--Si vous pouviez renouveler vos manœuvres sortilèges contre

cette jeune fille, n'est-il pas vrai?... Ne l'espérez pas. Mon

devoir était d'y mettre bon ordre. Vous pouvez l'appeler, elle ne

viendra pas, à moins que votre influence ne soit plus puissante que

les verrous et les gardes, qui assurent désormais les issues du

Louvre.

Le captif se contenta de répéter avec un soupir:

--Pauvres, pauvres enfants!...

--Eh bien! frère Jean, dit le franciscain triomphant et s'apprêtant

à sortir, que pensez-vous de mon habileté à cette heure? Est-ce que

je ne vous tiens pas à ma merci, ou bien croyez-vous encore

m'échapper?

Labadie avait passé vivement la main sur son front, comme à

l'impression d'une idée inattendue ou d'un souvenir retrouvé.

[Illustration: La duchesse de Chevreuse reçut un messager

mystérieux.]

--Ne vous hâtez pas de triompher, dit-il, la science a plus d'une

ressource, la Providence plus d'un agent.

--Nous verrons bien, fit le père Joseph; mais il faudra que la

science et la Providence se dépêchent, car avant peu je me serai

entretenu de vous avec M. de Laffémas.

XIX

LE GUET-APENS.

A cette époque, l'une des plus déplorables du règne de Louis XIII,

le désordre, les intrigues, les compétitions, les violences, ne se

renfermaient pas dans les hautes sphères de la cour, celle-ci était

exploitée par les intrigants de qualité; mais la capitale

subissait les atteintes de malfaiteurs plus vulgaires. Quand le

mauvais exemple vient du sommet de la société, il descend si vite

et se propage si facilement dans les couches inférieures!

Il n'y avait de police, de surveillance, de répression que pour le

service particulier des chefs, ou plutôt du chef omnipotent du

gouvernement. Tout se faisait par Richelieu et pour lui. Il

occupait à la recherche de ses ennemis personnels toutes les

juridictions; aussi ne rencontrait-on sur tout autre objet

qu'incurie ou insouciance, sinon protection tacite.

C'est le beau siècle des coupe-bourses et des tire-laine. Ces

industriels, autrement hardis que nos modernes filous, se

partageaient l'exploitation de la plèbe parisienne. Ils exerçaient

chacun leur spécialité; les uns coupaient avec une rare adresse les

cordons des bourses, des aumônières, que les hommes et les femmes,

par une mode absurde, continuaient à porter, comme au moyen âge,

pendue à leur ceinture. La vanité avait créé cet usage, et ce que

crée la vanité est tenace.

Les autres, dont le nom indique le genre d'industrie, tire-laine ou

tireurs de laine, y mettaient plus d'effronterie encore. Ils

fréquentaient toutes les foules, se mêlaient à tous les groupes,

occasionnaient des rassemblements quand il n'y en avait pas, et

enlevaient violemment, entourés de compères, les manteaux des

épaules qui les portaient.

Encore n'étaient-ce là que des espiègleries inoffensives à côté du

reste; du moins le sang ne coulait pas, et les victimes en étaient

quittes pour apprendre à leurs dépens qu'il ne faut pas se montrer

trop curieux quand on court les rues et qu'un bon bourgeois doit

vaquer en droite ligne à ses affaires, sans flâner parmi les gens

désœuvrés.

Des actes autrement répréhensibles éclataient même en plein jour,

dans les lieux fréquentés, à la face de la multitude, qui avait

fini par être tellement blasée qu'elle ne s'en émouvait pas.

Le Pont-Neuf en était le théâtre le plus habituel. Grâce à la

quantité des passants, les maraudeurs y trouvaient infailliblement

à s'entretenir la main. C'était là que se dressaient les baraques

et les tréteaux des plaisantins et des charlatans. Les descendants

des malingreux et des orphelins de la cour des Miracles, qui

pullulaient plus qu'on ne saurait croire, même à cette époque, y

exerçaient leurs talents, y étalaient leurs fausses misères; des

escrocs y tenaient des jeux publics où nombre de dupes venaient se

faire prendre l'argent qu'ils défendaient contre les coupe-bourses;

c'était un capharnaüm infernal.

On s'y donnait des coups de poing, mais tout aussi souvent des

coups d'épée, pendant le jour, et des coups de couteau la nuit.

Les auteurs du temps ont rempli des volumes par le récit de ces

scènes honteuses. La dépravation était arrivée à ce point que l'on

risquait de n'être pas attaqué seulement par les bandits de

profession, mais par la jeunesse aristocratique, qui prenait

grand plaisir à jouer le rôle de filou et de meurtrier. Si

invraisemblable que cela soit, les auteurs de ces désordres étaient

la moitié du temps des garnements de bonne famille, devenus par

désœuvrement, par démoralisation, les émules des vagabonds, des

suppôts de brelans. Plus d'une fois l'on constata que les scènes

les plus déplorables étaient le fait de gentilshommes ruinés, sinon

de princes qui cherchaient à se désennuyer.

Nous avons eu, à diverses reprises, occasion de parler du frère du

roi, Gaston d'Orléans. Qui croirait que ce fût un de ces débauchés

honteux? On le vit cependant,--et certes il prêtait là d'assez

belles armes contre lui à son ennemi, le cardinal, auprès de son

frère, si grave et si sombre,--on le vit prendre plaisir, à la

suite de ses orgies, à s'embusquer à la brune sur ce fameux

Pont-Neuf et à dépouiller les passants comme un brigand vulgaire.

On commençait pourtant à poser, à la tombée du jour, quelques

lanternes au coin des rues, et le guet avait charge d'opérer des

rondes dans les endroits les plus mal hantés. Mais on ne se faisait

pas faute de briser ces essais de réverbères, et quant aux soldats

du guet, les attaques et les volées dont ils étaient souvent

victimes sont demeurées fameuses.

A moins d'en être impérieusement sollicités par des affaires

urgentes, on conçoit que les habitants paisibles ne s'aventuraient

guère, passé une certaine heure, dans les environs de ces lieux de

mauvais renom, ni même dans le commun des rues, où les méchantes

rencontres ne manquaient pas non plus.

C'était sans doute un motif de ce genre qui attirait dehors, par

une belle nuit de novembre, un promeneur dont la tournure n'était

certes pas celle d'un chercheur d'aventures.

Il était jeune, à en juger par sa démarche, portait la tête haute,

sans forfanterie, et son manteau était drapé sur son épaule d'une

façon espagnole, élégante et sculpturale.

Il venait de quitter la rue du Cloître-Saint-Germain et se

dirigeait vers le quai pour aller au Pont-Neuf.

C'était quelqu'un de brave ou d'imprudent, car on ne distinguait

aucune arme sous les plis de son manteau, et à coup sûr il n'avait

pas d'épée. Il ne songeait pas, sans doute, en avoir besoin, et

marchait d'un pas ferme et dans une attitude résolue.

Tout semblait, par extraordinaire, paisible et calme dans ce

tumultueux quartier. Les lanternes jetaient çà et là leurs minces

et rougeâtres clartés sur la voie déserte.

Aucun bruit ne troublait cette tranquillité inusitée, lorsque notre

jeune promeneur crut entendre, comme il allait déboucher de la

ruelle qu'il parcourait sur le quai, un susurrement qui courait

sous les auvents de deux vieilles maisons devant lesquels il lui

fallait passer encore.

Cet endroit formait comme le point le plus étroit d'un entonnoir,

les toits aigus et trébuchants des maisons s'y côtoyaient, et la

lumière du ciel, pas plus que celle des lanternes de la police,

n'en perçait l'éternelle obscurité.

Le jeune homme fit un temps d'arrêt, prêtant l'oreille, et chercha,

sans y réussir, à reconnaître le terrain. Le bruit, d'ailleurs, ne

se renouvela pas, et souriant de cette vaine alerte il poursuivit

sa marche.

Il ne lui restait plus qu'à franchir l'embouchure de la ruelle,

garnie, comme par deux sentinelles en ruine, des deux masures en

question; mais, en y arrivant, il lui sembla que sous ces ténèbres

opaques se remuaient des formes inconnues.

Il pressa instinctivement le pas et franchit d'un bond ce défilé,

très bien disposé pour un guet-apens ou pour un coupe-gorge. Il

était de ces esprits droits chez qui le courage n'exclut pas la

prudence, et qui ne croient pas que la bravoure consiste dans la

bravade.

Le danger dont il avait le pressentiment n'était pas chimérique,

car au premier mouvement qu'il fit pour hâter sa marche le

susurrement primitif se changea en un coup de sifflet strident et

net, qui se répéta simultanément trois fois.

Il ne parvint pas à faire deux enjambées sur le quai; à la

première, trois hardis coquins s'élançaient sur lui, armés

jusqu'aux dents.

--Arrière! exclama-t-il, arrière, fripons!...

D'un geste hardi, laissant son manteau aux mains de l'un des

agresseurs, il menaça les autres d'un petit poignard, la seule arme

qu'il possédât.

En cet endroit régnait une pénombre qui, du moins, lui permettait

de se reconnaître. Se voyant seul contre trois, et mesurant soudain

l'infériorité de son unique moyen de défense avec les lames qui

brillaient au poing des ennemis, il ne songea qu'à leur vendre très

chèrement une vie qu'il ne pouvait leur soustraire, et par une

heureuse manœuvre il s'adossa dans l'encoignure d'une porte

bâtarde, contre laquelle il frappa du pied pour éveiller les

habitants.

Mais il n'y avait garde que ceux-ci donnassent signe d'existence.

Ces bons bourgeois étaient trop ennemis des coups de couteau et

trop blasés sur les clameurs qui ne manquaient pas une nuit

d'éclater dans le quartier.

--Rendez-vous! cria celui qui paraissait le chef des bandits.

--Jamais! répondit le jeune homme; et, d'un geste indigné, il leur

jeta son feutre au visage.

La lune vint alors éclairer en plein ses traits, et la noblesse, la

splendeur de son front causèrent à ses antagonistes une

involontaire impression.

Ce front, où rayonnait l'intelligence et la résolution, était celui

de Philippe de Champaigne.

C'était bien lui, notre héros, poussé par sa mauvaise étoile entre

les mains de cette dangereuse escouade.

Il n'était pas coureur de nuit pourtant; son caractère droit et

rigide ne donnait pas dans ces excès ni dans ces extravagances. Une

circonstance,--dirons-nous heureuse ou fatale?--l'avait contraint à

cette pérégrination dans un centre plus fréquenté par les

malandrins que par les honnêtes passants.

Il y avait une demi-heure environ, le père Joseph était venu ouvrir

la cellule, la prison où il le retenait, et où lui seul pénétrait

et pourvoyait à son strict nécessaire avec la ponctualité d'un

geôlier, dont il avait les allures et la vocation. Et de ce ton

doucereux auquel il était si dangereux de se fier:

--J'apporte la bonne nouvelle! s'était-il écrié à l'oreille de son

captif, qui dormait sur son grabat... Debout, monsieur Philippe!

Celui-ci se croyait en proie à un mauvais rêve et ne se hâtait pas

d'ouvrir les yeux.

--C'est moi, mon cher peintre, moi, votre véritable ami et

protecteur; ne reconnaissez-vous pas le père Joseph?

--Quel malheur vous amène?

--Un malheur, ingrat! Me verriez-vous si empressé? C'est la bonne

nouvelle, vous dis-je, la liberté!

A ce mot, le jeune homme s'était trouvé debout.

--La liberté!...

--Votre innocence est reconnue; monseigneur le cardinal sait les

noms des coupables; sa première parole a été l'ordre de votre

élargissement... Vous m'entendez: vous êtes libre!

--Libre, enfin!... Je peux donc quitter ce cachot, cette voûte, ce

palais sinistre!...

--Toutes les portes vont s'ouvrir devant vous comme celle-ci. Mais

ne préférez-vous pas attendre le jour?...

--Attendre!...

--La nuit est avancée, insinua hypocritement le moine, et les rues

sont loin d'être sûres; vous n'avez pas votre épée... Où

voulez-vous aller?

--Je ne crains rien, mon père. Ce simple poignard me suffirait en

cas de mauvaise rencontre... et j'ai tant souffert dans cette

cellule qu'il me tarde de regagner ma chambrette du collège de

Laon, à la Montagne-Sainte-Geneviève.

--Je le répète, c'est imprudent, c'est téméraire; vous n'y songez

pas, disait le franciscain, insistant d'autant plus que le jeune

artiste se montrait plus résolu à mettre à profit cette liberté

subitement reconquise.

Si bien que Philippe avait hardiment quitté le Louvre, peu soucieux

de l'heure des ténèbres et de son épée, restée à l'atelier.

On voit que la fortune ne secondait pas son entreprise. Il était,

du premier coup, venu se jeter dans une embuscade.

--Rendez-vous, répéta le chef de ses adversaires, et, sur ma foi,

il ne vous sera causé aucun mal.

--Non! répondit l'artiste; avec des scélérats, pas de transaction!

Il brandissait fièrement son faible poignard, lorsque le plus

adroit de la bande lui jeta son manteau sur la tête, souple comme

un toréador qui veut en finir avec le héros indompté du cirque.

Ce fut sa défaite inévitable. Les misérables se ruèrent sur lui,

ouvrirent violemment son pourpoint, et, dépouillant sa poitrine,

fouillèrent minutieusement ses poches et ses habits.

La tête enfermée sous l'épaisse étoffe, suffoquant, il était

incapable de se défendre; son arme inutile était tombée de ses

doigts épuisés par un commencement d'asphyxie. Cependant, exception

remarquable, les malfaiteurs ne se portèrent contre lui à aucun

mauvais traitement, et se contentant de le voler du peu d'argent,

des quelques objets d'assez mince importance dont il était nanti,

ils détalèrent au plus vite, sans même lui reprendre son manteau.

XX

L'ÉCHAFAUD DE LA PLACE SAINT-PAUL.

Le roi ne se pressait pas de rentrer au Louvre. L'automne avait

beau s'avancer, les journées devenir plus courtes, le soleil plus

rare, la forêt de Saint-Germain moins touffue, le monarque semblait

prendre un goût tout nouveau aux agréments de cette résidence, où

les réunions et les fêtes se succédaient avec une animation, depuis

bien des années inconnues de la cour.

Son esprit triste, son humeur chagrine, son amour pour la retraite

se modifiaient par miracle, et chacun murmurait tout bas avec

surprise, avec admiration, le nom du génie bienfaisant dont cette

révolution était l'œuvre.

Le lecteur le connaît aussi ce nom privilégié. Ce n'est pas qu'une

fois assurée de la délivrance de Philippe, Louise n'eût été tentée

d'abandonner ce rôle de favorite du platonique souverain. Elle se

sentait peu de vocation pour l'existence de parade et de fracas où

elle n'avait mis le premier pied que par dévouement: des joies plus

modestes, plus intimes, formaient l'objet de ses rêves. Elle eût

sacrifié l'amour de dix monarques pour être assurée de celui de son

cher artiste.

Mais entrée malgré elle dans cette voie, elle était contrainte d'y

persévérer quelque temps encore du moins, car la liberté rendue si

soudainement au jeune peintre ne terminait pas grand'chose.

Son amie influente, la duchesse de Chevreuse, le lui avait fait

comprendre, avec d'autant plus d'éloquence que pour elle rien

n'était sauvé, tant que Charles de Châteauneuf gémirait entre les

murs de la Bastille.

La duchesse ne se trompait pas; cette fois son cœur était

d'accord avec la saine politique. Philippe était libre; mais arrêté

une première fois sans motif sérieux, il était exposé à se voir en

butte à de nouvelles atteintes, car celle-ci n'avait fait que le

jeter plus avant dans le parti de la reine-mère, et le cardinal

avait juré une guerre d'extinction à tout ce qui s'y rattachait.

A la suite de l'aveu de Barbou, l'arrestation de Bassompierre

s'était ajoutée à celle de Châteauneuf et de Jars.

Le cardinal ne se montrait plus que le front chargé d'orages. Son

confident, le père Joseph, faisait le métier de porteur de dépêches

entre Saint-Germain et le Louvre, et, grâce à sa subtilité

d'allures, il habitait à la fois, et quasi à toute heure, la ville

et la campagne.

Gaston, le frère turbulent du roi, la jeune reine et la reine-mère,

tous étroitement entendus avec la duchesse, encourageaient la

faveur de mademoiselle de Lafayette, seule barrière capable

d'entraver les desseins de l'ennemi commun, seule machine de guerre

assez forte pour amener sa perte.

Le roi se contentait de si peu, et Louise était, par nature, si

charmante, si gracieuse, qu'elle gagnait chaque jour dans l'esprit

de Louis XIII sans recourir aux expédients de la coquetterie même

la plus licite.

Depuis quelques jours, cependant, elle portait en elle une

indicible amertume. Tous ses soins parvenaient difficilement à la

dissimuler. C'était une blessure faite avec une lâche habileté à

son affection la plus profonde et la plus chère par ce misérable

Boisenval.

On se rappelle ce mot tranchant et empoisonné comme une arme

maudite: ce mot, sous l'étreinte duquel elle avait failli se trahir

aux yeux du roi, et qui l'avait jetée anéantie sur un banc de

pierre au bas du perron royal.

Ce n'était ni l'horreur pour le pacte proposé par le suppôt de

Richelieu,--elle méprisait trop désormais le maître et l'espion

pour s'en émouvoir, ni leurs menaces, qui tourmentaient ses

rêveries et parfois gonflaient sa poitrine jusqu'aux larmes,--elle

était trop fière et se savait trop irréprochable pour les craindre;

mais cette insinuation cruelle, cette anxiété, infiltrée comme un

poison dans ses veines, cette pensée qu'elle avait pour rivale

Henriette, son amie la plus chère!...

Que d'angoisses dans ce soupçon! Par quel moyen s'en éclaircir,

pénétrer la vérité, qui, toute déchirante qu'elle pût être, serait

moins pénible que ces incertitudes!

Les natures douées du don fatal de cette excessive délicatesse de

cœur ne s'épanchent que difficilement. Concentrant leurs

affections en elles-mêmes, timides et craintives, elles n'ouvrent

guère le sanctuaire de leur âme à des tiers, si sûres qu'elles

soient de leur amitié. Et puis, ces premières passions ont une

retenue égale à leur ardeur et à leur chasteté.

Louise épuisait dans son imagination les moyens propres à connaître

son sort, elle n'aboutissait toujours qu'à trouver une seule

personne capable de l'en instruire,--c'était Philippe lui-même.

Pourquoi pas? S'il y avait eu entre eux quelque chose comme un

commencement de liaison, des paroles sympathiques échangées, la

sincérité, la franchise surtout en avaient été les instigateurs;

c'était donc à Philippe, le cœur droit, le caractère loyal,

qu'il fallait s'adresser.

Nous ne descendrons pas au fond de sa jeune âme pour dépeindre les

chagrins, les alternatives de douleur et d'espoir que cette

résolution soulevait et mettait en lutte. Elle s'y arrêta pourtant

et se promit de saisir la plus prochaine occasion d'approcher

l'élève de maître Duchesne et de connaître ses sentiments.

Le malheur était qu'on parlait moins que jamais de retourner à

Paris, et qu'il ne se présentait aucune probabilité que Philippe

vînt à Saint-Germain où rien ne l'appelait. Il aurait fallu faire

naître un prétexte, ce qui n'était pas impossible, mais ce que la

surveillance incessante de Boisenval rendait bien délicat, après la

façon dont Louise avait répondu aux offres de service de celui-ci.

C'est en faisant cette remarque qu'elle comprit les périls de sa

position. Il lui fallait subir la présence de cet homme, sous peine

d'être atteinte par les accusations, par les calomnies dont il

avait les mains pleines. Avec un prince soupçonneux, jaloux et

susceptible, tel que Louis XIII, elle ne pouvait même éloigner cet

intermédiaire, cet agent convaincu de traîtrise, qu'en usant de

précautions infinies.

Une femme audacieuse eût brisé ces obstacles comme un jouet. Mais

une jeune fille, lancée tout à coup dans ce dédale d'intrigues,

devait s'y trouver fort empêchée. En ce monde, c'est triste à dire,

il arrive souvent que la vertu et la délicatesse ont l'infériorité

vis-à-vis de la déloyauté et de l'impudence.

Le cardinal affectait de ne faire au château que de courtes

apparitions. Il espérait, par cette tactique de coquetterie souvent

heureuse auprès du faible prince, lui inspirer de l'anxiété et lui

donner la crainte d'une séparation. Il ne se montrait, en outre,

que chargé de grosses affaires, capables d'ennuyer et de dégoûter

un souverain plus solide que celui-ci.

Tantôt c'étaient les embarras d'Italie et du Piémont, tantôt les

inextricables questions des Flandres; plus souvent encore,

l'alliance avec Gustave-Adolphe, et les visées de ce dernier sur

l'Allemagne, dans le but de diminuer la puissance prépondérante de

l'empereur. Quant aux questions du dedans, le cardinal avait

l'habileté de les présenter de telle sorte qu'il eût été impossible

au plus retors diplomate de les démêler, et que le roi ne trouvait

rien de mieux, en définitive, que de les abandonner à son plein

arbitre.

Mais cette fois le cardinal crut s'apercevoir que la bienveillance

et la crédulité aveugle de son maître décroissaient. Loin de se

plaindre de la brièveté de ses visites, on se montrait plutôt

d'humeur à les raccourcir encore. On prêtait une oreille moins

complaisante à certains rapports, et l'on entamait d'un ton assez

mécontent le chapitre des éclaircissements.

[Illustration: Elle courut chez Louise pour l'entraîner chez la

reine.]

Un autre jour, le cardinal trouvait le roi entouré des deux reines,

et n'obtenait pas l'audience intime qu'il réclamait. Il rentrait à

Paris en proie à la fièvre des ministres qui sentent souffler le

vent de la disgrâce.

Ses ennemis étaient experts en fait de manœuvres; il ne les

avait pas soupçonnés si forts. Quand il confiait ses doléances au

père Joseph, celui-ci ne réussissait plus qu'imparfaitement à le

réconforter. Mais comme il lui recommandait l'énergie, il résolut

d'en faire preuve, afin d'épouvanter ses adversaires en montrant

qu'il n'était pas déchu encore, et qu'il pouvait frapper de grands

coups.

Ce fut sur le chevalier de Jars que se portèrent ses violences,

guidées par la rancune du franciscain, ennemi-né de cette nature

loyale, supérieure à toutes les persécutions.

M. de Laffémas et tous ses sicaires furent mis en réquisition.

Un arrêt de la chambre de justice de l'Arsenal, tribunal

sanguinaire et corrompu, institué pour la satisfaction des haines

personnelles de Richelieu, décréta le brave chevalier de crime

d'État.

Alors commencèrent ces interrogatoires, qui sont demeurés parmi les

célébrités juridiques les plus monstrueuses.

Dans la salle des tortures, au milieu des instruments de supplice,

l'accusé était traîné chargé de liens; et là, sous la direction de

cet infâme Laffémas, le procureur général d'Argenson procédait à

ses interrogations, complaisamment recueillies par le greffier

Dujardin.

Un jour, la duchesse de Chevreuse reçut par un messager mystérieux

un mot ainsi conçu:

«Notre cher chevalier est l'objet de persécutions odieuses. Chaque

jour amène plusieurs interrogatoires, qui menacent d'épuiser, sinon

son courage, du moins ses forces. On le réveille la nuit d'heure en

heure, pour lui poser des questions insidieuses, par lesquelles on

espère surprendre sa présence d'esprit et l'amener à se couper ou à

se perdre avec ses amis.

«Des bruits plus sinistres encore circulent, touchant les desseins

du cardinal à son égard. A tout prix, il faut intéresser le roi en

sa faveur, et si vous y parvenez, je crois que vous aurez accompli

un autre miracle, en augmentant la tendresse d'un homme qui ne

pensait pas qu'on pût vous aimer plus qu'il ne vous aime.»

Ce billet n'avait pas de signature, les caractères en étaient

déguisés, mais cette dernière phrase suffisait. La duchesse avait

reconnu le style de Châteauneuf.

Le mystère présidait aux persécutions exercées contre le chevalier,

car Richelieu, qui tenait à frapper un grand coup, ne voulait pas

en amoindrir l'effet en y préparant l'opinion. A la cour, à la

ville, on ignorait ces séances ténébreuses des justiciers de

Laffémas. Mais les murs des prisons ont des oreilles; ces faits se

passaient dans les basses-fosses de la Bastille, et Châteauneuf, on

ne l'a pas oublié, y était détenu.

Si sévères que fussent ses gardiens, il avait su, à prix d'or,

capter leur confiance. Par eux, il avait entretenu d'abord une

correspondance avec son compagnon d'infortune; par eux, il avait su

la recrudescence de la haine ministérielle; par eux enfin, il avait

fait arriver à la duchesse le billet qu'on vient de lire.

Ce fut un éclat de tonnerre au sein du petit conclave ennemi du

cardinal. Chacun se resserra autour de ses alliés, et Louise eût

voulu volontairement se soustraire au rôle prépondérant qu'on lui

imposait. Elle était l'âme, l'espoir de la conspiration.

Disons-le à sa gloire, du moment où elle comprit que sa tâche

devenait une mission, que la tête de ses amis était menacée, et que

d'elle seule dépendait désormais leur vie ou leur mort, leur perte

ou leur triomphe, ces hésitations cessèrent.

Les Mystères du Louvre · 第 35 / 41 段