de

l'âge. Plusieurs sont encore au monde, mais vivent obscurs et peu

satisfaits, comme il arrive toujours quand on a manqué dans la vie le

but que l'on s'était proposé d'atteindre.

IV.

LES RAPINS.

Chaque profession, chaque art a ses termes propres; il en est même

qu'aucune périphrase ne pourrait remplacer; tel est celui de _rapin_. On

désigne par ce nom, dans les ateliers de peinture, les élèves qui ne

font encore que copier d'après des dessins, et ceux même qui dessinent

d'après le relief, c'est-à-dire d'après les statues moulées en plâtre.

Par extension, et dans un sens épigrammatique, on l'applique aux élèves

déjà avancés dans la pratique de leur art, mais auxquels on ne reconnaît

ni dispositions ni talent.

Le rapin, il faut le croire, est libre et heureux aujourd'hui, mais il

n'en était pas ainsi il y a cinquante ans. Le rapin était une espèce de

vassal, d'esclave même, soumis aux volontés et à tous les caprices de

celui de ses camarades qui, plus âgé que lui et ayant déjà eu l'honneur

de se servir de la palette et de l'appui-main, se faisait servir par

l'apprenti-artiste et le battait à l'occasion, quand ledit rapin était

récalcitrant ou s'acquittait mal des commissions dont son tyran l'avait

chargé.

Lorsqu'Étienne descendit de l'atelier des Horaces pour prendre place

dans celui des élèves, cet usage était déjà tombé en désuétude, mais non

pas entièrement aboli, et le _Petit d'en haut_ eut le bonheur de

contribuer à faire encore adoucir le sort des rapins, ses nouveaux

condisciples. L'un des premiers jours de son noviciat à l'atelier, il

arriva que Roland, dit le _Furieux_, n'ayant pas pu assister au banquet

de Vincennes, à la fin duquel Étienne avait lu des vers au maître, ne

connaissait pas le _nouveau rapin_. Brusque comme on l'a déjà dépeint,

Roland s'approcha d'Étienne en tenant son appui-main levé et en

menaçant, et lui dit: «Tiens, voilà deux sous, va me chercher un petit

pain pour mon déjeuner.» L'étonnement et l'indignation se peignirent sur

la figure d'Étienne d'une manière si forte et si sincère, que la

résolution de Roland en fut d'abord ébranlée. Mais comme le jeune colon

avait vu frapper les noirs à la Martinique, il croyait pouvoir en agir

de la même manière avec un rapin, et il leva de nouveau son appui-main

pour frapper Étienne, lorsque Moriès, Ducis, Forbin, Maurice et d'autres

encore, s'élancèrent au-devant de Roland, en lui criant: «Roland!

Roland! prenez donc garde! c'est _le Petit d'en haut_!» car on

continuait à donner ce sobriquet à Étienne. Roland avait quelque chose

de brusque dans le caractère, mais n'était nullement méchant. Il reprit

sa place, et on lui dit à voix basse qu'Étienne avait _fait des vers_

pour David, ce qui parut plus que suffisant pour ne pas le traiter comme

un nègre.

Ce petit événement resserra tout aussitôt les liens d'amitié qui

s'étaient déjà formés entre les principaux élèves de l'atelier et

Étienne, et, de plus, fut cause que ses camarades d'infortune, les

autres rapins, s'entendirent avec lui pour faire en commun une

vigoureuse résistance, si quelque peintre osait encore exiger d'eux, par

la force, d'humiliantes complaisances. Les rapins firent plus encore,

car chaque matin ils se munirent d'une bûche, après avoir eu soin de

faire entendre que l'en n'aurait pas bon marché d'eux en cas d'attaque.

Ces précautions ne furent pas vaines. Les peintres, et Roland tout le

premier, se le tinrent pour dit, d'autant mieux que, parmi les rapins,

on avait eu l'occasion de remarquer Vermay et Poussin, adolescents d'une

force extraordinaire pour leur âge, et dont le coeur bondissait à

l'apparence d'une menace. À compter de cette époque, s'il se trouva

encore de jeunes élèves qui fissent les commissions des peintres, ce ne

fut que parmi les plus paresseux ou les gourmands qui dimaient sur les

pains et les gâteaux qu'on leur faisait acheter, ou profitaient de la

course pour jouer et polissonner avec les rapins des autres écoles, dans

les immenses corridors du Louvre.

Parmi tous ces jeunes gens qui dessinaient près de la porte d'entrée,

d'après la bosse, la plupart se distinguaient par un noble caractère,

par d'heureuses dispositions, et par une activité d'imagination qui, en

général, leur devint fatale; car les uns épuisèrent leurs facultés dans

une contemplation stérile, les autres, malgré de longs et studieux

efforts, ne purent jamais réaliser les espérances dont ils s'étaient

bercés, et quelques-uns perdirent la raison, abrégèrent leurs jours à la

fleur de l'âge, ou succombèrent à des maladies de langueur, que l'étude

de leur art acheva de rendre incurables.

De toute cette génération d'artistes avec lesquels Étienne entra dans la

carrière, trois seulement se sont fait un nom dans les arts, et encore

l'un est-il devenu architecte et non peintre: Huyot, qui a rapporté de

si précieux travaux de ses voyages en Égypte, en Grèce et en Italie, et

mourut après avoir pris place à l'Institut; Granet; enfin M. Ingres.

Quant aux autres, Boucher, Vermay, Poussin, Simon, Augustin D...,

Colson, Mendouze, Adolphe Lullin et Étienne, pour ne citer que ceux qui

avaient fait concevoir le plus d'espérances, aucun d'eux, malgré

quelques éclairs de succès, n'est arrivé, à se faire un nom dans l'art

de la peinture. Et cependant, plus d'un a déployé une énergie rare pour

acquérir du talent; presque tous cependant avaient l'imagination ardente

et productive; mais il leur manqua d'être dirigés plus sagement dans le

cours de leurs études, ayant eu le malheur de se trouver étudiants à une

époque où tous les principes sur lesquels repose l'art qu'ils désiraient

apprendre furent remis en question par le maître même qui devait les

diriger.

Les fréquentes recommandations que faisait David à ses élèves, de se

guider sur les ouvrages de l'art grec, et particulièrement sur ceux du

style antérieur à Phidias, avaient porté leurs fruits. Cette idée,

reprise en sous-oeuvre par une jeunesse fougueuse et inexpérimentée, fut

poussée jusqu'à ses plus rigoureuses conséquences, et ces principes

exagérés, combinés avec les utopies _humanitaires_ que développait

Maurice à ses adeptes, ne tardèrent pas à produire une anarchie complète

dans l'école de David. Bientôt ce ne fut point assez pour Maurice de

répandre sa doctrine au moyen des entretiens qui avaient lieu dans

l'entresol de l'atelier des Horaces, ou dans l'atelier des élèves après

les travaux du jour; il fit entendre à ses cosectaires «qu'il fallait

parler haut et marcher courageusement tête levée; que David avait

commencé le grand oeuvre de la réforme de l'art, il est vrai, mais que

l'incertitude de son caractère et le peu d'étendue de ses idées

l'avaient perdu en politique et ne lui donnaient pas l'énergie

nécessaire pour compléter la révolution qu'il fallait achever dans

l'art. Il ajoutait que, tant que les modèles de mauvais goût, tels que

ceux qui proviennent de l'art italien, romain et même grec, en remontant

jusqu'à Phidias exclusivement, seraient soufferts dans les écoles, il

n'y avait pas lieu d'espérer qu'aucune amélioration se fit sentir dans

les études; que, quant à lui, il ne commencerait à espérer le retour du

goût simple, vrai, _primitif_ enfin, que du moment où il verrait brûler

et détruire (ce sont ses paroles) tous ces prétendus chefs-d'oeuvre qui

font horreur aux gens imbus des pures doctrines. Ce jour viendra, mes

amis, n'en doutez pas, s'écriait-il dans son enthousiasme; mais il faut

en accélérer la venue en provoquant la conversion de ceux qui sont

encore plongés dans l'erreur. Or, pour remplir cette mission, nous

devons agir avec audace et courage; ainsi, j'en avertis d'avance ceux

d'entre vous qui ne se sentiraient pas disposés à imiter mon exemple;

qu'ils se retirent! car je dois vous dire que d'ici à peu de jours j'ai

résolu de quitter ces vêtements mesquins que je porte ainsi que tous les

hommes de notre siècle. Déjà, vous le voyez, j'ai laissé croître mes

cheveux et ma barbe; l'on achève en ce moment une vaste tunique blanche

que je porterai sous un ample manteau bleu, et je ne chausserai plus mes

pieds que de cothurnes. Mais je lis dans vos yeux votre incertitude;

vous pensez qu'en homme pusillanime, j'ai fait préparer ce vêtement pour

m'en parer dans l'ombre de notre réduit, et en votre présence seulement?

Détrompez-vous; décadi prochain, vous me verrez ainsi vêtu dans les

Tuileries, me promenant au milieu de ces stupides bourgeois que je ferai

rougir de la laideur et de la mesquinerie de leur accoutrement moderne.

Dans peu vous suivrez mon exemple, je n'en doute pas, et je dois vous

dire que mon brave ami Perrié que voilà, profitant noblement de sa

fortune pour favoriser nos généreux desseins, s'est fait faire un

costume phrygien complet, d'après celui du Pâris en marbre qui est au

Musée, vêtement avec lequel il a l'intention de m'accompagner à la

promenade que je vous ai annoncée. Oui, mes amis, il est temps de donner

un but pratique et sérieux à l'art et d'enfermer les grandes et

éternelles vérités dans l'enveloppe du beau, afin qu'on les accepte avec

plaisir, avec empressement même, et qu'elles germent et fructifient dans

le coeur de l'homme. Comme peintres, tous nos efforts ne doivent donc

tendre qu'à le présenter sous ses formes les plus belles, sous les idées

et les images les plus pures; comme citoyens, il est de toute nécessité

que nous avertissions d'abord les yeux de la réforme importante que nous

désirons faire; et rien, à cet égard, n'est plus propre à préparer

favorablement les yeux et les esprits que de revêtir cet admirable

costume grec primitif, dont la disposition est si majestueuse et si

élégante. Quant aux pensées dont nous autres réformateurs devons

continuellement entretenir nos esprits et notre coeur, nous ne saurions

les puiser à des sources trop _primitives_ et trop pures. C'est dans

Homère, puis dans Ossian, mais surtout dans la Bible; c'est dans les

scènes et les peintures des peuples primitifs au milieu desquels ces

livres ont été écrits, que nous trouverons de quoi régénérer notre âme

et notre esprit, et donner un noble emploi à nos talents, quand ils

seront perfectionnés.»

Si chaque siècle ne fournissait pas des folies analogues à celles-ci, et

qu'il n'existât pas encore un certain nombre de personnes qui ont vu

Maurice et Perrié se promener dans Paris, l'un vêtu comme Agamemnon,

l'autre en Pâris, on craindrait vraiment d'être taxé d'exagération en

rapportant l'ensemble d'une théorie telle que celle que l'on vient

d'exposer. Mais ce n'est que l'exacte vérité, et il est certain même

qu'on a ôté au réformateur quelque chose de l'impatience sauvage qu'il

montrait dans le désir d'accomplir ses projets, en dégageant ses paroles

de cet argot d'atelier dont il les accompagnait pour frapper plus

fortement ses auditeurs en se mettant à leur portée, en se conformant à

leurs habitudes. Quoi qu'il en soit, le fanatisme sincère de Maurice, la

bonne opinion, que l'on avait de la franchise et de la générosité de son

caractère, l'éclat de ses premiers essais en peinture, et, il faut le

dire, le don qu'il avait de persuader par la parole, exercèrent une

très-forte influence sur les plus éclairés de ses condisciples. Moriès,

Ducis, Saint-Aignan et d'autres, tout en sentant ce qu'il y avait de

ridicule dans ces déclamations demi-morales, demi-esthétiques, ne

pouvaient s'empêcher de reconnaître, surtout en partant des idées de

David, qui étaient exagérées elles-mêmes, qu'il y avait quelque chose de

plausible et de conséquent dans les nouveaux projets de réforme lancés

par Maurice.

Cependant ces extravagances plus ou moins brillantes et spirituelles

n'allaient pas jusqu'à ébranler la raison déjà mûrie de ces premiers

élèves. Mais elles firent un véritable ravage dans l'imagination de

quelques-uns de ceux qui, avec Huyot et Étienne, composaient alors la

classe des rapins.

Colson, qui a donné quelques preuves de talent plus tard, a cependant

perdu sa carrière par l'obstination prolongée avec laquelle il s'est

attaché à la secte des _penseurs_ ou _primitifs_.

Augustin D..., qui devait mourir si malheureusement et si jeune[4], dont

le caractère était noble et l'âme élevée fut souvent détourné de la

belle, marche qu'il s'était tracée, par les préoccupations que lui

causaient les opinions étranges de Maurice.

Huyot, tant qu'il dessina à l'atelier, travaillait toujours

silencieusement, et il serait difficile de savoir si ce débordement

d'idées extravagantes eut quelque empire sur son imagination. La fermeté

de son esprit, sa taciturnité, son application constante au travail et

le peu de temps d'ailleurs qu'il passa à l'école de David, portent à

croire que les idées singulières des _primitifs_ firent peu d'impression

sur lui.

Il y eut un malheureux jeune homme, S..., dans l'intelligence de qui ces

opinions bizarres s'embrouillèrent encore en se compliquant avec des

chagrins domestiques et la pauvreté. Prenant à la lettre les conseils de

ceux des _primitifs_ qui, par paresse et par incapacité, prétendaient

atteindre le plus haut but de l'art par l'effet seul d'une contemplation

poétique des ouvrages de l'antiquité, S... dépassa bientôt, sans avoir

rien appris, l'âge où l'on peut étudier avec fruit. Chargé prématurément

de famille et hors d'état de rien produire qui pût l'aider à la

soutenir, il obtint à grand'peine la place de professeur de dessin dans

un lycée de province, où il acheva de perdre sa raison déjà altérée.

C'était un bon et brave jeune homme, à qui il vint la fatale idée de se

tirer de l'état obscur où le ciel l'avait jeté, dans l'espoir de

cultiver un talent qu'il ne put acquérir et dont, selon toute apparence,

il n'avait même pas le germe.

Il ne serait que trop facile d'augmenter la liste des infortunés de ce

genre qui, jetés alors dans l'atelier de David, sans fortune,

quelques-uns sans dispositions et sans énergie de caractère, ont perdu

là toute idée de discipline, de subordination, et se sont trouvés trop

heureux, quand Bonaparte eut besoin de soldats, d'aller mourir

honorablement sur un champ de bataille.

Louis David, Son Ecole et Son Temps: Souvenirs · 第 6 / 32 段