--J'ignore, sire, le nom de cette personne, mais je crois savoir...

--Des preuves!... exclama le roi; des preuves!...

--Eh bien, répondit Richelieu, se relevant de son humble posture,

et saisissant avec véhémence le roi par le bras; eh bien, vous en

aurez, sire!...

Il l'entraîna vers une fenêtre donnant sur le parc, et lui montra,

d'un geste muet, près d'une tonnelle éclairée en plein par la lune,

une jeune femme et un jeune homme, causant avec vivacité et se

tenant les mains enlacées.

Le roi faillit s'affaisser sur lui-même à ce spectacle; il se

retint à l'espagnolette de la croisée et au bras du cardinal. Pour

le coup, la parole lui manquait tout à fait.

Mais bientôt les jeunes gens s'étant séparés et perdus dans

l'ombre, chacun de leur côté, il sortit de cet accès d'épuisement.

--Monseigneur, dit-il à Richelieu, vous êtes mon seul ami... ne

m'abandonnez pas...

En disant cela, de grosses larmes roulaient dans ses yeux.

XXIII

LA FAVORITE.

Quel était donc ce couple dénoncé par la vigilance du père Joseph,

et livré en holocauste par le cardinal, pour ressaisir son crédit

sur le roi?

Nous faisons peut-être outrage à la pénétration du lecteur en lui

posant cette question, qu'il aura résolue avant nous. Oui, ces deux

jeunes gens, qui s'entretenaient avec si peu de précaution, sous

l'abri insuffisant de la salle verte du parc, c'étaient Philippe de

Champaigne et Louise de Lafayette.

Amené par la reine-mère à Saint-Germain, l'artiste n'avait pu qu'y

entrevoir la charmante fille d'honneur. Quel que fût leur désir

commun d'avoir un entretien, la prudence la plus élémentaire le

rendait impossible dans cette résidence, où Louise était l'objet de

tous les regards, où elle se sentait surveillée par le perfide

Boisenval, où la cour était réunie comme une fourmillère dans

l'étroite enceinte du palais.

A Versailles, au contraire, les choses rentraient dans une sorte de

solitude. Un très petit noyau accompagnait le roi, et Louise avait

entendu, avec un soulagement bien vif, Boisenval annoncer et

répéter sur tous les tons qu'il n'était pas de ce voyage, et

n'irait pas à Versailles avant d'en recevoir l'invitation formelle

des princes.

Moins innocente, Louise se fût tenue sur ses gardes, en raison même

de ce luxe d'affirmation. Mais il est écrit que les fourbes auront

le dessus des esprits honnêtes.

Boisenval avait suivi la royale caravane, et s'était installé dans

les environs du château, où il devenait d'autant plus dangereux

qu'on n'était pas en garde contre ses manœuvres. Un seul homme

connaissait sa présence en ce lieu, et le stimulait encore: c'était

l'éternel père Joseph.

L'abattement de son patron, loin de le gagner, lui donnait plus

d'ardeur. Il se piquait au jeu; comme un grand tacticien, il

n'avait jamais plus de sang-froid, plus d'imagination que dans les

occasions décisives. Il se plaisait à envisager le péril afin de le

combattre pied à pied, d'opposer la ruse à la ruse, la force à la

force, de faire tomber ses adversaires dans le piège creusé par

leurs propres mains.

Madame de Chevreuse, si habile que nous la sachions, ne possédait

pas au même degré ces qualités indispensables; la diplomatie,

l'intrigue, formaient son élément principal. Elle perdit souvent

ses batailles à force d'enthousiasme, pour avoir cru trop vite à la

victoire.

Cette fois, absorbée des soins d'un triomphe qu'elle regardait

comme immanquable, elle ne songeait plus déjà, dans le petit

cénacle où nous l'avons laissée, en compagnie des deux reines et du

maréchal, qu'à pourvoir aux suites de ce succès.

On se partageait très gravement les dépouilles du cardinal, comme

la succession d'un homme enterré. Personne ne pensait à la jeune

fille qui avait servi d'instrument à ce revirement politique; on la

connaissait si modeste, si peu ambitieuse, que l'on savait bien

qu'elle n'aurait jamais les velléités tyranniques d'une vraie

favorite.

On faisait là, sans s'en douter, par cet oubli même de sa personne

dans cette répartition du butin, son plus noble, son plus éloquent

éloge.

En effet, elle ne songeait guère, la tendre enfant, à ces questions

de titres, de fortune, de faveur!... Son cœur battait d'une

émotion plus douce; un mot échangé dans la journée avec Philippe

l'attirait dans le parc, où enfin elle allait le revoir, lui parler

sans témoins!

Mais ce bonheur n'était pas sans mélange. A l'ambroisie, un génie

mauvais avait pris soin de joindre le fiel. Louise allait savoir

si, comme Boisenval l'avait insinué, elle devait ne plus voir

qu'une rivale, et une rivale préférée, dans la plus intime de ses

amies.

Henriette! Philippe!... que d'insomnies ces deux noms, retentissant

sans cesse à son esprit, lui causaient depuis cette révélation

venimeuse.

Peu s'en fallut, dans son anxiété, qu'elle n'arrivât la première,

car le jeune peintre, par une inquiétude bien différente, était

balloté entre un égal désir de venir à cet entretien et un

insurmontable serrement de cœur.

Durant le peu de jours qu'il venait de passer à Saint-Germain et à

Versailles, il n'avait que trop vite été confirmé dans les bruits,

déjà parvenus à lui sous une forme plus vague, touchant la nouvelle

fortune de la fille d'honneur de la reine.

Dès qu'elle l'aperçut, celle-ci s'élança au devant de lui, tandis

que, saisi d'une émotion insurmontable, il ne trouva pas la force

de lui abréger la distance.

--Philippe! mon ami, s'écria-t-elle en s'emparant de sa main qu'il

lui tendait à peine, je vous retrouve donc!...

Et lui, au lieu de baiser cette main charmante qui s'attachait à la

sienne, il la pressa imperceptiblement du bout des doigts.

Le cœur n'a pas besoin de longs discours pour comprendre ces

choses. Louise se retira soudain de cette froide accolade, et

l'amertume succédant brusquement à la joie qui inondait ses traits:

[Illustration: Henriette étant venue la joindre...]

--Philippe, poursuivit-elle, ce qu'on m'a dit est vrai, vous ne

m'aimez plus!

--Avant de vous répondre, mademoiselle, répondit-il péniblement,

permettez-moi de vous demander si vous m'avez jamais aimé?

--Si je l'ai aimé!... s'écria-t-elle dans un long soupir; mon Dieu!

il ose en douter...

--Que voulez-vous, mademoiselle, je suis un pauvre esprit froid et

inquiet, droit comme la justice, mais sévère comme elle. Les ruses,

les astuces, les intrigues des cours ne sont pas mon fait. Je me

dirige sur la lumière, tenant pour vrai ce que je vois, et non sur

les ténèbres où je soupçonne le mensonge. Eh bien, ce que je vois

me dit que vous ne m'aimez pas.

--Dites que vous en aimez une autre, monsieur, et épargnez-vous ces

détours.

--Sur mon âme, écoutez-moi, mademoiselle. Mes lèvres n'ont pas

l'habitude du mensonge: ce qu'elles disent, je le pense. Un

moment, oui, je le confesse, je crus être aimé de vous, et ce

bonheur inespéré, immense, faillit me rendre fou... Ah! vous

ignorerez toujours par quelle idolâtrie j'eusse voulu répondre à

cet amour, s'il eût été vrai... Vous avez eu, entre toutes les

femmes, le premier battement de mon cœur... Hélas!...

--Et ce cœur s'est bien vite refermé et donné à une autre,

n'est-ce pas?

Il voila son visage sous ses deux mains, peut-être pour lui dérober

ses larmes, et s'écria sourdement:

--Ah! Louise, je vous eusse trop aimée!

--Trop aimée! répéta la jeune fille avec une ironie déchirante; et

d'où vient que cette tendresse s'est évanouie si vite?

--Elle le demande! Mais c'est qu'elle ose le demander!... dit le

jeune homme, plein d'amertume et de mépris.

--J'ai le droit d'interroger quand on m'accuse!... Dites donc,

ingrat, quelles preuves ne vous ai-je pas données de mon amour?

C'est moi qui, vous voyant mélancolique et isolé, suis allée à vous

la première! C'est moi qui, oubliant les lois de l'étiquette, les

dangers de la médisance, la surveillance sévère attachée à mon

emploi, n'ai pas craint de vous rendre visites sur visites dans

votre atelier; de vous laisser prendre modèle sur ma pose, sur mes

mains, pour votre tableau préféré... Et qui donc a adressé à

l'autre les premiers mots du cœur... dites? Est-ce vous, ou

n'est-ce pas moi encore?...

--Tout cela est juste; et alors combien je vous chérissais!...

--Et depuis quand ai-je cessé de mériter cette affection, que

j'avais lâchement mendiée...

--Louise!...

--Oh! non, les mots ne me font pas peur; ce qui m'afflige et

m'effraye, c'est l'ingratitude, la trahison...

--Contre qui ces accusations sévères?...

--Contre l'homme qui n'a pas craint de m'accabler de son oubli;

contre l'amie qui m'a volé le cœur dont je me croyais maîtresse.

--Henriette?...

--Oui, Henriette; elle était mon amie: nierez-vous qu'elle soit

votre amante?

--N'accusez pas la vertu la plus pure, l'innocence la plus sainte!

--Innocente et pure, qui donc oserait dire que je le suis moins

qu'elle?

Philippe eut un long frémissement, il voulut parler, balbutia, et

saluant sa compagne:

--Ce sont là des récriminations stériles, mademoiselle; un mauvais

souffle a passé à travers notre existence et l'a désenchantée...

Nous n'eussions pas dû chercher à nous revoir... Ne reprochez pas à

Henriette de consoler celui dont vous avez fait le premier chagrin,

après avoir été sa première joie...

Il s'inclina plus bas encore, comme un courtisan devant une reine,

et voulut partir.

--Non pas, dit-elle en le retenant, je ne vous laisserai pas me

quitter ainsi... Vos propos sont pleins de réticences et

d'obscurités, qui me glacent comme autant de reptiles. Si vous ne

me devez plus votre affection, vous me devez la vérité du moins, la

vérité tout entière, comme il appartient à un gentilhomme et à un

artiste de la dire; gentilhomme et artiste, vous êtes l'un et

l'autre, donc vous parlerez!

--Étrange obstination!... Ce que je vous dirais, vous le savez

mieux que moi; et si ce n'est pour m'imposer un supplice nouveau,

quelle volupté raffinée vous promettez-vous d'un aveu qui vous

ferait rougir!

--Grâce à Dieu, fit-elle avec une dignité dont il se sentit

troublé, je suis au-dessus de vos outrages; mais nul ne saurait se

dire au-dessus de la vérité.--Que vous ne m'aimiez plus, j'y suis

résignée; que vous aimiez Henriette, c'est votre droit;--mais la

vérité, je l'exige!

Pour la seconde fois, il ouvrit la bouche, commença un mot

inarticulé, et s'arrêtant devant une tâche impossible:

--Non, s'écria-t-il, décidément, je n'aurai pas ce courage!..

--Mais je le veux, répliqua-t-elle en lui serrant le poignet avec

une énergie jusque-là sans exemple de sa part, et je m'attache à

vous jusqu'à ce que vous ayez parlé!

--Prenez garde, dit-il en la foudroyant du regard, si le roi allait

vous voir!

--Le roi?...

--Le roi... répéta-t-il en hochant la tête avec une expression

satanique.

Son œil devint fixe, sa main se détacha peu à peu de lui; elle

demeura quelques secondes immobile, livide; puis se frappant le

front sous le coup de cette découverte horrible:

--Ah! malheureuse! malheureuse!...

Ce ne furent plus seulement des larmes, mais des sanglots, à ce

point qu'il en eut pitié, se rapprocha d'elle et voulut reprendre

cette main qui l'avait retenu de force tout à l'heure.

--Pourquoi m'avez-vous contraint de vous dire cela?...

--C'est donc vrai? demanda-t-elle avec égarement, on dit, on ose

dire que je suis la maîtresse du roi?...

--C'est vrai.

--Et vous l'avez cru, vous?...

--Louise, calmez-vous, de grâce.

--Ah! Dieu est cruel!... la maîtresse du roi!... Je comprends tout,

maintenant; vos dédains, votre abandon... Vous avez fait comme les

courtisans, les envieux! Je suis innocente, pourtant; j'en fais

serment par ce ciel étoilé qui nous regarde! Le roi n'a jamais eu

pour moi que les égards et les paroles irréprochables d'un frère

pour sa sœur! Les calomnies du monde n'avaient pu m'atteindre,

elles s'étaient arrêtées avec les immondices au seuil de mon

antichambre; il a fallu que ce fût vous qui me les apprissiez!...

Rien, rien n'est vrai, entendez-vous!...

--Mais, hasarda-t-il, cette faveur qui vous environne!...

--Vous voulez dire que je recherche, n'est-ce pas?... Ce rôle que

je remplis... ce rôle...

Elle fixa sur lui ses beaux yeux empreints d'une telle expression

de tendresse, qu'il en fut tout pénétré.

--Vous étiez menacé, persécute, emprisonné... une haine terrible

s'attachait à vous... il fallait vous sauver... Le roi, triste,

soucieux, avait bien voulu se dérider en m'apercevant; il

n'exigeait de moi qu'un sourire, ce pauvre monarque plus esclave

que le dernier serf de son royaume. Ce sourire m'élevait à cette

faveur, que je ne cherchais que pour vous. L'âme torturée par

l'idée de votre détresse, je trouvai cependant le courage de

sourire au roi...

Philippe se prosterna à ses pieds.

--Louise! chère Louise!... pardonnez-moi! je suis un ingrat, un

malheureux! Je vous ai accusée, méconnue... trahie... je vous ai

crue coupable... vous étiez victime! victime pour ma propre

cause!... Je me suis donné à une autre... Mais c'en est fait,

pardonnez-moi, je reprends ma foi, je reviens à vous, toute ma vie

se passera à expier mes torts...

Elle le regarda quelque temps dans cette attitude amoureuse et

suppliante, avec un ineffable ravissement. Puis elle s'arracha par

un soupir à cette prestigieuse consolation.

--Relevez-vous, mon ami, dit-elle.

--Pas avant que vous m'ayez pardonné...

--Je vous pardonne, je vous absous...

--Un mot encore, vous acceptez?...

--Henriette vous aime, mon ami, et--ajouta-t-elle, non sans un

pénible effort,--vous aimez Henriette.

--Oh! c'est vous seule!

Elle secoua avec un sourire triste sa belle tête affligée.

--Non, c'est elle, vous dis-je; vous avez été porté vers elle par

votre cœur; vous ne revenez vers moi que par reconnaissance...

--Voulez-vous me faire mourir de chagrin?

--Écoutez-moi, Philippe, car ceci est une résolution irrévocable.

Nous étions deux à vous aimer, et vous nous avez aimées toutes les

deux. Le cœur d'une femme n'a pas de ces phénomènes, mais celui

de votre sexe est fait d'une autre sorte... Je n'ai pas le droit de

vous en vouloir; j'ai eu votre première pensée, je ne disputerai

pas l'autre à Henriette. Elle méritait bien plus que moi de vous

posséder tout entier.

--Ah! vous me désespérez!...

Mais sans s'arrêter à cette interjection, elle poursuivit:

--A un homme tel que vous, il faut une femme comme vous, dont la

réputation n'ait jamais donné prise aux clameurs du monde, fût-ce à

celles de la calomnie... L'épouse de Philippe de Champaigne ne doit

pas même être soupçonnée. Telle n'est plus ma condition, hélas! Je

vous apporterais en partage l'ironie, le sarcasme.... Ces

courtisans qui m'envient ont intérêt à me croire coupable, bien

qu'ils me sachent innocente... Philippe, je ne veux pas vous faire

ce déplorable don! Une jeune fille est là, belle, immaculée comme

un ange; elle a mis en vous son amour, sa foi, son espoir... Cette

jeune fille, je vous la donne.

--Mais vous!...

--Moi?... dit-elle avec un sourire pâle et défaillant, je suis

entrée dans une voie dont je ne puis sortir encore; je demeurerai

la favorite! Elle appuya avec mépris sur ce mot,--jusqu'au jour où

je saurai tous mes amis hors de péril... Il faut bien que mon

humiliation profite à quelqu'un!

--Cœur d'or!... sainte et parfaite créature... c'est moi qui ne

suis pas digne de vous.

Elle secoua de nouveau la tête, comme si elle était bien sûre que

ses arguments avaient atteint leur but, et, lui donnant sa main:

--Désormais, entre nous, monsieur Philippe, que ce soit donc une

bonne et loyale amitié.

--Un dévouement éternel!...

Il s'empara, non pas seulement de la main qu'elle lui offrait, mais

de ses deux mains, et les réunit sous un chaleureux embrassement.

Mais tout à coup, au moment de se séparer, en levant les yeux vers

le château, il demeura glacé, sans voix, et ce fut tout au plus

s'il put articuler, en étendant les bras de ce côté:

--Là!... Là!...

Elle regarda vivement et aperçût avec stupeur le roi et le

cardinal, debout à la fenêtre, épiant leurs mouvements et leurs

moindres gestes.

XXIV

LE BIJOU MAGNÉTIQUE.

De grand matin, c'est-à-dire aussitôt l'ouverture des portes pour

le service du Louvre, Philippe pénétra dans ce palais, et se

dirigea vers l'aile occupée par les appartements de la reine et

terminée par la galerie de peinture.

Un trouble inexprimable y régnait déjà. On y avait une connaissance

indéfinie des événements de la nuit. Sans pouvoir rien préciser,

un orage formidable régnait dans l'atmosphère, remplissait les

esprits de stupeur. Les officiers de la maison de Marie de Médicis

avaient été réveillés par ces bruits, les serviteurs allaient et

venaient, s'agitant dans un désarroi général.

Le jeune artiste, plus inquiet qu'aucun d'eux, n'osait cependant

les interroger; il s'était enfui de Versailles, devant l'apparition

menaçante du roi et du cardinal. Il était venu à pied, sans savoir

comment, et n'était guère arrivé avant l'heure où il pouvait, sans

se faire remarquer, entrer dans le palais.

Était-ce là que la prudence aurait dû le ramener? Dans le désordre,

dans l'anxiété mortelle de ses sens et de son esprit, il n'avait

garde de se livrer à de tels calculs. Il allait où le poussait son

instinct, où l'attiraient ses sympathies, où il avait chance de

rencontrer le seul cœur avec lequel le sien eût désormais le

droit de sympathiser.

Car, il ne faut pas s'y tromper, et Louise de Lafayette ne s'y

était pas laissé tromper, s'il s'était mis à ses pieds, s'il avait

voulu abjurer pour elle les liens qui l'attachaient déjà à la fille

de son ancien professeur, ce n'était pas par indifférence, par

ingratitude pour celle-ci. Non vraiment, son âme délicate et

impressionnable s'était fait les raisonnements que lui répétait la

fille d'honneur. En s'offrant à elle, il accomplissait un acte de

réparation; elle s'était sacrifiée pour lui, sa conscience lui

imposait le devoir de se sacrifier à elle.

Mais elle avait repoussé cet holocauste, la noble enfant. Elle ne

voulait pas d'un cœur ainsi marchandé, et d'ailleurs elle était

sincère dans son abnégation, elle acceptait désormais le rôle

d'immolation éternelle où sa destinée l'avait conduite.

Philippe revenait donc au Louvre dans l'espérance d'y rencontrer

Henriette, et l'idée qu'il avait failli renoncer à elle, la perdre

à jamais, la lui rendait plus chère. Son admiration, sa

reconnaissance étaient acquises à Louise, mais toute sa tendresse

appartenait à Henriette.

Avant de monter à la galerie, il se décida à aborder un des

serviteurs, dont il connaissait la réserve et la fidélité, et

s'étant assuré que la jeune fille était toujours au palais, il

chargea cet homme de lui apprendre que lui-même venait d'y entrer.

Puis il gagna l'atelier, où l'on peut croire qu'il ne trouva guère

le sang-froid nécessaire à un travail auquel il n'avait jamais

moins pensé.

La protégée de la reine-mère, en raison de sa neutralité dans

toutes les questions de politique ou d'intrigue, était demeurée

fort oubliée au milieu de ce remue-ménage. Les bruits, le mouvement

l'informèrent seuls qu'il se passait quelque chose d'inattendu et

de grave autour d'elle. Elle se leva à la hâte, et dès qu'elle mit

le pied hors de sa chambre ses suppositions se changèrent en

certitude.

Tout à coup, Philippe la vit accourir haletante, éperdue dans

l'atelier, dont il arpentait depuis une demi-heure l'étendue d'un

pas fiévreux. Elle tenait à la main un billet entr'ouvert, qu'elle

lui présenta, sans avoir la force d'articuler un mot.

Il reconnut l'écriture de mademoiselle de Lafayette, qui adressait

ce message à son amie par un homme gagné à prix d'or, car cette

commission n'était pas sans danger en cette circonstance.

Ce billet laconique disait ceci:

«Chère Henriette, tout est perdu. A tout prix, allez trouver M.

Philippe et obtenez de lui qu'il se cache, qu'il s'éloigne: il y va

de sa tête.»

Mais Philippe n'était pas un cœur pusillanime. Moins effrayé de

cet avis que de l'état où il voyait Henriette, il ne s'occupa

d'abord que de la rappeler à elle et de la rassurer.

Aussitôt qu'elle recouvra la raison et la parole, elle lui apprit

que la reine-mère était arrivée à Paris, dans la nuit, et au lieu

de venir au Louvre, s'était précipitamment rendue au Luxembourg, ce

qui expliquait l'agitation des gens, bien qu'ils ignorassent la

cause de ce retour inopiné.

Le porteur du billet ne paraissait lui-même rien connaître du fond

des choses, mais il lui avait fait savoir que le roi, le cardinal

et le père Joseph avaient quitté Versailles presque en même temps

que Marie de Médicis, pour retourner à Saint-Germain, où était

toujours la cour.

Enfin on avait aperçu sur la route de Versailles à Paris un

déploiement de gens d'armes, particulièrement une compagnie des

gardes du cardinal, lesquels escortaient une litière, soigneusement

fermée. Cet équipage avait été dirigé vers la Bastille, d'où les

gardes étaient revenus seuls. Des bruits vagues disaient que le

prisonnier était un des plus grands seigneurs de France, un général

dont l'armée tenait campagne en ce moment, le maréchal de Marillac,

en un mot.

--Fuir!... me cacher!... répéta Philippe relisant l'écrit, pendant

que Henriette achevait de lui donner ces renseignements. Et je vous

laisserais ici, chère âme; j'abandonnerais mes amis dans la

détresse!

Hélas! dit-elle douloureusement, cette ressource de la fuite vous

manque elle-même. Le père Joseph ne pouvant sans doute quitter le

cardinal ni le roi en ce moment, a envoyé au gouverneur du palais

la consigne de ne laisser sortir personne sans un sauf-conduit

signé du ministre.

--Que se prépare-t-il donc, mon Dieu?...

--Vous voyez, mon ami, que si la fuite était possible, elle serait

bien permise. Nos protecteurs, nos alliés sont probablement

eux-mêmes en voie de se soustraire aux coups qui les menacent, et,

quant à moi, l'obscurité de ma condition, l'insignifiance de ma

vie, la position de mon père, qui s'est ostensiblement rapproché de

M. de Richelieu dans ces dernières circonstances, tout m'assure une

sécurité que je voudrais partager avec vous, si je ne peux partager

vos périls.

Philippe se frappa le front, dans une perplexité cuisante:

--Que faire? que résoudre? S'il me fallait partir, Henriette, mais

songez-y donc, ce serait vous perdre!...

--Ami, dit-elle en cherchant à son tour à l'affermir contre cette

séparation, qu'elle n'entrevoyait pas avec moins de douleur, ami,

croyez-vous donc que de loin comme près mon cœur pût changer?...

Ah! plaise à Dieu que nous trouvions le moyen d'assurer votre

départ, votre salut! car, relisez donc ce billet, il y va de votre

tête!...

Cette menace terrible ne lui permit pas d'achever sa phrase. Mais

portant rapidement la main à sa poitrine:

--O mon Dieu! s'écria-t-elle, c'est une inspiration! J'avais

oublié!... Oui, c'est cela! «--Dans un moment suprême, a dit cet

homme étrange, au regard de feu,--lorsque la terre manquera sous

vos pieds, quand tout vous abandonnera, adressez-vous à votre

dernier ami: posez ce talisman sur votre front, et vous pénétrerez

les choses inconnues...»

En l'entendant parler seule, prononcer des mots inintelligibles

pour lui, en voyant son regard fixe, sa pâleur mortelle, Philippe

crut un instant que l'excès de son tourment avait altéré son

esprit.

--Chère Henriette, dit-il en la forçant de s'asseoir sur un des

sièges artistiques épars dans la galerie, calmez-vous... Je suis

ici encore pour vous aimer, pour vous défendre au besoin.

--Hélas! soupira-t-elle, c'est vous qui avez besoin d'être

défendu...

Il saisit une de ses mains et y rencontra un objet qu'elle laissa

passer dans la sienne.

--Prenez, mon ami, mon dernier, mon unique ami; si nous pouvons

être sauvés, c'est par ceci.

Philippe de Champaigne fut toujours un esprit religieux d'une

droiture extrême, catholique fervent, mais ennemi des pratiques

superstitieuses; il éprouva comme un scrupule.

--Un charme, une amulette... murmura-t-il.

--Le salut! affirma-t-elle. Posez ce morceau de cristal sur mon

front...

--Henriette, quel est cet enfantillage, en un tel instant?...

Il retournait entre ses doigts le médaillon, qui n'offrait bien

l'aspect que d'une large lentille de cristal de roche, limpide,

transparente, sans aucun signe gravé.

--Je vous en prie, insista la jeune fille.

Les Mystères du Louvre · 第 38 / 41 段