explosions de cette grosse colère qui était son courage à lui.
Puis, voyant que la fille d'honneur était toujours à genoux:
--Relevez-vous, mademoiselle, ajouta-t-il.
Il avança la main pour l'y aider; elle prit cette main et la retint
sur ses lèvres.
Un feu inconnu circula sous ce baiser dans les veines de
Louis-le-Chaste, son œil s'alluma, et, plus tremblant que la
belle solliciteuse:
--Parlez, dit-il, ce que vous souhaitez est accordé.
Elle s'approcha d'une table, et lui présentant un parchemin:
--Sire, la grâce d'un innocent qui va mourir.
Il s'assit et prit une plume.
--Le nom?...
--Un de vos plus loyaux, de vos plus braves gentilshommes: monsieur
le chevalier de Jars.
--De Jars... condamné!... Quel est son crime?
--S'il en eût commis un, sire, on n'eût pas manqué de vous le faire
connaître. Mais vous êtes Louis-le-Juste, et l'on a rendu en
arrière de vous cette sentence inique, parce qu'on reconnaissait
votre droiture.
--Oh! murmura le pauvre monarque, ce cardinal, ce tyran!... Je ne
suis pas heureux, mademoiselle...
--Une bonne action porte le bonheur avec elle, sire.
--Prenez donc cette grâce... et puissiez-vous dire vrai...
--Merci, mon roi, dit-elle en s'inclinant avec reconnaissance sur
sa main, vous ne fûtes jamais plus grand qu'à cette heure, où vous
venez d'accomplir l'œuvre de Dieu, en donnant comme lui la vie à
un homme!
Gagné par l'enthousiasme de l'adorable enfant, il saisit à son tour
sa petite main et fit le geste de la porter à ses lèvres; mais à
moitié route, cette timidité étrange reparut, il rougit comme un
novice, poussa un long soupir, et trouva tout au plus la hardiesse
de balbutier entre haut et bas:
--Vous êtes bien belle, mademoiselle Louise!
Deux minutes après, sans que Philippe eût aperçu la fille
d'honneur, madame de Chevreuse lui remettait l'acte royal, et lui
faisait donner le meilleur cheval des écuries de la reine, sur
lequel il regagnait Paris plus promptement encore qu'il n'était
venu.
On sait le reste: il était arrivé à temps.
Eh bien, c'est le lendemain de cet événement qu'il ne craignit pas
de rentrer au Louvre, malgré l'absence de ses protectrices, malgré
la présence du ministre dont il avait contribué à déjouer les
projets homicides.
Plus d'un lien rattachait l'âme et les aspirations du jeune artiste
au Louvre. N'était-ce pas là,--faut-il le répéter?--que se trouvait
son tableau de prédilection, l'œuvre où il avait mis son génie?
N'était-ce pas là qu'étaient ses souvenirs, et qu'il avait déposé
tout son cœur? Hors de là, que lui importait la vie? Cette
visite pouvait lui être fatale, mais jamais autant que le doute et
l'éloignement.
Il revit donc ce cher atelier!... tout indiquait le délaissement de
ce sanctuaire de l'art, et ce ne fut pas sans émotion qu'il
s'approcha de son tableau.
Mais, ô surprise! tandis que la poussière recouvrait tous les
objets de la galerie, pas un grain n'apparaissait sur ceux qui lui
appartenaient. Ses boîtes, ses brosses, son tabouret, ses chevalets
étaient rangés dans un ordre irréprochable. Un rideau vert
s'étendait devant la vitrine prochaine, pour parer aux effets de la
lumière trop crue ou aux rayons du soleil sur la peinture
inachevée, et celle-ci, à laquelle il ne manquait que les dernières
touches, se montrait, sous ce demi-jour, poétique et vivante comme
un chef-d'œuvre.
Quelqu'un avait donc pris soin de l'atelier en l'absence
de l'artiste? Un soin si touchant le pénétra d'une douce
reconnaissance, mais il ne s'y absorba pas longtemps. La
contemplation de son tableau, qu'il revoyait après de si dures
épreuves, au milieu de tant de sujets d'appréhension, l'occupa
bientôt.
Sur cette toile il avait déposé avec tout son talent le secret
bizarre de cette affection géminée qui s'était produite en lui,
sans qu'il fût le maître de s'en défendre ni de choisir entre deux
cœurs également dignes d'amour, deux jeunes filles également
charmantes.
Depuis quelques jours seulement il avait senti la nécessité de
briser un des rameaux de son bonheur, pour se rattacher à celui
qui, seul, s'offrait dans les conditions acceptables à un homme tel
que lui. Et, bizarrerie détestable du sort, Henriette, à laquelle
il se ralliait, était précisément celle devant qui se dressait le
plus grand obstacle. Comment fléchir, en effet, la haine, le
ressentiment de maître Duchesne.
Immobile, songeur devant cette toile, il revoyait dans les beaux
bras, dans les mains suaves de sa nymphe, les attraits de Louise;
puis, considérant sa physionomie, il rêvait aux regards
séraphiques, aux appas éthérés d'Henriette.
Tandis qu'il roulait en son esprit ces pensers divers, quelqu'un se
glissait dans la galerie, et, s'avançant à petits pas, venait
s'arrêter derrière son siège.
Il n'avait rien vu, rien entendu, et parlant à sa peinture comme
s'il eût parlé à l'original:
--Chère Henriette! murmura-t-il en souriant.
--Vous m'appelez, Philippe? dit une douce et timide voix; et il
sentit une main tremblante prendre la sienne.
--Henriette!... s'écria-t-il avec ferveur, vous! vous en ces lieux!
Oh! merci! merci!
Retenant sa main pour la couvrir de baisers, il attira l'enfant à
lui, et je ne sais comment cela se fit, il passa un bras autour de
sa taille et se mit à la contempler, à l'admirer de si près, de si
près, que leurs cœurs se sentaient battre, que leurs souffles se
confondaient.
Ce fut une extase de plusieurs minutes, sans phrases, sans paroles.
Henriette rompit la première ce silence.
--Vous m'aimez donc? demanda-t-elle de cette voix enfantine qui est
le gage de la virginité.
--Si je t'aime!...
Mais voilà qu'un regard commencé dans un sourire s'acheva sous une
larme qui vint trembler au bord de ses longs cils, et cherchant à
s'arracher du bras enlacé à sa taille:
--Hélas!... soupira-t-elle, mon père ne le veut pas... S'il me
surprenait ainsi, voyez-vous, il me tuerait!...
--Qu'il me tue d'abord! Vivre sans toi! Ah! de cette heure j'ai
compris que je ne le pourrais plus!
Au milieu de leur ravissement, il se fit du bruit à l'entrée de la
galerie, et quelqu'un toussa d'une façon significative.
--On vient! s'écria Henriette.
--Que je ne dérange personne, dit une voix protectrice; je vous
savais ici, mon jeune ami, et j'ai voulu vous voir.
C'était Marie de Médicis, qui était venue passer une demi-journée
au Louvre.
Elle se rapprocha des deux amoureux saisis d'émoi, et remarquant
les yeux rougis d'Henriette:
--Eh quoi! reprit-elle, des larmes!... Ah! je comprends, chagrins
de cœur, anxiétés d'amour... Qu'il n'y en ait pas entre vous,
mes enfants!... Je me charge de les aplanir... Vous nous avez
bravement servi, Philippe; vous en serez récompensé. Pour commencer
de suite, je vous emmène aujourd'hui à Saint-Germain, où je veux
que vous fassiez le portrait du roi; cela vous dédommagera de la
clientèle d'un cardinal en disgrâce.
XXII
LA JOURNÉE DES DUPES.
A très peu de jours de là, car les événements se précipitaient
alors avec une rapidité effrayante à la cour de France, le père
Joseph arriva en toute hâte au Louvre et pénétra à l'improviste
auprès de Richelieu.
Le grand ministre était en proie à une entière prostration, ses
éminentes facultés semblaient disparues. Son œil n'avait plus
d'éclat, et sur ses traits jaunis par des insomnies fiévreuses on
reconnaissait un ennui funeste.
Comme si les rôles étaient intervertis, son confident se dressa
devant lui plein de rudesse:
--Est-ce vous que je vois, monseigneur, lui dit-il sévèrement, ou
bien n'est-ce que l'ombre de vous-même?...
--Ne crains pas de m'offenser, répondit avec amertume le lion
découragé, ce n'est bien que mon ombre; je ne me reconnais plus
moi-même.
--Que diriez-vous donc d'un général qui perdrait contenance juste à
l'heure où sonne la bataille?
--La bataille est perdue mon fidèle; il ne nous reste qu'à opérer
la meilleure retraite possible. Déjà mes dispositions de départ
sont prises, mes malles sont en route pour le Havre-de-Grâce.
--Perdue! qui ose dire cela! où est l'ordonnance qui vous enlève
vos pouvoirs? où est l'arrêt qui vous exile! Vous possédez encore
votre portefeuille, vous habitez le Louvre... votre successeur
n'est pas nommé que je sache! Une intrigue de femme a obscurci le
soleil de votre faveur; montrez-vous, elle s'éclipsera à son tour.
--Me montrer! pour subir les dédains, la pitié, le triomphe de ceux
qui se courbaient hier sous ma puissance.
--Pour les écraser vous-même sous votre mépris, sous vos nouveaux
succès!...
--Penses-tu donc que j'ignore ce qui se passe, ce qui se prépare?
La grâce de M. de Jars a été le premier empiètement sur nos
prérogatives; la proclamation de M. de Marillac, comme ministre en
chef, doit être le coup suprême. J'ai envoyé hier ma nièce, madame
de Combalet, présenter mes hommages à la reine-mère; ne sais-tu pas
de quelle façon elle a été traitée, la hauteur insolente avec
laquelle on l'a reçue, les paroles indignes dont on l'a abreuvée,
et cela en présence du roi, qui n'a pas trouvé un mot pour la
protéger ni pour me défendre?
--Eh bien! moi, monseigneur, fort de mon dévouement à votre
personne, de l'admiration que je vous porte, de la connaissance que
je possède des choses et des gens de la cour, je vous dis:
Montrez-vous; n'envoyez pas de messagers; abordez vous-même,
hautement, avec la conscience de votre valeur, ces princes
superbes, ce roi qu'on abuse, et, sur ma foi, je vous jure que vous
sortirez triomphant de ces triomphateurs!
Richelieu le regarda avec une attention profonde, et quittant son
attitude affaissée, les pommettes des joues colorées déjà d'un feu
singulier:
--Tu ne me dis pas tout, prononça-t-il. Tu tiens entre tes mains
quelque levier inconnu pour remuer les obstacles qui nous
circonviennent... Eh bien, soit! j'ai foi en ta hardiesse. Que l'on
prépare ma litière, je t'accompagne à Saint-Germain.
--Non, plus à Saint-Germain, monseigneur; depuis ce matin, le roi
est à Versailles.
--A Versailles! répéta le cardinal, montrant une hésitation
nouvelle. A Versailles, où il ne va d'ordinaire que pour se plonger
dans la solitude, pour s'abandonner à ses idées d'isolement et
d'humeur mélancolique!... Et qui a-t-il emmené?
--Presque personne: M. de Marillac..
Le cardinal eut un frisson nerveux au nom de ce compétiteur
détesté, que l'astucieux confident mettait exprès en avant.
--Les deux reines, mademoiselle de Lafayette et madame de
Chevreuse. Quant au reste, rien que des officiers et serviteurs
indispensables de sa maison. Ah! j'oubliais, madame la reine-mère a
emmené encore ce petit peintre...
--Philippe de Champaigne... Toujours lui!
--Sa Majesté le protège particulièrement et veut qu'il achève, à
Versailles, le portrait du roi commencé à Saint-Germain.
--Ainsi, c'est au milieu de tous mes ennemis que tu m'envoies?
--Oui, monseigneur, reprit le capucin imperturbable.
--Et tu te flattes que je vais t'obéir?...
--J'en ai la conviction.
--Décidément, fit Richelieu, gagné par cette assurance, ceux qui
s'imaginent qu'entre nous deux c'est moi qui gouverne l'autre,
ceux-là se trompent... le maître, c'est toi... Et la chose étant
ainsi, je me rends à mon devoir; ouvre la marche, je te suis.
[Illustration: Les officiers avaient été réveillés par ces
bruits.]
--Si vous le permettez, je prendrai les devants. Je crois bon qu'on
ne nous voie pas arriver ensemble là-bas. Soyez tranquille, vous
m'y retrouverez, où je vous y donnerai de mes nouvelles en temps et
lieu.
--J'y compte bien, vieux sphinx, fit le cardinal ranimé
involontairement par l'assurance de son conseiller.
Celui-ci partit en grande hâte sur une très modeste haquenée,
tandis que le ministre, affectant de montrer à ses gens et aux
officiers de ses gardes,--on sait qu'il en avait une compagnie à
lui seul,--un visage serein, prenait place dans la voiture, qui
devait, suivant les intentions du père Joseph, le conduire à petite
vitesse à la résidence de chasse qui composait alors le château de
Versailles.
Ceci se passait en novembre et est devenu une date caractéristique
que l'histoire conserve, comme un des enseignements les plus
curieux à l'usage des favoris et des intrigants de cour.
L'arrivée du père Joseph ne surprit personne au château, on avait
l'habitude de le voir se glisser partout, et quoiqu'on se méfiât de
lui, il savait prendre des allures si bénignes qu'on aurait eu des
scrupules de fermer les portes à une si humble personne.
En ce moment, les chefs de la conspiration contre le cardinal
étaient si sûrs de leur réussite qu'ils n'étaient pas fâchés
d'avoir un témoin qui ne manquerait pas de lui en porter la
nouvelle toute fraîche.
Le gage de cette réussite, sa consécration, était dans l'appel
adressé au maréchal de Marillac sur le désir inspiré au roi par les
deux reines.
Ces princesses s'étaient emparées de l'esprit du monarque.
Tandis que Louise le détournait du cardinal et usait de son crédit
uniquement pour le salut de ses amis, les princesses, saisissant
l'influence politique, préparaient les derniers coups.
Louis de Marillac et son frère Michel, qui fut quelque temps garde
des sceaux, devaient leur élévation au cardinal, mais l'un et
l'autre n'avaient pas hésité, sur les promesses séduisantes de
Marie de Médicis, à s'embarquer dans la conspiration, dont ils
devaient recueillir les fruits. La nomination du maréchal était aux
mains d'un secrétaire, qui allait la porter au roi, lorsqu'un
carrosse entra avec grand bruit dans la cour d'honneur du château.
Les jours sont si courts en novembre que, bien qu'il fût à peine
six heures d'après midi, la nuit était presque arrivée. Versailles
était une résidence, une retraite intime, où nul, fût-ce le premier
gentilhomme de France, n'avait droit de venir relancer le monarque
sans une invitation précise. Quel était donc l'outrecuidant
visiteur qui envahissait le château?
Dans le salon où se tenaient les reines, la duchesse de Chevreuse
et le futur premier ministre, on ne tarda pas à le savoir.
L'huissier de service annonça tout à coup:
--Monseigneur le cardinal de Richelieu!
Chacun se regarda avec étonnement. On croyait le cardinal informé
de ce qui se passait,--et il l'était en effet,--et l'on ne
comprenait rien à l'excès d'audace qui l'amenait en un pareil
moment.
--C'est sans doute, dit Marie de Médicis, qu'il vient chercher la
nouvelle de sa disgrâce... Soit, qu'il entre; j'aurai le plaisir de
la lui signifier moi-même.
L'huissier se tenait debout, comme un soldat en faction, près de la
porte qu'il maintenait ouverte. Ces mots arrivèrent jusqu'au
cardinal, qu'ils atteignirent dans les fibres les plus sensibles de
son incommensurable orgueil. Il maudit de rage le père Joseph, dont
les conseils et l'insistance lui attiraient cette humiliation.
Mais la glace était rompue, on l'avait annoncé; sous peine de se
déshonorer, il fallait paraître.
Il s'avança, en composant sa figure de façon à trahir le moins
d'émotion possible, et sans adresser un regard à la duchesse ni au
maréchal, il vint jusqu'aux deux reines, devant lesquelles il
s'inclina avec une humilité sans précédents de sa part.
Anne d'Autriche se fût peut-être troublée, un coup d'œil de son
implacable belle-mère lui rendit sa haine et sa fermeté. Elle toisa
comme elle le favori en disgrâce, sans lui adresser la parole.
Il se vit obligé de rompre le silence:
--Vous parliez de moi, Majestés, dit-il; me voici pour entendre vos
reproches, si vous en avez à m'adresser, et pour me justifier.
--Nous n'avons rien à vous dire, monsieur, répondit sèchement la
reine-mère, si ce n'est de vous témoigner notre surprise de cette
visite inattendue.
--Cependant j'ai cru entendre Votre Majesté parler d'une nouvelle?
--En effet, une méchante nouvelle pour vous, monsieur. Mais c'est
le roi, notre fils, qui vous la transmettra; nous vous invitons à
l'aller attendre à Paris.
--Un accueil si sévère... balbutia Richelieu déconcerté.
--Ne vous étonne sans doute point...
--Que Votre Majesté m'excuse, il m'étonne assez pour que j'ose lui
en demander l'explication.
--Nous ne vous en devons pas, monsieur.
--Votre Majesté, je le vois, est fort irritée contre moi, et
personne ici n'élève la voix en ma faveur.
Il porta les yeux autour de lui, mais Anne d'Autriche répondit d'un
ton glacial:
--Souvenez-vous de Chalais...
Le cardinal se mordit les lèvres jusqu'au sang. Il avait naguère
osé faire entendre au roi, pour achever de l'éloigner de sa femme,
que celle-ci secondait les complots régicides de Chalais, afin
d'être délivrée d'un époux qu'elle détestait.
Il regarda alors la duchesse de Chevreuse qui, moins dure, mais
plus mordante, se contenta de répondre:
--Lorsque monseigneur de Châteauneuf sera sorti de la Bastille,
c'est lui qui portera à Votre Éminence mes compliments et mes
explications.
S'adressant alors au maréchal:
--Vous, monsieur, lui dit-il, vous avez sans doute aussi vos
griefs? N'allez-vous point me reprocher d'être l'auteur de votre
fortune et de celle de votre frère?
--Monseigneur, répondit le nouveau favori, vous m'avez fait
maréchal, je ne l'oublie pas, mais le roi m'a mandé ici pour me
faire premier ministre. Je dois soumission au roi.
--Il suffit, répliqua Richelieu, que ce dernier trait stimula comme
un aiguillon. Ma disgrâce est complète, je le reconnais. Il ne me
reste qu'à me retirer. Mais je ne suis pas un valet qu'on chasse,
et sans attendre qu'on me signifie ma déchéance, je vais remettre
mes pouvoirs au roi, de qui je les tiens, et que je veux assurer,
même quand il me frappe, de mon dévouement inaltérable.
En prononçant ces mots, il traversa le salon, vers la porte opposée
à celle par où il était entré.
Cette porte donnait dans la chambre du roi.
--Où allez-vous, monsieur?... s'écria Marie de Médicis en se
levant.
--Je vous l'ai dit, madame, répondit avec une humilité apparente le
cardinal, résigner mes pouvoirs entre les mains de qui je les
tiens.
Et il fit encore un pas.
--C'est inutile, répliqua impérieusement la princesse; vous n'êtes
plus ministre et votre présence ne pourrait qu'importuner le roi.
--Votre Majesté traite durement ses ennemis vaincus; j'eusse
espéré, dans ma disgrâce, la trouver plus clémente.
--Ceux-là seuls ont droit à la clémence qui ne se montrèrent pas
impitoyables dans le succès... Encore une fois, monsieur,
retirez-vous; vous ne verrez pas le roi, et, s'il le faut, je vais
appeler les huissiers...
Il s'était rapproché encore du fond du salon, et saisissant le
bouton de la porte:
--Je suis chez le roi, dit-il, jouant son va-tout, c'est au roi
seul à me renvoyer.
Sans se faire annoncer, sans frapper, il entra dans la chambre
royale, dont il referma la porte sur lui au verrou.
Louis XIII était assis devant un monceau de papiers qu'il examinait
à la clarté d'une lampe.
Au bruit de la serrure, il tourna brusquement la tête; à la vue de
son ministre, il se dressa debout par un mouvement galvanique, et
ses traits devinrent livides.
--Vous êtes bien hardi! balbutia-t-il avec un terrible effort.
L'émotion le rendait plus bègue que jamais.
Mais ce bégayement furieux, ces syllabes hachées, saccadées,
répétées à l'infini, étaient plus menaçantes que des reproches
sévères adressés par une phrase suivie.
Elles eurent cependant pour le cardinal un contre-coup heureux,
elles lui donnèrent le temps de se remettre un peu.
--Sire... commença-t-il en s'inclinant.
--Non! non!... rien! exclama le roi, cherchant à exprimer sa
volonté par des monosyllabes qui n'excitassent pas sa malheureuse
infirmité.
Et joignant la pantomime à la parole, il montrait la porte.
--Les intérêts de l'État... voulut dire Richelieu.
--Rien!... répéta le roi en renouvelant son geste.
--Les intérêts de votre auguste personne... insista Richelieu.
--Sortez donc!... fit Louis XIII, qui cherchait, dans les ordres
les plus durs, à exciter sa fermeté dont il se défiait, tant il en
avait peu l'habitude.
Dans la pièce voisine, Marie de Médicis et Anne d'Autriche, que la
hardiesse du cardinal avait prises au dépourvu, s'efforçaient
d'ouvrir, mais, nous l'avons vu, son premier soin avait été de
s'enfermer avec le roi.
Celui-ci entendait du moins leurs grattements à la porte, et
sachant qu'elles écoutaient, il parlait haut pour qu'elles vissent
qu'il ne faiblissait pas.
--On vous trompe, sire... disait Richelieu.
--Dites qu'on me trompait, répéta le roi, et que je ne veux plus
que cela soit.
--Votre Majesté refuse d'entendre ma justification?
--Absolument.
--J'aurais pensé que mes bons et loyaux services...
--Assez!...
Pour la troisième fois, Louis XIII, pressé d'en finir, lui montra
la porte.
Son regard courroucé, sa voix dure, sa respiration bruyante
effrayèrent à la fin son favori qui, redoutant quelque chose de
pire encore que ce congé, s'avoua lui-même vaincu et commença à se
retirer à reculons.
Il était dit que ce soir-là la chambre de Louis XIII serait
accessible comme un vestibule banal. Il ne restait plus que deux
pas à franchir au cardinal pour reprendre le chemin qui l'avait
amené, lorsqu'une petite porte de service, située au pied de
l'alcôve où se dressait le lit, s'ouvrit à son tour.
--Hein!... qui va là?... exclama le roi, voyant des ennemis
partout.
C'était Boisenval, qui, courbé en deux, rampant plus qu'il ne
marchait, évitant surtout l'œil flamboyant du monarque, tendit
un billet à Richelieu et s'éclipsa dès que celui-ci l'eut pris.
Le roi écumait; dans sa rage impuissante, il froissait et
dispersait les papiers accumulés sur son bureau, renversait son
fauteuil, et s'épuisait en violences apoplectiques, pour articuler
quelques bribes de syllabes ayant un sens complet.
D'un seul regard, Richelieu avait embrassé le contenu du papier. Il
était de son confident, le père Joseph, et ne renfermait que deux
lignes encore fraîches.
Les yeux ardents du roi tombèrent sur ce feuillet, et ne sachant
plus sur qui exercer sa colère:
--Ce papier!... s'écria-t-il; encore un complot. Ce papier... je le
veux!
Mais depuis qu'il l'avait lu, Richelieu ne tremblait plus; un
éclair avait même sillonné ses traits; il s'était redressé de
toute sa grande taille, et au lieu de se retirer, il avait fait
plusieurs pas en avant dans la chambre.
--Traître!... vociféra le roi en le menaçant de son poing fermé,
obéiras-tu!...
A cet ordre il crispa, au contraire, avec une lenteur calculée, le
papier dans sa main, et fléchit le genou avec une humilité et un
respect qui commencèrent à impressionner le roi, honteux de son
excès de langage et d'attitude.
--Sire, fit-il, Votre Majesté peut me broyer sous ses pieds, c'est
son droit; elle peut m'accabler de reproches, car je n'ai sans
doute pas rempli, comme je l'eusse dû, comme je l'eusse voulu, la
haute mission que je tenais d'elle... J'accepte sa colère, je me
courbe devant ses arrêts... Mais jusqu'à mon dernier souffle je
veux me vouer à sa tranquillité et à son bonheur... c'est pour cela
que je lui désobéirai cette fois...
--Ainsi, ce billet?
--Je le détruis... Et en effet, il parsema le tapis de ses
fragments.
--Ah! j'avais donc deviné!... c'était une trahison nouvelle!...
Parlerez-vous enfin?...
--Sire, insinua Richelieu, toujours agenouillé, ne voyez dans mon
silence que mon respect pour Votre Majesté... Mon devoir, je le
sais, est de vous obéir, mais ne l'exigez pas... Il m'en coûterait
trop de briser les illusions de Votre Majesté... de lui prouver que
ceux en qui elle a mis sa confiance en font un abus odieux... que
l'on a tracé autour d'elle une trame destinée à surprendre sa
magnanimité, son besoin d'affection, de tendresse...
A ce dernier mot, le roi baissa les yeux, sa fureur sembla
s'éteindre sous la honte d'avoir été deviné dans la poursuite d'une
aventure de galanterie.
Richelieu feignit de ne rien remarquer; il poursuivit sur le même
ton d'hypocrite condoléance:
--Enfin, j'aurais un remords éternel de montrer que la personne qui
a servi d'instrument à mes ennemis auprès de Votre Majesté jouait
un rôle infâme, et feignait pour vos bienfaits une fidélité qu'elle
ne pratiquait pas!...
Ici, Louis XIII se redressa par un dernier élan:
--Vous attaquez mademoiselle de Lafayette, monsieur!...