Ducis avait la voix rauque, fausse et très-basse. Pendant ses campagnes

en Vendée, il avait appris des chansons républicaines, et

particulièrement celle qui commence ainsi: _Le fanatisme insensé,

l'ennemi juré de notre liberté, est expiré_. Or il la chantait de telle

sorte que quand il avait prononcé _le fa..._, il s'arrêtait sur la note,

travaillant pendant une minute ou deux à sa peinture, puis, au moment où

l'on s'y attendait le moins, il reprenait en chantant: _natisme

insensé_; puis, après avoir coupé par d'autres repos plus ou moins

longs: _l'ennemi juré... de notre liberté..._, il achevait sur des notes

très-graves et très-lentes: _Est ex-pi-ré!!!_ Et tous les élèves en

choeur répétaient avec la même emphase: _Est expiré!!! est expiré!!!_

Gautherot, qui ne manquait pas d'esprit, sentait bien la finesse de

cette petite guerre et y répondait par d'autres plaisanteries; mais

Mulard, qui, non content d'être _bavard_, était encore pédant, ne

trouvait rien de mieux pour rompre les chiens que de rappeler la dignité

des artistes d'Athènes et de Rome. Alors les sifflets de se faire

entendre et les instances les plus bruyantes étaient adressées à Ducis

pour qu'il répétât sa chanson: «_Le fa! le fa!_ Ducis, chante _le fa!_»

criait-on de toute part; et alors des joies, des cris et des hurlements

sans fin se faisaient entendre après ces mots répétés de nouveau en

choeur: _Est expiré!!!_

Cette scène d'écoliers, choisie entre mille autres, parce qu'elle était

une parodie de choses beaucoup plus sérieuses qui se passaient alors à

Paris et dans toute la France, donnera cependant une idée de la manière

bruyante et dissipée dont on étudiait dans l'école de David, ainsi que

dans toutes les autres d'ailleurs. Quelquefois le tumulte y était poussé

jusqu'à un excès dont on ne peut se faire d'idée, et, pour dire la

vérité, on y perdait énormément de temps.

Rien cependant n'était si rare que David pût surprendre ses élèves au

milieu d'un tel désordre. Ordinairement quelqu'un de son école, ou même

les élèves des autres maîtres établis dans le Louvre, rencontraient

David parcourant les vastes corridors de cet édifice, et couraient

devant avertir les élèves de son arrivée. _Voilà M. David!_ À peine ces

mots étaient-ils prononcés que tout rentrait dans l'ordre et le silence,

au point que l'on aurait, à la lettre entendu une souris trotter.

Les occasions où David donnait lui-même un mouvement au modèle de ses

élèves se présentaient fort rarement. Pour éviter ces embarras et rendre

les études d'après la nature plus faciles et plus profitables, il avait

eu l'idée de faire à l'ensemble des élèves une proposition qui fut assez

généralement accueillie et suivie même pendant près de deux ans. Ceux

des jeunes gens de l'atelier que leur âge ou le plus ou moins de

perfection de leurs formes rendaient propres à servir de modèle étaient

inscrits sur une liste, et _posaient_ à tour de rôle entièrement nus. La

séance était de cinq heures et se renouvelait pendant les six premiers

jours de la décade. Quant aux trois derniers, ils étaient employés à

copier _une tête_, pour laquelle chaque élève était tenu par les

règlements de poser lui-même, ou de fournir un modèle mercenaire à ses

frais. Ces conventions, qui n'étaient pas toujours bien strictement

observées, eurent cependant l'inappréciable avantage de faire passer

sous les yeux des élèves une immense quantité de natures très-variées,

et de les forcer à renoncer aux habitudes faites, aux pratiques apprises

d'avance et à toute cette manière conventionnelle que David reprochait

non sans raison à la vieille école, ou à ceux des élèves qui en

suivaient les principes.

En résultat, David, qui à l'entrée dans la carrière des arts et pendant

ses préoccupations politiques avait employé tout ce qu'il avait de

pouvoir pour renverser matériellement la vieille institution de

l'Académie, poursuivait, en 1796, cette même idée, mais d'une manière

plus convenable, et surtout plus utile aux arts, en faisant la guerre,

non plus aux hommes, mais aux doctrines surannées et fausses des vieux

académiciens. À cet égard, le maître et les élèves mettaient un zèle

presque fanatique à accomplir cette oeuvre.

Midi était le moment choisi le plus ordinairement par David pour visiter

et corriger ses élèves. Le peintre s'occupait alors du tableau des

_Sabines_ déjà ébauché, et dont il repeignait la figure de Tatius.

Pendant les heures qu'il consacrait au repos, il arrivait au milieu de

ses élèves. Mulard et Gautherot, plus rapprochés d'âge de David, et

fidèles d'ailleurs à la confraternité révolutionnaire, tutoyaient leur

maître, usage qui ne cessa que quand ces deux artistes ne fréquentèrent

plus l'école. Quoi qu'il en soit, le respect que les élèves portaient au

maître dans l'atelier, même les deux qui viennent d'être nommés, était

profond, et toutes ses paroles les plus hasardées, les plus embrouillées

même, comme David, en laissait échapper quelquefois, étaient écoutées,

pesées et interprétées comme l'eussent été celles d'un prophète.

Ces leçons se réduisaient fort souvent en principes généraux qu'il

émettait à l'occasion du premier travail d'élève qui lui tombait sous

les yeux. En sorte que le défaut ou la qualité qu'il y avait remarqué

lui servait de texte pendant la revue de toutes les études des élèves

peintres et dessinateurs.

«Eh bien! disait-il au plus vieux de ses élèves, qui persistait à porter

ses cheveux noués en queue de la longueur de dix-huit pouces, toi, tu es

de l'ancien régime, corps et âme; tu peins comme tu te coiffes. Va, mon

pauvre garçon, tu es venu trop tôt ou trop tard, tu as manqué le coche;

tu aurais fait un excellent académicien...» Puis, après une pause:

«Allons, va ton train, continuait-il... dans ton genre, ça va très-bien

ce que tu fais.» Et comme il avait réellement de l'affection pour ce

vieil élève sans aucun talent, mais qui avait besoin de son pinceau pour

vivre, il l'enseignait gratis et lui donnait ainsi l'occasion de

profiter dans le monde du titre d'_élève de David_, recommandation

puissante alors.

Mais toutes les fois qu'il trouvait l'occasion de tomber à bras

raccourcis sur l'Académie et les académiciens, il ne la laissait point

échapper, et plus d'une fois, pour la faire renaître, il alla exprès

s'arrêter devant la toile du vieil élève à la longue queue.

«Ah! toi, c'est différent, disait-il en s'approchant de la peinture de

Broc le Gascon, tu te crois du génie; mais prends-y garde, ça ne pousse

pas tout seul dans la tête et il faut le cultiver. C'est comme une

plante...» Et alors David commençait une de ses comparaisons favorites,

qu'il perdait, reprenait et reperdait pour la reprendre encore, tout en

accompagnant sa harangue de réticentes causées par la difficulté qu'il

avait à prononcer, ce qui le forçait parfois de s'arrêter court, en

disant à ses élèves, qui riaient ainsi que lui: «Ma foi, je ne sais plus

où j'en suis; mais vous me comprenez, n'est-ce pas?--Oui! oui! monsieur

David,» répétait-on de tous côtés; et il continuait. «Enfin, tu

m'entends bien, Broc, tu as des dispositions... pour le coloris

surtout... écoute bien; pour le coloris. Ainsi, ne va pas te mettre dans

l'esprit que tu es un Raphaël. Vois, étudie les maîtres qui te vont, qui

te conviennent: Titien, Tintoret, Giorgion, les Italiens enfin, et puis

reviens devant le modèle, oublie les maîtres et copie la nature comme tu

copierais un tableau, sans science, sans idée faite d'avance, avec

naïveté, et tu seras tout étonné d'avoir bien fait. Allons, bon courage;

je ne suis pas mécontent de ton travail... mais dis-toi bien que tu n'es

pas encore un homme de génie!»

Mulard, debout devant sa toile, attendait avec une expression pincée la

correction de son maître. Doyen des élèves par l'âge, inférieur à la

plupart d'entre eux par le talent, il redoutait le franc parler de

David, dont il se regardait comme le compagnon, en raison de la

familiarité résultant des habitudes révolutionnaires. «J'ai toujours à

te répéter...» dit David qui fut tout à coup interrompu par Mulard, dont

il connaissait bien le péché mignon et le sobriquet, «j'ai toujours à te

répéter, continua David sans se déconcerter, que tu fais maigre de

dessin et froid de couleur. Cela n'empêche pas que tu ne sois en état de

commencer un tableau pour l'exposition prochaine, ce que je t'engage à

faire. Mais en l'achevant, il faudra que tu te tiennes sans cesse en

garde contre les deux défauts que je te signale et tout ira bien.--Mais

ne penses-tu pas, David, dit Mulard, avec sa voix de tête et son visage

composé, que je...--Je t'ai dit ce que je pense et ce que tu dois

faire.» Mulard voulut parler encore; mais un sourire de David, auquel

répondirent ceux de tous les élèves, força le bavard à se taire et à

reconnaître lui-même, en riant aussi, l'inopportunité de ses réflexions.

«Oh! dit David en passant du chevalet de Mulard à celui d'un autre

élève, si on peignait avec la langue, celui-là ne laisserait guère de

besogne à faire aux autres.» Un rire général, auquel prit même part

celui qui en était l'objet, accueillit cette épigramme, à laquelle

succéda un profond silence.

«C'est bien cela, dit-il à Ducis, il y a de la vérité, de la naïveté

même dans le mouvement et la couleur de ta figure. Mais, ajouta-t-il en

ayant l'air de parler à tout le monde, quoique parlant de Ducis, il ne

faut pas vouloir faire plus qu'on ne peut. Il faut traiter des sujets

humbles, simples, familiers même, si la nature nous a fait naître pour

cela. Tel qui fera supérieurement des bergers, se fera moquer de lui

s'il, veut peindre des héros. Il faut se tâter, se connaître et puis

aller sans se forcer... n'est-ce pas Ducis?--Oui, monsieur,» et il

passait à un autre.

«Pour vous, mon cher ami, il faut faire peau neuve!» C'est ainsi qu'il

apostropha Granger, transfuge de l'école rivale de Regnault dans celle

de David. «Voilà ce que c'est que de recevoir en commençant de mauvais

principes, ajouta-t-il, il faut oublier, _désapprendre_, ce qui est bien

plus difficile, tous les enseignements que l'on a reçus. Voyez-vous, mon

cher Granger, il vaudrait mieux pour vous et deux ou trois de vos

camarades ici, _infectés comme vous du virus académique_, que vous

n'eussiez jamais touché un crayon. Il faudra que vous employiez un an au

moins pour guérir de ce mal, et puis alors seulement vous vous remettrez

en route dans la bonne voie... Votre travail est bon... trop bon même;

car, voyez-vous, votre main en sait bien plus que votre tête. Vous

réfléchissez après que vous avez fait. Votre pinceau vous emporte, il

est votre maître, et pour comble de malheur il a été mal dirigé. Il faut

oublier tout ce que vous savez, et tâcher d'arriver devant la nature

comme un enfant qui ne sait rien... M'entendez-vous bien?--Oui,

monsieur.--M'avez-vous bien compris?--Oui, monsieur.--Eh bien, nous

verrons cela la semaine prochaine.»

En allant vers un autre élève, mais poursuivant toujours son idée: «Une

mauvaise école, dit-il, est comme une boutique de perruquier[2], dans

laquelle on n'entre jamais sans en sortir avec du blanc à son habit.»

En s'approchant du chevalet de Moriès, qui s'était retiré de côté pour

recevoir la leçon du maître, David fit une légère inclination de tête à

cet élève, comme pour le saluer. Moriès avait plus de trente ans. Vêtu

d'une grande redingote bleue croisée jusqu'au menton, portant une

cravate noire et de grandes bottes de cavalerie, cet homme avait une des

plus nobles figures qui se puissent rencontrer. Ses cheveux noirs et

lisses dessinaient exactement la forme de son crâne. Son nez était

légèrement aquilin et ses yeux grands fiaient couverts de paupières

très-larges. Ses traits étaient beaux, et la majesté et la douceur mêlée

de force de sa physionomie inspiraient tout à la fois le respect pour sa

personne et un vif désir de le connaître. Son histoire n'était pas bien

connue. On savait seulement qu'il avait servi aux armées, mais qu'un

attrait invincible pour l'art de la peinture l'avait engagé à quitter sa

première profession.

Moriès avait ce qu'on appelle _une passion malheureuse_ pour la

peinture, car il n'y était nullement appelé par ses dispositions. Cet

homme, depuis qu'il était entré à l'école de David, travaillait jour et

nuit pour regagner les années qu'il croyait avoir perdues. Ses moyens

d'existence étaient bornés à ce point qu'il vivait pour moins de vingt

sous par jour. Mais il supportait toutes les privations qu'il s'était

imposées avec un courage, une grandeur d'âme propres à faire naître des

regrets chez tous ceux qui connaissaient son inaptitude aux arts.

Il était facile d'établir quelques points de comparaison entre don

Quichotte et cet élève, car la vue de la moindre injustice révoltait

Moriès jusqu'à le forcer de prendre part à toutes les querelles qui

s'élevaient et de s'établir juge du différend. Ce gentilhomme, car il

l'était, faisait la police dans l'atelier. Quand les plus jeunes élèves

n'étaient pas d'accord et élevaient trop la voix, il allait à eux, les

interrogeait, les jugeait, prononçait son jugement et sanglait quelques

coups d'appuie-main sur celui qui avait tort, sur tous deux quand le

tort était partagé, puis retournait tranquillement à sa place pour

reprendre sa peinture.

Il va sans dire qu'une âme de cette trempe avait des sympathies et des

répugnances également prononcées; aussi ne parlait-il jamais de Mulard

et de Gautherot qu'avec une expression légèrement ironique, tandis qu'il

tendait journellement la main, en arrivant, à Ducis, à Roland et à

Duffaut, avec lequel il finit par vivre en commun. Le caractère noble de

Moriès le faisait aimer de tous, et quoique ses productions ou plutôt

ses essais fussent de la dernière faiblesse, jamais, dans l'atelier, où

la franchise était si brusque et si moqueuse, personne ne fit la plus

légère allusion à son peu de talent.

«Allons, courage, mon cher Moriès, lui dit David en jetant les yeux sur

sa toile, il ne faut pas vous décourager.» Puis, après quelques

observations de détails, le maître répéta: «Allons, courage! c'est comme

au combat...--Vous avez raison, monsieur David, interrompit le noble

élève qui, par modestie, ne voulut pas laisser achever la phrase tout

haut à son maître, il faut vaincre ou mourir,» dit-il à voix basse. Et

en parlant ainsi, ses paupières se baissèrent et son visage rougit comme

celui d'une jeune fille.

«Qu'est-ce que vous faites là?» demandait peu après David à un jeune

homme qui peignait comme un fou, sans s'apercevoir que son maître était

derrière lui: «Mais arrêtez-vous donc un instant! continua-t-il en lui

frappant sur l'épaule, écoutez-moi, N... J'ai ici quelques élèves que je

considère comme mes enfants, et j'agis avec eux comme il me convient;

mais vos parents payent douze francs par mois pour que vous travailliez

ici, or, je ne veux pas voler leur argent. Croyez-moi, tous n'avez

aucune disposition et vous ne ferez aucun progrès; ainsi quittez l'art

de la peinture.»

Après cette allocution, qui n'était pas la première de ce genre que

David eût faite à cet élève, le jeune homme suspendit son travail

pendant quelques minutes et le reprit bientôt après sans s'émouvoir. «Je

ne sais pas pourquoi, dit alors le maître en s'adressant à tous, comme

quand il voulait rendre une observation moins pénible en la présentant

d'une manière générale; je ne sais vraiment pas pourquoi on a de la

répugnance à se faire cordonnier ou maçon, quand on peut exercer

honnêtement et habilement ces professions, d'autant plus qu'il y a place

parmi les ouvriers de ce genre pour ceux qui sont plus ou moins adroits.

Mais être peintre médiocre, mauvais! oh! non, messieurs, je vous aime

trop pour souffrir que cela arrive à aucun d'entre vous.»

«Eh bien, Georges, chantes-tu toujours de la musique de Glück?» demanda

David, en souriant, à un gros garçon d'une jolie figure qui avait

entrepris une étude de grandeur naturelle.

--Oui, monsieur, répondit l'élève d'un ton gracieux et délibéré.

«--Eh bien, tu as raison, puisque tu l'aimes... Moi j'aime mieux la

musique italienne. Prends garde au bras et à la tête de ta figure, qui

sont trop gros et mal dessinés... tu as le sentiment de la couleur,

c'est bon; ça va bien... Oh! il est coloriste, répéta David en

s'adressant à tout l'atelier, mais, continua-t-il en se retournant vers

Georges, Titien, Paul Véronèse coloriaient bien, mais ils dessinaient

les têtes et les bras mieux que toi. Voilà ce que c'est que d'aimer la

musique allemande, tu préfères l'harmonie à la mélodie et tu fais de

même en peinture: tu fais passer le dessin après la couleur. Eh bien,

mon cher ami, c'est mettre la charrue avant les boeufs. Mais c'est égal,

fais comme tu sens, copie comme tu vois, étudie comme tu l'entends,

parce qu'un peintre n'est réputé tel que par la grande qualité qu'il

possède, quelle qu'elle soit. Il vaut mieux faire de bonnes bambochades

comme Téniers ou Van Ostade que des tableaux d'histoire comme Lairesse

et Philippe de Champagne.»

Le maître corrigea encore quelques élèves peintres, sur lesquels il ne

trouva rien de particulier à dire, et entra dans le cercle que formaient

les dessinateurs autour de la table du modèle. Parmi ces derniers

étaient M. A. de Saint-Aignan, Paulin Duqueylar, Langlois, Maurice Quai,

Perrié, Robin, Granet, de Forbin, Richard Fleury, Révoil, et quelques

autres dont les noms sont restés inconnus, mais tous assez habiles alors

à copier la nature en dessin et sur le point de prendre le pinceau.

Avant de passer leurs travaux en revue, David resta debout devant le

demi-cercle et entretint ses élèves du tableau des _Sabines_, qu'il

exécutait. «J'ai entrepris de faire une chose toute nouvelle, leur

disait-il; je veux ramener l'art aux principes que l'on suivait chez les

Grecs. En faisant les _Horaces_ et le _Brutus_ j'étais encore sous

l'influence romaine. Mais, messieurs, sans les Grecs, les Romains

n'eussent été que des barbares en fait d'art. C'est donc à la source

qu'il faut remonter, et c'est ce que je tente de faire en ce moment.

J'étonnerai bien des gens; toutes les figures de mon tableau sont nues,

et il y aura des chevaux auxquels je ne mettrai ni mors ni bride. Je

crois avoir terminé la figure de mon Tatius...» À ces derniers mots, la

physionomie de tous les élèves s'épanouit, comme si le personnage dont

on venait de parler fût sorti de dessous terre. Les jeunes gens

parlaient entre eux, célébraient déjà la perfection présumée de

l'ouvrage, et, sans exprimer aucun désir, laissaient deviner dans leurs

yeux la curiosité qu'ils avaient de le voir.

«Je ne peux pas encore montrer mon tableau, dit le maître, qui avait

surpris la pensée de ses élèves. Je crois avoir réussi à faire mon

Tatius, mais je n'en suis pas certain. Je ne le jugerai bien que lorsque

ce qui doit l'entourer sera repeint également. Mais je veux faire du

grec pur; je me nourris les yeux de statues antiques, j'ai l'intention

même d'en imiter quelques-unes. Les Grecs ne se faisaient nullement

scrupule de reproduire une composition, un mouvement, un type, déjà

reçus et employés. Ils mettaient tous leurs soins, tout leur art, à

perfectionner une idée que l'on avait eue avant eux. Ils pensaient, et

ils avaient raison, que l'idée dans les arts est bien plus dans la

manière dont on la rend, dont on l'exprime, que dans l'idée elle-même.

Donner une apparence, une forme parfaite à sa pensée, c'est être

artiste; on ne l'est que par là... Enfin je fais de mon mieux, et

j'espère arriver à mes fins.»

Le maître, dont chaque parole avait été écoutée avec la plus religieuse

attention, se mit en devoir de corriger le travail des dessinateurs

d'après le modèle vivant. «Levez-vous, monsieur de Saint-Aignan, dit-il

en s'asseyant à sa place. Allons, courage, très-bien, le mouvement est

bien saisi... Mettez un peu plus de correction dans votre dessin et nous

penserons à vous faire peindre.» Paulin Duqueylar lui remit ensuite son

carton: «Il y a vraiment un grand caractère, observa David en regardant

la figure que l'élève avait tracée; il a une manière de voir à lui et il

rend son idée avec énergie.

C'est bon! courage! Langlois, dit-il à l'élève qui suivait, votre figure

est bonne, il faut peindre; c'est dit.» Et l'élève devint rouge de

plaisir.

Il arriva à Maurice Quaï: «Peignez aussi, Maurice, dit David. Vous avez

fait là une très-bonne étude. Si celui-là veut, il ira loin; il aime la

nature et comprend bien l'antique.» La joie éclata aussi sur la figure

de Maurice. Il était maigre, portait sa barbe, ce qui, joint à la

disposition de son caractère que l'on aura l'occasion de faire connaître

bientôt, lui faisait donner par ses condisciples le surnom de _don

Quichotte_.

Perrié, son ami, grand jeune homme fort doux quoique très-entêté, ce qui

se rencontre fréquemment, et dont l'esprit et le talent brillaient peu,

venait après. David ne lui dit que des paroles insignifiantes et lui

conseilla de peindre si cela lui faisait plaisir.

David était d'une propreté extrême. Toujours fort bien mis, il ne

changeait jamais de vêtement pour peindre, et faisait une guerre

continuelle à ceux de ses élèves qui ne se soignaient pas. «Essuie bien

ta chaise, se prit-il à dire à Robin (c'était l'un des fils de l'ancien

horloger du roi), car tu es si dégoûtant, que j'appréhende de m'asseoir

à ta place.» Comme l'élève tirait un mouchoir sale et déguenillé de sa

poche pour épousseter son siége: «Merci, merci de ta précaution,

ajouta-t-il, renverse la chaise et secoue-la bien. Soyez certains,

messieurs, reprit David quand il fut assis et en considérant le travail

de Robin, qu'il n'y a rien de si traître que l'art de la peinture. Dans

l'ouvrage se peint l'homme qui l'a fait. On ne saurait pas que celui-ci,

et il indiquait Robin, est le plus grand saligaud de la terre, qu'on le

reconnaîtrait pour toi en voyant son dessin; tenez, voyez plutôt.» Et

tous les élèves de rire. «Oh! toutes vos plaisanteries n'y feront rien,

et il mourra comme il est, un _crasson_...--Quel dommage, ajoutait le

maître en indiquant plusieurs parties de l'étude de cet élève, cela sent

la nature, c'est plein d'énergie et de finesse... Voyez donc comme le

raccourci de ce bras est bien exprimé; et la tête, comme elle plafonne

bien! Pourquoi ne peins-tu pas depuis que je te dis de quitter le crayon

pour le pinceau?--Monsieur... dit Robin qui voulait préparer une

excuse.--Allons, tais-toi, tu es un paresseux. Je t'ai vu cet hiver

faire les beaux bras et la belle jambe lorsque tout Paris venait au

bassin des Tuileries pour te voir patiner sur la glace en manière de

Mercure... Je parlerai une bonne fois de tout cela à ton père... ou

fais-moi le plaisir d'acheter une boîte à couleurs et de te mettre à

peindre; entends-tu?» Et il passa au voisin.

«Celui-là a ses idées, il a son genre. Ce sera un coloriste; il aime le

clair-obscur et les beaux effets de lumière. C'est bon, c'est bon, je

suis toujours content quand je m'aperçois qu'un homme a des goûts bien

prononcés; c'est toujours bon signe. Tâchez de dessiner, mon cher

Granet, mais suivez votre idée. Bon courage; votre carrière est

ouverte.»

«Allons, monsieur de Forbin, dit le maître en s'asseyant à la place

suivante, je vois que vous aimez et que vous sentez aussi l'effet et le

coloris, car sur un dessin même, et le vôtre en est la preuve, on

s'aperçoit que l'artiste a de l'aptitude à ce genre de talent.

Continuez; ça va bien.»

Fleury Richard et Révoil, tous deux de Lyon, étaient unis dès l'enfance

par une amitié qui s'était accrue avec l'âge. Tous deux étudiaient chez

David avec une suite et une régularité qu'ils devaient sans doute aux

sentiments religieux dont ils étaient également animés. Élèves alors,

leurs études n'avaient pas des qualités qui fissent prévoir la vogue,

passagère il est vrai, qu'eurent leurs ouvrages quelques années plus

tard; aussi David en corrigeant leurs essais ne leur adressait-il que

des observations qui ajouteraient peu d'intérêt à celles qu'on lui a

entendu faire à quelques autres élèves. Il en fut de même au sujet de

plusieurs jeunes gens dont il serait même difficile de rappeler ici les

noms.

Louis David, Son Ecole et Son Temps: Souvenirs · 第 4 / 32 段