Elle aussi, d'ailleurs, n'avait-elle pas à se venger de cet homme

qui l'avait jugée assez vile pour accepter son pacte!

Elle avait bravé le serpent; aujourd'hui, il fallait plus, il

fallait lui broyer la tête.

Le billet de Châteauneuf n'exagérait rien, au contraire.

L'existence infligée à son généreux camarade était un supplice de

chaque heure. La salle des tortures était son séjour habituel. On

n'osait pas, il est vrai, aller jusqu'à lui mettre les brodequins,

ni l'horrible corne de la question par l'eau. Richelieu avait

manifesté des scrupules à cet endroit; peut-être craignait-il que

ces cruautés inutiles venant à se divulguer, le roi, dont il voyait

la condescendance faiblir, ne se révoltât tout à fait.

Mais on agissait avec la menace continuelle de ces machines

diaboliques dont la vue devait intimider le patient. On abusait de

son sommeil ou de ses insomnies. On lui infligeait toutes les

épreuves morales imaginables, pour lui extorquer des déclarations

qu'on pût interpréter contre lui et contre ses amis.

Vaines tentatives, raffinements stériles! Le chevalier de Jars

n'était pas d'une trempe vulgaire. L'aspect des chevalets excitait

son ironie. Il parlait volontiers, mais c'était pour dire à ses

persécuteurs leurs dures vérités.

Son énergie finit par lasser leur persévérance; il subit

quatre-vingts interrogatoires sans articuler un mot qui compromit

son fidèle Châteauneuf, non plus que les princes, ses complices.

Après l'insuccès de cette quatre-vingtième séance, Laffémas,

exaspéré, se rendit chez le cardinal, où le père Joseph fut mandé.

On eût dit un trio de vampires.

Chacun déployait là son caractère particulier: Laffémas, sa fougue,

son emportement, les rauquements du tigre auquel on enlève sa

proie; le père Joseph, sa haine aiguë, son raffinement de petits

moyens; le cardinal, sa cruauté froide, implacable.

On présume assez ce qu'il devait résulter d'une consultation de ce

genre, entre de pareils bourreaux.

Le lendemain, une commission choisie par Laffémas, et dirigée par

lui et par le présidial de Troyes, magistrat servile à la

discrétion de Richelieu, s'assemblait à l'Arsenal, pour évoquer la

cause du chevalier de Jars.

Séance tenante, sans public, sans témoins, sur de misérables

arguties, dont l'accusé n'eut pas le droit de se défendre, ses

juges, plus dignes du titre d'assassins, prononcèrent contre lui la

peine capitale.

Pendant que l'Arsenal retentissait de cet arrêt, il y avait grande

chasse à courre à Saint-Germain. Le roi se montrait d'une humeur

charmante; il caracolait dans les avenues du bois avec mademoiselle

de Lafayette, qui s'efforçait de lui sourire, mais qui, poursuivie

par des pressentiments cruels, se sentait la mort dans le cœur.

Le bruit de la condamnation se répandit dans la capitale, où elle

jeta la consternation, bien avant qu'on la connût au château.

Il semblait que le cardinal fût décidé à jouer son va-tout. Sans

sursis, sans délai, l'échafaud se dressa, et toutes les forces

militaires furent disposées pour veiller au maintien de l'ordre et

parer à toute tentative d'enlèvement de la victime.

Paris s'était mis en deuil. Une morne stupeur régnait sur la grande

ville oppressée. François de Rochechouart, chevalier de Jars, était

l'un des gentilshommes les plus réputés pour leur droiture de

caractère, pour leur bravoure. Son nom était populaire et

sympathique.

Dans cette cité, trop souvent indifférente aux hommes d'en haut et

à leurs égarements, il était connu, il était aimé. Puis on en était

arrivé à une heure où déjà le peuple réfléchissait. Les excès de

pouvoir du cardinal avaient trouvé plus d'une fois des approbateurs

nombreux, lorsqu'ils frappaient sur ces nobles orgueilleux autant

qu'aveugles, qui se considéraient comme d'une race supérieure au

commun des autres hommes et prétendaient se mettre au-dessus des

usages des lois et des mœurs.

Mais on s'apercevait qu'il frappait moins sur les ennemis des

franchises publiques que sur les siens propres; que c'était sa

cause et ses intérêts personnels qu'il défendait, et non ceux de la

France. C'était avec anxiété qu'on le voyait s'en prendre à la fois

aux bons et aux mauvais; on se demandait où il s'arrêterait, s'il

s'arrêtait sur cette pente rapide.

Paris, donc, se montrait soucieux. La foule, informée des

préparatifs de l'exécution par cette communication invisible, mais

rapide, qui répand les mauvaises nouvelles, se portait en longues

files vers la place Saint-Paul, l'un des théâtres de ces

exécutions, désignée en cette circonstance à cause de sa proximité

de l'Arsenal, où le condamné était détenu depuis sa mise en

jugement.

Midi était, suivant l'usage, l'heure fixée pour l'immolation. Dès

onze heures il ne restait pas un pouce de terrain libre sur la

place ni dans les alentours; les rues avoisinantes étaient

engorgées d'un océan de curieux, pressés, écrasés, hors d'état

d'avancer ni de reculer.

Les balcons, les croisées, les toits eux-mêmes offraient une

profusion de têtes agitées. Une fenêtre seule ne laissait voir

qu'une longue tapisserie, qui peut-être abritait des spectateurs

non moins anxieux que les autres, mais plus discrets.

Des bruits lugubres circulaient à voix basse, touchant cette

croisée énigmatique. C'était celle d'un pavillon attenant à l'un

des grands hôtels de la place, un hôtel royal, et n'ayant pas

d'autre ouverture au dehors.

On se demandait ce que signifiait ce rideau immobile, et quels

personnages il pouvait bien cacher. Alors, les conjectures

marchaient leur train, et les regards, fatigués de considérer les

apprêts du supplice, se tournaient opiniâtrément de ce côté.

Ces préparatifs étaient faits avec une régularité mathématique,

dont les écrivains de l'époque nous ont transmis les détails

minutieux. Nous les répétons pour les amateurs de causes célèbres.

L'échafaud offrait l'aspect d'une plate-forme en planches, de dix à

douze pieds en carré, et de six pieds d'élévation. Les instruments

de supplice se composaient simplement d'un billot de huit pouces de

haut et large d'un pied carré, d'un sabre fort pesant, que

l'exécuteur maniait avec beaucoup d'habileté, et d'une hache au

tranchant poli et au manche très court.

Au coup de midi, la multitude silencieuse devint plus morne encore.

On entendit dans la rue qui venait de l'Arsenal un sourd roulement

de tambour, et bientôt, sous la brume épaisse qui régnait depuis le

matin, comme si la nature faisait le deuil de la victime, on

aperçut un peloton de soldats de la prévôté débouchant sur la

place. Ils étaient suivis par des hallebardiers suisses en nombre

imposant.

Au milieu venait le condamné.

On n'avait pas voulu entraver ses mouvements; les cordes qui lui

tenaient les jambes et les bras lui permettaient de marcher et de

croiser ses mains dans les manches de son pourpoint. Il avait la

tête nue, et l'on ne pouvait se défendre d'un sentiment

d'admiration pour sa contenance à la fois simple et fière.

Il s'entretenait tranquillement avec son confesseur, et semblait,

par ses regards, remercier la population de la bienveillance qu'il

lisait dans ses rangs.

Aucune clameur, aucun bruit ne se manifesta. La stupeur était à son

comble. La foule respectueuse croyait assister à un martyre.

De Jars franchit sans hésiter les degrés de la plate-forme. Là,

comme le bourreau et son aide s'approchaient pour lui faire subir

les derniers préparatifs, qui de nos jours ont lieu dans la prison,

mais dont on tenait alors à ne pas frustrer le populaire, il se

tourna vers son confesseur pour l'embrasser.

--Je vais prier pour vous, mon fils, lui dit celui-ci.

Et il tendait les bras pour lui donner cette dernière accolade

lorsque les yeux du patient rencontrèrent le pavillon de l'hôtel

royal et sa mystérieuse draperie.

Le même pressentiment qui régnait dans l'assistance lui vint à

cette vue, et fixant sa pensée sur ce point, il étendit la main

pour le montrer au prêtre.

--Priez pour ceux qui sont là, mon père, dit-il gravement; ils en

ont plus besoin que moi!

Ces mots ne pouvaient arriver jusqu'à cet endroit, mais son regard

et son geste y parvinrent assurément, car la draperie eut un

frémissement et se plissa en plusieurs endroits, comme si quelqu'un

s'y cramponnait.

L'ecclésiastique descendit lentement et d'un pas troublé par

l'émotion les terribles gradins, tandis que le chevalier,

s'adressant à l'exécuteur:

--Je suis à vous, maître, et besognez adroitement, c'est mon seul

désir.

--Soyez docile, répondit l'homme rouge; je jure Dieu que vous

n'aurez pas le temps de sentir le coup, et qu'il ne sera pas besoin

d'user de la hache.

Il faut savoir que quand la tête n'était pas abattue du coup de

revers appliqué à l'aide du sabre, le bourreau achevait de la

couper sur le billot à l'aide de sa hache, comme un boucher détache

une chair pantelante avec son couperet, en revenant autant de fois

qu'il le faut à la charge.

Ces quelques mots échangés, il se livra avec un abandon entier à

l'exécuteur et à son aide.

Ils lui ôtèrent d'abord son habit, sur lequel figurait encore la

noble croix de Malte, insigne de sa consécration à la cause de la

foi et de la royauté. Il demeura en bras de chemise et le col

découvert; on lia ses mains par-devant, et le bourreau l'invita à

se mettre à genoux, pour lui couper plus facilement les cheveux.

--Je n'ai rien à vous refuser, maître, répondit-il en souriant;

j'ai déjà été tonsuré, mais je n'ai pas eu encore, j'en conviens,

un valet de chambre qui me fît la toilette sur la place publique.

--Sur Dieu! monsieur le chevalier, répondit le maître des

basses-œuvres, vous avez une tranquillité merveilleuse; mais ne

me parlez plus de ce ton, je vous en prie, vous me rendez tout

troublé; la sûreté de mon bras pourrait s'en ressentir, et je ne me

consolerais de ma vie d'avoir fait pâtir un si brave homme que

vous!

--Merci, maître. Voilà un sentiment miséricordieux que n'aurait

jamais eu celui qui vous emploie. Vous valez mieux que lui, sur mon

âme.

--Monsieur le chevalier, dit l'exécuteur, flatté de ce compliment,

et s'approchant de son oreille, il m'est défendu de vous laisser

parler au peuple, mais il en adviendra ce que pourra, je ne veux

pas étouffer la voix d'un si vaillant gentilhomme. Souhaitez-vous

dire quelques mots?...

--A quoi bon?... Je ne pourrais crier à cette foule qu'une seule

chose, c'est que je meurs innocent, et elle le sait aussi bien que

moi et que mes juges!... Finissons-en, l'ami; ce brouillard me fait

froid, et si j'avais le frisson, on croirait que je tremble de

peur.

L'exécuteur poussa un gros soupir, prit les ciseaux passés à sa

ceinture et entama les longues boucles qui roulaient sur le cou du

patient. Le fer grinça, les assistants frémirent; le chevalier seul

resta imperturbable.

Mais voilà qu'au moment où la seconde boucle allait tomber, une

clameur violente ébranla l'air. Un remous formidable fit onduler

les masses, qui vinrent se heurter contre les hallebardiers, en

forcèrent les rangs, et choquèrent si fort l'échafaud que ses étais

en craquèrent.

Au milieu de ce tumulte on ne distinguait rien d'abord, mais

bientôt un cri strident, lancé à pleins poumons, domina les rumeurs

et s'éleva jusqu'au ciel, répété par l'assistance affolée:

--Grâce!... grâce!...

Les ciseaux du bourreau restèrent en suspens.

--Achevez donc! lui dit de Jars; je vais m'enrhumer.

--Sang-Dieu! monsieur le chevalier, n'entendez-vous pas ces cris?

Souffrez que je sois moins pressé que vous; mieux vaut un rhume

qu'un coup de sabre.

Un jeune homme, tête nue, les habits en désordre, hors d'haleine,

pouvant tout au plus articuler encore ce mot suprême: «Grâce!... le

roi fait grâce!...» un jeune homme accourait, ou plutôt il arrivait

porté sur les bras, sur les épaules de la foule, agitant le plus

haut qu'il pouvait un parchemin auquel pendait un sceau,--le sceau

royal.

Aux clameurs du public, une porte basse s'était ouverte dans le

voisinage du pavillon à la fenêtre masquée. Plusieurs personnages

en robe noire en étaient sortis, protégés par des gardes, et

s'étaient approchés de l'échafaud.

Dans les groupes des bourgeois, où ils étaient reconnus, on

entendait prononcer à demi-voix:

--M. de Laffémas, le lieutenant civil! M. d'Argenson, le procureur

général! Maître Dujardin, greffier de l'Arsenal!...

Le cri de délivrance avait tiré les bêtes fauves de leur antre;

elles venaient voir si l'on osait réellement leur enlever leur

proie.

De son côté, le messager de la bonne nouvelle arrivait sur la

plate-forme, où, jetant son parchemin au bourreau, il s'élançait

dans les bras du patient.

--Philippe!... mon cher Philippe!... s'écria de Jars en le

reconnaissant.

--Sauvé, monsieur le chevalier! vous êtes sauvé!... Dieu est bon,

j'arrive à temps!...

Le peuple poussait des vivats frénétiques pendant que l'exécuteur

parcourait l'écrit et vérifiait le sceau de cire jaune qui en

affirmait l'exactitude.

De leur côté, Laffémas et ses acolytes, étant montés sur la

plate-forme, s'emparaient du parchemin avec une rage qu'ils ne

songeaient pas à contenir. A leur vue, des sifflets éclatèrent au

milieu d'une tempête d'épithètes injurieuses.

Mais ils n'étaient pas gens à s'en émouvoir, et ce fut alors que se

passa cet épisode fameux où Laffémas, s'adressant à de Jars, osa

lui dire:

--C'est vrai, monsieur, l'ordre de grâce est dans les formes, rien

n'y manque. C'est à vous d'en témoigner votre reconnaissance, en

déclarant aujourd'hui librement ce que vous savez des projets de M.

de Châteauneuf et des princes.

Le vaillant gentilhomme, les mains encore garrottées, et dans

l'attitude du Christ couronné d'épines, avec la patience et

l'humilité de moins, se redressa d'un air qui fit pâlir son

interlocuteur:

--Allez dire à votre maître, prononça-t-il, que je suis

reconnaissant envers le roi de sa clémence mais que je m'en

croirais indigne si j'y trouvais un prétexte pour trahir mes amis.

Philippe, s'emparant des ciseaux que le bourreau avait laissés

choir, coupa les liens de celui qu'il venait de rendre à la vie,

et, se tenant enlacés, ils descendirent fièrement de la

plate-forme, salués par les nouveaux vivats, par les

applaudissements de la multitude.

Personne, pas même le chevalier, n'avait plus pensé à la fenêtre du

pavillon royal.

Cependant il s'y passait une scène palpitante d'un sombre intérêt.

Aux cris de: «Grâce!» lorsque Laffémas et ses séides venaient

s'assurer de l'exactitude de cette amnistie inattendue, la draperie

avait éprouvé des secousses violentes.

A la minute où de Jars et Philippe descendaient les gradins, un

bras rouge s'était avancé en dehors par le coin de ce rideau,

désignant l'artiste d'un geste menaçant.

Ce bras, c'était celui de Richelieu. Le front crispé, les lèvres

livides, l'œil injecté de fiel.

--Ce jeune homme! dit-il au père Joseph, caché près de lui, c'est

encore ce jeune homme!... Était-ce pour cela que je t'avais dit de

le délivrer?...

--Monseigneur... balbutia le franciscain, que cet événement prenait

pour la première fois au dépourvu.

--Tu m'avais assuré qu'il devait quitter la France.

Déjà l'astucieux confident avait retrouvé sa présence d'esprit.

--Ce jeune homme ne sait ce qu'il fait, monseigneur. Patience; si

j'ai permis qu'il restât, c'est qu'il importe à votre cause qu'il

reste.

--Ma cause!... elle est perdue de l'heure où l'on fait grâce à mes

ennemis!.. Et ce téméraire enfant que j'avais voulu protéger!...

--Ne touchez pas à un cheveu de sa tête, Éminence. Si cette cause,

qui n'est pas seulement la vôtre, mais la mienne aussi, peut être

sauvée, c'est par lui, malgré lui!...

XXI

UNE PROTECTRICE.

Au milieu du dédale des intrigues dont il était l'objet et de

celles dont il était l'auteur, double labyrinthe aux sentiers

inextricables, Richelieu avait eu à peine le loisir de songer en

passant au jeune peintre, et encore était-ce seulement lorsque son

regard tombait sur l'esquisse de son portrait, demeurée en suspens.

Ce n'est pas que, dans les premiers jours, en apprenant, à ne

pouvoir plus en douter, qu'il n'avait pris aucune part à l'acte

dont on l'avait accusé injustement, il ne se fût senti le désir de

lui accorder une réparation. Il en avait même touché un mot au père

Joseph.

Mais celui-ci avait habilement glissé sur ce chapitre, et était

parvenu à en détourner l'attention du maître, en rappelant sur les

exigences de la crise la plus redoutable qu'il eût encore

rencontrée. C'est ainsi que le cardinal n'avait plus aperçu

Philippe depuis sa sortie de prison jusqu'au moment où il lui

apparut tout à coup, porteur du message royal, délivrant une de ses

victimes et affrontant son courroux à la face de la ville entière.

[Illustration: Il s'inclina plus bas encore.]

Quelques détails rétrospectifs sont ici nécessaires.

On se souvient que nous avons laissé notre héros, dépouillé par les

bravi qu'une main ténébreuse avait apostés, au coin du quai de

l'École, où il venait de déboucher, pour gagner le Pont-Neuf et de

là le collège de Laon, qu'il habitait.

Les bandits ne l'avaient pas précisément maltraité; ils s'étaient

contentés de lui enlever le peu d'argent qui garnissait son

escarcelle, le poignard de luxe devenu inutile pour sa défense, et

surtout ce médaillon sacré, ce portrait de sa mère, pieux héritage

qu'il eût racheté volontiers au prix des plus grands sacrifices.

Cet événement ne pouvait sans doute être considéré que comme un des

mille épisodes de brigandage qui éclataient, ainsi qu'on sait, dans

la capitale, mais surtout dans ce périlleux quartier du Pont-Neuf.

N'eût été la perte de son médaillon, Philippe s'en fût d'autant

moins affligé que ses larrons, par une distraction inaccoutumée,

avaient oublié de s'emparer de son manteau et de son pourpoint.

Il éprouvait d'ailleurs bien d'autres perplexités. Le souci de sa

sûreté personnelle s'ajoutait à celui du sort menaçant de ses amis

et de ses protecteurs. Il s'était vu plongé sans motif dans un

cachot; on l'avait relâché sans lui donner un éclaircissement

plausible.

Rien n'indiquait que sa liberté fût mieux garantie aujourd'hui

qu'auparavant; il avait présent à la pensée le sourcil crispé du

cardinal. Il se sentait en butte à la persécution sourde du père

Joseph. Ce moine disposait de moyens obscurs pour arriver à ses

fins, et ceux qui lui portaient ombrage devaient, pour peu qu'ils

possédassent de prudence et de sagesse, s'effacer devant lui et

céder à ses volontés, sans en chercher les raisons.

Philippe avait espéré lui échapper, en se fondant sur son

éloignement pour les intrigues qui occupaient la cour. Retenu au

Louvre, à Paris, par une attraction de cœur, il avait rejeté les

offres avantageuses du franciscain, parce qu'il n'y voyait qu'une

sentence d'exil.

Nous ne dirons pas qu'il se repentit de sa résistance; c'était un

esprit droit, qui n'agissait point à la légère; il trouvait dans sa

bonne conscience la force et la supériorité. Mais il ne se

dissimulait plus qu'un réseau de fils redoutables, parce qu'ils

restaient invisibles, l'entourait de toutes parts, et que

l'accomplissement de ses désirs ou de ses volontés était à la merci

de cette influence.

Sous cette impression, malheureusement trop fondée, il s'était

abstenu, pendant les premiers jours qui suivirent sa délivrance, de

revenir au Louvre. L'absence de la reine-mère, sa protectrice,

justifiait cette réserve.

Que de fois pourtant il fut tenté de l'enfreindre? Si ce palais

abritait les ennemis qu'il devait le plus craindre, n'était-il pas

aussi l'asile où il avait ressenti les atteintes les plus douces de

ses premières affections? N'était-ce pas là qu'il avait commencé à

aimer, à se sentir aimé?... Il avait laissé attachées à ces murs

ses émotions, sa joie, son espérance! Hors de là, que lui offrait

la vie? Le désenchantement, le vide et les regrets.

Souvent il lui arriva de se mettre en route, au mépris de toute

prudence, pour revoir son atelier, sa grande galerie des combles.

Quelquefois, sorti de son modeste logis pour un but quelconque, il

se surprenait sur le chemin de ce Louvre, qui l'attirait comme un

mirage. Il advint même que, plein de bravoure ou d'impatience, il

se mit en route pour y rentrer, et ne s'arrêta qu'à la vue des

sombres portails qui y donnaient accès. Leur gravité, leurs voûtes

surbaissées, leurs huis flanqués de guérites de pierre, s'offraient

à lui comme des avertisseurs et le détournaient de son dessein.

Mais cette lutte ne pouvait durer sans que la prudence fût vaincue

par le désir, et quel jour le téméraire choisit-il pour cela?...

Précisément celui qui suivit la grâce du chevalier.

Les impressions, les péripéties de cette journée avaient déterminé

en lui une exaltation voisine de la fièvre. Il ne se dissimulait

pas qu'en manifestant pour de Jars un dévouement aussi sérieux il

se créait dans le parti contraire des haines terribles. Mais il en

acceptait les conséquences. Il rompait avec la circonspection qu'il

avait observée jusque-là pour ses propres intérêts, tandis qu'il

travaillait généreusement en faveur des autres, et dût-il se

heurter contre le cardinal ou se rencontrer avec le froc du

capucin, il voulut rentrer dans le palais.

C'était une satisfaction qu'il s'octroyait, en récompense de ses

épreuves de la veille. A ce point de vue, il la méritait bien.

Cette grâce, il ne l'avait pas obtenue sans peine.

Nous avons dit comment le vent de la voix publique avait répandu,

dans les coins les plus inaccessibles de la ville, le bruit de

l'exécution qui se préparait sur la place Saint-Paul. Il était

impossible que Philippe, à la piste de ce qui concernait le

prisonnier, ne fût pas renseigné dès le premier instant.

Saisi d'horreur et de désespoir à l'idée du crime politique qui

allait s'accomplir, il s'était élancé à cheval, et n'avait fait

qu'un temps de galop de Paris à Saint-Germain.

On ne le connaissait pas là comme au Louvre. Les demeures des rois

ne sont pas accessibles comme celles des particuliers. En voyant ce

cavalier couvert de poussière, les vêtements en désordre, montant

un cheval de piètre mine, exténué de fatigue, les factionnaires lui

barrèrent le passage, et aucun laquais ne voulut d'abord se charger

de l'entendre.

Il se désespérait, car les minutes avaient en cette circonstance le

prix d'un siècle, le terrain brûlait sous ses pas; il allait se

livrer à quelque scène de violence pour forcer la consigne,

lorsqu'il fut reconnu par un serviteur de la reine-mère, attiré là

par hasard.

Cet homme vit de suite à ses paroles qu'il s'agissait d'une affaire

urgente, et le conduisit auprès de la duchesse de Chevreuse.

Mais là ce fut un autre embarras. En l'apercevant pâle, haletant,

la pauvre Marie n'eut qu'une pensée; et quand le jeune homme, sans

préambule, sans préparation, en homme qui a la tête perdue,

s'écria:

--C'en est fait, madame la duchesse, le meilleur de vos amis va

tomber sous la hache!...

Elle crut qu'il parlait de Châteauneuf, un nuage passa sur ses

yeux, tout son sang reflua vers son cœur, elle se renversa sans

connaissance sur son siège.

Des soins empressés la rappelèrent à elle, mais ce ne fut qu'après

une scène terrible qu'on lui fit comprendre la vérité.--Hélas! elle

était assez triste déjà. Si ce n'était son amant, c'était son plus

cher allié que menaçait le bourreau.

Elle courut chez Louise, qu'elle entraîna chez la reine Anne

d'Autriche, et qui, à la sollicitation de cette princesse, aux

prières trempées de larmes de la duchesse, fit demander une

audience au roi.

Louis XIII sortait précisément d'entendre la messe, suivant son

usage à la campagne aussi bien qu'à la ville.

Cette demande lui causa une vive émotion,--on connaît son caractère

anxieux et timide vis-à-vis des femmes mêmes qui lui plaisaient le

plus. Pris ainsi à l'improviste, il balbutia et bégaya longtemps

des syllabes incohérentes, avant de réussir à donner à l'huissier

de service l'ordre de faire entrer mademoiselle de Lafayette.

Il se leva pour la recevoir; mais elle vint s'agenouiller à ses

pieds, et de cette voix à laquelle il était impossible qu'il

résistât:

--Grâce?... grâce et justice, sire?... implora-t-elle.

--Grâce, répéta-t-il; qui donc oserait vous menacer?...

Les Mystères du Louvre · 第 36 / 41 段