cette jeune fille, n'est-il pas vrai?... Ne l'espérez pas. Mon
devoir était d'y mettre bon ordre. Vous pouvez l'appeler, elle ne
viendra pas, à moins que votre influence ne soit plus puissante que
les verrous et les gardes, qui assurent désormais les issues du
Louvre.
Le captif se contenta de répéter avec un soupir:
--Pauvres, pauvres enfants!...
--Eh bien! frère Jean, dit le franciscain triomphant et s'apprêtant
à sortir, que pensez-vous de mon habileté à cette heure? Est-ce que
je ne vous tiens pas à ma merci, ou bien croyez-vous encore
m'échapper?
Labadie avait passé vivement la main sur son front, comme à
l'impression d'une idée inattendue ou d'un souvenir retrouvé.
[Illustration: La duchesse de Chevreuse reçut un messager
mystérieux.]
--Ne vous hâtez pas de triompher, dit-il, la science a plus d'une
ressource, la Providence plus d'un agent.
--Nous verrons bien, fit le père Joseph; mais il faudra que la
science et la Providence se dépêchent, car avant peu je me serai
entretenu de vous avec M. de Laffémas.
XIX
LE GUET-APENS.
A cette époque, l'une des plus déplorables du règne de Louis XIII,
le désordre, les intrigues, les compétitions, les violences, ne se
renfermaient pas dans les hautes sphères de la cour, celle-ci était
exploitée par les intrigants de qualité; mais la capitale
subissait les atteintes de malfaiteurs plus vulgaires. Quand le
mauvais exemple vient du sommet de la société, il descend si vite
et se propage si facilement dans les couches inférieures!
Il n'y avait de police, de surveillance, de répression que pour le
service particulier des chefs, ou plutôt du chef omnipotent du
gouvernement. Tout se faisait par Richelieu et pour lui. Il
occupait à la recherche de ses ennemis personnels toutes les
juridictions; aussi ne rencontrait-on sur tout autre objet
qu'incurie ou insouciance, sinon protection tacite.
C'est le beau siècle des coupe-bourses et des tire-laine. Ces
industriels, autrement hardis que nos modernes filous, se
partageaient l'exploitation de la plèbe parisienne. Ils exerçaient
chacun leur spécialité; les uns coupaient avec une rare adresse les
cordons des bourses, des aumônières, que les hommes et les femmes,
par une mode absurde, continuaient à porter, comme au moyen âge,
pendue à leur ceinture. La vanité avait créé cet usage, et ce que
crée la vanité est tenace.
Les autres, dont le nom indique le genre d'industrie, tire-laine ou
tireurs de laine, y mettaient plus d'effronterie encore. Ils
fréquentaient toutes les foules, se mêlaient à tous les groupes,
occasionnaient des rassemblements quand il n'y en avait pas, et
enlevaient violemment, entourés de compères, les manteaux des
épaules qui les portaient.
Encore n'étaient-ce là que des espiègleries inoffensives à côté du
reste; du moins le sang ne coulait pas, et les victimes en étaient
quittes pour apprendre à leurs dépens qu'il ne faut pas se montrer
trop curieux quand on court les rues et qu'un bon bourgeois doit
vaquer en droite ligne à ses affaires, sans flâner parmi les gens
désœuvrés.
Des actes autrement répréhensibles éclataient même en plein jour,
dans les lieux fréquentés, à la face de la multitude, qui avait
fini par être tellement blasée qu'elle ne s'en émouvait pas.
Le Pont-Neuf en était le théâtre le plus habituel. Grâce à la
quantité des passants, les maraudeurs y trouvaient infailliblement
à s'entretenir la main. C'était là que se dressaient les baraques
et les tréteaux des plaisantins et des charlatans. Les descendants
des malingreux et des orphelins de la cour des Miracles, qui
pullulaient plus qu'on ne saurait croire, même à cette époque, y
exerçaient leurs talents, y étalaient leurs fausses misères; des
escrocs y tenaient des jeux publics où nombre de dupes venaient se
faire prendre l'argent qu'ils défendaient contre les coupe-bourses;
c'était un capharnaüm infernal.
On s'y donnait des coups de poing, mais tout aussi souvent des
coups d'épée, pendant le jour, et des coups de couteau la nuit.
Les auteurs du temps ont rempli des volumes par le récit de ces
scènes honteuses. La dépravation était arrivée à ce point que l'on
risquait de n'être pas attaqué seulement par les bandits de
profession, mais par la jeunesse aristocratique, qui prenait
grand plaisir à jouer le rôle de filou et de meurtrier. Si
invraisemblable que cela soit, les auteurs de ces désordres étaient
la moitié du temps des garnements de bonne famille, devenus par
désœuvrement, par démoralisation, les émules des vagabonds, des
suppôts de brelans. Plus d'une fois l'on constata que les scènes
les plus déplorables étaient le fait de gentilshommes ruinés, sinon
de princes qui cherchaient à se désennuyer.
Nous avons eu, à diverses reprises, occasion de parler du frère du
roi, Gaston d'Orléans. Qui croirait que ce fût un de ces débauchés
honteux? On le vit cependant,--et certes il prêtait là d'assez
belles armes contre lui à son ennemi, le cardinal, auprès de son
frère, si grave et si sombre,--on le vit prendre plaisir, à la
suite de ses orgies, à s'embusquer à la brune sur ce fameux
Pont-Neuf et à dépouiller les passants comme un brigand vulgaire.
On commençait pourtant à poser, à la tombée du jour, quelques
lanternes au coin des rues, et le guet avait charge d'opérer des
rondes dans les endroits les plus mal hantés. Mais on ne se faisait
pas faute de briser ces essais de réverbères, et quant aux soldats
du guet, les attaques et les volées dont ils étaient souvent
victimes sont demeurées fameuses.
A moins d'en être impérieusement sollicités par des affaires
urgentes, on conçoit que les habitants paisibles ne s'aventuraient
guère, passé une certaine heure, dans les environs de ces lieux de
mauvais renom, ni même dans le commun des rues, où les méchantes
rencontres ne manquaient pas non plus.
C'était sans doute un motif de ce genre qui attirait dehors, par
une belle nuit de novembre, un promeneur dont la tournure n'était
certes pas celle d'un chercheur d'aventures.
Il était jeune, à en juger par sa démarche, portait la tête haute,
sans forfanterie, et son manteau était drapé sur son épaule d'une
façon espagnole, élégante et sculpturale.
Il venait de quitter la rue du Cloître-Saint-Germain et se
dirigeait vers le quai pour aller au Pont-Neuf.
C'était quelqu'un de brave ou d'imprudent, car on ne distinguait
aucune arme sous les plis de son manteau, et à coup sûr il n'avait
pas d'épée. Il ne songeait pas, sans doute, en avoir besoin, et
marchait d'un pas ferme et dans une attitude résolue.
Tout semblait, par extraordinaire, paisible et calme dans ce
tumultueux quartier. Les lanternes jetaient çà et là leurs minces
et rougeâtres clartés sur la voie déserte.
Aucun bruit ne troublait cette tranquillité inusitée, lorsque notre
jeune promeneur crut entendre, comme il allait déboucher de la
ruelle qu'il parcourait sur le quai, un susurrement qui courait
sous les auvents de deux vieilles maisons devant lesquels il lui
fallait passer encore.
Cet endroit formait comme le point le plus étroit d'un entonnoir,
les toits aigus et trébuchants des maisons s'y côtoyaient, et la
lumière du ciel, pas plus que celle des lanternes de la police,
n'en perçait l'éternelle obscurité.
Le jeune homme fit un temps d'arrêt, prêtant l'oreille, et chercha,
sans y réussir, à reconnaître le terrain. Le bruit, d'ailleurs, ne
se renouvela pas, et souriant de cette vaine alerte il poursuivit
sa marche.
Il ne lui restait plus qu'à franchir l'embouchure de la ruelle,
garnie, comme par deux sentinelles en ruine, des deux masures en
question; mais, en y arrivant, il lui sembla que sous ces ténèbres
opaques se remuaient des formes inconnues.
Il pressa instinctivement le pas et franchit d'un bond ce défilé,
très bien disposé pour un guet-apens ou pour un coupe-gorge. Il
était de ces esprits droits chez qui le courage n'exclut pas la
prudence, et qui ne croient pas que la bravoure consiste dans la
bravade.
Le danger dont il avait le pressentiment n'était pas chimérique,
car au premier mouvement qu'il fit pour hâter sa marche le
susurrement primitif se changea en un coup de sifflet strident et
net, qui se répéta simultanément trois fois.
Il ne parvint pas à faire deux enjambées sur le quai; à la
première, trois hardis coquins s'élançaient sur lui, armés
jusqu'aux dents.
--Arrière! exclama-t-il, arrière, fripons!...
D'un geste hardi, laissant son manteau aux mains de l'un des
agresseurs, il menaça les autres d'un petit poignard, la seule arme
qu'il possédât.
En cet endroit régnait une pénombre qui, du moins, lui permettait
de se reconnaître. Se voyant seul contre trois, et mesurant soudain
l'infériorité de son unique moyen de défense avec les lames qui
brillaient au poing des ennemis, il ne songea qu'à leur vendre très
chèrement une vie qu'il ne pouvait leur soustraire, et par une
heureuse manœuvre il s'adossa dans l'encoignure d'une porte
bâtarde, contre laquelle il frappa du pied pour éveiller les
habitants.
Mais il n'y avait garde que ceux-ci donnassent signe d'existence.
Ces bons bourgeois étaient trop ennemis des coups de couteau et
trop blasés sur les clameurs qui ne manquaient pas une nuit
d'éclater dans le quartier.
--Rendez-vous! cria celui qui paraissait le chef des bandits.
--Jamais! répondit le jeune homme; et, d'un geste indigné, il leur
jeta son feutre au visage.
La lune vint alors éclairer en plein ses traits, et la noblesse, la
splendeur de son front causèrent à ses antagonistes une
involontaire impression.
Ce front, où rayonnait l'intelligence et la résolution, était celui
de Philippe de Champaigne.
C'était bien lui, notre héros, poussé par sa mauvaise étoile entre
les mains de cette dangereuse escouade.
Il n'était pas coureur de nuit pourtant; son caractère droit et
rigide ne donnait pas dans ces excès ni dans ces extravagances. Une
circonstance,--dirons-nous heureuse ou fatale?--l'avait contraint à
cette pérégrination dans un centre plus fréquenté par les
malandrins que par les honnêtes passants.
Il y avait une demi-heure environ, le père Joseph était venu ouvrir
la cellule, la prison où il le retenait, et où lui seul pénétrait
et pourvoyait à son strict nécessaire avec la ponctualité d'un
geôlier, dont il avait les allures et la vocation. Et de ce ton
doucereux auquel il était si dangereux de se fier:
--J'apporte la bonne nouvelle! s'était-il écrié à l'oreille de son
captif, qui dormait sur son grabat... Debout, monsieur Philippe!
Celui-ci se croyait en proie à un mauvais rêve et ne se hâtait pas
d'ouvrir les yeux.
--C'est moi, mon cher peintre, moi, votre véritable ami et
protecteur; ne reconnaissez-vous pas le père Joseph?
--Quel malheur vous amène?
--Un malheur, ingrat! Me verriez-vous si empressé? C'est la bonne
nouvelle, vous dis-je, la liberté!
A ce mot, le jeune homme s'était trouvé debout.
--La liberté!...
--Votre innocence est reconnue; monseigneur le cardinal sait les
noms des coupables; sa première parole a été l'ordre de votre
élargissement... Vous m'entendez: vous êtes libre!
--Libre, enfin!... Je peux donc quitter ce cachot, cette voûte, ce
palais sinistre!...
--Toutes les portes vont s'ouvrir devant vous comme celle-ci. Mais
ne préférez-vous pas attendre le jour?...
--Attendre!...
--La nuit est avancée, insinua hypocritement le moine, et les rues
sont loin d'être sûres; vous n'avez pas votre épée... Où
voulez-vous aller?
--Je ne crains rien, mon père. Ce simple poignard me suffirait en
cas de mauvaise rencontre... et j'ai tant souffert dans cette
cellule qu'il me tarde de regagner ma chambrette du collège de
Laon, à la Montagne-Sainte-Geneviève.
--Je le répète, c'est imprudent, c'est téméraire; vous n'y songez
pas, disait le franciscain, insistant d'autant plus que le jeune
artiste se montrait plus résolu à mettre à profit cette liberté
subitement reconquise.
Si bien que Philippe avait hardiment quitté le Louvre, peu soucieux
de l'heure des ténèbres et de son épée, restée à l'atelier.
On voit que la fortune ne secondait pas son entreprise. Il était,
du premier coup, venu se jeter dans une embuscade.
--Rendez-vous, répéta le chef de ses adversaires, et, sur ma foi,
il ne vous sera causé aucun mal.
--Non! répondit l'artiste; avec des scélérats, pas de transaction!
Il brandissait fièrement son faible poignard, lorsque le plus
adroit de la bande lui jeta son manteau sur la tête, souple comme
un toréador qui veut en finir avec le héros indompté du cirque.
Ce fut sa défaite inévitable. Les misérables se ruèrent sur lui,
ouvrirent violemment son pourpoint, et, dépouillant sa poitrine,
fouillèrent minutieusement ses poches et ses habits.
La tête enfermée sous l'épaisse étoffe, suffoquant, il était
incapable de se défendre; son arme inutile était tombée de ses
doigts épuisés par un commencement d'asphyxie. Cependant, exception
remarquable, les malfaiteurs ne se portèrent contre lui à aucun
mauvais traitement, et se contentant de le voler du peu d'argent,
des quelques objets d'assez mince importance dont il était nanti,
ils détalèrent au plus vite, sans même lui reprendre son manteau.
XX
L'ÉCHAFAUD DE LA PLACE SAINT-PAUL.
Le roi ne se pressait pas de rentrer au Louvre. L'automne avait
beau s'avancer, les journées devenir plus courtes, le soleil plus
rare, la forêt de Saint-Germain moins touffue, le monarque semblait
prendre un goût tout nouveau aux agréments de cette résidence, où
les réunions et les fêtes se succédaient avec une animation, depuis
bien des années inconnues de la cour.
Son esprit triste, son humeur chagrine, son amour pour la retraite
se modifiaient par miracle, et chacun murmurait tout bas avec
surprise, avec admiration, le nom du génie bienfaisant dont cette
révolution était l'œuvre.
Le lecteur le connaît aussi ce nom privilégié. Ce n'est pas qu'une
fois assurée de la délivrance de Philippe, Louise n'eût été tentée
d'abandonner ce rôle de favorite du platonique souverain. Elle se
sentait peu de vocation pour l'existence de parade et de fracas où
elle n'avait mis le premier pied que par dévouement: des joies plus
modestes, plus intimes, formaient l'objet de ses rêves. Elle eût
sacrifié l'amour de dix monarques pour être assurée de celui de son
cher artiste.
Mais entrée malgré elle dans cette voie, elle était contrainte d'y
persévérer quelque temps encore du moins, car la liberté rendue si
soudainement au jeune peintre ne terminait pas grand'chose.
Son amie influente, la duchesse de Chevreuse, le lui avait fait
comprendre, avec d'autant plus d'éloquence que pour elle rien
n'était sauvé, tant que Charles de Châteauneuf gémirait entre les
murs de la Bastille.
La duchesse ne se trompait pas; cette fois son cœur était
d'accord avec la saine politique. Philippe était libre; mais arrêté
une première fois sans motif sérieux, il était exposé à se voir en
butte à de nouvelles atteintes, car celle-ci n'avait fait que le
jeter plus avant dans le parti de la reine-mère, et le cardinal
avait juré une guerre d'extinction à tout ce qui s'y rattachait.
A la suite de l'aveu de Barbou, l'arrestation de Bassompierre
s'était ajoutée à celle de Châteauneuf et de Jars.
Le cardinal ne se montrait plus que le front chargé d'orages. Son
confident, le père Joseph, faisait le métier de porteur de dépêches
entre Saint-Germain et le Louvre, et, grâce à sa subtilité
d'allures, il habitait à la fois, et quasi à toute heure, la ville
et la campagne.
Gaston, le frère turbulent du roi, la jeune reine et la reine-mère,
tous étroitement entendus avec la duchesse, encourageaient la
faveur de mademoiselle de Lafayette, seule barrière capable
d'entraver les desseins de l'ennemi commun, seule machine de guerre
assez forte pour amener sa perte.
Le roi se contentait de si peu, et Louise était, par nature, si
charmante, si gracieuse, qu'elle gagnait chaque jour dans l'esprit
de Louis XIII sans recourir aux expédients de la coquetterie même
la plus licite.
Depuis quelques jours, cependant, elle portait en elle une
indicible amertume. Tous ses soins parvenaient difficilement à la
dissimuler. C'était une blessure faite avec une lâche habileté à
son affection la plus profonde et la plus chère par ce misérable
Boisenval.
On se rappelle ce mot tranchant et empoisonné comme une arme
maudite: ce mot, sous l'étreinte duquel elle avait failli se trahir
aux yeux du roi, et qui l'avait jetée anéantie sur un banc de
pierre au bas du perron royal.
Ce n'était ni l'horreur pour le pacte proposé par le suppôt de
Richelieu,--elle méprisait trop désormais le maître et l'espion
pour s'en émouvoir, ni leurs menaces, qui tourmentaient ses
rêveries et parfois gonflaient sa poitrine jusqu'aux larmes,--elle
était trop fière et se savait trop irréprochable pour les craindre;
mais cette insinuation cruelle, cette anxiété, infiltrée comme un
poison dans ses veines, cette pensée qu'elle avait pour rivale
Henriette, son amie la plus chère!...
Que d'angoisses dans ce soupçon! Par quel moyen s'en éclaircir,
pénétrer la vérité, qui, toute déchirante qu'elle pût être, serait
moins pénible que ces incertitudes!
Les natures douées du don fatal de cette excessive délicatesse de
cœur ne s'épanchent que difficilement. Concentrant leurs
affections en elles-mêmes, timides et craintives, elles n'ouvrent
guère le sanctuaire de leur âme à des tiers, si sûres qu'elles
soient de leur amitié. Et puis, ces premières passions ont une
retenue égale à leur ardeur et à leur chasteté.
Louise épuisait dans son imagination les moyens propres à connaître
son sort, elle n'aboutissait toujours qu'à trouver une seule
personne capable de l'en instruire,--c'était Philippe lui-même.
Pourquoi pas? S'il y avait eu entre eux quelque chose comme un
commencement de liaison, des paroles sympathiques échangées, la
sincérité, la franchise surtout en avaient été les instigateurs;
c'était donc à Philippe, le cœur droit, le caractère loyal,
qu'il fallait s'adresser.
Nous ne descendrons pas au fond de sa jeune âme pour dépeindre les
chagrins, les alternatives de douleur et d'espoir que cette
résolution soulevait et mettait en lutte. Elle s'y arrêta pourtant
et se promit de saisir la plus prochaine occasion d'approcher
l'élève de maître Duchesne et de connaître ses sentiments.
Le malheur était qu'on parlait moins que jamais de retourner à
Paris, et qu'il ne se présentait aucune probabilité que Philippe
vînt à Saint-Germain où rien ne l'appelait. Il aurait fallu faire
naître un prétexte, ce qui n'était pas impossible, mais ce que la
surveillance incessante de Boisenval rendait bien délicat, après la
façon dont Louise avait répondu aux offres de service de celui-ci.
C'est en faisant cette remarque qu'elle comprit les périls de sa
position. Il lui fallait subir la présence de cet homme, sous peine
d'être atteinte par les accusations, par les calomnies dont il
avait les mains pleines. Avec un prince soupçonneux, jaloux et
susceptible, tel que Louis XIII, elle ne pouvait même éloigner cet
intermédiaire, cet agent convaincu de traîtrise, qu'en usant de
précautions infinies.
Une femme audacieuse eût brisé ces obstacles comme un jouet. Mais
une jeune fille, lancée tout à coup dans ce dédale d'intrigues,
devait s'y trouver fort empêchée. En ce monde, c'est triste à dire,
il arrive souvent que la vertu et la délicatesse ont l'infériorité
vis-à-vis de la déloyauté et de l'impudence.
Le cardinal affectait de ne faire au château que de courtes
apparitions. Il espérait, par cette tactique de coquetterie souvent
heureuse auprès du faible prince, lui inspirer de l'anxiété et lui
donner la crainte d'une séparation. Il ne se montrait, en outre,
que chargé de grosses affaires, capables d'ennuyer et de dégoûter
un souverain plus solide que celui-ci.
Tantôt c'étaient les embarras d'Italie et du Piémont, tantôt les
inextricables questions des Flandres; plus souvent encore,
l'alliance avec Gustave-Adolphe, et les visées de ce dernier sur
l'Allemagne, dans le but de diminuer la puissance prépondérante de
l'empereur. Quant aux questions du dedans, le cardinal avait
l'habileté de les présenter de telle sorte qu'il eût été impossible
au plus retors diplomate de les démêler, et que le roi ne trouvait
rien de mieux, en définitive, que de les abandonner à son plein
arbitre.
Mais cette fois le cardinal crut s'apercevoir que la bienveillance
et la crédulité aveugle de son maître décroissaient. Loin de se
plaindre de la brièveté de ses visites, on se montrait plutôt
d'humeur à les raccourcir encore. On prêtait une oreille moins
complaisante à certains rapports, et l'on entamait d'un ton assez
mécontent le chapitre des éclaircissements.
[Illustration: Elle courut chez Louise pour l'entraîner chez la
reine.]
Un autre jour, le cardinal trouvait le roi entouré des deux reines,
et n'obtenait pas l'audience intime qu'il réclamait. Il rentrait à
Paris en proie à la fièvre des ministres qui sentent souffler le
vent de la disgrâce.
Ses ennemis étaient experts en fait de manœuvres; il ne les
avait pas soupçonnés si forts. Quand il confiait ses doléances au
père Joseph, celui-ci ne réussissait plus qu'imparfaitement à le
réconforter. Mais comme il lui recommandait l'énergie, il résolut
d'en faire preuve, afin d'épouvanter ses adversaires en montrant
qu'il n'était pas déchu encore, et qu'il pouvait frapper de grands
coups.
Ce fut sur le chevalier de Jars que se portèrent ses violences,
guidées par la rancune du franciscain, ennemi-né de cette nature
loyale, supérieure à toutes les persécutions.
M. de Laffémas et tous ses sicaires furent mis en réquisition.
Un arrêt de la chambre de justice de l'Arsenal, tribunal
sanguinaire et corrompu, institué pour la satisfaction des haines
personnelles de Richelieu, décréta le brave chevalier de crime
d'État.
Alors commencèrent ces interrogatoires, qui sont demeurés parmi les
célébrités juridiques les plus monstrueuses.
Dans la salle des tortures, au milieu des instruments de supplice,
l'accusé était traîné chargé de liens; et là, sous la direction de
cet infâme Laffémas, le procureur général d'Argenson procédait à
ses interrogations, complaisamment recueillies par le greffier
Dujardin.
Un jour, la duchesse de Chevreuse reçut par un messager mystérieux
un mot ainsi conçu:
«Notre cher chevalier est l'objet de persécutions odieuses. Chaque
jour amène plusieurs interrogatoires, qui menacent d'épuiser, sinon
son courage, du moins ses forces. On le réveille la nuit d'heure en
heure, pour lui poser des questions insidieuses, par lesquelles on
espère surprendre sa présence d'esprit et l'amener à se couper ou à
se perdre avec ses amis.
«Des bruits plus sinistres encore circulent, touchant les desseins
du cardinal à son égard. A tout prix, il faut intéresser le roi en
sa faveur, et si vous y parvenez, je crois que vous aurez accompli
un autre miracle, en augmentant la tendresse d'un homme qui ne
pensait pas qu'on pût vous aimer plus qu'il ne vous aime.»
Ce billet n'avait pas de signature, les caractères en étaient
déguisés, mais cette dernière phrase suffisait. La duchesse avait
reconnu le style de Châteauneuf.
Le mystère présidait aux persécutions exercées contre le chevalier,
car Richelieu, qui tenait à frapper un grand coup, ne voulait pas
en amoindrir l'effet en y préparant l'opinion. A la cour, à la
ville, on ignorait ces séances ténébreuses des justiciers de
Laffémas. Mais les murs des prisons ont des oreilles; ces faits se
passaient dans les basses-fosses de la Bastille, et Châteauneuf, on
ne l'a pas oublié, y était détenu.
Si sévères que fussent ses gardiens, il avait su, à prix d'or,
capter leur confiance. Par eux, il avait entretenu d'abord une
correspondance avec son compagnon d'infortune; par eux, il avait su
la recrudescence de la haine ministérielle; par eux enfin, il avait
fait arriver à la duchesse le billet qu'on vient de lire.
Ce fut un éclat de tonnerre au sein du petit conclave ennemi du
cardinal. Chacun se resserra autour de ses alliés, et Louise eût
voulu volontairement se soustraire au rôle prépondérant qu'on lui
imposait. Elle était l'âme, l'espoir de la conspiration.
Disons-le à sa gloire, du moment où elle comprit que sa tâche
devenait une mission, que la tête de ses amis était menacée, et que
d'elle seule dépendait désormais leur vie ou leur mort, leur perte
ou leur triomphe, ces hésitations cessèrent.