en Vendée, il avait appris des chansons républicaines, et
particulièrement celle qui commence ainsi: _Le fanatisme insensé,
l'ennemi juré de notre liberté, est expiré_. Or il la chantait de telle
sorte que quand il avait prononcé _le fa..._, il s'arrêtait sur la note,
travaillant pendant une minute ou deux à sa peinture, puis, au moment où
l'on s'y attendait le moins, il reprenait en chantant: _natisme
insensé_; puis, après avoir coupé par d'autres repos plus ou moins
longs: _l'ennemi juré... de notre liberté..._, il achevait sur des notes
très-graves et très-lentes: _Est ex-pi-ré!!!_ Et tous les élèves en
choeur répétaient avec la même emphase: _Est expiré!!! est expiré!!!_
Gautherot, qui ne manquait pas d'esprit, sentait bien la finesse de
cette petite guerre et y répondait par d'autres plaisanteries; mais
Mulard, qui, non content d'être _bavard_, était encore pédant, ne
trouvait rien de mieux pour rompre les chiens que de rappeler la dignité
des artistes d'Athènes et de Rome. Alors les sifflets de se faire
entendre et les instances les plus bruyantes étaient adressées à Ducis
pour qu'il répétât sa chanson: «_Le fa! le fa!_ Ducis, chante _le fa!_»
criait-on de toute part; et alors des joies, des cris et des hurlements
sans fin se faisaient entendre après ces mots répétés de nouveau en
choeur: _Est expiré!!!_
Cette scène d'écoliers, choisie entre mille autres, parce qu'elle était
une parodie de choses beaucoup plus sérieuses qui se passaient alors à
Paris et dans toute la France, donnera cependant une idée de la manière
bruyante et dissipée dont on étudiait dans l'école de David, ainsi que
dans toutes les autres d'ailleurs. Quelquefois le tumulte y était poussé
jusqu'à un excès dont on ne peut se faire d'idée, et, pour dire la
vérité, on y perdait énormément de temps.
Rien cependant n'était si rare que David pût surprendre ses élèves au
milieu d'un tel désordre. Ordinairement quelqu'un de son école, ou même
les élèves des autres maîtres établis dans le Louvre, rencontraient
David parcourant les vastes corridors de cet édifice, et couraient
devant avertir les élèves de son arrivée. _Voilà M. David!_ À peine ces
mots étaient-ils prononcés que tout rentrait dans l'ordre et le silence,
au point que l'on aurait, à la lettre entendu une souris trotter.
Les occasions où David donnait lui-même un mouvement au modèle de ses
élèves se présentaient fort rarement. Pour éviter ces embarras et rendre
les études d'après la nature plus faciles et plus profitables, il avait
eu l'idée de faire à l'ensemble des élèves une proposition qui fut assez
généralement accueillie et suivie même pendant près de deux ans. Ceux
des jeunes gens de l'atelier que leur âge ou le plus ou moins de
perfection de leurs formes rendaient propres à servir de modèle étaient
inscrits sur une liste, et _posaient_ à tour de rôle entièrement nus. La
séance était de cinq heures et se renouvelait pendant les six premiers
jours de la décade. Quant aux trois derniers, ils étaient employés à
copier _une tête_, pour laquelle chaque élève était tenu par les
règlements de poser lui-même, ou de fournir un modèle mercenaire à ses
frais. Ces conventions, qui n'étaient pas toujours bien strictement
observées, eurent cependant l'inappréciable avantage de faire passer
sous les yeux des élèves une immense quantité de natures très-variées,
et de les forcer à renoncer aux habitudes faites, aux pratiques apprises
d'avance et à toute cette manière conventionnelle que David reprochait
non sans raison à la vieille école, ou à ceux des élèves qui en
suivaient les principes.
En résultat, David, qui à l'entrée dans la carrière des arts et pendant
ses préoccupations politiques avait employé tout ce qu'il avait de
pouvoir pour renverser matériellement la vieille institution de
l'Académie, poursuivait, en 1796, cette même idée, mais d'une manière
plus convenable, et surtout plus utile aux arts, en faisant la guerre,
non plus aux hommes, mais aux doctrines surannées et fausses des vieux
académiciens. À cet égard, le maître et les élèves mettaient un zèle
presque fanatique à accomplir cette oeuvre.
Midi était le moment choisi le plus ordinairement par David pour visiter
et corriger ses élèves. Le peintre s'occupait alors du tableau des
_Sabines_ déjà ébauché, et dont il repeignait la figure de Tatius.
Pendant les heures qu'il consacrait au repos, il arrivait au milieu de
ses élèves. Mulard et Gautherot, plus rapprochés d'âge de David, et
fidèles d'ailleurs à la confraternité révolutionnaire, tutoyaient leur
maître, usage qui ne cessa que quand ces deux artistes ne fréquentèrent
plus l'école. Quoi qu'il en soit, le respect que les élèves portaient au
maître dans l'atelier, même les deux qui viennent d'être nommés, était
profond, et toutes ses paroles les plus hasardées, les plus embrouillées
même, comme David, en laissait échapper quelquefois, étaient écoutées,
pesées et interprétées comme l'eussent été celles d'un prophète.
Ces leçons se réduisaient fort souvent en principes généraux qu'il
émettait à l'occasion du premier travail d'élève qui lui tombait sous
les yeux. En sorte que le défaut ou la qualité qu'il y avait remarqué
lui servait de texte pendant la revue de toutes les études des élèves
peintres et dessinateurs.
«Eh bien! disait-il au plus vieux de ses élèves, qui persistait à porter
ses cheveux noués en queue de la longueur de dix-huit pouces, toi, tu es
de l'ancien régime, corps et âme; tu peins comme tu te coiffes. Va, mon
pauvre garçon, tu es venu trop tôt ou trop tard, tu as manqué le coche;
tu aurais fait un excellent académicien...» Puis, après une pause:
«Allons, va ton train, continuait-il... dans ton genre, ça va très-bien
ce que tu fais.» Et comme il avait réellement de l'affection pour ce
vieil élève sans aucun talent, mais qui avait besoin de son pinceau pour
vivre, il l'enseignait gratis et lui donnait ainsi l'occasion de
profiter dans le monde du titre d'_élève de David_, recommandation
puissante alors.
Mais toutes les fois qu'il trouvait l'occasion de tomber à bras
raccourcis sur l'Académie et les académiciens, il ne la laissait point
échapper, et plus d'une fois, pour la faire renaître, il alla exprès
s'arrêter devant la toile du vieil élève à la longue queue.
«Ah! toi, c'est différent, disait-il en s'approchant de la peinture de
Broc le Gascon, tu te crois du génie; mais prends-y garde, ça ne pousse
pas tout seul dans la tête et il faut le cultiver. C'est comme une
plante...» Et alors David commençait une de ses comparaisons favorites,
qu'il perdait, reprenait et reperdait pour la reprendre encore, tout en
accompagnant sa harangue de réticentes causées par la difficulté qu'il
avait à prononcer, ce qui le forçait parfois de s'arrêter court, en
disant à ses élèves, qui riaient ainsi que lui: «Ma foi, je ne sais plus
où j'en suis; mais vous me comprenez, n'est-ce pas?--Oui! oui! monsieur
David,» répétait-on de tous côtés; et il continuait. «Enfin, tu
m'entends bien, Broc, tu as des dispositions... pour le coloris
surtout... écoute bien; pour le coloris. Ainsi, ne va pas te mettre dans
l'esprit que tu es un Raphaël. Vois, étudie les maîtres qui te vont, qui
te conviennent: Titien, Tintoret, Giorgion, les Italiens enfin, et puis
reviens devant le modèle, oublie les maîtres et copie la nature comme tu
copierais un tableau, sans science, sans idée faite d'avance, avec
naïveté, et tu seras tout étonné d'avoir bien fait. Allons, bon courage;
je ne suis pas mécontent de ton travail... mais dis-toi bien que tu n'es
pas encore un homme de génie!»
Mulard, debout devant sa toile, attendait avec une expression pincée la
correction de son maître. Doyen des élèves par l'âge, inférieur à la
plupart d'entre eux par le talent, il redoutait le franc parler de
David, dont il se regardait comme le compagnon, en raison de la
familiarité résultant des habitudes révolutionnaires. «J'ai toujours à
te répéter...» dit David qui fut tout à coup interrompu par Mulard, dont
il connaissait bien le péché mignon et le sobriquet, «j'ai toujours à te
répéter, continua David sans se déconcerter, que tu fais maigre de
dessin et froid de couleur. Cela n'empêche pas que tu ne sois en état de
commencer un tableau pour l'exposition prochaine, ce que je t'engage à
faire. Mais en l'achevant, il faudra que tu te tiennes sans cesse en
garde contre les deux défauts que je te signale et tout ira bien.--Mais
ne penses-tu pas, David, dit Mulard, avec sa voix de tête et son visage
composé, que je...--Je t'ai dit ce que je pense et ce que tu dois
faire.» Mulard voulut parler encore; mais un sourire de David, auquel
répondirent ceux de tous les élèves, força le bavard à se taire et à
reconnaître lui-même, en riant aussi, l'inopportunité de ses réflexions.
«Oh! dit David en passant du chevalet de Mulard à celui d'un autre
élève, si on peignait avec la langue, celui-là ne laisserait guère de
besogne à faire aux autres.» Un rire général, auquel prit même part
celui qui en était l'objet, accueillit cette épigramme, à laquelle
succéda un profond silence.
«C'est bien cela, dit-il à Ducis, il y a de la vérité, de la naïveté
même dans le mouvement et la couleur de ta figure. Mais, ajouta-t-il en
ayant l'air de parler à tout le monde, quoique parlant de Ducis, il ne
faut pas vouloir faire plus qu'on ne peut. Il faut traiter des sujets
humbles, simples, familiers même, si la nature nous a fait naître pour
cela. Tel qui fera supérieurement des bergers, se fera moquer de lui
s'il, veut peindre des héros. Il faut se tâter, se connaître et puis
aller sans se forcer... n'est-ce pas Ducis?--Oui, monsieur,» et il
passait à un autre.
«Pour vous, mon cher ami, il faut faire peau neuve!» C'est ainsi qu'il
apostropha Granger, transfuge de l'école rivale de Regnault dans celle
de David. «Voilà ce que c'est que de recevoir en commençant de mauvais
principes, ajouta-t-il, il faut oublier, _désapprendre_, ce qui est bien
plus difficile, tous les enseignements que l'on a reçus. Voyez-vous, mon
cher Granger, il vaudrait mieux pour vous et deux ou trois de vos
camarades ici, _infectés comme vous du virus académique_, que vous
n'eussiez jamais touché un crayon. Il faudra que vous employiez un an au
moins pour guérir de ce mal, et puis alors seulement vous vous remettrez
en route dans la bonne voie... Votre travail est bon... trop bon même;
car, voyez-vous, votre main en sait bien plus que votre tête. Vous
réfléchissez après que vous avez fait. Votre pinceau vous emporte, il
est votre maître, et pour comble de malheur il a été mal dirigé. Il faut
oublier tout ce que vous savez, et tâcher d'arriver devant la nature
comme un enfant qui ne sait rien... M'entendez-vous bien?--Oui,
monsieur.--M'avez-vous bien compris?--Oui, monsieur.--Eh bien, nous
verrons cela la semaine prochaine.»
En allant vers un autre élève, mais poursuivant toujours son idée: «Une
mauvaise école, dit-il, est comme une boutique de perruquier[2], dans
laquelle on n'entre jamais sans en sortir avec du blanc à son habit.»
En s'approchant du chevalet de Moriès, qui s'était retiré de côté pour
recevoir la leçon du maître, David fit une légère inclination de tête à
cet élève, comme pour le saluer. Moriès avait plus de trente ans. Vêtu
d'une grande redingote bleue croisée jusqu'au menton, portant une
cravate noire et de grandes bottes de cavalerie, cet homme avait une des
plus nobles figures qui se puissent rencontrer. Ses cheveux noirs et
lisses dessinaient exactement la forme de son crâne. Son nez était
légèrement aquilin et ses yeux grands fiaient couverts de paupières
très-larges. Ses traits étaient beaux, et la majesté et la douceur mêlée
de force de sa physionomie inspiraient tout à la fois le respect pour sa
personne et un vif désir de le connaître. Son histoire n'était pas bien
connue. On savait seulement qu'il avait servi aux armées, mais qu'un
attrait invincible pour l'art de la peinture l'avait engagé à quitter sa
première profession.
Moriès avait ce qu'on appelle _une passion malheureuse_ pour la
peinture, car il n'y était nullement appelé par ses dispositions. Cet
homme, depuis qu'il était entré à l'école de David, travaillait jour et
nuit pour regagner les années qu'il croyait avoir perdues. Ses moyens
d'existence étaient bornés à ce point qu'il vivait pour moins de vingt
sous par jour. Mais il supportait toutes les privations qu'il s'était
imposées avec un courage, une grandeur d'âme propres à faire naître des
regrets chez tous ceux qui connaissaient son inaptitude aux arts.
Il était facile d'établir quelques points de comparaison entre don
Quichotte et cet élève, car la vue de la moindre injustice révoltait
Moriès jusqu'à le forcer de prendre part à toutes les querelles qui
s'élevaient et de s'établir juge du différend. Ce gentilhomme, car il
l'était, faisait la police dans l'atelier. Quand les plus jeunes élèves
n'étaient pas d'accord et élevaient trop la voix, il allait à eux, les
interrogeait, les jugeait, prononçait son jugement et sanglait quelques
coups d'appuie-main sur celui qui avait tort, sur tous deux quand le
tort était partagé, puis retournait tranquillement à sa place pour
reprendre sa peinture.
Il va sans dire qu'une âme de cette trempe avait des sympathies et des
répugnances également prononcées; aussi ne parlait-il jamais de Mulard
et de Gautherot qu'avec une expression légèrement ironique, tandis qu'il
tendait journellement la main, en arrivant, à Ducis, à Roland et à
Duffaut, avec lequel il finit par vivre en commun. Le caractère noble de
Moriès le faisait aimer de tous, et quoique ses productions ou plutôt
ses essais fussent de la dernière faiblesse, jamais, dans l'atelier, où
la franchise était si brusque et si moqueuse, personne ne fit la plus
légère allusion à son peu de talent.
«Allons, courage, mon cher Moriès, lui dit David en jetant les yeux sur
sa toile, il ne faut pas vous décourager.» Puis, après quelques
observations de détails, le maître répéta: «Allons, courage! c'est comme
au combat...--Vous avez raison, monsieur David, interrompit le noble
élève qui, par modestie, ne voulut pas laisser achever la phrase tout
haut à son maître, il faut vaincre ou mourir,» dit-il à voix basse. Et
en parlant ainsi, ses paupières se baissèrent et son visage rougit comme
celui d'une jeune fille.
«Qu'est-ce que vous faites là?» demandait peu après David à un jeune
homme qui peignait comme un fou, sans s'apercevoir que son maître était
derrière lui: «Mais arrêtez-vous donc un instant! continua-t-il en lui
frappant sur l'épaule, écoutez-moi, N... J'ai ici quelques élèves que je
considère comme mes enfants, et j'agis avec eux comme il me convient;
mais vos parents payent douze francs par mois pour que vous travailliez
ici, or, je ne veux pas voler leur argent. Croyez-moi, tous n'avez
aucune disposition et vous ne ferez aucun progrès; ainsi quittez l'art
de la peinture.»
Après cette allocution, qui n'était pas la première de ce genre que
David eût faite à cet élève, le jeune homme suspendit son travail
pendant quelques minutes et le reprit bientôt après sans s'émouvoir. «Je
ne sais pas pourquoi, dit alors le maître en s'adressant à tous, comme
quand il voulait rendre une observation moins pénible en la présentant
d'une manière générale; je ne sais vraiment pas pourquoi on a de la
répugnance à se faire cordonnier ou maçon, quand on peut exercer
honnêtement et habilement ces professions, d'autant plus qu'il y a place
parmi les ouvriers de ce genre pour ceux qui sont plus ou moins adroits.
Mais être peintre médiocre, mauvais! oh! non, messieurs, je vous aime
trop pour souffrir que cela arrive à aucun d'entre vous.»
«Eh bien, Georges, chantes-tu toujours de la musique de Glück?» demanda
David, en souriant, à un gros garçon d'une jolie figure qui avait
entrepris une étude de grandeur naturelle.
--Oui, monsieur, répondit l'élève d'un ton gracieux et délibéré.
«--Eh bien, tu as raison, puisque tu l'aimes... Moi j'aime mieux la
musique italienne. Prends garde au bras et à la tête de ta figure, qui
sont trop gros et mal dessinés... tu as le sentiment de la couleur,
c'est bon; ça va bien... Oh! il est coloriste, répéta David en
s'adressant à tout l'atelier, mais, continua-t-il en se retournant vers
Georges, Titien, Paul Véronèse coloriaient bien, mais ils dessinaient
les têtes et les bras mieux que toi. Voilà ce que c'est que d'aimer la
musique allemande, tu préfères l'harmonie à la mélodie et tu fais de
même en peinture: tu fais passer le dessin après la couleur. Eh bien,
mon cher ami, c'est mettre la charrue avant les boeufs. Mais c'est égal,
fais comme tu sens, copie comme tu vois, étudie comme tu l'entends,
parce qu'un peintre n'est réputé tel que par la grande qualité qu'il
possède, quelle qu'elle soit. Il vaut mieux faire de bonnes bambochades
comme Téniers ou Van Ostade que des tableaux d'histoire comme Lairesse
et Philippe de Champagne.»
Le maître corrigea encore quelques élèves peintres, sur lesquels il ne
trouva rien de particulier à dire, et entra dans le cercle que formaient
les dessinateurs autour de la table du modèle. Parmi ces derniers
étaient M. A. de Saint-Aignan, Paulin Duqueylar, Langlois, Maurice Quai,
Perrié, Robin, Granet, de Forbin, Richard Fleury, Révoil, et quelques
autres dont les noms sont restés inconnus, mais tous assez habiles alors
à copier la nature en dessin et sur le point de prendre le pinceau.
Avant de passer leurs travaux en revue, David resta debout devant le
demi-cercle et entretint ses élèves du tableau des _Sabines_, qu'il
exécutait. «J'ai entrepris de faire une chose toute nouvelle, leur
disait-il; je veux ramener l'art aux principes que l'on suivait chez les
Grecs. En faisant les _Horaces_ et le _Brutus_ j'étais encore sous
l'influence romaine. Mais, messieurs, sans les Grecs, les Romains
n'eussent été que des barbares en fait d'art. C'est donc à la source
qu'il faut remonter, et c'est ce que je tente de faire en ce moment.
J'étonnerai bien des gens; toutes les figures de mon tableau sont nues,
et il y aura des chevaux auxquels je ne mettrai ni mors ni bride. Je
crois avoir terminé la figure de mon Tatius...» À ces derniers mots, la
physionomie de tous les élèves s'épanouit, comme si le personnage dont
on venait de parler fût sorti de dessous terre. Les jeunes gens
parlaient entre eux, célébraient déjà la perfection présumée de
l'ouvrage, et, sans exprimer aucun désir, laissaient deviner dans leurs
yeux la curiosité qu'ils avaient de le voir.
«Je ne peux pas encore montrer mon tableau, dit le maître, qui avait
surpris la pensée de ses élèves. Je crois avoir réussi à faire mon
Tatius, mais je n'en suis pas certain. Je ne le jugerai bien que lorsque
ce qui doit l'entourer sera repeint également. Mais je veux faire du
grec pur; je me nourris les yeux de statues antiques, j'ai l'intention
même d'en imiter quelques-unes. Les Grecs ne se faisaient nullement
scrupule de reproduire une composition, un mouvement, un type, déjà
reçus et employés. Ils mettaient tous leurs soins, tout leur art, à
perfectionner une idée que l'on avait eue avant eux. Ils pensaient, et
ils avaient raison, que l'idée dans les arts est bien plus dans la
manière dont on la rend, dont on l'exprime, que dans l'idée elle-même.
Donner une apparence, une forme parfaite à sa pensée, c'est être
artiste; on ne l'est que par là... Enfin je fais de mon mieux, et
j'espère arriver à mes fins.»
Le maître, dont chaque parole avait été écoutée avec la plus religieuse
attention, se mit en devoir de corriger le travail des dessinateurs
d'après le modèle vivant. «Levez-vous, monsieur de Saint-Aignan, dit-il
en s'asseyant à sa place. Allons, courage, très-bien, le mouvement est
bien saisi... Mettez un peu plus de correction dans votre dessin et nous
penserons à vous faire peindre.» Paulin Duqueylar lui remit ensuite son
carton: «Il y a vraiment un grand caractère, observa David en regardant
la figure que l'élève avait tracée; il a une manière de voir à lui et il
rend son idée avec énergie.
C'est bon! courage! Langlois, dit-il à l'élève qui suivait, votre figure
est bonne, il faut peindre; c'est dit.» Et l'élève devint rouge de
plaisir.
Il arriva à Maurice Quaï: «Peignez aussi, Maurice, dit David. Vous avez
fait là une très-bonne étude. Si celui-là veut, il ira loin; il aime la
nature et comprend bien l'antique.» La joie éclata aussi sur la figure
de Maurice. Il était maigre, portait sa barbe, ce qui, joint à la
disposition de son caractère que l'on aura l'occasion de faire connaître
bientôt, lui faisait donner par ses condisciples le surnom de _don
Quichotte_.
Perrié, son ami, grand jeune homme fort doux quoique très-entêté, ce qui
se rencontre fréquemment, et dont l'esprit et le talent brillaient peu,
venait après. David ne lui dit que des paroles insignifiantes et lui
conseilla de peindre si cela lui faisait plaisir.
David était d'une propreté extrême. Toujours fort bien mis, il ne
changeait jamais de vêtement pour peindre, et faisait une guerre
continuelle à ceux de ses élèves qui ne se soignaient pas. «Essuie bien
ta chaise, se prit-il à dire à Robin (c'était l'un des fils de l'ancien
horloger du roi), car tu es si dégoûtant, que j'appréhende de m'asseoir
à ta place.» Comme l'élève tirait un mouchoir sale et déguenillé de sa
poche pour épousseter son siége: «Merci, merci de ta précaution,
ajouta-t-il, renverse la chaise et secoue-la bien. Soyez certains,
messieurs, reprit David quand il fut assis et en considérant le travail
de Robin, qu'il n'y a rien de si traître que l'art de la peinture. Dans
l'ouvrage se peint l'homme qui l'a fait. On ne saurait pas que celui-ci,
et il indiquait Robin, est le plus grand saligaud de la terre, qu'on le
reconnaîtrait pour toi en voyant son dessin; tenez, voyez plutôt.» Et
tous les élèves de rire. «Oh! toutes vos plaisanteries n'y feront rien,
et il mourra comme il est, un _crasson_...--Quel dommage, ajoutait le
maître en indiquant plusieurs parties de l'étude de cet élève, cela sent
la nature, c'est plein d'énergie et de finesse... Voyez donc comme le
raccourci de ce bras est bien exprimé; et la tête, comme elle plafonne
bien! Pourquoi ne peins-tu pas depuis que je te dis de quitter le crayon
pour le pinceau?--Monsieur... dit Robin qui voulait préparer une
excuse.--Allons, tais-toi, tu es un paresseux. Je t'ai vu cet hiver
faire les beaux bras et la belle jambe lorsque tout Paris venait au
bassin des Tuileries pour te voir patiner sur la glace en manière de
Mercure... Je parlerai une bonne fois de tout cela à ton père... ou
fais-moi le plaisir d'acheter une boîte à couleurs et de te mettre à
peindre; entends-tu?» Et il passa au voisin.
«Celui-là a ses idées, il a son genre. Ce sera un coloriste; il aime le
clair-obscur et les beaux effets de lumière. C'est bon, c'est bon, je
suis toujours content quand je m'aperçois qu'un homme a des goûts bien
prononcés; c'est toujours bon signe. Tâchez de dessiner, mon cher
Granet, mais suivez votre idée. Bon courage; votre carrière est
ouverte.»
«Allons, monsieur de Forbin, dit le maître en s'asseyant à la place
suivante, je vois que vous aimez et que vous sentez aussi l'effet et le
coloris, car sur un dessin même, et le vôtre en est la preuve, on
s'aperçoit que l'artiste a de l'aptitude à ce genre de talent.
Continuez; ça va bien.»
Fleury Richard et Révoil, tous deux de Lyon, étaient unis dès l'enfance
par une amitié qui s'était accrue avec l'âge. Tous deux étudiaient chez
David avec une suite et une régularité qu'ils devaient sans doute aux
sentiments religieux dont ils étaient également animés. Élèves alors,
leurs études n'avaient pas des qualités qui fissent prévoir la vogue,
passagère il est vrai, qu'eurent leurs ouvrages quelques années plus
tard; aussi David en corrigeant leurs essais ne leur adressait-il que
des observations qui ajouteraient peu d'intérêt à celles qu'on lui a
entendu faire à quelques autres élèves. Il en fut de même au sujet de
plusieurs jeunes gens dont il serait même difficile de rappeler ici les
noms.