on peut juger de l'esprit de celle des _penseurs_ ou _primitifs_, qui,
ainsi que son chef Maurice, reviendront plus d'une fois en scène. Il
reste à faire connaître le troisième groupe qui complétait l'ensemble
des élèves les plus importants alors de l'atelier de David, sauf à faire
intervenir plus tard ceux qui, ainsi qu'Huyot et plusieurs autres,
simples dessinateurs encore d'après le relief, et rangés confusément
sous le nom de _rapins_, écoutaient et regardaient ce qui se passait
entre les _grands_ élèves, sans y prendre une part active. Achevons donc
le dénombrement de nos jeunes héros, en peignant par quelques traits
rapides les coryphées du groupe que, faute d'une meilleure expression,
on surnommera _aristocratique_. Au milieu de cette foule de jeunes gens
dont la fortune, l'éducation, les manières et les talents étaient si
inégaux et si divers, se faisaient remarquer ceux dont le costume plus
régulier, dont la tenue plus aisée et plus décente, dont le langage plus
pur et plus mesuré, imposaient aux autres élèves.
C'était M. Auguste de Saint-Aignan, dont le nom seul chatouillait
agréablement l'oreille. Il était joli cavalier, d'une figure prévenante
et aimable, et quoiqu'il fut tout aussi simplement mis que les autres,
ses habits étaient si bien faits, si bien portés, son pied élégant était
chaussé dans des bottes si fines, que toute la sauvagerie pittoresque
des élèves de David céda à ces dehors séduisants. M. de Saint-Aignan
avait d'ailleurs tout l'entraînement généreux qui rend bon camarade dans
une école, et ce qui achevait de le faire accueillir très-amicalement
étaient les dispositions réelles et brillantes qu'il montrait pour l'art
de la peinture.
C'était Granet, qui a produit tant de bons ouvrages et dont le nom est
resté célèbre; Granet, qui avait alors le même air bon et fin que nous
lui avons connu. Alors il était à peu près vêtu simplement, comme à la
fin de ses jours; et dès ce temps où, jeune encore, son teint peu
coloré, sa figure calme, son maintien modeste et discret et son costume
brun foncé lui donnaient l'air d'un habitant des cloîtres, on le
surnommait _le Moine_.
Richard Fleury et Révoil, bien élevés, très-retenus dans leurs discours
et habituellement couverts de vêtements très-propres, faisaient honneur
à la bonne bourgeoisie et au gros commerce lyonnais, d'où ils tiraient
leur origine. Ils parlaient peu, si ce n'est avec Granet et de Forbin;
mais ils se montraient affables et polis envers tous. Les élèves les
respectaient.
Le nom de Delavergne sera rapporté seulement pour mémoire. Sous le
rapport du talent, il était à peu près nul; mais ses liaisons avec de
Forbin, R. Fleury, Révoil et Granet, ainsi que sa qualité de
gentilhomme, lui donnaient une espèce d'influence dans le groupe
_aristocratique_ qu'il n'est pas indifférent de signaler pour bien faire
connaître tous les éléments dont se composait alors l'école de David.
Mais l'âme de cette portion des élèves était Forbin, car alors sa
qualité de comte et le _de_ qui précède son nom en étaient retranchés.
Lorsqu'il entra à l'atelier, il n'était âgé que de dix-huit à vingt ans.
Quoiqu'un peu grêle de formes, il était fort bien pris dans sa taille.
Sa tête était belle, et il la portait haut. S'exprimant avec élégance et
facilité, il faisait retentir sa voix mordante que rendait plus incisive
encore son accent provençal très-prononcé. Auguste de Forbin, car malgré
tous les efforts encore récents des révolutionnaires pour écraser
l'aristocratie, les noms illustres plaisaient toujours aux oreilles des
Français en 1797, Auguste le Forbin apportant, sous des habits
excessivement simples, toute l'aisance et la familiarité un peu moqueuse
d'un gentilhomme au milieu de jeunes gens qui n'avaient de commun avec
lui que leur âge, fit dès le premier jour leur conquête. À l'aide de
l'italien et de son patois provençal qu'il parlait avec une égale
facilité, il trouvait moyen, sans rien perdre de son élégance
habituelle, de faire et de dire les pasquinades, les charges et les
bouffonneries les plus amusantes. Rien ne lui coûtait moins que de
tourner un couplet en français, et à l'atelier, où l'on ne se piquait
pas d'être difficile, il en improvisait souvent pendant le travail.
Le théâtre du Vaudeville était alors, comme aujourd'hui, fort à la mode;
c'était même un de ceux que fréquentait le plus habituellement ce que
l'on appelait alors la société distinguée. Forbin, quoique peu à l'aise
à cette époque, ne laissait pas de s'y rendre quelquefois, et là, il
entretenait son goût et son talent pour le couplet. D'après ce que l'on
sait de Maurice, des idées et des livres qu'il préférait, ainsi que son
ami Ch. Nodier, on peut se faire une idée des colères burlesques dans
lesquelles il entrait, lorsque Forbin, qu'il aimait d'ailleurs beaucoup,
lui improvisait un couplet carré se terminant par une galanterie fade ou
un jeu de mots. «_Vieille Pompadour!_ lui criait-il tout en riant au
milieu de sa fureur, va donc te faire friser avec de la poudre à la
maréchale[3]!» Puis il répétait plusieurs fois d'une voix sourde et
concentrée: «Le Vaudeville! le Vaudeville!» et, saisissant tout à coup
ce qui lui tombait sous la main, une canne, une queue de chevalet
démanchée, il se mettait à frapper à tour de bras sur les chaises et les
boîtes à couleurs, jusqu'à ce que leurs propriétaires trouvassent le
moment de le calmer et de sauver leurs ustensiles de sa fureur. Alors
cette scène se terminait par des rires inextinguibles auxquels Maurice
lui-même prenait largement part.
Au milieu de ces tempêtes bouffonnes se trouvait Langlois, peintre froid
et de peu d'imagination, mais imitateur fin, correct de la nature, et
que David choisit pour l'aider lorsqu'il exécuta le _Bonaparte passant
les Alpes_, puis lorsqu'il commença le _Léonidas_. Langlois, après avoir
obtenu toutes les couronnes académiques, est mort membre de l'Institut
en 1838. On voyait aussi là, travaillant avec zèle et assiduité, M. le
comte d'Houdetot, que l'étude approfondie de la peinture a fait devenir
un protecteur si éclairé des arts; puis le marquis d'Hautpoul qui, après
avoir étudié pendant trois ans avec passion à l'école de David, prit
tout à coup le parti des armes et devint général, pendant la
restauration.
Telles étaient les différentes nuances dont se composait l'ensemble des
élèves de David. Bien qu'animés d'un esprit très-différent, ils vivaient
toutefois cordialement entre eux.
Parmi les élèves que leur caractère isolait davantage, on a dû remarquer
le sage Moriès, qui se mêlait peu à toutes ces folies et dont la
plaisanterie habituelle était de répéter à ses camarades si jeunes et si
fous: «Messieurs, amusez-vous bien, mais n'oubliez pas de penser à la
mort!» Cet aimable et brave homme n'a laissé aucun ouvrage qui puisse
consacrer sa mémoire, et c'est ce qui fait que l'on parle de lui toutes
les fois que l'occasion s'en présente, car rien n'est si digne d'intérêt
que ces âmes nobles, sublimes, dont nul talent n'a fait ressortir et
briller le mérite.
Il n'en est pas ainsi d'un autre élève que David reçut dans son école à
cette époque et qui non-seulement se fit distinguer par la candeur de
son caractère et sa disposition à l'isolement, mais qui donna encore
tout aussitôt qu'il parut des preuves d'un véritable talent; c'est M.
Ingres. Ainsi que Granet, Ingres n'a changé ni de physionomie ni de
manières depuis son adolescence. En retranchant le surplus d'embonpoint
que produit l'âge, Ingres, en 1854, est encore celui de 1797. Ce qui est
vrai de sa personne ne l'est pas moins de son caractère, qui a conservé
un fonds d'honnêteté rude qui ne transige jamais avec rien d'injuste et
de mal, et de son esprit, qui s'est toujours maintenu dans la même
région. C'est un de ces hommes qui ont été mis au monde comme on coule
une statue en bronze. En entrant à, l'atelier de David, Ingres arrivait
de Montauban, sa ville natale, où, dès l'enfance, il avait étudié l'art
de la peinture sous la direction de son père. Relativement à sa
jeunesse, il était déjà habile à manier le pinceau, lorsque David se
chargea du soin de l'enseigner. Dans l'école, il était un des plus
studieux, et cette disposition, jointe à la gravité de son caractère et
au défaut de cet éclat de pensée que l'on appelle esprit en France, fut
cause qu'il prit très-peu de part à toutes les folies turbulentes qui
avaient lieu autour de lui; aussi étudia-t-il avec plus de suite et de
persévérance que la plupart de ses condisciples.
Étienne fut très-frappé de la première figure que Ingres peignit à
l'atelier. Tout ce qui caractérise aujourd'hui le talent de cet artiste,
la finesse du contour, le sentiment vrai et profond de la forme et un
modelé d'une justesse et d'une fermeté extraordinaires; toutes ces
qualités se faisaient déjà remarquer dans ses premiers essais. Ce mérité
n'échappa aux yeux de personne, et quoique plusieurs de ses camarades et
David lui-même signalassent une disposition à l'exagération dans ses
études, tout le monde cependant fut frappé de ses grandes dispositions
et reconnut même son talent.
Il y a cinquante-sept ans que ces souvenirs étaient des réalités: oh!
que de noms complétement oubliés on pourrait ajouter à ceux déjà cités
ici, sans que leurs syllabes réunies pussent éveiller dans l'âme du
lecteur d'autre sentiment que cette tristesse vague que l'on éprouve en
foulant la tombe d'un inconnu! Quand on a assisté à ces joies de la
jeunesse, quand on a vu l'espérance briller également sur tant de fronts
dont la plupart ont été prématurément jetés dans la poussière et privés
de la couronne qu'ils attendaient, on admire les effets de cette ardeur
permanente qui travaille régulièrement toutes les générations
successives et donne au monde une jeunesse éternelle, une espérance
toujours renaissante. De tous les noms déjà cités, combien peu ont
échappé à l'oubli, et qui sait s'ils y surnageront longtemps encore!
Quant à la foule de ces jeunes gens qui se sont si ardemment nourris de
vains rêves de gloire, le plus grand nombre est mort et à la fleur de
l'âge. Plusieurs sont encore au monde, mais vivent obscurs et peu
satisfaits, comme il arrive toujours quand on a manqué dans la vie le
but que l'on s'était proposé d'atteindre.
IV.
LES RAPINS.
Chaque profession, chaque art a ses termes propres; il en est même
qu'aucune périphrase ne pourrait remplacer; tel est celui de _rapin_. On
désigne par ce nom, dans les ateliers de peinture, les élèves qui ne
font encore que copier d'après des dessins, et ceux même qui dessinent
d'après le relief, c'est-à-dire d'après les statues moulées en plâtre.
Par extension, et dans un sens épigrammatique, on l'applique aux élèves
déjà avancés dans la pratique de leur art, mais auxquels on ne reconnaît
ni dispositions ni talent.
Le rapin, il faut le croire, est libre et heureux aujourd'hui, mais il
n'en était pas ainsi il y a cinquante ans. Le rapin était une espèce de
vassal, d'esclave même, soumis aux volontés et à tous les caprices de
celui de ses camarades qui, plus âgé que lui et ayant déjà eu l'honneur
de se servir de la palette et de l'appui-main, se faisait servir par
l'apprenti-artiste et le battait à l'occasion, quand ledit rapin était
récalcitrant ou s'acquittait mal des commissions dont son tyran l'avait
chargé.
Lorsqu'Étienne descendit de l'atelier des Horaces pour prendre place
dans celui des élèves, cet usage était déjà tombé en désuétude, mais non
pas entièrement aboli, et le _Petit d'en haut_ eut le bonheur de
contribuer à faire encore adoucir le sort des rapins, ses nouveaux
condisciples. L'un des premiers jours de son noviciat à l'atelier, il
arriva que Roland, dit le _Furieux_, n'ayant pas pu assister au banquet
de Vincennes, à la fin duquel Étienne avait lu des vers au maître, ne
connaissait pas le _nouveau rapin_. Brusque comme on l'a déjà dépeint,
Roland s'approcha d'Étienne en tenant son appui-main levé et en
menaçant, et lui dit: «Tiens, voilà deux sous, va me chercher un petit
pain pour mon déjeuner.» L'étonnement et l'indignation se peignirent sur
la figure d'Étienne d'une manière si forte et si sincère, que la
résolution de Roland en fut d'abord ébranlée. Mais comme le jeune colon
avait vu frapper les noirs à la Martinique, il croyait pouvoir en agir
de la même manière avec un rapin, et il leva de nouveau son appui-main
pour frapper Étienne, lorsque Moriès, Ducis, Forbin, Maurice et d'autres
encore, s'élancèrent au-devant de Roland, en lui criant: «Roland!
Roland! prenez donc garde! c'est _le Petit d'en haut_!» car on
continuait à donner ce sobriquet à Étienne. Roland avait quelque chose
de brusque dans le caractère, mais n'était nullement méchant. Il reprit
sa place, et on lui dit à voix basse qu'Étienne avait _fait des vers_
pour David, ce qui parut plus que suffisant pour ne pas le traiter comme
un nègre.
Ce petit événement resserra tout aussitôt les liens d'amitié qui
s'étaient déjà formés entre les principaux élèves de l'atelier et
Étienne, et, de plus, fut cause que ses camarades d'infortune, les
autres rapins, s'entendirent avec lui pour faire en commun une
vigoureuse résistance, si quelque peintre osait encore exiger d'eux, par
la force, d'humiliantes complaisances. Les rapins firent plus encore,
car chaque matin ils se munirent d'une bûche, après avoir eu soin de
faire entendre que l'en n'aurait pas bon marché d'eux en cas d'attaque.
Ces précautions ne furent pas vaines. Les peintres, et Roland tout le
premier, se le tinrent pour dit, d'autant mieux que, parmi les rapins,
on avait eu l'occasion de remarquer Vermay et Poussin, adolescents d'une
force extraordinaire pour leur âge, et dont le coeur bondissait à
l'apparence d'une menace. À compter de cette époque, s'il se trouva
encore de jeunes élèves qui fissent les commissions des peintres, ce ne
fut que parmi les plus paresseux ou les gourmands qui dimaient sur les
pains et les gâteaux qu'on leur faisait acheter, ou profitaient de la
course pour jouer et polissonner avec les rapins des autres écoles, dans
les immenses corridors du Louvre.
Parmi tous ces jeunes gens qui dessinaient près de la porte d'entrée,
d'après la bosse, la plupart se distinguaient par un noble caractère,
par d'heureuses dispositions, et par une activité d'imagination qui, en
général, leur devint fatale; car les uns épuisèrent leurs facultés dans
une contemplation stérile, les autres, malgré de longs et studieux
efforts, ne purent jamais réaliser les espérances dont ils s'étaient
bercés, et quelques-uns perdirent la raison, abrégèrent leurs jours à la
fleur de l'âge, ou succombèrent à des maladies de langueur, que l'étude
de leur art acheva de rendre incurables.
De toute cette génération d'artistes avec lesquels Étienne entra dans la
carrière, trois seulement se sont fait un nom dans les arts, et encore
l'un est-il devenu architecte et non peintre: Huyot, qui a rapporté de
si précieux travaux de ses voyages en Égypte, en Grèce et en Italie, et
mourut après avoir pris place à l'Institut; Granet; enfin M. Ingres.
Quant aux autres, Boucher, Vermay, Poussin, Simon, Augustin D...,
Colson, Mendouze, Adolphe Lullin et Étienne, pour ne citer que ceux qui
avaient fait concevoir le plus d'espérances, aucun d'eux, malgré
quelques éclairs de succès, n'est arrivé, à se faire un nom dans l'art
de la peinture. Et cependant, plus d'un a déployé une énergie rare pour
acquérir du talent; presque tous cependant avaient l'imagination ardente
et productive; mais il leur manqua d'être dirigés plus sagement dans le
cours de leurs études, ayant eu le malheur de se trouver étudiants à une
époque où tous les principes sur lesquels repose l'art qu'ils désiraient
apprendre furent remis en question par le maître même qui devait les
diriger.
Les fréquentes recommandations que faisait David à ses élèves, de se
guider sur les ouvrages de l'art grec, et particulièrement sur ceux du
style antérieur à Phidias, avaient porté leurs fruits. Cette idée,
reprise en sous-oeuvre par une jeunesse fougueuse et inexpérimentée, fut
poussée jusqu'à ses plus rigoureuses conséquences, et ces principes
exagérés, combinés avec les utopies _humanitaires_ que développait
Maurice à ses adeptes, ne tardèrent pas à produire une anarchie complète
dans l'école de David. Bientôt ce ne fut point assez pour Maurice de
répandre sa doctrine au moyen des entretiens qui avaient lieu dans
l'entresol de l'atelier des Horaces, ou dans l'atelier des élèves après
les travaux du jour; il fit entendre à ses cosectaires «qu'il fallait
parler haut et marcher courageusement tête levée; que David avait
commencé le grand oeuvre de la réforme de l'art, il est vrai, mais que
l'incertitude de son caractère et le peu d'étendue de ses idées
l'avaient perdu en politique et ne lui donnaient pas l'énergie
nécessaire pour compléter la révolution qu'il fallait achever dans
l'art. Il ajoutait que, tant que les modèles de mauvais goût, tels que
ceux qui proviennent de l'art italien, romain et même grec, en remontant
jusqu'à Phidias exclusivement, seraient soufferts dans les écoles, il
n'y avait pas lieu d'espérer qu'aucune amélioration se fit sentir dans
les études; que, quant à lui, il ne commencerait à espérer le retour du
goût simple, vrai, _primitif_ enfin, que du moment où il verrait brûler
et détruire (ce sont ses paroles) tous ces prétendus chefs-d'oeuvre qui
font horreur aux gens imbus des pures doctrines. Ce jour viendra, mes
amis, n'en doutez pas, s'écriait-il dans son enthousiasme; mais il faut
en accélérer la venue en provoquant la conversion de ceux qui sont
encore plongés dans l'erreur. Or, pour remplir cette mission, nous
devons agir avec audace et courage; ainsi, j'en avertis d'avance ceux
d'entre vous qui ne se sentiraient pas disposés à imiter mon exemple;
qu'ils se retirent! car je dois vous dire que d'ici à peu de jours j'ai
résolu de quitter ces vêtements mesquins que je porte ainsi que tous les
hommes de notre siècle. Déjà, vous le voyez, j'ai laissé croître mes
cheveux et ma barbe; l'on achève en ce moment une vaste tunique blanche
que je porterai sous un ample manteau bleu, et je ne chausserai plus mes
pieds que de cothurnes. Mais je lis dans vos yeux votre incertitude;
vous pensez qu'en homme pusillanime, j'ai fait préparer ce vêtement pour
m'en parer dans l'ombre de notre réduit, et en votre présence seulement?
Détrompez-vous; décadi prochain, vous me verrez ainsi vêtu dans les
Tuileries, me promenant au milieu de ces stupides bourgeois que je ferai
rougir de la laideur et de la mesquinerie de leur accoutrement moderne.
Dans peu vous suivrez mon exemple, je n'en doute pas, et je dois vous
dire que mon brave ami Perrié que voilà, profitant noblement de sa
fortune pour favoriser nos généreux desseins, s'est fait faire un
costume phrygien complet, d'après celui du Pâris en marbre qui est au
Musée, vêtement avec lequel il a l'intention de m'accompagner à la
promenade que je vous ai annoncée. Oui, mes amis, il est temps de donner
un but pratique et sérieux à l'art et d'enfermer les grandes et
éternelles vérités dans l'enveloppe du beau, afin qu'on les accepte avec
plaisir, avec empressement même, et qu'elles germent et fructifient dans
le coeur de l'homme. Comme peintres, tous nos efforts ne doivent donc
tendre qu'à le présenter sous ses formes les plus belles, sous les idées
et les images les plus pures; comme citoyens, il est de toute nécessité
que nous avertissions d'abord les yeux de la réforme importante que nous
désirons faire; et rien, à cet égard, n'est plus propre à préparer
favorablement les yeux et les esprits que de revêtir cet admirable
costume grec primitif, dont la disposition est si majestueuse et si
élégante. Quant aux pensées dont nous autres réformateurs devons
continuellement entretenir nos esprits et notre coeur, nous ne saurions
les puiser à des sources trop _primitives_ et trop pures. C'est dans
Homère, puis dans Ossian, mais surtout dans la Bible; c'est dans les
scènes et les peintures des peuples primitifs au milieu desquels ces
livres ont été écrits, que nous trouverons de quoi régénérer notre âme
et notre esprit, et donner un noble emploi à nos talents, quand ils
seront perfectionnés.»
Si chaque siècle ne fournissait pas des folies analogues à celles-ci, et
qu'il n'existât pas encore un certain nombre de personnes qui ont vu
Maurice et Perrié se promener dans Paris, l'un vêtu comme Agamemnon,
l'autre en Pâris, on craindrait vraiment d'être taxé d'exagération en
rapportant l'ensemble d'une théorie telle que celle que l'on vient
d'exposer. Mais ce n'est que l'exacte vérité, et il est certain même
qu'on a ôté au réformateur quelque chose de l'impatience sauvage qu'il
montrait dans le désir d'accomplir ses projets, en dégageant ses paroles
de cet argot d'atelier dont il les accompagnait pour frapper plus
fortement ses auditeurs en se mettant à leur portée, en se conformant à
leurs habitudes. Quoi qu'il en soit, le fanatisme sincère de Maurice, la
bonne opinion, que l'on avait de la franchise et de la générosité de son
caractère, l'éclat de ses premiers essais en peinture, et, il faut le
dire, le don qu'il avait de persuader par la parole, exercèrent une
très-forte influence sur les plus éclairés de ses condisciples. Moriès,
Ducis, Saint-Aignan et d'autres, tout en sentant ce qu'il y avait de
ridicule dans ces déclamations demi-morales, demi-esthétiques, ne
pouvaient s'empêcher de reconnaître, surtout en partant des idées de
David, qui étaient exagérées elles-mêmes, qu'il y avait quelque chose de
plausible et de conséquent dans les nouveaux projets de réforme lancés
par Maurice.
Cependant ces extravagances plus ou moins brillantes et spirituelles
n'allaient pas jusqu'à ébranler la raison déjà mûrie de ces premiers
élèves. Mais elles firent un véritable ravage dans l'imagination de
quelques-uns de ceux qui, avec Huyot et Étienne, composaient alors la
classe des rapins.
Colson, qui a donné quelques preuves de talent plus tard, a cependant
perdu sa carrière par l'obstination prolongée avec laquelle il s'est
attaché à la secte des _penseurs_ ou _primitifs_.
Augustin D..., qui devait mourir si malheureusement et si jeune[4], dont
le caractère était noble et l'âme élevée fut souvent détourné de la
belle, marche qu'il s'était tracée, par les préoccupations que lui
causaient les opinions étranges de Maurice.
Huyot, tant qu'il dessina à l'atelier, travaillait toujours
silencieusement, et il serait difficile de savoir si ce débordement
d'idées extravagantes eut quelque empire sur son imagination. La fermeté
de son esprit, sa taciturnité, son application constante au travail et
le peu de temps d'ailleurs qu'il passa à l'école de David, portent à
croire que les idées singulières des _primitifs_ firent peu d'impression
sur lui.
Il y eut un malheureux jeune homme, S..., dans l'intelligence de qui ces
opinions bizarres s'embrouillèrent encore en se compliquant avec des
chagrins domestiques et la pauvreté. Prenant à la lettre les conseils de
ceux des _primitifs_ qui, par paresse et par incapacité, prétendaient
atteindre le plus haut but de l'art par l'effet seul d'une contemplation
poétique des ouvrages de l'antiquité, S... dépassa bientôt, sans avoir
rien appris, l'âge où l'on peut étudier avec fruit. Chargé prématurément
de famille et hors d'état de rien produire qui pût l'aider à la
soutenir, il obtint à grand'peine la place de professeur de dessin dans
un lycée de province, où il acheva de perdre sa raison déjà altérée.
C'était un bon et brave jeune homme, à qui il vint la fatale idée de se
tirer de l'état obscur où le ciel l'avait jeté, dans l'espoir de
cultiver un talent qu'il ne put acquérir et dont, selon toute apparence,
il n'avait même pas le germe.
Il ne serait que trop facile d'augmenter la liste des infortunés de ce
genre qui, jetés alors dans l'atelier de David, sans fortune,
quelques-uns sans dispositions et sans énergie de caractère, ont perdu
là toute idée de discipline, de subordination, et se sont trouvés trop
heureux, quand Bonaparte eut besoin de soldats, d'aller mourir
honorablement sur un champ de bataille.