n'en accourut pas moins au palais, où il eut avec sa fille une
querelle violente, dans laquelle il finit par la menacer de
l'enfermer dans un couvent si elle s'avisait de manifester la
moindre attention pour ce misérable barbouilleur qui déshonorait
son école.
Henriette soutint le choc plus bravement que sa timidité et son
innocence ne permettaient de l'espérer. A chaque menace elle se
réclama de l'amitié de la reine-mère, qui ne permettrait pas qu'on
la persécutât.
C'était le meilleur argument vis-à-vis de Duchesne, qui devait tout
à Marie de Médicis et n'osait encore rompre vis-à-vis d'elle.
Mais il résulta surtout ceci de particulier de cette explication,
que ce fut par elle que Henriette apprit l'arrestation de Philippe.
On prévoit ce qu'il en advint. Sa première idée, après avoir pleuré
et soupiré bien fort, fut de chercher les moyens de lui venir en
aide, et tout naturellement elle se souvint de l'entretien avec le
chevalier dans la galerie des combles.
Elle résolut de tenter pour son ami ce qu'elle avait songé à faire
pour Châteauneuf, et elle courut trouver Louise.
A ce cri:
--Philippe est arrêté!
La fille d'honneur fut prise d'une pâleur et d'une émotion telles,
que Henriette en demeura frappée. Elle-même n'avait pas été plus
émue en apprenant cette nouvelle funeste.
Jusqu'alors chacune d'elles, renfermant en soi un secret qu'elle
n'osait qu'à peine s'avouer à elle-même, n'avait laissé paraître
aux yeux de l'autre aucun signe de cet amour, qui était venu à la
sourdine, et s'était longtemps ignoré.
Mais le cœur,--le cœur des femmes surtout,--a pour saisir les
témoignages de la passion une perspicacité plus subtile que le
langage parlé. Elles comprennent avec leur âme tout ce qui touche à
leur âme.
Ces deux jeunes filles innocentes n'eurent besoin que de cette
minute pour reconnaître que le même sentiment les occupait alors.
Leur émoi, leur frisson, le tremblement de leur voix, l'instinct
surtout, leur dirent qu'elles étaient rivales.
--Tu l'aimes!... s'écria Louise.
--Conviens-en, répondit soudain Henriette, tu l'aimes aussi?
Et deux gros soupirs succédèrent à cette explosion.
Mais, prestige adorable d'un premier, d'un sincère amour, ce ne fut
ni la haine, ni la jalousie qui sortirent de cet aveu mutuel. Ce
fut une alliance plus intime pour le bonheur du bienheureux objet
de cette double passion.
Il leur semblait si digne d'être aimé qu'elles ne s'étonnaient pas
de l'avoir aimé à la fois, et puis elles s'avouaient, et c'était là
comme leur consolation, qu'elles étaient venues à lui de leur
propre mouvement, sans qu'il osât rien faire pour les attirer.
A toutes deux il avait adressé de caressantes et douces paroles,
mais c'étaient des mots fraternels, tout pleins de retenue et
d'exquise délicatesse. Au fond du cœur, elles se flattaient
peut-être chacune d'être la préférée, mais il leur était encore
permis de se demander s'il les aimait ensemble, ou seulement s'il
aimait une d'elles.
Alors aussi elles eurent comme l'intuition des nuages de son âme,
des deux courants qui l'attiraient tour à tour, et dans un adorable
serment elles se jurèrent de travailler à sa délivrance, sans
arrière-pensée, et de le forcer à se prononcer pour celle qui
aurait le plus fait pour lui.
C'était un pacte héroïque, et ce qui ne le fut pas moins, c'est
qu'elles l'exécutèrent sans une ombre d'hésitation.
L'amour est si puissant, si désintéressé à cet âge, qu'il n'exige
même pas de réciprocité: il se suffit à lui-même.
Ce soir-là, il y avait une petite réception dans l'appartement de
la jeune reine.
La cour était taciturne, car Richelieu, qui avait cru devoir se
montrer, promenait à travers les groupes un visage soucieux, un
regard préoccupé.
Anne d'Autriche causait, entourée de quelques dames, au nombre
desquelles se faisait remarquer sa favorite, la duchesse de
Chevreuse, qui cherchait par une gaieté factice à narguer le
cardinal et à lui donner le change sur ses anxiétés mortelles.
Quelques seigneurs jouaient silencieusement; divers personnages
allaient et venaient, et le roi, qui aimait assez à s'affranchir de
la raideur de l'étiquette en ces circonstances de famille, avait
quitté une partie avec Bassompierre et Roquelaure pour faire un
tour dans la galerie.
On savait qu'alors il n'aimait pas à être entouré, et l'on
s'abstenait de le suivre.
Soit hasard, soit préméditation, il se rencontra, vers l'un des
points les plus isolés, avec mademoiselle de Lafayette.
Elle était venue décidée à faire un effort sur elle-même et à
rendre au monarque le sourire dont il ne manquait pas de la saluer
chaque fois qu'il la voyait, mais auquel d'ordinaire elle se
dérobait sous une vive rougeur.
Innocente et pure comme elle était, ses visées étaient loin d'aller
aussi avant que celles de la duchesse. Si elle eût compris à quoi
on prétendait la pousser, elle eût reculé du premier coup plutôt
que de sauver Philippe par un sacrifice indigne de lui.
Mais la réputation immaculée de Louis XIII était de nature à
rassurer la plus craintive. Il ne s'agissait d'user envers lui que
d'une coquetterie innocente; de lui accorder, non pas des faveurs,
mais des semblants de faveurs. Un mot, un regard étaient suffisants
pour le charmer; avec un serrement de main, elle était sûre de
l'affoler[15].
[15] Le roi, dit l'auteur des _Intrigues galantes de la cour_,
eut des maîtresses, mais ses amours étaient purement spirituelles
et d'âme à âme, et les jouissances en étaient vierges.
Ne racontait-on point tout bas que la reine ayant reçu un jour un
billet, l'attacha à la tapisserie de sa chambre, afin de ne pas
oublier d'y répondre. Mais le roi, auquel elle voulait en laisser
ignorer le contenu, étant entré et ayant souhaité le lire, Anne
d'Autriche fit signe à mademoiselle d'Hautefort, qui se trouvait
là, de le prendre et de le cacher. Le roi voulut le lui ôter, et
ils se débattirent assez longtemps en badinant, jusqu'à ce que, se
voyant sur le point d'être vaincue, la demoiselle d'honneur mit
vivement le papier dans son sein. Le jeu cessa aussitôt, le roi
n'ayant osé poursuivre le billet jusque-là.
Les idées de la duchesse pouvaient donc aller fort loin; il était
permis à Louise, vis-à-vis d'un adorateur de cet acabit, de réussir
sans perdre sa dignité.
Ainsi, elle était venue bien décidée à se rendre le roi favorable,
pour l'amener à la grâce qu'elle souhaitait, et cependant, quand
elle le rencontra, le courage faillit lui manquer, elle se troubla
et laissa choir sur le tapis un bouquet de roses printanières
qu'elle tenait à la main.
Le monarque, empressé, se baissa pour le relever, et au moment de
le lui rendre, balbutia, sans trop bégayer:
--Si je le gardais, j'aurais quelque chose de vous...
Elle sentit que c'était le moment décisif; son énergie se retrempa
dans cette extrémité.
--Eh bien, sire, répondit-elle avec un sourire auquel son émotion
ajoutait un charme infini, partageons.
Sur quoi, prenant les fleurs, elle les divisa en deux paquets, dont
elle tendit le plus beau au roi.
Soudain, avec un à-propos dont ont l'eût cru incapable:
--Que ne puis-je, dit-il, tremblant plus qu'elle, partager ainsi ma
couronne avec vous.
--Votre couronne, sire, répondit-elle soudain, gardez-la tout
entière, il vous la faut, pour faire justice à vos sujets...
--Justice? répéta-t-il en l'interrogeant du regard. Vous avez
quelque chose à me demander...? Tant mieux, c'est accordé...
--Silence... fit-elle; on nous observe.
Le roi lui adressa un signe d'intelligence, et s'avançant vers le
groupe le plus proche:
--Messieurs, dit-il à haute voix, nous chasserons demain à
Saint-Germain.
Puis, se rapprochant de mademoiselle de Lafayette:
--Vous en serez... et vous me direz tout.
Richelieu, qui d'ordinaire ne perdait pas le roi de vue, n'avait pu
surprendre cet épisode de la soirée.
Au moment où le monarque et la fille d'honneur se rencontraient, un
huissier pénétrait dans les salons jusqu'à l'Eminence et lui
glissait un mot à l'oreille:
--M. le lieutenant civil est aux ordres de monseigneur.
C'était le mot d'ordre convenu entre lui et Laffémas.
Si bien que, tandis que Louis XIII et mademoiselle de Lafayette
échangeaient les phrases et les procédés délicats que l'on sait,
Richelieu descendait au fond des cachots du vieux Louvre.
Là, derrière une tenture, il assistait, invisible, au supplice de
la question, appliqué au malheureux marchand qui avait vendu la
fameuse estampe.
A chaque coin, à chaque coup de maillet, on eût vu ses traits
frémir d'un contentement horrible, mais il prêta vaillamment
l'oreille; le pauvre diable, cédant plus encore à l'effroi qu'à la
douleur, poussa deux ou trois rugissements terribles, et tomba dans
une prostration d'où il fut impossible de le tirer.
Il fallut remettre l'épreuve décisive au jour suivant.
XV
LA LETTRE DE SANG.
Une nuit épaisse comme celle qui recouvre les tombeaux enveloppait
le Louvre de son suaire. Les remparts, les tourelles, les donjons,
les bâtiments, tout se confondait en une masse opaque et noire avec
ce ciel menaçant.
L'atmosphère était pesante comme lui. Des vapeurs sulfureuses la
saturaient, et l'on eût cru respirer l'air d'un volcan qui prélude
à une éruption.
C'est à peine si la grosse horloge du palais avait pu laisser
tomber, sourds et sans vibrations, les douze coups de minuit.
Tout se tenait immobile, oppressé sous cette influence de la
nature.
L'horloge avait sonné depuis un quart d'heure, lorsqu'il se
manifesta un bruit presque imperceptible dans une des petites
chambres occupées par les femmes de la reine-mère.
La plus jeune de toutes, une enfant dont le sommeil paisible et pur
eût ravi les anges, s'agita, par des mouvements indéfinis d'abord,
sur sa couchette. Sa tête blonde tourna deux ou trois fois sur son
oreiller, à peine creusé sous un si doux fardeau.
Elle semblait, dans ses rêves, résister à un réveil chagrin ou à
une voix importune, et s'obstiner dans le sommeil.
Mais cette voix était plus forte, car la dormeuse, assoupie et
légère, se dressa sur son séant, dans une pose de houri.
La main sur son front, elle écoutait sans doute la voix
immatérielle qui se révélait à son esprit.
Il fallait qu'elle fût étrangement puissante, car l'enfant se
laissa bientôt glisser de sa couche, et passant ses petits pieds
roses dans les pantoufles déposées tout auprès, elle se dressa
impassible et morne, les traits graves, la prunelle à moitié close,
mais fixe et sans regard, et marcha vers la porte.
Tout était noir autour d'elle, mais elle se dirigeait dans ces
ténèbres opaques avec cette sûreté et cette confiance irréfléchie
de la machine qui obéit à son moteur, et qui passe là où l'être
raisonneur se verrait arrêté.
Elle traversa le vestibule du rez-de-chaussée, comme elle avait
traversé le reste. Sa main vint se poser sans hésitation sur le
pêne qui donnait accès dans la cour du Louvre, au moyen d'un perron
de quelques marches orné de doubles colonnes, supportant, comme une
marquise, le balcon du premier étage.
A peine avait-elle touché le bouton de cette dernière porte qu'une
batterie électrique sembla éclater sur le palais. De longs éclairs
rougeâtres sillonnèrent l'espace, et la foudre, éclatant au milieu
de tonnerres formidables, ébranla le royal séjour jusque dans ses
fondements. Des flammes bleuâtres éclairèrent la la pointe des
verges de fer où pendaient les girouettes et coururent comme autant
de feux follets le long des crêtes et des épis fleurdelisés qui
couronnaient les toits.
L'orage, longtemps concentré dans les nuages de plomb, rompait
enfin ses outres; les secousses, les déchirements se succédaient
sans relâche, comme si le ciel avait déclaré à ce palais des grands
de la terre une guerre implacable. Les vitres frémissaient, dans
leurs réseaux de métal, les arbres des parterres se tordaient sous
les coups de l'ouragan et balayaient le sol de leur faîte, quand
ils ne joignaient pas les craquements de leurs troncs brisés aux
craquements de la foudre.
Bientôt les cataractes du ciel s'ouvrirent pour un nouveau déluge.
La pluie et la grêle, avec leurs bruits sinistres, se joignirent au
mugissement du vent, aux détonations de l'orage; le feu et l'eau se
disputaient l'empire.
Mais l'influence qui attirait la jeune fille hors de son
appartement la rendait aussi insensible aux choses extérieures. Ni
l'horreur de la tempête, ni la bourrasque qui la fouettait au
visage, ni la pluie qui avait en une seconde imbibé ses légers
vêtements de mousseline, ne pouvaient l'arrêter quand la volonté du
prophète était sur elle.
Elle descendit le perron, et battue par l'orage qui emportait des
lambeaux de son écharpe, qui déroulait les longues tresses de sa
chevelure, à travers le sable détrempé des allées qui souillait ses
pieds de nymphe, elle atteignit le but où nous l'avons déjà vue se
rendre une fois,--le soupirail de la cellule du père Joseph.
Ici ses jambes s'arrêtèrent d'elles-mêmes, sans que sa volonté y
fût pour rien, ses genoux s'infléchirent, elle se baissa lentement.
L'orage grondait, la pluie versait toujours autour d'elle ses
torrents.
C'est pour le coup que les passants l'eussent prise pour une morte!
Rien en sa personne n'indiquait plus la vie; sa chevelure, partie
enroulée autour de son col, partie collée en mèches glacées le
longs de ses épaules, ses yeux presque fermés, ses joues pâles
comme l'ivoire et ses lèvres plus pâles encore, ses membres raidis,
froids comme la pierre, tout en elle paraissait d'un cadavre ou
d'un spectre. Il eût fallu découvrir un faible battement du
cœur.
--Maître, dit-elle de cette voix étrange et saisissante qui
n'appartient qu'au magnétisme et à l'extase, vous m'avez appelée,
me voici.
--Je vous attendais, répondit le prisonnier. Avez-vous souffert
pour venir?
--Je n'ai pensé qu'à venir.
--Et vous en serez récompensée, car il s'agit de votre bonheur et
de la sûreté de tous ceux qui vous sont chers.
--Tous à cette heure sont malheureux et persécutés.
--Ne pouvez-vous me dire ce qu'il faut faire pour mettre fin à
leurs maux?
--Je le pourrai, si vous me donnez la force et la lumière.
L'évocateur étendit avec énergie les mains vers elle, et la
fascinant des rayons ardents de ses yeux:
--Voyez!... ordonna-t-il.
--Toujours le cardinal et l'homme gris... répondit-elle.
Implacables, le sang ni les supplices ne leur coûtent rien. Tout
pour la domination; le cardinal immole ce qui lui fait obstacle
pour régner sur le roi, et le moine ce qui menace son influence sur
le cardinal.
--Voyez! voyez!... réitéra l'évocateur en lui imposant, avec une
énergie nouvelle, la lucidité qui ne connaît ni les obstacles
matériels, ni les distances. Où est le cardinal en ce moment?...
--Tandis que tout repose dans le Louvre, il veille... Oui, c'est
bien lui; le voilà affaissé sur son siège, enfermé au plus profond
de son appartement... Ses traits sont livides, ses lèvres amincies
frémissent de rage... La tempête du ciel n'est rien auprès de celle
qui bouleverse son cerveau...
--Que fait-il?... Est-il seul?...
--Il promène sa main crispée sur des feuilles à moitié écrites, où
restent des lacunes blanches; la place pour mettre des noms... Un
homme est là, toujours le même, l'inévitable moine... Cet homme lui
fournit de nouveaux feuillets à mesure qu'il a signé les
précédents... et dès qu'ils sont signés, il les enlève et les
amasse... Il en a déjà une pile énorme... et le cardinal signe
toujours.
--Et ces papiers, que contiennent-ils? Lisez, je le veux!... Elle
se tordit sous la puissance de son regard électrique, un son
douloureux sortit des profondeurs de sa poitrine.
--Il n'est pas besoin de lire ces lignes pour comprendre que
chacune est un arrêt de proscription, de torture ou de mort... Ah!
s'écria-t-elle d'une voix plus perçante, quel sourire infernal,
quel regard cruel!... Voici un de ces blancs-seings que le moine
met à part, dans un endroit que seul il connaît... A qui le
réserve-t-il, mon Dieu?... Je sens une fibre se briser dans mon
cœur... Philippe!... C'est l'arrêt de Philippe!
Et elle s'abîma un moment dans l'amertume de sa douleur, car cette
vision avait pour elle tout le relief de la vérité.
Le prophète lui laissa ces quelques secondes de répit. Mais
revenant alors à la charge, après avoir calmé ses angoisses par des
passes bienfaisantes, il continua ses questions et obtint de
nouvelles réponses, nettes autant que précises, sur les actes les
plus secrets du ministre et de son confident. Après quoi, reprenant
l'objet interrompu:
--Du courage, ma fille, dit-il avec cette autorité de parole qui
faisait oublier son âge, parlez-moi encore de Philippe.
--De Philippe? Retenu injustement, il souffre... Je le vois; sa
prison n'est séparée de la vôtre que par un mur... il veille
tristement en pensant à moi...
[Illustration: Une chasse à Saint-Germain.]
--Cherchez bien; n'existe-t-il aucune ressource pour le sauver?...
--Si fait, répondit-elle vivement. Il possède un talisman qui peut
lui donner dans l'estime et dans l'affection du cardinal une place
telle que celui-ci n'ait plus rien à lui refuser, ni votre liberté
ni celle de nos amis.
--Parlez, parlez toujours; quel est ce talisman?
--Un médaillon, un portrait de femme caché sur sa poitrine...
--Vous êtes sûre de cela?
--Oui. Que Philippe mette ce portrait sous les yeux de monseigneur
de Richelieu, et celui-ci est vaincu, et le moine ne peut plus nous
nuire!
Le prisonnier resta assez longtemps pensif, puis enfin:
--Ne peux-tu, demanda-t-il à Henriette, te souvenir une fois
seulement, étant réveillée, de ce que tu as vu et dit pendant ton
extase?
Elle secoua lentement la tête, et laissa péniblement tomber un mot:
--Non.
--Ne peux-tu te rappeler au moins ce que je vais te dire?
Mais elle répondit encore d'une voix expirante:
--Non.
--Alors, fit à son tour dans une tristesse mortelle frère Jean,
Dieu nous abandonne; nous n'avons plus qu'à courber le front et à
attendre, le malheur est sur nous.
Il y eut une nouvelle pause plus prolongée que les précédentes. La
jeune fille, changée en statue du désespoir, demeurait anéantie,
les genoux meurtris sur la pierre, la tête appuyée contre la
muraille visqueuse, trempée par la pluie. Elle eût pu mourir à
cette place si l'influence qui l'y avait amenée ne lui fût venue en
aide.
Frère Jean étendit encore à plusieurs reprises les mains vers elle,
et chaque fois elle semblait ressentir une sensation de calme et de
bien-être.
--Henriette, lui dit-il, du courage! Nous blasphémions en
désespérant du Ciel... il m'a envoyé une pensée de salut... Une
minute encore, et je te congédie avec l'arme qui doit nous protéger
tous. Patience, attends-moi!
--Faites et ordonnez, maître, je ne suis là que pour obéir.
Frère Jean venait, en effet, d'être frappé d'une inspiration
précieuse. Descendant de l'échafaudage sur lequel il lui fallait se
hisser pour parvenir au soupirail et communiquer par la voix avec
la jeune visionnaire, il s'approcha des rayons où le père Joseph
plaçait ses livres mystiques.
Il détacha le feuillet blanc servant de garde à un large in-folio,
et l'étendit sur la petite table, à portée de la lampe qui jetait
dans ce lieu funèbre sa misérable clarté. Mais, pour écrire, il lui
fallait encore une plume et de l'encre, et le capucin avait eu soin
d'enlever tous ces objets quand il avait changé sa cellule en
prison.
En homme que les obstacles ne rebutent pas, il fouilla du regard
tous les recoins, et n'ayant rencontré rien de mieux, il arracha
l'un des clous qui fixaient l'image du Christ à la croix du
prie-Dieu.
Un sourire amer se dessina sur ses lèvres à l'idée de ce
rapprochement: il n'avait enlevé le clou de l'image bénite que pour
le plonger dans ses propres veines. Une ligature fit gonfler celles
de son poignet, et il l'ouvrit résolument pour y puiser.
De sa main droite, ferme et libre, il traça alors ces trois lignes
en caractères de sang:
«Que Philippe présente au cardinal le médaillon qu'il porte sous
son pourpoint, ses ennemis sont battus et son bonheur commence.»
Puis il ajouta en forme de post-scriptum:
«Quand vous serez libre, n'oubliez pas ceux qui restent captifs.»
Chaque mot était le prix d'une goutte de sang, car la pointe de fer
oxydée, était un mauvais conducteur, et le sang se figeait et se
coagulait presque instantanément sur la rouille qui la rongeait.
Mais il avait écrit tout ce qu'il importait d'écrire pour l'heure.
Reprenant donc l'escabelle et la table, il rebâtit son échafaudage
et se hissa jusqu'à l'étroit orifice.
--Henriette, dit-il, m'entendez-vous encore?
Elle s'agita, et se penchant vers lui:
--Que voulez-vous, maître?
--Approchez-vous jusqu'au bord des barreaux de fer, et étendez le
bras aussi avant que possible.
Elle se coucha sur la terre et passa le bras, comme on le lui
ordonnait, à travers les grilles.
--Recevez ceci, continua frère Jean en lui confiant le papier plié,
et mettez-le dans votre corsage.
Elle continua d'obéir, avec cette soumission automatique qui
signale les actes des somnambules magnétisés.
--A présent, vous pouvez aller, lui dit-il; si ce moyen échoue,
c'est que la destinée est véritablement contre nous, et que je me
suis trop hâté de louer Dieu!...
Et il étendit pour la dernière fois les mains vers elle, afin de
lui donner de la force.
Puis il redescendit de son observatoire, remit chaque chose en
place dans la cellule, assujettit le clou consacré dans la plaie du
Christ. Après quoi, pour expier sans doute sa profanation, il
s'agenouilla sur le prie-Dieu, où, suivant son habitude, il tomba
dans une de ces longues méditations extatiques qui remplaçaient
pour lui le sommeil, et dans lesquelles il percevait des
révélations si incompréhensibles au monde qu'elles lui avaient valu
son nom de visionnaire.
Certes, il avait eu une heureuse et intelligente pensée en traçant
le billet qui devait suppléer au mutisme d'Henriette. Celle-ci,
éveillée, ne se rappellerait plus rien des événements qui avaient
traversé son imagination durant l'extase. Sous ce rapport, son
esprit était une glace qui ne conserve plus rien du reflet qu'elle
a saisi au passage.
Mais grâce à cet expédient, elle allait trouver à son lever, dans
son corsage, le papier précieux, et ces indications suffiraient
pour dénouer la trame ténébreuse ourdie par le franciscain contre
le jeune homme dans un but connu de lui seul.
Faire tenir cet écrit au prisonnier n'était plus qu'un embarras
secondaire pour la favorite de la reine-mère, la protégée de
l'adroite duchesse de Chevreuse. D'ailleurs, en mettant les choses
au pis, frère Jean, plus initié qu'elle-même à ses propres
sentiments, possédait la conviction que dans un moment de désespoir
elle s'adresserait au cardinal en personne plutôt que de laisser se
prolonger davantage les ennuis et les périls de son amant.
Tout était donc calculé pour la réussite sans qu'il y eût lieu de
prévoir une chance contraire.
La jeune fille, ranimée par l'énergie communicative du visionnaire,
se redressa plus ferme, plus tranquille qu'en aucun instant.
L'orage s'était dissipé, la pluie avait cessé, mais de gros nuages
blancs couraient rapidement au ciel, disputant à la terre la clarté
que la lune cherchait à y faire descendre. Le vent ne s'était pas
tu entièrement, il sifflait en gémissant dans les tourelles et les
colonnades, et faisait onduler les plis de la tunique du fantôme
qui traversait la cour.
Henriette avait passé insensible à travers la foudre et la grêle,
elle n'entendait pas le vent, et chaque pas de sa marche régulière
la rapprochait du perron de la reine-mère.
La tête un peu infléchie, les bras pendants, à moitié cachés sous
la batiste de son écharpe, les cheveux déroulés sur ses épaules
nues, tels qu'il avait plu à la bourrasque de les disposer, elle
était belle et effrayante comme une willis vaincue qui rentre au
chant du coq dans sa grotte-enchantée.
Elle franchit les degrés du perron, et commença à traverser
celui-ci pour atteindre la porte demeurée entrebâillée.