dessinateurs d'après nature, lorsqu'en tirant sa montre il s'aperçut que
les heures s'étaient écoulées bien vite. «Il faut que je retourne à mon
atelier, dit-il, pour profiter du reste de la journée. Adieu, messieurs,
ajouta-t-il en s'adressant à ceux dont il venait de s'occuper; quant à
vous, et c'était aux jeunes dessinateurs d'après l'antique qu'il
s'adressait alors, je verrai votre ouvrage un autre jour. Dites à ceux
qui peignent de vous conseiller si vous vous trouvez dans l'embarras. Au
nombre des apprentis peintres auxquels ces paroles s'adressaient se
trouvaient Mendouze, M. Colson, M. Caminade, Simon, Bouchez, Huyot
(depuis architecte et membre de l'Institut), Adolphe Lullin, Étienne,
etc.
La séance de correction avait été longue; tous les élèves y avaient
apporté une attention soutenue en observant un rigoureux silence. Aussi,
à peine David fut-il dehors, que l'un des plus jeunes dessinateurs,
placé près de la porte, regarda par un trou qui y était pratiqué exprès
si le maître ne revenait pas par hasard sur ses pas; mais aussitôt qu'il
fut certain que David avait non-seulement parcouru le long corridor du
Louvre, mais qu'il avait dépassé l'angle au delà duquel on allait gagner
l'escalier de la rue du Coq, il se retourna vers ses camarades en jetant
un cri effroyable, auquel tout l'atelier répondit par un concert de
hurlements qui se prolongèrent pendant une ou deux minutes.
III.
LES ÉLÈVES DE DAVID À LEUR ATELIER.
On a vu les élèves devant leur maître; il est bon de les retrouver
livrés à eux-mêmes dans l'atelier. Mais pour soulager ces récits de
redites et de détails superflus, et avant de chercher quelle était la
constitution de cette petite démocratie de jeunes peintres, on fera
connaître les noms de quelques-uns des élèves qui sont entrés
successivement à l'atelier de David, après ceux que l'on connaît déjà.
Les principaux sont Poussin et Vermay, c'étaient des enfants de quatorze
à quinze ans; puis Augustin Delavergne, âgé de trente ans, gentilhomme
d'une province de France; J. J. Dubois, qui, outre l'obscénité
habituelle de ses discours, montrait déjà les disposions qui l'ont
entraîné à se faire antiquaire; enfin M. Ingres; Bartolini, sculpteur de
Florence; Schwekle, sculpteur allemand; Tieck, sculpteur de Berlin,
frère du poète; car David recommandait à ses élèves de modeler en terre
et avait à coeur de former des statuaires dans son école.
Sur soixante jeunes gens au moins qui étaient inscrite comme élèves de
David, la moitié à peu près fréquentait habituellement son école.
Jusqu'en 1800 environ, la rétribution du maître fut de 12 francs par
mois, sans les frais de modèles et de chauffage, qui se payaient à part.
Sur le nombre des élèves inscrits, il n'y en eut jusqu'à cette époque
que la moitié au plus qui payât la rétribution à David; les autres
recevaient l'enseignement gratis. Ces détails ne sont pas sans
importance, parce que la personne chargée par le maître de faire la
collecte et de solder les frais payés par la masse se trouvait être par
cela même le seul et unique magistrat chargé de gouverner l'indomptable
et anarchique démocratie des élèves de David. Or David, plus sage dans
l'établissement d'une constitution pour ses élèves que quand il s'était
agi de la république française, avait eu le bon esprit d'instituer pour
magistrat-collecteur un de ses élèves. Le bon et honorable Grandin, de
la famille des fabricants de drap d'Elbeuf, faisait toujours
effectivement de la peinture au métier, mais il calmait ses camarades
par son angélique douceur, et les amenait à payer, grâce aux
tempéraments qu'il donnait à propos, et surtout par cet air de probité
et cette exactitude commerciale qu'il semblait inspirer à ceux à qui il
s'adressait.
Grandin était boiteux, sa figure était laide, il n'avait ni disposition
comme peintre, ni esprit comme homme, et il exigeait de l'argent de
chacun; avec tous ces désavantages il se trouvait encore placé au milieu
du troupeau le plus indiscipliné et le plus moqueur qui se pût
rencontrer, et toutefois le bon et honnête Grandin était estimé, aimé de
tous. La seule plaisanterie fort innocente que l'on se permit à son
sujet consistait à proclamer bien haut le quantième du mois, lorsqu'il
entrait à l'atelier. «Messieurs, criait un mauvais plaisant, est-ce que
c'est le 30? voilà Grandin!» Mais impassible comme le soliveau de la
fable, l'inaltérable collecteur répondait par un sourire plein de
candeur, et tout rentrait dans l'ordre. Telle était donc cette manière
de magistrat revêtu d'une double confiance: de celle du maître qui le
laissait gouverner à sa manière, et de celle des élèves à qui il ne
venait même pas dans l'idée que Grandin pût rien rapporter d'eux à
David, hors ce qui regardait la rentrée exacte des fonds, ce qui se
faisait régulièrement.
Grâce à la sagesse avec laquelle Grandin exerçait sa magistrature, il
n'y avait donc que le département des finances où il régnât de l'ordre;
du reste, la république marchait au hasard, et selon les impulsions
alternatives que lui communiquaient les différentes _factions_ ou sectes
dont elle était composée.
Robin, dont on a entendu signaler par David les heureuses dispositions,
la paresse et la saleté, se parait du titre de _chef de la secte des
crassons_. Pour être admis à en faire partie, il fallait prouver que
l'on fumait au moins trois pipes par jour; que l'on ne changeait de
linge que quand il ne tenait plus sur le corps, et que l'on ne se lavait
que malgré soi ou quand on s'exerçait à la natation.
Robin, qui avait rapporté ces idées des armées, où il avait été avec les
régiments de Paris enrôlés au commencement de la révolution, fit peu de
prosélytes à l'école.
Une autre secte, qui par la suite mérita mieux cette désignation que le
troupeau dont Robin s'était fait le chef, se composait d'un certain
nombre d'élèves dont les principaux étaient les frères Franque, Pierre
et Joseph, que leur talent faisait déjà remarquer et qui tenaient les
premiers rangs dans l'école, depuis que Girodet, Gérard et Gros en
étaient sortis. Broc, dont il a déjà été question, donnait aussi de
flatteuses espérances, mais l'élève Maurice Quai, quoique moins avancé
alors dans la pratique de l'art, semblait avoir un avenir brillant et
exerçait déjà une certaine influence sur ses amis. Dans ses traits, dans
son caractère, il y avait quelque chose de ce qui distingue les hommes
appelés à commander à leurs semblables. Sa figure était belle, et sa
barbe, qu'il portait alors contre l'usage général, donnait de la gravité
à sa physionomie, d'ailleurs très-avenante. Doué d'une élocution facile,
il portait promptement la conviction dans l'esprit des autres, aussi
devint-il bientôt un véritable sectaire dans l'école de David, qu'il
abandonna enfin en entraînant avec lui plusieurs de ses camarades. Tant
que son talent ne fit que poindre, il ne professa pas hautement les
opinions singulières qu'il manifesta ensuite sur les arts et sur la
manière dont il prétendait qu'on dût les pratiquer. Ce fut d'abord par
l'élévation de ses idées et la franchise de son âme qu'il captiva la
bienveillance de ses condisciples, et à propos du sobriquet de _don
Quichotte_ qu'on lui avait donné, ses camarades furent tant soit peu
surpris de l'entendre dire «qu'il se trouvait heureux et fort honoré de
mériter le nom d'un personnage imaginaire il est vrai, mais qui était le
modèle de la bonne foi et de la loyauté; que pour lui, il admirait don
Quichotte depuis son enfance, et qu'il n'avait cessé de faire des
efforts pour s'élever jusqu'à la hauteur de la rude et incorruptible
honnêteté de ce héros romanesque.» L'expression de sincérité avec
laquelle Maurice prononça ces paroles, jointe à sa physionomie noble et
à son élocution entrainante, interdirent les critiques et les quolibets
aux plaisants; et de ce moment Maurice, qui déjà était aimé, fut investi
d'une certaine autorité qui lui donna le droit de dire tout ce qui lui
venait à l'esprit. Déjà Moriès et Ducis témoignaient hautement le cas
qu'ils faisaient de lui, aussi devint-il bientôt complétement maître de
l'esprit de Pierre, de Joseph, de Broc, de Perrié et de quelques autres
qui formèrent le noyau de la secte.
On n'a sans doute pas oublié l'entresol situé au-dessus de l'atelier des
Horaces: ce logement, faisant partie de la portion du Louvre prêtée à
David, était occupé par les frères Franque, qui non-seulement y
logeaient, du consentement du maître, mais donnaient souvent
l'hospitalité à Broc, à Maurice et à ceux de leurs amis qui la leur
demandaient. Or, c'est en ce lieu que prit naissance la secte des
_penseurs_ ou des _primitifs_ dont Maurice fut le fondateur, quoiqu'il
soit juste de dire que quelques paroles hasardées de David en aient fait
naître la première idée. Ce maître, étant sur le point de commencer son
tableau des _Sabines_, et se sentant plus que jamais entraîné par le
goût des ouvrages de l'antiquité, en était venu à restreindre son
admiration pour les oeuvres modernes, au point de ne plus se proposer
pour modèles que les ouvrages grecs que l'on supposait faits à l'époque
de Phidias. Parmi les-bas-reliefs, il recherchait ceux dont le style
était le plus ancien; il en faisait autant au sujet des médailles, et
vantait particulièrement le naturel et l'élégance du trait des figures
peintes sur les vases dits étrusques. On sait ce qui arrive
ordinairement dans une école, et que les opinions du maître, exagérées
par ses élèves, même les plus intelligents, sont bientôt dénaturées par
les niais. C'est ce qui arriva dans celle de David, en cette occasion,
après qu'il eut dit à propos de son projet relatif aux _Sabines_:
«Peut-être ai-je trop montré l'art anatomique dans mon tableau des
_Horaces_; dans celui-ci des _Sabines_, je le cacherai avec plus
d'adresse et de goût. Ce _tableau sera plus grec_.»
Ces derniers mots, ainsi que la recommandation que le maître faisait
souvent à ses élèves d'exercer leur esprit en étudiant les antiques,
sans les copier machinalement, frappèrent les jeunes gens et Maurice en
particulier, et ils partirent de là pour avancer que David travail fait
qu'entrevoir la route à suivre, qu'il fallait changer radicalement les
principes sur lesquels on s'appuyait pour exercer les arts; que tout ce
qui avait été fait depuis Phidias était _maniéré_, faux, théâtral,
affreux, ignoble; que les maîtres italiens, y compris le plus célèbre
même, étaient entachés des vices des écoles modernes; qu'il était
indispensable de s'abstenir de regarder aucun des tableaux de la grande
galerie, et que dans celle des antiques on devait baisser les yeux et
passer outre devant les statues romaines et celles même qui avaient été
faites en Grèce depuis Alexandre le Grand.
Tel était à peu près l'ensemble de la nouvelle théorie. Quant à la
pratique, on ne devait viser qu'à exprimer la plus haute beauté; aussi
Maurice engageait ses adeptes à ne plus travailler à l'atelier de David
pour peu que le modèle ne leur parût pas beau; il leur conseillait de ne
peindre que des figures de six pieds de proportion; et, toujours dans
l'idée de rendre _le beau_, prescrivait de faire des ombres claires,
afin que la transition trop brusque de la lumière à l'ombre ne détruisit
pas l'harmonie des formés, comme ne manquaient pas de le faire,
ajoutait-il dans le style brutal d'atelier, ces indignes Italiens.
Mais ces idées que Maurice se formait de l'art n'étaient que les
corollaires d'autres idées plus hautes, plus graves, sur lesquelles il
s'entretenait avec des hommes qui, sans être étrangers aux arts, ne les
pratiquaient cependant pas. Charles Nodier était de ce nombre, et plus
d'une fois alors Étienne l'a vu monter descendre le petit escalier de
bois qui conduisait à l'entresol au-dessus de l'atelier des Horaces, où,
selon toute apparence, il allait présider les séances des _penseurs_ ou
_primitifs_. S'il faut s'en fier aux récits un peu tardifs (1833) de cet
écrivain sur la secte dont Maurice a été le chef ostensible de 1797 à
1803, il ne s'agissait de rien moins que d'une réforme de la société sur
un plan, non pas précisément semblable à celui des saint-simoniens, mais
du même genre, et qui devait commencer par un Changement de costume. Que
des idées vagues de réforme aient bouillonné dans la tête, de quelques
jeunes gens lancés au milieu d'une société à peine remise des grandes
commotions révolutionnaires, cela peut être admis; mais quant à
l'établissement d'une doctrine sérieuse à ce sujet, il ne pouvait
résulter des efforts de quelques pauvres élèves en peinture rassemblés
dans l'entresol, en admettant même toute la supériorité d'esprit et de
caractère que l'on pourrait attribuer à Maurice Quaï et à Charles
Nodier. Le secret de cette petite comédie, s'il y en a un, n'aurait pu
être dévoilé que par le président des _primitifs_, devenu le spirituel
académicien que tout le monde connaît; mais à défaut de renseignements à
ce sujet, longtemps mais vainement promis à Étienne par Charles Nodier,
voici l'extrait d'une brochure curieuse que cet écrivain publia en l'an
XII de la république (1804), sous le titre d'_Essais d'un jeune barde_.
On y trouve une espèce d'éloge ou plutôt de glorification de Maurice et
de la jeune femme d'un des sectaires, qui, en effet, par la pureté de
son âme et la beauté de sa personne, était devenue la Béatrice, l'ange
gardien des _penseurs_. Voici le chapitre où il est question de ces deux
personnages:
_Deux beaux types de la plus parfaite organisation humaine._
«Dans les espérances d'une présomptueuse jeunesse, j'avais résolu
de _leur_ consacrer un jour un monument, ci d'attacher _leurs_ noms
aux plus belles conceptions de ma vie. Mais, si incertain moi-même
de ce que le sort me réservent du temps qui m'est mesuré, je veux,
du moins, laisser ici quelque témoignage qui révèle que je _les_ ai
connus, et qui fasse foi de ma gloire.
«Saady fait dire à l'ambre: «Je ne suis qu'une terre vile, mais
j'ai habité avec la rose.»
«Artiste, jette un voile sur ton _Apollon_ et sur ta _Vénus_. Ne
consume pas ton admiration stérile sur les efforts de l'art
impuissant. Ici la Divinité a marqué sa plus noble empreinte, et
c'est ici que tu apprendras ton génie, si le ciel t'en a donné.
«LUI, c'était MAURICE QUAÏ, cet homme qui, sous les formes
d'ANTINOÜS et d'HERCULE combinées, recélait l'âme de MOÏSE,
d'HOMÈRE et de PYTHAGORE, et qui unissait le courage des forts à la
simplicité des enfants, et la raison des sages a l'enthousiasme des
poëtes. À cette beauté, qui avait je ne sais quoi d'immuable et
d'éternel comme celle des dieux, à ce grand caractère qui le
faisait participer du TOUT-PUISSANT, de RAPHAËL et du JUPITER de
MYRON, il semblait qu'on allait voir briller autour de sa tête les
éclairs de l'OLYMPE et du SINAÏ.
«Il était facile à reconnaître, celui dont le Seigneur avait dit,
par l'organe d'un de ses disciples: J'AI ÉCRIT SUR SON FRONT LE NOM
DE MA CITÉ. C'étaient bien là ces sourcils dont un seul mouvement
pouvait ébranler le monde, et ces yeux d'où devait s'élancer la
foudre. C'est cet aspect qu'il aurait fallu emprunter pour se
fonder un culte; et jamais je n'ai levé sur lui ma paupière sans
éprouver un saint effroi; jamais je ne l'ai entendu m'appeler à ses
côtés, avec ce langage ineffable et mélodieux qui lui était
familier, sans me rappeler que LE DIEU FAIT HOMME aussi aimait à
s'entourer des malheureux de la terre.
«Ne demandez pas au vulgaire quel était Maurice Quaï: l'avenir sera
prive de son nom.
«Oserez-vous, chaste amitié, proférer celui de LUCILE FRANQUE? Il
échappe à mes lèvres, et mes lèvres sont purifiées. Elle ne
condamnera pas cet hommage.
«Avez-vous vu sur les coupes des Grecs et sur les bas-reliefs
d'Herculanum, ces figures sveltes et légères, où tant de noblesse
est alliée à tant de grâce et tant de pudeur à tant de volupté?
Vous êtes-vous arrêté, pensif, devant cette image de SAINTE CÉCILE
qui prête l'oreille aux choeurs célestes? La plaintive MALVINA,
touchant sur sa harpe des airs douloureux et adressant un regard
triste et plein de larmes au barde aveugle qui n'en jouira pas,
vous a-t-elle jamais intéressé à ses malheurs? Sterne vous a-t-il
trouvé sensible pour son ÉLISA, et ROUSSEAU pour sa JULIE? Vous
connaissez presque LUCILE.
«Son regard était si solennel que ceux sur lesquels il tombait se
sentaient saisis d'un respect religieux; mais il était si doux
qu'il avait un charme secret pour assoupir les chagrins du pauvre.
Aussi sa vue faisait rêver de bonnes actions, et on ne se souvenait
pas d'elle sans avoir envie d'être meilleur. Mais à quelque chose
de sombre et de pénible à voir qui errait sur son visage, on aurait
deviné le présage des maux à venir.
«Quand, dans les beaux jours de l'année, elle s'avançait dans la
plaine, avec sa tunique flottante et ses cheveux épars, semant des
fleurs sur les enfants et des bienfaits sur les mères, vous auriez
dit l'ange du hameau; et quand elle portait pendant le silence des
nuits un secours mystérieux vers la chaumière de l'indigent à sa
marche aérienne, au frissonnement surnaturel qui suivait ses pas, à
la divine mélancolie qui régnait dans tout son air et dans tous ses
mouvements, à un sentiment incomparable et merveilleux qui émanait
d'elle, et qu'on ne saurait définir, on croyait apercevoir une de
ces sublimes intelligences qui veillent autour des tombeaux.
«Mais, après une vie pleine d'amertume, celle qui eût été à son gré
le MICHEL-ANGE de la poésie ou l'OSSIAN de la peinture, tomba
inconnue sur la terre, et les larmes de quelques infortunés qui
devaient leur existence à ses secours firent les frais de sa pompe
funèbre.
«Elle compta son vingt-deuxième printemps, et à la fin de ce court
exil, elle reprit le chemin de son éternelle patrie.
«LUCILE, MAURICE, âmes superbes! Où est-il celui qui doute de
l'immortalité? A-t-il vécu près de vous, celui qui nie la vertu? Ô
Brutus!
«Ne m'accusez point de vous abuser par quelque heureux mensonge
inventé à l'honneur de l'espèce humaine, L'imagination ne fait pas
de tels rêves. Je les ai vus.
«Je suis venu, et je les cherchais encore. Ils n'étaient plus, et
j'ai cherché leur fosse. Aujourd'hui, leur fosse même m'est
interdite.
«Plus heureux que moi, puisqu'il me restait des liens qui m'ont
forcé à leur survivre.
«_Il n'y a plus rien sur la terre qui mérite une larme!_
«UNZER.»
Cet éloge dithyrambique en prose bariolée de réminiscences de la Bible,
d'Homère et d'Ossian, toutes devenues fort à la mode en ce temps, révèle
à la fois l'espèce d'admiration que Maurice inspirait à ceux dont il
était entouré et la confusion d'idées au milieu de laquelle la jeunesse
la plus distinguée par ses sentiments et son esprit se débattait alors.
Quoi qu'il en soit, les prédications de Maurice, dans le petit entresol,
sur les questions de morale et d'art ne laissaient pas de produire de
l'effet sur la masse des élèves de David. Involontairement ces jeunes
gens obéissaient chaque jour davantage à l'autorité que prenait sur eux
le chef des _penseurs_. Un jour ce jeune homme en fit un singulier
usage. Mais pour que l'on puisse apprécier tout ce qu'il y avait
d'étrange, de hardi dans ce qu'osa dire Maurice dans un lieu à peu près
public tel que l'école de David, il faut se reporter à l'an 1797, alors
que la religion était encore l'objet de la dérision publique, avant que
Bonaparte eût rouvert les églises. Les idées de Voltaire avaient
tellement été répandues d'ailleurs pendant la révolution, que parmi les
élèves de l'école, si on ne regardait pas comme un crime de parler
favorablement du christianisme, c'était au moins un ridicule dont
personne n'aurait osé se couvrir. Les discours indévots, impies même,
s'y faisaient assez fréquemment entendre.
Or, il arriva qu'un des élèves, en racontant une histoire bouffonne, y
mêla à plusieurs reprises le nom de Jésus-Christ. La première fois,
Maurice ne dit rien. Seulement sa physionomie devint sévère; mais
lorsque le conteur eut répété de nouveau le nom sacré, alors les yeux du
chef de la secte des _penseurs_ s'enflammèrent, et Maurice fit taire le
mauvais plaisant en lui imposant impérieusement silence. L'étonnement
des élèves parut grand; mais il ne fut exprimé que sur la physionomie de
chacun, qui resta muet. Maurice était sujet à des colères très-vives,
mais qui duraient peu; il avait d'ailleurs du tact, et, en cette
occasion, il sentit la nécessité de justifier par quelques paroles la
hardiesse de la sortie qu'il venait de faire. «Belle invention vraiment,
dit-il en continuant de peindre, que de prendre Jésus-Christ pour sujet
de plaisanterie! Vous n'avez donc jamais lu l'Évangile, tous tant que
vous êtes? L'Évangile! c'est plus beau qu'Homère, qu'Ossian!
Jésus-Christ au milieu des blés, se détachant sur un ciel bleu!
Jésus-Christ disant: «Laissez venir à moi les petits enfants!» Cherchez
donc des sujets de tableaux plus grands, plus sublimes que ceux-là!
Imbécile, ajouta-t-il en s'adressant avec un ton de supériorité amicale
à son camarade qui avait plaisanté, achète donc l'Évangile et lis-le
avant de parler de Jésus-Christ.»
Il faut le répéter, de telles paroles, dites à cette époque et dans un
lieu tout à fait public, eussent certainement excité de la rumeur et pu
compromettre la sûreté du harangueur. Tous les élèves le sentirent bien;
car lorsque Maurice eut cessé de parler, il y eut un intervalle de
silence assez long, pendant lequel tout le monde se consulta du regard
pour savoir comment on prendrait la chose.
Le brave Moriès trancha la difficulté: «C'est bien cela, Maurice,»
dit-il d'une voix ferme; et à peine ces mots eurent-ils été prononcés,
que tous les élèves crièrent à plusieurs reprises: «Vive Maurice!»
On aurait tort de croire cependant que dans le sentiment généreux que
fit éclater cette jeunesse, il entrât des idées de piété. À l'atelier de
David, comme par toute la France alors, on était et l'on affectait
surtout d'être très-indévot; mais le courage que montra Maurice en
défendant un nom et une religion que tout le monde attaquait et
vilipendait, ainsi que la pensée heureuse qu'il eut de découvrir à de
jeunes artistes une source de beautés nouvelles au moins pour eux,
séduisit et entraîna leurs jeunes âmes. Cette scène eut toutefois un
résultat important; elle jeta du ridicule sur ce qui restait encore,
dans le langage des élèves, de locutions révolutionnaires et
irréligieuses, et, de plus, elle assura la liberté des consciences.
Après le mouvement oratoire de Maurice, et pendant le repos du modèle,
Moriès, Ducis, Roland, de Forbin, M. de Saint-Aignan, Granet et beaucoup
d'autres qui représentaient assez bien le parti aristocratique à
l'atelier, vinrent prendre les mains de Maurice et le féliciter sur son
élan généreux. Lorsque ceux-ci eurent épuisé leurs louanges fort
sincères, s'avancèrent alors vers Maurice, Richard Fleury et Révoil, les
deux amis lyonnais. Leurs figures paraissaient émues, et d'un air
timide, mais où perçait un sourire plein de joie, ces deux jeunes
artistes remercièrent leur généreux camarade de manière à laisser
entendre à tous les assistants qu'ils attachaient plus d'importance
encore qu'eux à ce qui venait de se passer. En effet, de Forbin et
Granet, qui avaient fréquenté Richard Fleury et Révoil à Lyon, avouèrent
à leurs condisciples que ces deux jeunes gens étaient fort pieux. Ce
bruit se communiqua d'oreille en oreille, et jamais, depuis ce jour, on
ne se permit la plus légère plaisanterie sur les habitudes religieuses
des deux amis lyonnais.