là aucune œuvre de magie ni de sorcellerie dommageable à mon
salut?
--Aucune, mon ami. Ayez confiance, c'est notre ressource suprême.
--J'obéis!...
Sa main, légèrement émue, appliqua le talisman magnétique, ainsi
que sa compagne le lui indiquait.
[Illustration: Henriette se consolait en écoutant cette
princesse.]
Peu à peu, il la vit s'affaisser dans une langueur singulière; ses
membres s'assouplirent ainsi qu'il arrive durant le sommeil; ses
paupières s'abaissèrent insensiblement, et la frange de ses longs
cils remplaça son doux regard. Elle vint s'appuyer, par un
mouvement rempli de morbidesse, sur le dossier du fauteuil, et sa
tête de chérubin assoupi s'inclina sur son épaule.
Le jeune homme, transporté d'étonnement, suivait ces phénomènes
successifs, comme un voyageur égaré sur une route semée d'aspects
terribles, de passages imprévus. Son sang se glaçait dans ses
veines, son cœur battait encore, mais par de sourdes secousses.
Son cerveau se troublait, il cherchait à se reconnaître, et se
demandait si ce n'était pas lui que frappait le délire dont il
croyait tout à l'heure sa compagne atteinte.
Il avait cessé de lui appliquer le médaillon sur le front, mais
l'effet était produit, et quoiqu'il étreignit cet objet dans sa
main, ce sommeil mystérieux durait toujours.
Il la contempla d'abord dans une muette émotion; l'admiration et
l'anxiété se livraient en lui un combat bizarre. Il ne l'avait
jamais vue si belle, si poétique, si vaporeuse. C'était une
créature appartenant à une sphère immatérielle; il eût voulu la
peindre ainsi, pour fixer sur la toile cette vision céleste. Dans
son ravissement, il s'agenouilla devant elle et s'empara avec un
recueillement religieux de l'une de ses mains.
A ce contact, cette main eut une secousse électrique qui lui fit
serrer la sienne.
--Henriette!... appela-t-il.
Alors, prodige nouveau! il vit sa blonde tête s'agiter par une
douce inflexion, ses lèvres s'entr'ouvrirent, et, d'une voix
pénétrante:
--Je suis à vous, Philippe, prononça-t-elle; que voulez-vous?...
--Parlez! dit-il, parlez, je vous en conjure, si vous ne voulez que
je devienne fou!...
--Demandez, je suis là pour vous obéir...
--Rassurez-moi, de grâce!... Est-ce le sommeil, est-ce la
veille?...
--C'est l'extase.
--L'extase!... Que voyez-vous donc?...
Il se tenait debout devant elle, le regard fixé sur ses traits
immobiles, dans l'attitude d'un homme qui s'entretient avec un
spectre.
--Attendez, répondit-elle; ce sont des choses si compliquées, si
confuses... Le cardinal, que l'on croyait vaincu, est rentré en
faveur... plus puissant, plus redoutable... Comment cela s'est-il
fait?... Ah! je vois; cette nuit, un jeune homme et une jeune fille
s'entretenaient dans le parc, les imprudents! à portée de la
fenêtre du roi... Cette jeune fille, le roi l'aimait... Ce jeune
homme...
Elle s'arrêta pour rassembler toute la puissance de sa vision
rétrospective, et, se redressant sur son siège:
--Ce jeune homme c'était vous!...
--O mon Dieu!... s'écria Philippe, c'est donc l'enfer que nous
avons évoqué!... Mais, dit-il en se rapprochant, puisque vous lisez
à livre ouvert dans les secrets les plus cachés, vous devez voir
que celle que j'ai choisie, préférée, c'est vous!...
--C'est vrai, fit-elle doucement, et cela devait arriver ainsi, car
je vous l'ai dit déjà, et en ce moment une voix d'en haut, un
retour de mon esprit vers des âges écoulés, m'attestent que les
âmes vivent plus d'une fois, et que les nôtres, au sein de ce même
palais, se sont déjà connues et aimées dans la douleur.
--C'est le délire... murmura Philippe.
Un imperceptible sourire se dessina à la commissure des lèvres de
Henriette:
--Nous appelons délire ce que nous ne connaissons pas, fit-elle.
Mais qu'importe le passé; nous nous aimons dans le présent. Le
cardinal s'est engagé vis-à-vis du roi à lui livrer l'audacieux que
celui-ci regarde comme son rival. Il s'agit de vous sauver.
--Ah! dit-il en hochant la tête, voilà qui est difficile!
--Peut-être, répondit-elle.
--Que voulez-vous dire encore?
--La trahison nous entoure. A vous comme à moi, une main perfide a
soustrait l'objet précieux qui renfermait notre salut. A moi l'on a
dérobé une lettre pleine de révélations, à vous...
--A moi, le portrait de ma mère!... Comment savez-vous cela?
--Comme je sais tout le reste, par une vertu de clairvoyance qui
est en moi et qui émane... qui émane d'un protecteur plus
malheureux que nous en ce moment... Oui, la lucidité se fait enfin
dans mon esprit: au fond des salles basses du Louvre, près de la
prison qu'on vous donna, il existe une autre victime... Ah! ma tête
commence à se fatiguer...
--Parlez, parlez encore! supplia Philippe, gagné par la conviction
de ses discours, par les secrets sortis de sa bouche, et attaché à
ses moindres paroles.
--Oui, j'achève... Ah! j'ai hâte, la lassitude pèse sur mon
cerveau...
Saisi d'une inspiration soudaine, il lui fit toucher une seconde
fois le disque de cristal. L'effet ne se fit pas attendre. Sa
respiration, devenue plus difficile, reprit sa régularité, ses
traits, contractés par une attention trop opiniâtre, retrouvèrent
leur calme tout entier; elle acheva:
--Le prisonnier occupe la double cellule du père Joseph. Au fond de
l'oratoire est un prie-Dieu massif. La planche où l'on s'agenouille
peut être rendue mobile, en touchant un ressort adapté sur la
gauche, du côté de l'ombre, et qui a l'aspect d'une tête de clou...
--Après... après?
--Là se trouve un portefeuille garni de papiers; il n'en est qu'un
d'important pour vous. C'est un blanc-seing signé du roi,
contresigné du ministre, et tenu en réserve par le père franciscain
pour quelque grande occasion... Vous vous en emparerez, et toutes
les barrières tomberont devant vous.
--Mais comment pénétrer dans la cellule?...
Elle chercha un instant et finit par étendre la main dans la
direction d'une grande armoire, pratiquée dans la muraille de
l'atelier, et où l'on ne déposait que des débris et des objets
inutiles.
--Là, fouillez dans le bas de celle armoire...
L'artiste y courut; la partie indiquée était remplie de ferrailles
oubliées depuis des années. Dans le nombre étaient des clefs de
toute dimension, couvertes de rouille. Il en remarqua une d'une
forme bizarre, et l'ayant prise, avant qu'il fût revenu près
Henriette;
--C'est la bonne, dit-elle. C'est un des anciens claveaux dont le
roi Henri III se servait pour aller la nuit à ses honteuses
débauches. Nul à présent n'en saurait dire l'usage. Cette clef
ouvrait alors toutes les serrures du palais. Aujourd'hui, elle en
ouvrirait encore une partie; celle du père Joseph ne lui résistera
pas.
Philippe marchait de surprise en surprise, mais il n'éprouvait plus
ni doutes ni hésitations. Il comprenait qu'il y avait là une
manifestation extra-naturelle, dont les sens ne pouvaient donner
l'éclaircissement, et qui échappait aux visées de la métaphysique,
encore si restreinte alors, par suite du cercle tracé aux idées par
l'Église.
Il devait sans doute méditer plus d'une fois sur ces matières, et
peut-être bien cette expérience fut-elle le point de départ des
doctrines abstraites où il se plongea plus tard. En cet instant, ce
n'était pas la réflexion, c'étaient les actes qui pressaient.
Henriette venait de retomber dans un affaissement profond,
conséquence de la tension extraordinaire de ses facultés. La vision
avait cessé, il ne restait que le sommeil. Il la considéra
longtemps avec attendrissement, avec adoration; puis, s'étant
approché pour baiser doucement son front, il la sentit tressaillir.
Elle poussa un soupir assez semblable à un gémissement. Quelque
mauvais rêve traversait son esprit. Elle s'agita encore en quelques
mouvements onduleux, ses paupières s'entr'ouvrirent, et elle
s'éveilla tout à fait, fort étonnée d'abord de se trouver là en
compagnie du jeune peintre.
Mais la mémoire ne lui fit pas longtemps défaut, et reprenant
l'entretien au point où elle l'avait laissé avant l'épreuve:
--Eh bien, mon ami, demanda-t-elle avec anxiété, le talisman?...
--Le talisman n'a pas failli à votre confiance, chère Henriette.
Celui qui vous l'a donné est un homme merveilleux, et il en sera
récompensé. Que Dieu nous aide, nous rendrons la liberté au captif,
et nous échapperons avec lui à nos persécuteurs!...
XXV
LE SERMENT IMPOSSIBLE.
De Saint-Germain, la cour, profondément désorganisée, était revenue
au Louvre, remorquée, le roi en tête, par le cardinal.
La _Journée des Dupes_ produisait ses conséquences, les ennemis de
Richelieu, déçus dans leurs espérances les mieux justifiées,
étaient tombés, d'un succès qui semblait acquis, dans un abîme.
Monsieur, frère du roi, se sauvait successivement dans ses domaines
de l'Orléanais, puis, d'étape en étape, de manœuvre en
manœuvre, dans les États de Lorraine, où le duc lui offrait un
asile précieux et la main de sa fille Marguerite. Il y épousait
plus tard cette princesse, dans un mariage secret, qui devait
fournir à Richelieu des armes pour le perdre sans retour dans
l'esprit soupçonneux et inquiet de Louis XIII.
La funeste odyssée de Marie de Médicis commençait en même temps. Ne
trouvant plus de sécurité au Luxembourg, elle gagnait Compiègne, où
elle espérait avoir une conférence avec son fils. Mais soudain le
personnel de la cour, qui était venu momentanément dans cette
résidence, s'éloignait, et il ne restait autour d'elle que huit
compagnies des gardes, cinquante gens d'armes et cinquante
chevaux-légers. Le maréchal d'Estrées, dévoué à Richelieu, les
commandait, et quoiqu'il prétextât que cette force imposante était
demeurée pour faire honneur a la princesse, il n'y avait pas à s'y
méprendre, celle-ci était prisonnière.
Tout cela s'était exécuté pendant la nuit, en sorte qu'à son réveil
Marie de Médicis se trouva dans une solitude accablante. La plupart
de ses femmes étaient changées. Vautier, son médecin, était en état
d'arrestation; son confesseur, le père Chantelouble, était exilé;
on refusa de lui donner aucun renseignement sur le reste de ses
confidents. Le maréchal, qu'elle fit mander, lui répondit avec un
respect contraint que le roi lui ferait incessamment connaître sa
volonté.
Aucun éclaircissement ne lui parvint du reste de la journée. Le
lendemain, un conseiller d'État se présenta devant elle, chargé de
lui offrir de se retirer à Moulins. Cette proposition fût le début
de négociations qui se prolongèrent plusieurs mois, et dans
lesquelles chacun apporta les armes propres à son caractère. De la
part de la reine, ce fut une succession de plaintes, de hauteurs,
de prières, de menaces, de promesses, de subterfuges, de maladies
souvent fictives, parfois réelles, et résultant des chagrins.
Rien n'ébranla le ministre, auquel le roi n'osait plus adresser
même un observation en faveur de sa mère. Richelieu montra une
rigidité toujours uniforme, n'écoutant aucun projet que
l'obéissance de la reine n'en formât la base c'est-à-dire qu'elle
ne commençât par se confiner dans quelque lieu dont on conviendrait.
La jeune reine n'était pas mieux traitée. On n'osait l'envoyer en
exil, ni la consigner dans un château, mais elle était réellement
prisonnière dans ses appartements du Louvre, et n'entretenait plus
son mari qu'en présence du cardinal. Ainsi qu'à sa belle-mère, on
lui avait retiré celles de ses femmes qui lui portaient affection,
pour lui en imposer qui formassent autour d'elle un cercle
d'espionnage.
On conçoit, sans qu'il faille l'expliquer, les soins imposés par
tant d'affaires au cardinal, et l'admiration qu'il dut avoir pour
la sagacité prévoyante de son confident, qui trouvait l'emploi des
blancs-seings amassés par lui avec tant de sollicitude.
Les formules d'embastillement, d'exil, de mise en accusation, les
ordres de torture, tout se trouvait prêt, il n'y avait qu'à écrire
les noms; c'était la besogne de Desroches, le secrétaire intime,
auquel ce digne père Joseph fournissait des listes inépuisables.
Les destitutions des plus hauts fonctionnaires pleuvaient, les
gentilshommes les plus considérés disparaissaient, et l'on enviait
le sort de ceux qui trouvaient moyen de gagner les pays étrangers.
Un trait qui peint cette politique du cardinal, doublé du capucin,
se produisit alors: à mesure que Marie de Médicis refusait de
quitter sa prison de Compiègne pour obéir aux ordres d'exil émanant
du ministre, on lui enlevait tantôt un secrétaire, tantôt un
officier de sa maison, tantôt une femme qui lui plaisait, sous
prétexte que ces personnes lui donnaient de mauvais conseils.
Ce fut ainsi que, Henriette étant venue la joindre, ne put demeurer
que peu de jours auprès d'elle. On avait surpris la distraction que
sa présence apportait aux soucis de la princesse; on n'osa pas, il
est vrai, aller jusqu'à accuser l'innocente enfant de manœuvres
politiques, mais on la fit durement réclamer par son père, passé
dans le camp du plus fort.
Ce fut une pénible séparation. Marie de Médicis s'était attachée à
cette jeune fille, elle avait pris un aimable intérêt à son roman
si brusquement interrompu. Elle trouvait encore quelque bonheur à
recevoir ses confidences candides, à la réconforter, à lui
promettre un avenir plus beau, une réunion avec son ami absent.
Henriette se consolait en écoutant cette grande princesse
s'associer à ses chagrins. Elle trouvait en elle une âme
compatissante à qui s'en ouvrir. La perspective de la maison
paternelle, pleine de rigueurs, de reproches incessants la faisait
frémir.
Mais qu'on ne pense pas que le triomphe de Richelieu fût si complet
que rien ne vînt en obscurcir la satisfaction. Séparer le fils de
la mère, tyranniser la femme par le mari, remplir des cachots,
signer des ordres de proscription, dresser des potences, c'est
exercer le pouvoir, faire preuve d'autorité, mais le front des
tyrans est souvent plus soucieux que celui des opprimés. Si ce
n'est le remords, l'anxiété les ronge. L'arbitraire appelle
l'arbitraire, la violence appelle la violence; le métier de
pourvoyeur du bourreau a ses lassitudes, et le pied qui marche dans
le sang n'est jamais celui d'un cœur en paix avec lui-même ni
avec les autres.
Ne nous étonnons donc point de trouver, l'un des matins qui
suivirent la _Journée des Dupes_, c'est-à-dire alors qu'il devait
être dans tout l'épanouissement de son succès, Richelieu replié sur
lui, au fond de son fauteuil, dans l'attitude d'un vieillard brisé
par les années.
En ce peu de jours, il avait vieilli de vingt ans. Ses cheveux
s'étaient zébrés de filets blancs, sa moustache et sa royale
avaient grisonné; ses traits hâves, fatigués, avaient l'aspect d'un
parchemin flétri. Les yeux lançaient encore par minute des éclairs,
mais ce n'étaient plus les rayonnements du génie; ces lueurs fauves
inspiraient l'effroi; on eût dit le reflet d'une flamme infernale.
Il est vrai qu'en cet instant il n'était pas dans un tête-à-tête de
nature à rasséréner ses idées. Devant lui se tenait le lieutenant
civil Laffémas, feuilletant un énorme dossier dont il caressait
chaque page de son sourire d'hyène.
--Nous arrivons maintenant, disait-il, à nos prisonniers de marque,
les messieurs de Marillac.
Ce nom amena sur les lèvres de l'Éminence un léger spasme, dont
Laffémas parut se féliciter. Il poursuivit:
--Suivant les ordres de Votre Éminence, tous deux sont en sûreté,
et leur affaire s'instruit séparément, de façon que nous puissions
avoir deux arrêts et deux exécutions; à moins que,--insinua-t-il
avec un soupir hypocrite,--il ne nous survienne une seconde édition
de l'affaire de M. de Jars, violemment soustrait à la justice.
--Soyez tranquille, prononça Richelieu d'une voix sombre, la
justice aura son cours.
--Plaise à Dieu! car ces exemples de clémence intempestive exercent
une impression funeste et démoralisante; les masses ont besoin
d'être entretenues sous le coup d'une terreur salutaire. Le droit
de grâce est un principe imaginé par l'esprit d'anarchie. Un grand
chef d'État ne doit pratiquer que le droit de mort.
«Le maréchal, dès le premier moment de son arrestation, a réclamé
auprès du Parlement, récusant les commissaires qui lui sont donnés.
Le Parlement n'ira sans doute pas contre les désirs de Votre
Éminence; mais, pour prévenir les indiscrétions, les communications
subreptices, j'ai ordonné, sauf ratification de Votre Éminence, de
conduire cet accusé dans le château de Sainte-Ménehould, où il sera
plus facile de le tenir au secret rigoureux et d'assembler ses
juges à huis clos.»
--C'est bien, dit Richelieu. Mais voyons vos chefs d'accusation?
Laffémas se redressa avec fierté, en homme content de lui.
--Nous les avons rangés sous sept titres, tous de nature si grave
qu'il devrait être condamné sept fois, si la justice avait sept
bras et qu'il eût sept têtes.
Il commença alors à dérouler ces griefs, qui tous se rapportaient
en réalité à des excès de commandement, à quelques vexations
militaires, et à des concussions fort peu établies sur des objets
de très mince importance. Tout cela, énormément grossi, apprécié
par des commissaires à la fois juges et parties, en dépit de la
raison, de l'équité, de l'humanité, devait devenir le texte d'une
sentence capitale.
Toutefois, Laffémas n'eut pas le loisir d'achever dans cette séance
la lecture de son chef-d'œuvre. Un confident plus intime survint
tout à coup qui l'interrompit, à son extrême déplaisir. Mais
comment ne pas céder la place au père Joseph!
Dès que le franciscain avança la tête par la petite porte du
cabinet, toute l'attention du maître se tourna vers lui:
--Monsieur de Laffémas, dit-il d'un ton gracieux, ce travail nous
semble tout à fait bien conçu. Nous vous remercions de votre zèle à
servir les intérêts du roi. Nous ferons en sorte qu'avant peu Sa
Majesté elle-même vous témoigne sa satisfaction. Mais ce dossier
est volumineux; nous vous le remettrons demain avec nos remarques,
s'il s'en présente.
Congédié en termes aussi galants, le lieutenant-criminel s'éloigna
rempli d'une nouvelle ardeur pour un patron appréciateur si éclairé
de son mérite.
L'arrivée de son confident par excellence ramena un semblant
d'animation dans la personne anéantie du cardinal. Il se souleva à
moitié et l'interrogea du regard.
Il saisit sur ses traits une expression de mécontentement, de
déception assez surprenante pour qui avait l'habitude de son
impassibilité inaltérable.
--Qu'arrive-t-il donc? lui demanda-t-il.
--Que le diable en personne se mêle de nos affaires, répondit le
capucin d'un ton brusque, où se reflétait plus encore que sur sa
figure sa contrariété intérieure.
--Parle; faut-il t'arracher les mots?
--Eh bien, monseigneur, vous voyez le plus mystifié des fils de
Saint-François.
--Allons donc! fit Richelieu, auquel la piteuse mine de son
conseiller procurait un instant de distraction; qui se serait
permis?...
--Pardieu? je vous le dis, Satan en personne.
--Mais encore?...
--Imaginez que je gardais sous clef, dans ma propre cellule, ainsi
que Votre Éminence se le rappelle peut-être, certain élève des
jésuites d'Amiens...
[Illustration: Je l'ai fait, monseigneur.]
--Ah! oui, ce visionnaire prétendu... Et qu'en voulais-tu faire?
--Mon Dieu, on ne sait pas. Cet imposteur avait des idées... Et
puis il pouvait servir à deux fins, comme magicien d'abord, comme
hérétique ensuite... On n'a pas toujours un novateur sous la main,
au cas où le besoin d'une flambée se fasse sentir.
--Abrégeons, s'il te plaît.
--J'abrège. J'avais un peu négligé ce précieux dépôt pendant les
orages autrement importants de ces derniers jours. D'ailleurs,
c'est un être bizarre, qui se nourrit de rien, une ration de pain
et une cruche d'eau lui suffisent pour une huitaine. J'ai voulu le
revoir cependant, après trois journées d'absence ou d'occupations
urgentes pour votre service, et...
--Le sorcier s'était évaporé en fumée?... fit le cardinal, qui se
mit à rire pour la première fois depuis longtemps.
Le capucin ne partageait nullement son hilarité:
--Au fait, m'apportes-tu le nom de ce galant qui a été assez fou
pour se mettre en rivalité avec le roi? Viens-tu, comme je te l'ai
prescrit, m'annoncer sa capture?
--Ni la capture, ni le nom, fit le capucin, d'un ton plus cavalier
que ne le comportait une réponse si contraire aux ordres de son
maître.
--Quelle fatalité est-ce donc là? Le roi tient absolument, mais
absolument, à ce que ce téméraire soit l'objet d'un châtiment
terrible.
--Ce jeune homme est en fuite, je viens de vous le dire.
--Tu n'as mis personne à sa recherche?...
--Sur ma foi, monseigneur, ce jeune homme est parti, comme le
prisonnier de ma cellule, par je ne sais quel diabolique expédient.
--Ceci même admis, les gens te manquaient-ils pour envoyer après
lui?... Va, tu ne te justifieras pas, tu as manqué de dévouement
pour moi, ton chef, ton ami, qui n'ai jamais eu confiance qu'en
toi, qui ne t'ai jamais caché un seul de mes secrets!
--Un seul?... répéta d'une façon singulière le franciscain.
--Est-ce un doute? demanda le cardinal blessé.
--Non, monseigneur, c'est une certitude... Oui, vous avez eu un
secret pour moi... Croyez-vous que je n'aie pas compris, dès le
premier jour, que ces lassitudes, ces défaillances, ces noires
humeurs qui viennent par moments jeter l'amertume et l'ennui dans
une âme intelligente, forte et supérieure comme la vôtre, ne sont
pas l'unique résultat de l'ennui des affaires?
--Eh quoi! interrompit Richelieu en le regardant avec une sorte de
terreur, tu as deviné cela?...
--Dans mon dévouement, que vous mettez en doute, je n'ai pas eu de
repos que je n'aie pénétré vos douleurs pour y chercher un
remède...
--Malheureux! tu as osé fouiller dans le secret le plus intime de
mon cœur.
--Je l'ai fait, monseigneur, dit le père Joseph en se redressant,
loin de s'incliner devant cette colère; et remerciez Dieu, car il a
permis que je vous évitasse un crime irréparable.
--Que dis-tu?... qu'as-tu donc découvert?...
--Allons, soit! l'heure de parler est venue. Je vous ai dit que
j'ignorais le nom de ce jeune homme dont vous avez promis la tête
au roi...
--Ce nom?
--Ce jeune homme qui n'a pas craint de se laisser aimer par la
favorite... il s'appelle... Philippe de Champaigne.
--Malheur! murmura Richelieu; quoi? celui-là même pour lequel
j'éprouvais une amitié sincère; que j'eusse voulu servir, protéger!
Mais il a repoussé mes bienfaits, et j'ai promis, j'ai juré. Donc,
puisque tu refuses de me servir un autre saura le faire; un ordre
donné à Laffémas...
En disant cela, Richelieu s'était penché vers sa table, où déjà il
prenait une plume, pour intimer l'ordre de s'emparer à tout prix,
quelque part qu'il fût, du jeune peintre.
Mais le père Joseph, arrêtant vivement son bras, lui arracha la
plume et frappant sur la table, l'écrasa.
--Vous ne signerez pas cet ordre, monseigneur!
--Pourquoi cela?... s'écria le cardinal, dont un sentiment indéfini
d'épouvante dominait la colère.
--A cause de ceci!...
Le capucin tira de son froc un médaillon qu'il mit sous les yeux de
son maître.
--Marguerite!... s'écria celui-ci en saisissant cet objet dont
l'aspect le remplit d'une invincible stupeur.
--A cause de Marguerite... prononça gravement le franciscain.
Richelieu tenait le médaillon, qu'il considéra avidement, comme
s'il craignait qu'on le lui ravît.
--Laisse-moi, dit-il faiblement à son conseiller.
Le capucin s'éloigna à pas mesurés, épiant les impressions
douloureuses de son patron, et dès que celui-ci fut bien assuré
qu'il était seul il porta à ses lèvres, avec respect et ferveur, le
médaillon dont il n'avait pas voulu se dessaisir.
XXVI
L'AUBERGE DU SOLEIL LEVANT.
Vers le moment où avait lieu entre le cardinal et son conseiller
intime l'explication qui forme l'objet de notre précédent chapitre,
deux voyageurs arrivaient dans un des plus humbles villages de la
Picardie et mettaient pied à terre devant la modeste et unique
auberge du lieu.