Duchesne, atterré par le premier avis, respira à celui-ci; mais il

n'en accourut pas moins au palais, où il eut avec sa fille une

querelle violente, dans laquelle il finit par la menacer de

l'enfermer dans un couvent si elle s'avisait de manifester la

moindre attention pour ce misérable barbouilleur qui déshonorait

son école.

Henriette soutint le choc plus bravement que sa timidité et son

innocence ne permettaient de l'espérer. A chaque menace elle se

réclama de l'amitié de la reine-mère, qui ne permettrait pas qu'on

la persécutât.

C'était le meilleur argument vis-à-vis de Duchesne, qui devait tout

à Marie de Médicis et n'osait encore rompre vis-à-vis d'elle.

Mais il résulta surtout ceci de particulier de cette explication,

que ce fut par elle que Henriette apprit l'arrestation de Philippe.

On prévoit ce qu'il en advint. Sa première idée, après avoir pleuré

et soupiré bien fort, fut de chercher les moyens de lui venir en

aide, et tout naturellement elle se souvint de l'entretien avec le

chevalier dans la galerie des combles.

Elle résolut de tenter pour son ami ce qu'elle avait songé à faire

pour Châteauneuf, et elle courut trouver Louise.

A ce cri:

--Philippe est arrêté!

La fille d'honneur fut prise d'une pâleur et d'une émotion telles,

que Henriette en demeura frappée. Elle-même n'avait pas été plus

émue en apprenant cette nouvelle funeste.

Jusqu'alors chacune d'elles, renfermant en soi un secret qu'elle

n'osait qu'à peine s'avouer à elle-même, n'avait laissé paraître

aux yeux de l'autre aucun signe de cet amour, qui était venu à la

sourdine, et s'était longtemps ignoré.

Mais le cœur,--le cœur des femmes surtout,--a pour saisir les

témoignages de la passion une perspicacité plus subtile que le

langage parlé. Elles comprennent avec leur âme tout ce qui touche à

leur âme.

Ces deux jeunes filles innocentes n'eurent besoin que de cette

minute pour reconnaître que le même sentiment les occupait alors.

Leur émoi, leur frisson, le tremblement de leur voix, l'instinct

surtout, leur dirent qu'elles étaient rivales.

--Tu l'aimes!... s'écria Louise.

--Conviens-en, répondit soudain Henriette, tu l'aimes aussi?

Et deux gros soupirs succédèrent à cette explosion.

Mais, prestige adorable d'un premier, d'un sincère amour, ce ne fut

ni la haine, ni la jalousie qui sortirent de cet aveu mutuel. Ce

fut une alliance plus intime pour le bonheur du bienheureux objet

de cette double passion.

Il leur semblait si digne d'être aimé qu'elles ne s'étonnaient pas

de l'avoir aimé à la fois, et puis elles s'avouaient, et c'était là

comme leur consolation, qu'elles étaient venues à lui de leur

propre mouvement, sans qu'il osât rien faire pour les attirer.

A toutes deux il avait adressé de caressantes et douces paroles,

mais c'étaient des mots fraternels, tout pleins de retenue et

d'exquise délicatesse. Au fond du cœur, elles se flattaient

peut-être chacune d'être la préférée, mais il leur était encore

permis de se demander s'il les aimait ensemble, ou seulement s'il

aimait une d'elles.

Alors aussi elles eurent comme l'intuition des nuages de son âme,

des deux courants qui l'attiraient tour à tour, et dans un adorable

serment elles se jurèrent de travailler à sa délivrance, sans

arrière-pensée, et de le forcer à se prononcer pour celle qui

aurait le plus fait pour lui.

C'était un pacte héroïque, et ce qui ne le fut pas moins, c'est

qu'elles l'exécutèrent sans une ombre d'hésitation.

L'amour est si puissant, si désintéressé à cet âge, qu'il n'exige

même pas de réciprocité: il se suffit à lui-même.

Ce soir-là, il y avait une petite réception dans l'appartement de

la jeune reine.

La cour était taciturne, car Richelieu, qui avait cru devoir se

montrer, promenait à travers les groupes un visage soucieux, un

regard préoccupé.

Anne d'Autriche causait, entourée de quelques dames, au nombre

desquelles se faisait remarquer sa favorite, la duchesse de

Chevreuse, qui cherchait par une gaieté factice à narguer le

cardinal et à lui donner le change sur ses anxiétés mortelles.

Quelques seigneurs jouaient silencieusement; divers personnages

allaient et venaient, et le roi, qui aimait assez à s'affranchir de

la raideur de l'étiquette en ces circonstances de famille, avait

quitté une partie avec Bassompierre et Roquelaure pour faire un

tour dans la galerie.

On savait qu'alors il n'aimait pas à être entouré, et l'on

s'abstenait de le suivre.

Soit hasard, soit préméditation, il se rencontra, vers l'un des

points les plus isolés, avec mademoiselle de Lafayette.

Elle était venue décidée à faire un effort sur elle-même et à

rendre au monarque le sourire dont il ne manquait pas de la saluer

chaque fois qu'il la voyait, mais auquel d'ordinaire elle se

dérobait sous une vive rougeur.

Innocente et pure comme elle était, ses visées étaient loin d'aller

aussi avant que celles de la duchesse. Si elle eût compris à quoi

on prétendait la pousser, elle eût reculé du premier coup plutôt

que de sauver Philippe par un sacrifice indigne de lui.

Mais la réputation immaculée de Louis XIII était de nature à

rassurer la plus craintive. Il ne s'agissait d'user envers lui que

d'une coquetterie innocente; de lui accorder, non pas des faveurs,

mais des semblants de faveurs. Un mot, un regard étaient suffisants

pour le charmer; avec un serrement de main, elle était sûre de

l'affoler[15].

[15] Le roi, dit l'auteur des _Intrigues galantes de la cour_,

eut des maîtresses, mais ses amours étaient purement spirituelles

et d'âme à âme, et les jouissances en étaient vierges.

Ne racontait-on point tout bas que la reine ayant reçu un jour un

billet, l'attacha à la tapisserie de sa chambre, afin de ne pas

oublier d'y répondre. Mais le roi, auquel elle voulait en laisser

ignorer le contenu, étant entré et ayant souhaité le lire, Anne

d'Autriche fit signe à mademoiselle d'Hautefort, qui se trouvait

là, de le prendre et de le cacher. Le roi voulut le lui ôter, et

ils se débattirent assez longtemps en badinant, jusqu'à ce que, se

voyant sur le point d'être vaincue, la demoiselle d'honneur mit

vivement le papier dans son sein. Le jeu cessa aussitôt, le roi

n'ayant osé poursuivre le billet jusque-là.

Les idées de la duchesse pouvaient donc aller fort loin; il était

permis à Louise, vis-à-vis d'un adorateur de cet acabit, de réussir

sans perdre sa dignité.

Ainsi, elle était venue bien décidée à se rendre le roi favorable,

pour l'amener à la grâce qu'elle souhaitait, et cependant, quand

elle le rencontra, le courage faillit lui manquer, elle se troubla

et laissa choir sur le tapis un bouquet de roses printanières

qu'elle tenait à la main.

Le monarque, empressé, se baissa pour le relever, et au moment de

le lui rendre, balbutia, sans trop bégayer:

--Si je le gardais, j'aurais quelque chose de vous...

Elle sentit que c'était le moment décisif; son énergie se retrempa

dans cette extrémité.

--Eh bien, sire, répondit-elle avec un sourire auquel son émotion

ajoutait un charme infini, partageons.

Sur quoi, prenant les fleurs, elle les divisa en deux paquets, dont

elle tendit le plus beau au roi.

Soudain, avec un à-propos dont ont l'eût cru incapable:

--Que ne puis-je, dit-il, tremblant plus qu'elle, partager ainsi ma

couronne avec vous.

--Votre couronne, sire, répondit-elle soudain, gardez-la tout

entière, il vous la faut, pour faire justice à vos sujets...

--Justice? répéta-t-il en l'interrogeant du regard. Vous avez

quelque chose à me demander...? Tant mieux, c'est accordé...

--Silence... fit-elle; on nous observe.

Le roi lui adressa un signe d'intelligence, et s'avançant vers le

groupe le plus proche:

--Messieurs, dit-il à haute voix, nous chasserons demain à

Saint-Germain.

Puis, se rapprochant de mademoiselle de Lafayette:

--Vous en serez... et vous me direz tout.

Richelieu, qui d'ordinaire ne perdait pas le roi de vue, n'avait pu

surprendre cet épisode de la soirée.

Au moment où le monarque et la fille d'honneur se rencontraient, un

huissier pénétrait dans les salons jusqu'à l'Eminence et lui

glissait un mot à l'oreille:

--M. le lieutenant civil est aux ordres de monseigneur.

C'était le mot d'ordre convenu entre lui et Laffémas.

Si bien que, tandis que Louis XIII et mademoiselle de Lafayette

échangeaient les phrases et les procédés délicats que l'on sait,

Richelieu descendait au fond des cachots du vieux Louvre.

Là, derrière une tenture, il assistait, invisible, au supplice de

la question, appliqué au malheureux marchand qui avait vendu la

fameuse estampe.

A chaque coin, à chaque coup de maillet, on eût vu ses traits

frémir d'un contentement horrible, mais il prêta vaillamment

l'oreille; le pauvre diable, cédant plus encore à l'effroi qu'à la

douleur, poussa deux ou trois rugissements terribles, et tomba dans

une prostration d'où il fut impossible de le tirer.

Il fallut remettre l'épreuve décisive au jour suivant.

XV

LA LETTRE DE SANG.

Une nuit épaisse comme celle qui recouvre les tombeaux enveloppait

le Louvre de son suaire. Les remparts, les tourelles, les donjons,

les bâtiments, tout se confondait en une masse opaque et noire avec

ce ciel menaçant.

L'atmosphère était pesante comme lui. Des vapeurs sulfureuses la

saturaient, et l'on eût cru respirer l'air d'un volcan qui prélude

à une éruption.

C'est à peine si la grosse horloge du palais avait pu laisser

tomber, sourds et sans vibrations, les douze coups de minuit.

Tout se tenait immobile, oppressé sous cette influence de la

nature.

L'horloge avait sonné depuis un quart d'heure, lorsqu'il se

manifesta un bruit presque imperceptible dans une des petites

chambres occupées par les femmes de la reine-mère.

La plus jeune de toutes, une enfant dont le sommeil paisible et pur

eût ravi les anges, s'agita, par des mouvements indéfinis d'abord,

sur sa couchette. Sa tête blonde tourna deux ou trois fois sur son

oreiller, à peine creusé sous un si doux fardeau.

Elle semblait, dans ses rêves, résister à un réveil chagrin ou à

une voix importune, et s'obstiner dans le sommeil.

Mais cette voix était plus forte, car la dormeuse, assoupie et

légère, se dressa sur son séant, dans une pose de houri.

La main sur son front, elle écoutait sans doute la voix

immatérielle qui se révélait à son esprit.

Il fallait qu'elle fût étrangement puissante, car l'enfant se

laissa bientôt glisser de sa couche, et passant ses petits pieds

roses dans les pantoufles déposées tout auprès, elle se dressa

impassible et morne, les traits graves, la prunelle à moitié close,

mais fixe et sans regard, et marcha vers la porte.

Tout était noir autour d'elle, mais elle se dirigeait dans ces

ténèbres opaques avec cette sûreté et cette confiance irréfléchie

de la machine qui obéit à son moteur, et qui passe là où l'être

raisonneur se verrait arrêté.

Elle traversa le vestibule du rez-de-chaussée, comme elle avait

traversé le reste. Sa main vint se poser sans hésitation sur le

pêne qui donnait accès dans la cour du Louvre, au moyen d'un perron

de quelques marches orné de doubles colonnes, supportant, comme une

marquise, le balcon du premier étage.

A peine avait-elle touché le bouton de cette dernière porte qu'une

batterie électrique sembla éclater sur le palais. De longs éclairs

rougeâtres sillonnèrent l'espace, et la foudre, éclatant au milieu

de tonnerres formidables, ébranla le royal séjour jusque dans ses

fondements. Des flammes bleuâtres éclairèrent la la pointe des

verges de fer où pendaient les girouettes et coururent comme autant

de feux follets le long des crêtes et des épis fleurdelisés qui

couronnaient les toits.

L'orage, longtemps concentré dans les nuages de plomb, rompait

enfin ses outres; les secousses, les déchirements se succédaient

sans relâche, comme si le ciel avait déclaré à ce palais des grands

de la terre une guerre implacable. Les vitres frémissaient, dans

leurs réseaux de métal, les arbres des parterres se tordaient sous

les coups de l'ouragan et balayaient le sol de leur faîte, quand

ils ne joignaient pas les craquements de leurs troncs brisés aux

craquements de la foudre.

Bientôt les cataractes du ciel s'ouvrirent pour un nouveau déluge.

La pluie et la grêle, avec leurs bruits sinistres, se joignirent au

mugissement du vent, aux détonations de l'orage; le feu et l'eau se

disputaient l'empire.

Mais l'influence qui attirait la jeune fille hors de son

appartement la rendait aussi insensible aux choses extérieures. Ni

l'horreur de la tempête, ni la bourrasque qui la fouettait au

visage, ni la pluie qui avait en une seconde imbibé ses légers

vêtements de mousseline, ne pouvaient l'arrêter quand la volonté du

prophète était sur elle.

Elle descendit le perron, et battue par l'orage qui emportait des

lambeaux de son écharpe, qui déroulait les longues tresses de sa

chevelure, à travers le sable détrempé des allées qui souillait ses

pieds de nymphe, elle atteignit le but où nous l'avons déjà vue se

rendre une fois,--le soupirail de la cellule du père Joseph.

Ici ses jambes s'arrêtèrent d'elles-mêmes, sans que sa volonté y

fût pour rien, ses genoux s'infléchirent, elle se baissa lentement.

L'orage grondait, la pluie versait toujours autour d'elle ses

torrents.

C'est pour le coup que les passants l'eussent prise pour une morte!

Rien en sa personne n'indiquait plus la vie; sa chevelure, partie

enroulée autour de son col, partie collée en mèches glacées le

longs de ses épaules, ses yeux presque fermés, ses joues pâles

comme l'ivoire et ses lèvres plus pâles encore, ses membres raidis,

froids comme la pierre, tout en elle paraissait d'un cadavre ou

d'un spectre. Il eût fallu découvrir un faible battement du

cœur.

--Maître, dit-elle de cette voix étrange et saisissante qui

n'appartient qu'au magnétisme et à l'extase, vous m'avez appelée,

me voici.

--Je vous attendais, répondit le prisonnier. Avez-vous souffert

pour venir?

--Je n'ai pensé qu'à venir.

--Et vous en serez récompensée, car il s'agit de votre bonheur et

de la sûreté de tous ceux qui vous sont chers.

--Tous à cette heure sont malheureux et persécutés.

--Ne pouvez-vous me dire ce qu'il faut faire pour mettre fin à

leurs maux?

--Je le pourrai, si vous me donnez la force et la lumière.

L'évocateur étendit avec énergie les mains vers elle, et la

fascinant des rayons ardents de ses yeux:

--Voyez!... ordonna-t-il.

--Toujours le cardinal et l'homme gris... répondit-elle.

Implacables, le sang ni les supplices ne leur coûtent rien. Tout

pour la domination; le cardinal immole ce qui lui fait obstacle

pour régner sur le roi, et le moine ce qui menace son influence sur

le cardinal.

--Voyez! voyez!... réitéra l'évocateur en lui imposant, avec une

énergie nouvelle, la lucidité qui ne connaît ni les obstacles

matériels, ni les distances. Où est le cardinal en ce moment?...

--Tandis que tout repose dans le Louvre, il veille... Oui, c'est

bien lui; le voilà affaissé sur son siège, enfermé au plus profond

de son appartement... Ses traits sont livides, ses lèvres amincies

frémissent de rage... La tempête du ciel n'est rien auprès de celle

qui bouleverse son cerveau...

--Que fait-il?... Est-il seul?...

--Il promène sa main crispée sur des feuilles à moitié écrites, où

restent des lacunes blanches; la place pour mettre des noms... Un

homme est là, toujours le même, l'inévitable moine... Cet homme lui

fournit de nouveaux feuillets à mesure qu'il a signé les

précédents... et dès qu'ils sont signés, il les enlève et les

amasse... Il en a déjà une pile énorme... et le cardinal signe

toujours.

--Et ces papiers, que contiennent-ils? Lisez, je le veux!... Elle

se tordit sous la puissance de son regard électrique, un son

douloureux sortit des profondeurs de sa poitrine.

--Il n'est pas besoin de lire ces lignes pour comprendre que

chacune est un arrêt de proscription, de torture ou de mort... Ah!

s'écria-t-elle d'une voix plus perçante, quel sourire infernal,

quel regard cruel!... Voici un de ces blancs-seings que le moine

met à part, dans un endroit que seul il connaît... A qui le

réserve-t-il, mon Dieu?... Je sens une fibre se briser dans mon

cœur... Philippe!... C'est l'arrêt de Philippe!

Et elle s'abîma un moment dans l'amertume de sa douleur, car cette

vision avait pour elle tout le relief de la vérité.

Le prophète lui laissa ces quelques secondes de répit. Mais

revenant alors à la charge, après avoir calmé ses angoisses par des

passes bienfaisantes, il continua ses questions et obtint de

nouvelles réponses, nettes autant que précises, sur les actes les

plus secrets du ministre et de son confident. Après quoi, reprenant

l'objet interrompu:

--Du courage, ma fille, dit-il avec cette autorité de parole qui

faisait oublier son âge, parlez-moi encore de Philippe.

--De Philippe? Retenu injustement, il souffre... Je le vois; sa

prison n'est séparée de la vôtre que par un mur... il veille

tristement en pensant à moi...

[Illustration: Une chasse à Saint-Germain.]

--Cherchez bien; n'existe-t-il aucune ressource pour le sauver?...

--Si fait, répondit-elle vivement. Il possède un talisman qui peut

lui donner dans l'estime et dans l'affection du cardinal une place

telle que celui-ci n'ait plus rien à lui refuser, ni votre liberté

ni celle de nos amis.

--Parlez, parlez toujours; quel est ce talisman?

--Un médaillon, un portrait de femme caché sur sa poitrine...

--Vous êtes sûre de cela?

--Oui. Que Philippe mette ce portrait sous les yeux de monseigneur

de Richelieu, et celui-ci est vaincu, et le moine ne peut plus nous

nuire!

Le prisonnier resta assez longtemps pensif, puis enfin:

--Ne peux-tu, demanda-t-il à Henriette, te souvenir une fois

seulement, étant réveillée, de ce que tu as vu et dit pendant ton

extase?

Elle secoua lentement la tête, et laissa péniblement tomber un mot:

--Non.

--Ne peux-tu te rappeler au moins ce que je vais te dire?

Mais elle répondit encore d'une voix expirante:

--Non.

--Alors, fit à son tour dans une tristesse mortelle frère Jean,

Dieu nous abandonne; nous n'avons plus qu'à courber le front et à

attendre, le malheur est sur nous.

Il y eut une nouvelle pause plus prolongée que les précédentes. La

jeune fille, changée en statue du désespoir, demeurait anéantie,

les genoux meurtris sur la pierre, la tête appuyée contre la

muraille visqueuse, trempée par la pluie. Elle eût pu mourir à

cette place si l'influence qui l'y avait amenée ne lui fût venue en

aide.

Frère Jean étendit encore à plusieurs reprises les mains vers elle,

et chaque fois elle semblait ressentir une sensation de calme et de

bien-être.

--Henriette, lui dit-il, du courage! Nous blasphémions en

désespérant du Ciel... il m'a envoyé une pensée de salut... Une

minute encore, et je te congédie avec l'arme qui doit nous protéger

tous. Patience, attends-moi!

--Faites et ordonnez, maître, je ne suis là que pour obéir.

Frère Jean venait, en effet, d'être frappé d'une inspiration

précieuse. Descendant de l'échafaudage sur lequel il lui fallait se

hisser pour parvenir au soupirail et communiquer par la voix avec

la jeune visionnaire, il s'approcha des rayons où le père Joseph

plaçait ses livres mystiques.

Il détacha le feuillet blanc servant de garde à un large in-folio,

et l'étendit sur la petite table, à portée de la lampe qui jetait

dans ce lieu funèbre sa misérable clarté. Mais, pour écrire, il lui

fallait encore une plume et de l'encre, et le capucin avait eu soin

d'enlever tous ces objets quand il avait changé sa cellule en

prison.

En homme que les obstacles ne rebutent pas, il fouilla du regard

tous les recoins, et n'ayant rencontré rien de mieux, il arracha

l'un des clous qui fixaient l'image du Christ à la croix du

prie-Dieu.

Un sourire amer se dessina sur ses lèvres à l'idée de ce

rapprochement: il n'avait enlevé le clou de l'image bénite que pour

le plonger dans ses propres veines. Une ligature fit gonfler celles

de son poignet, et il l'ouvrit résolument pour y puiser.

De sa main droite, ferme et libre, il traça alors ces trois lignes

en caractères de sang:

«Que Philippe présente au cardinal le médaillon qu'il porte sous

son pourpoint, ses ennemis sont battus et son bonheur commence.»

Puis il ajouta en forme de post-scriptum:

«Quand vous serez libre, n'oubliez pas ceux qui restent captifs.»

Chaque mot était le prix d'une goutte de sang, car la pointe de fer

oxydée, était un mauvais conducteur, et le sang se figeait et se

coagulait presque instantanément sur la rouille qui la rongeait.

Mais il avait écrit tout ce qu'il importait d'écrire pour l'heure.

Reprenant donc l'escabelle et la table, il rebâtit son échafaudage

et se hissa jusqu'à l'étroit orifice.

--Henriette, dit-il, m'entendez-vous encore?

Elle s'agita, et se penchant vers lui:

--Que voulez-vous, maître?

--Approchez-vous jusqu'au bord des barreaux de fer, et étendez le

bras aussi avant que possible.

Elle se coucha sur la terre et passa le bras, comme on le lui

ordonnait, à travers les grilles.

--Recevez ceci, continua frère Jean en lui confiant le papier plié,

et mettez-le dans votre corsage.

Elle continua d'obéir, avec cette soumission automatique qui

signale les actes des somnambules magnétisés.

--A présent, vous pouvez aller, lui dit-il; si ce moyen échoue,

c'est que la destinée est véritablement contre nous, et que je me

suis trop hâté de louer Dieu!...

Et il étendit pour la dernière fois les mains vers elle, afin de

lui donner de la force.

Puis il redescendit de son observatoire, remit chaque chose en

place dans la cellule, assujettit le clou consacré dans la plaie du

Christ. Après quoi, pour expier sans doute sa profanation, il

s'agenouilla sur le prie-Dieu, où, suivant son habitude, il tomba

dans une de ces longues méditations extatiques qui remplaçaient

pour lui le sommeil, et dans lesquelles il percevait des

révélations si incompréhensibles au monde qu'elles lui avaient valu

son nom de visionnaire.

Certes, il avait eu une heureuse et intelligente pensée en traçant

le billet qui devait suppléer au mutisme d'Henriette. Celle-ci,

éveillée, ne se rappellerait plus rien des événements qui avaient

traversé son imagination durant l'extase. Sous ce rapport, son

esprit était une glace qui ne conserve plus rien du reflet qu'elle

a saisi au passage.

Mais grâce à cet expédient, elle allait trouver à son lever, dans

son corsage, le papier précieux, et ces indications suffiraient

pour dénouer la trame ténébreuse ourdie par le franciscain contre

le jeune homme dans un but connu de lui seul.

Faire tenir cet écrit au prisonnier n'était plus qu'un embarras

secondaire pour la favorite de la reine-mère, la protégée de

l'adroite duchesse de Chevreuse. D'ailleurs, en mettant les choses

au pis, frère Jean, plus initié qu'elle-même à ses propres

sentiments, possédait la conviction que dans un moment de désespoir

elle s'adresserait au cardinal en personne plutôt que de laisser se

prolonger davantage les ennuis et les périls de son amant.

Tout était donc calculé pour la réussite sans qu'il y eût lieu de

prévoir une chance contraire.

La jeune fille, ranimée par l'énergie communicative du visionnaire,

se redressa plus ferme, plus tranquille qu'en aucun instant.

L'orage s'était dissipé, la pluie avait cessé, mais de gros nuages

blancs couraient rapidement au ciel, disputant à la terre la clarté

que la lune cherchait à y faire descendre. Le vent ne s'était pas

tu entièrement, il sifflait en gémissant dans les tourelles et les

colonnades, et faisait onduler les plis de la tunique du fantôme

qui traversait la cour.

Henriette avait passé insensible à travers la foudre et la grêle,

elle n'entendait pas le vent, et chaque pas de sa marche régulière

la rapprochait du perron de la reine-mère.

La tête un peu infléchie, les bras pendants, à moitié cachés sous

la batiste de son écharpe, les cheveux déroulés sur ses épaules

nues, tels qu'il avait plu à la bourrasque de les disposer, elle

était belle et effrayante comme une willis vaincue qui rentre au

chant du coq dans sa grotte-enchantée.

Elle franchit les degrés du perron, et commença à traverser

celui-ci pour atteindre la porte demeurée entrebâillée.

Les Mystères du Louvre · 第 32 / 41 段