La lune perçant alors une éclaircie illumina avec splendeur ce coin

du Louvre. Elle semblait faire une auréole à la blanche apparition;

dont la silhouette nageait dans cette clarté vaporeuse.

Son écharpe couvrait à peine le haut de ses épaules, et son corsage

sans agrafe laissait à nu la naissance de trésors virginaux dont un

chérubin eût été envieux.

Et voilà qu'au moment où elle franchissait la dernière marche,

quelque chose, une ombre informe, se remua derrière les colonnes

qui ornaient le perron.

Un homme,--un autre spectre, enveloppé, celui-ci, de longs

vêtements de couleur sombre,--se détacha d'un pilastre; et

s'avançant vers la promeneuse, qui ne le voyait point, il étendit

vers ce sein adorable son long bras noir.

L'hyène, en quête d'une victime; n'a pas la prunelle plus ardente

que la lueur qui s'échappa de ses yeux.

Mais ce n'étaient ni ces charmes naissants, ni ce sein d'albâtre

qui attiraient son œil et sa main.

Un papier apparaissait, au milieu de ces appas que nul homme

n'avait contemplés encore, et ce papier seul fascinait ce

personnage. C'était lui qu'il convoitait, ce fut lui qu'il saisit

et qu'il enleva sans effort, à peine retenu qu'il était sous la

gaze infidèle.

Dès qu'il le tint, ses doigts s'y cramponnèrent, et l'élevant en

l'air, de façon à braver le ciel, il poussa dans sa folle joie un

cri de hibou en belle humeur, qui eût donné l'alarme aux vigies des

porteaux si elles ne l'eussent pris pour le grincement d'une

girouette.

Ce cri lâché, il se rapetissa sur lui-même, se faufila à la manière

des reptiles, et disparut sans laisser de trace, dans quelque fente

de muraille peut-être.

Quant à la jeune fille, inerte, insensible, elle n'avait rien vu,

rien senti; sa marche n'avait pas été ralentie une seconde, et elle

regagnait avec une tranquillité parfaite sa couche et son sommeil.

XVI

LA FAVORITE.

Louis XIII n'éprouvait pas pour Saint-Germain la répugnance

superstitieuse que devait ressentir son successeur. De ce palais,

où pourtant il devait mourir, il contemplait, sans en témoigner

aucun effet, les flèches de Saint-Denis, cette nécropole des rois

trépassés.

Lorsqu'il n'était ni à Fontainebleau, ni au Louvre, il aimait à

partager son temps entre cette résidence et la maison de chasse de

Versailles, avec cette distinction qu'il paraissait affectionner

Saint-Germain dans ses rares périodes de gaieté et de plaisir; et

qu'il se retirait volontiers à Versailles, comme dans une thébaïde,

au milieu de ses plus noires humeurs ou de ses ennuis politiques.

On voit que c'était précisément tout l'opposé de ce que devait

faire Louis XIV.

Dans la situation de ces deux étapes royales, Louis XIII avait

incontestablement raison: Versailles existait, à peine, mais

Saint-Germain était déjà, ce qu'il est resté, un séjour splendide.

Le château actuel date de François Ier, qui le fit élever sur les

fondations de l'ancien, dont l'origine remontait au roi Robert. La

France n'a pas compté un monarque qui se soit plu davantage à

embellir ce palais, tout peuplé de souvenirs historiques, où les

chroniques galantes se mêlent aux drames les plus sombres.

Ce n'est pas notre tâche d'évoquer ces mémoires, ni même de nous

étendre sur la description de ces lieux célèbres à tant de titres.

Qui ne connaît pas d'ailleurs cette construction de plan, si

bizarre et d'aspect si pittoresque, à la fois élégante comme une

villa et imposante comme un donjon? Quatre de ces cinq faces,

bâties alternativement, par assises et par compartiments, en pierre

avec brique, forment une sorte de mosaïque qui attire l'œil; la

cinquième, la principale, est en pierre et d'un aspect tout autre.

Mais les grilles, les fossés, les tourelles qui les protègent en

effacent bien vite le côté riant, et rappellent que toutes les

résidences royales étaient naguère en même temps des citadelles. A

l'époque où se passe notre récit, presqu'au milieu du dix-septième

siècle, le Louvre lui-même n'était-il pas encore flanqué

d'innombrables tours, couronné de créneaux, percé de meurtrières,

entouré de fossés?

Les mœurs et les usages avaient habitué chacun à ces

accessoires, et la gaieté de la cour, quand il était permis à la

cour d'être gaie, n'en subissait aucune atteinte.

Or, pour l'instant, la cour manifestait le plus vif entrain. En

désignant Saint-Germain pour théâtre des chasses annoncées, le roi

avait implicitement entendu inviter chacun à se montrer joyeux, et

quoique l'enjouement ne fût guère à l'ordre du jour, on n'avait eu

garde de manquer à cette consigne.

Tout le monde était là, c'est-à-dire tout le personnel éminent de

cette cour si profondément divisée en deux camps. Les champions

sentaient l'approche d'un engagement sérieux; c'était l'heure de se

tenir prêt et de ne rien perdre des chances de chaque parti.

D'une part, donc, on remarquait les deux reines, car Anne

d'Autriche n'avait pas moins à se plaindre de Richelieu que Marie

de Médicis, et leurs griefs, étant pareils, les avaient

rapprochées. Autour d'elles, leurs dames d'honneur, leurs

confidentes; à la tête de toutes, la belle et intrigante duchesse

de Chevreuse, mesdemoiselles de Vieux-Pont, de Saint-Georges, de

Clémerault, la princesse de Conti. Puis, parmi les gentilshommes,

Bassompierre, l'ami avéré de cette dernière dame, et déjà presque

aussi antipathique au cardinal que Châteauneuf. C'est dire que le

maréchal avait amené avec lui le plus grand nombre possible des

ennemis du ministre.

D'un autre côté, on pouvait apercevoir l'inévitable, l'ubiquiste

franciscain, le père Joseph, le cardinal de Lavalette, autre

doublure de Richelieu; Bullion, son surintendant; ses favoris ou

plutôt les créatures dont il était le Mécène: Boisrobert, Beautru,

Raconis, dont le zèle devait être le marchepied pour l'évêché de

Lavaur; sa nièce, madame de Combalet, et, à la suite de ces beaux

esprits, un essaim d'ambitieux et d'intrigants.

Nous signalons, dans un paragraphe à part, un personnage dont le

nom a déjà figuré dans notre récit; c'est-à-dire ce Boisenval que

chaque parti croyait pouvoir revendiquer; un homme serviable à

l'excès, souriant et saluant toujours.

Si le cardinal fût venu, on n'eût pas manqué de s'occuper de sa

présence, mais il avait jugé à propos de rester au Louvre, et son

absence était bien autrement commentée! Personne ne croyait aux

prétextes qu'il avait allégués, on le connaissait trop pour ne pas

voir une tactique dans cette abstention, mais laquelle? Nul n'eût

su le dire.

Enfin, il y avait deux personnes qui dominaient l'attention:

c'était le roi d'abord, et, presque à l'égal du roi, la fille

d'honneur de la jeune reine, Louise de Lafayette.

Par une exception sans précédent, Anne d'Autriche, qui se montrait

volontiers jalouse des préférences platoniques du roi pour quelques

dames, voyait sans déplaisir la faveur qui tendait à descendre sur

mademoiselle de Lafayette. Elle ne s'en montrait que plus gracieuse

pour la belle enfant, et à chaque prévenance du monarque vis-à-vis

de celle-ci elle en ajoutait une de sa part.

Les courtisans en étaient étonnés; les uns en éprouvaient quelque

scandale, les autres en tiraient des conséquences ironiques; le

lecteur, plus éclairé, n'y verra sans doute qu'un résultat des

adroites manœuvres de la duchesse de Chevreuse, qui, maîtresse

de l'esprit de la reine, savait lui prouver que la fortune de

Lafayette devait entraîner la ruine de l'ennemi commun. La duchesse

n'avait pas de peine non plus à démontrer, car c'était vrai, qu'en

tout ceci la généreuse enfant se laissait pousser par ses amis et

guider par son cœur, ne voyant dans la protection royale que le

bonheur et le salut de ses amis.

La partie était donc fortement engagée, et Richelieu eût été

nécessaire pour soutenir sa propre cause, sans ses fidèles

représentants, et surtout sans le plus tenace de tous, le père

Joseph.

Louise n'intriguait pas, elle en eût été incapable; sa grâce, sa

douceur séraphique, son exquise beauté étaient ses seules armes;

ses sourires et ses regards reconnaissants et mélancoliques, ses

arguments. Mais les deux reines, mettant à profit l'absence de

Richelieu, ne manquaient pas une occasion de semer, dans l'esprit

de leur époux et de leur fils, la désaffection et le mépris pour

cet antagoniste odieux.

Pour ne rien omettre de cet imbroglio, Marie de Médicis, qui avait

pour son second fils, Gaston d'Orléans, une de ces tendresses

aveugles qu'éprouvent parfois les mères pour les plus mauvais

sujets de leurs enfants, visait à un rapprochement des deux frères.

C'eût été un échec éclatant et décisif pour le ministre, qui avait

déployé des trésors de diplomatie afin d'entretenir l'antagonisme

entre eux, et qui détestait le frère du roi à l'égal de tous ses

ennemis en bloc.

Pour être juste, il est bon d'ajouter que si le cardinal n'avait eu

que de ces antipathies, elles eussent pu se justifier. Gaston, ou

_Monsieur_, suivant le langage de la cour, était un des libertins

les plus fous et les plus dangereux; toutes les extravagances

coupables et honteuses formaient ses distractions favorites. Ses

hauts faits en ce genre,--le seul qu'il cultivât d'ailleurs,--sont

demeurés relégués dans les bas-fonds de la chronique scandaleuse,

où la plume qui se respecte ne saurait les évoquer sans des

haut-le-cœur.

Prises en elles-mêmes, les intrigues de cour qui caractérisèrent à

cette époque le règne de Louis XIII n'eussent été que misérables;

mais au-dessus des tactiques et des passions ambitieuses elles

avaient comme enjeu l'honneur des familles, le saint respect de

l'innocence, le repos et la vie des gens.

Que faisait Richelieu, resté seul dans son terrible repaire? Comme

la bête féroce qui prépare ses massacres, après avoir rempli de

blancs-seings les mains de son pourvoyeur, il dressait les plans

des chambres ardentes, des tribunaux criminels, des commissions

extraordinaires qui devaient, à la Conciergerie, au Châtelet, à

Vincennes, et jusque dans ses châteaux particuliers de Rueil et de

Bagnères, rendre à huis clos ces arrêts sinistres où les plus

illustres victimes, condamnées sur un soupçon, sur un doute, ne

sortaient des tortures de l'audience que pour passer par le fer du

bourreau.

Terrible époque, comparable seulement aux jours les plus sombres de

l'Espagne.

Cependant on riait à Saint-Germain: un regard de jeune fille avait

réveillé dans l'âme du jeune roi le sentiment de la vie, de la

beauté et du plaisir. L'absence de l'Homme-Rouge lui donnait un peu

de répit. Il se rassérénait à l'air pur de cette résidence

splendide. Ses scrupules se détendaient au respir de cette nature

si large et si plantureuse. Il redevenait meilleur à la pensée que

lui aussi, comme tous ses sujets, pouvait être aimé pour lui-même.

Étonné de ce bien-être nouveau, il écartait l'idée d'un retour à

Paris; les créneaux du Louvre lui apparaissaient comme un méchant

rêve. Il avait voulu une chasse, il voulait une fête de nuit, après

la fête un concert, après le concert une de ces représentations

scéniques dont Boisrobert et Bautru étaient les organisateurs

privilégiés en des temps plus heureux. Si bien que, de plaisir en

plaisir, de distraction en distraction, il s'arrangeait mentalement

un programme de plusieurs semaines.

En résumé, ces joies ne duraient encore que depuis trois jours;--il

est vrai que c'est beaucoup ou bien peu, quand on n'en a pas

l'habitude. Le roi s'y abandonnait avec d'autant plus d'entraînement

qu'il n'était pas sans de vagues appréhensions, et que, s'étonnant

avec tout le monde de la résignation de Richelieu, il s'attendait à

le voir survenir, comme un mauvais génie, au plus beau moment.

Soit timidité, soit entrave inconnue, soit malencontre, il n'avait

pu se trouver encore, à son désir, seul avec Lafayette. Mais il lui

faisait parvenir mille petits présents; il l'entourait d'attentions

délicates, il lui prodiguait les distinctions les plus enviées; il

ne se passait pas un matin qu'elle ne trouvât sur sa toilette un

écrin, un bijou, une parure, ou que Boisenval ne se tînt dans son

antichambre, attendant son apparition, pour lui remettre des fleurs

au nom du plus auguste personnage de la cour.

Les façons obséquieuses et pliantes du courtisan avaient gagné la

confiance du faible monarque, plus faible encore depuis qu'il était

sincèrement amoureux, et Boisenval, devenu son confident, servait

d'intermédiaire entre lui et l'inexpérimentée jeune fille.

Le roi, du naturel qu'on lui connaît, n'était pas fâché de faire

faire sa cour par procuration; l'embarras qu'il aurait eu à

exprimer les choses galantes qu'il ressentait pour mademoiselle de

Lafayette disparaissait quand il n'avait plus qu'à les communiquer

à un commissionnaire qu'il connaissait insinuant et plein de

paroles dorées.

[Illustration: Le roi n'était pas fâché de faire faire sa cour

par procuration.]

Louise, guidée par ses mobiles secrets, ne manquait pas de répondre

en termes bienveillants. Si l'amour était impossible de sa part, du

moins il est probable qu'elle était sincère dans l'assurance de son

dévouement, de sa gratitude, car sa générosité innée ne pouvait pas

rester indifférente à tant d'affection, et sa bonté lui inspirait

une commisération douce pour ce pauvre prince dont elle appréciait

mieux les soucis et le délaissement.

A ce degré, il était impossible qu'un tête-à-tête ne devînt pas

facile entre le roi et la fille d'honneur. Boisenval était là,

d'ailleurs, qui sut le préparer si adroitement que la reine Anne

elle-même n'en eut aucun soupçon.

Ce fut, non pas dans une partie de chasse, mais le soir même de la

fête musicale, entre le commencement du concert et la collation qui

la séparait de la seconde partie.

La grande galerie regorgeait d'autant plus de monde qu'il avait

fallu en réserver un bon tiers pour l'estrade improvisée accordée

aux chanteurs et aux instrumentistes. Malgré tout le respect dû à

l'étiquette, les rangs s'étaient trouvés confondus et houleux dans

le personnel des auditeurs, lorsque le roi avait donné le signal

d'un entr'acte en se levant de son siège.

Il en avait profité pour gagner la terrasse; Boisenval s'était

rencontré tout à point auprès de Louise pour lui offrir son bras et

la conduire, sans éveiller les doutes, jusqu'au bas du perron, où

il était demeuré en vigie pendant que la fille d'honneur et le

souverain se réunissaient.

Cette petite manœuvre s'opéra si promptement que Louis XIII

n'attendit pas cinq minutes.

En apercevant Louise arrêtée à deux pas du perron et n'osant

s'avancer, il franchit la distance, et par un excès de hardiesse

dont il s'émerveilla lui-même:

--Mademoiselle, balbutia-t-il, refusez-vous mon bras?

--Oh! sire, répondit-elle, quelle faveur...

Nous serions très embarrassé de dire lequel tremblait le plus. Mais

le roi était lancé décidément.

--La faveur est pour moi... répliqua-t-il.

Et ils marchèrent quelques pas sans rien ajouter.

La soirée était magnifique, le lieu divinement choisi.

Derrière eux, de longs parterres dont les senteurs enivrantes se

dégageaient à profusion à cette heure propice, et embaumaient

l'atmosphère. A gauche, les clairières du parc, dominées par les

massifs de la forêt, avec le bruit vague des feuilles et des

branches. Sur la droite, par un contraste tout poétique, le palais

débordant de clartés et d'harmonies.

En face, à perte de vue, le panorama féerique sur lequel le ciel

étoilé étendait un voile de gaze lumineux, prêtant aux vallées, aux

coteaux, aux plaines ou aux bois une physionomie nouvelle, dont le

vague apportait de mystérieuses rêveries.

--Oh! que c'est beau ici!... s'écria Louise enthousiasmée.

--Et qu'il ferait bon y être aimé!... répondit le roi, dont le bras

pressa imperceptiblement celui de sa compagne.

Ce mouvement si léger la réveilla de sa contemplation, et se

rappelant pourquoi elle était venue:

--Aimé, sire! Doutez-vous donc que vous le soyez?... Votre cour,

vos sujets...

Il soupira en secouant sa longue chevelure noire.

--Vous non plus, vous ne voulez pas me comprendre.

--Si fait, mon prince; je sais qu'il y a en vous une âme généreuse,

un grand cœur, de nobles aspirations, et que vous méritez qu'on

vous aime.

--Oui, reprit-il avec obstination, mais on ne m'aime pas.

--Vous vous trompez, sire, ou plutôt vous ne voyez pas que

l'affection qu'on éprouve pour les rois n'est pas faite comme celle

qu'inspire le commun des hommes; la majesté de la couronne inspire

un respect...

--Non, interrompit-il avec un peu d'amertume, il n'y a pas deux

sortes d'amour; ce sont les courtisans qui adorent la tête

couronnée, mais c'est le cœur d'où vient la tendresse.

Il lui avait fallu plus d'un effort pour achever cette longue

phrase, la timidité se joignait à son infirmité naturelle pour

embarrasser sa langue.

La bonne et brave Louise, loin d'y voir un sujet de raillerie,

sentit sa commisération s'en accroître, et d'un ton convaincu:

--Croyez-vous donc, sire, fit-elle, que ce soit l'intérêt ou

l'égoïsme qui me retienne ici, à cette heure, aux dépens de ma

réputation, et que dans cette démarche imprudente il n'entre pas un

dévouement sincère pour votre auguste personne?

Il se sentit plus ému encore.

--Oh! merci!... dit-il.

Puis ils firent de nouveau quelques pas silencieux, et ce fut lui

qui reprit:

--Votre dévouement pourtant ne va pas jusqu'à la franchise.

--Que voulez-vous dire, mon prince?...

--L'autre soir, au Louvre, vous aviez entamé un entretien dont

j'attends encore la fin et l'explication.

--Excusez-moi, Majesté, si je n'ai point osé revenir sur cette

question. Je vous ai assuré de mon dévouement, et le dévouement

évite d'être importun.

--Oui, mais le dévouement vrai est confiant, et vous voyez bien que

c'est là ce qui manque au vôtre.

--Je saurai donc vous prouver le contraire.

--Parlez, non comme à un roi, mais, ainsi que vous le disiez, comme

à tout autre de mes sujets.

--Cependant, sire, vous êtes le maître.

--Le maître?... répéta-t-il avec une légère ironie; puis s'animant:

Eh bien, oui, pour vous, pour vous servir, je saurai l'être.

--Voilà un beau mot.

--N'aviez-vous pas une grâce à me demander?

--Oui, sire, une grâce qui intéresse plus encore la dignité et

l'intérêt de Votre Majesté que ceux qu'elle consolerait.

--Qui donc sont ceux-là?

--Au milieu des joies qui se succèdent ici, des surprises

charmantes qui éclosent sous vos pas, répondez à votre tour avec la

sincérité que vous exigez de moi, sire. La foule qui se presse

dans ces salons, l'harmonie de cet orchestre exercent-elles sur

vous une telle influence qu'elles vous empêchent de remarquer des

vides, de constater des absences, de regretter des voix

respectueuses et fidèles qui manquent à ce concert?...

Un nuage envahit les traits du faible monarque, et trahissant sa

préoccupation:

--En effet, M. de Richelieu manque à ces fêtes...

--Qui vous parle de M. de Richelieu, sire?... répliqua-t-elle avec

une chaleur croissante. Il se retrouvera bien, lui; n'en soyez pas

en peine!... Mais que Votre Majesté cherche autour d'elle où sont

MM. de Châteauneuf, de Jars, de Marillac, de Thou? L'élite de votre

noblesse disparaît une à une, écartée par une puissance

ténébreuse...

--Prenez garde, fit-il en portant autour de lui un regard inquiet,

si le cardinal venait à savoir!...

--N'êtes-vous pas le maître, sire? ne le disiez-vous pas tout à

l'heure? L'amour vient plus souvent qu'on ne pense de l'estime et

de l'admiration. Vous voulez qu'on vous aime... veuillez régner,

alors. On aimera le monarque magnanime, mais on ne saura jamais que

plaindre le prince faible qui délègue son autorité à un ministre

indigne.

Les conseils persistants des deux reines avaient préparé le roi à

entendre ce langage.

--Et si ce ministre perdait sa puissance, que me demanderiez-vous?

--Je vous dirais encore, sire: Ce ne sont pas seulement les

gentilshommes de la naissance, ce sont ceux du talent que l'on

persécute! Les écrivains et les artistes sont une des gloires de

votre règne; eh bien, sans raison, sans justice, on les frappe, on

les écrase!

--Mais, murmura Louis XIII, cet homme a donc juré de me rendre

odieux au monde entier. Citez-moi les noms de ces persécutés.

--Pour l'heure, je me contenterai d'un seul, parce que celui qui le

porte est le protégé de Madame Mère, et qu'on ne connaît pas

d'autre motif à la persécution qui l'atteint... Il se nomme

Philippe de Champaigne...

--Et vous souhaitez la liberté de ce prisonnier?

--En l'accordant, sire, c'est aussi à Madame Mère, que vous serez

agréable.

--Il suffit. Holà! monsieur de Boisenval! appela-t-il.

Le courtisan accourut.

--Qu'est-ce que j'entends? s'écria le roi, avec la véhémence qui

est le courage des caractères pusillanimes, surtout quand ils ne

sont pas en face de la personne dont ils ont à se plaindre. Que se

passe-t-il donc dans le Louvre monsieur? Quelles persécutions

exerce donc M. le cardinal à mon insu qu'il détienne sans raison

les fidèles serviteurs de ma mère?...

--Ah! fit le courtisan avec un sourire mielleux. Votre Majesté veut

parler de ce jeune peintre?...

--Vous prenez cela d'une façon bien légère, ce me semble...

--Votre Majesté et mademoiselle de Lafayette le comprendront et

m'excuseront, quand je me serai accusé d'une inconcevable

étourderie. J'ai là, dans mon pourpoint, une lettre de la fille du

maître peintre de Madame Mère, annonçant à mademoiselle de

Lafayette l'élargissement de ce jeune homme.

Il tira, en effet, le billet de sa poche et le remit à Louise.

--On avait cru, continua-t-il en appuyant sur les mots et en

affectant de plonger son regard félin sur celui de la fille

d'honneur, on avait cru surprendre un criminel d'État, on n'avait

mis la main que sur un amoureux.

--Un amoureux!... répéta Louis XIII.

Heureusement pour Louise, le crépuscule la protégeait, car sa

rougeur et son émotion n'eussent pas échappé au roi.

--Il suffit, dit celui-ci, désireux de couper court à cette matière

galante qu'il évitait toujours, et de reprendre sa promenade avec

la jeune fille.

Mais on pense bien que la distraction de Boisenval n'était pas très

sincère, et qu'il y avait quelque machination. Aussi, feignant de

ne pas voir l'impatience du monarque, il continua implacablement,

avec une fausse bonhomie:

--Oui, sire, ce jeune homme est amoureux... amoureux fou de la

fille de son maître Duchesne.

Ce fut un coup de stylet qui mordit Louise en plein cœur.

Le hasard lui vint en aide au moment où, dans l'excès de son

trouble, elle se fût perdue. On avait fini par remarquer l'absence

du roi, et des gentilshommes de la chambre, armés de flambeaux, se

montraient au haut du perron, cherchant Sa Majesté.

--Rentrez avec Boisenval, dit-il à Louise, il est inutile qu'on

surprenne notre entrevue; mais promettez-moi que ce ne sera pas la

dernière.

--Et vous, sire, murmura-t-elle à son oreille, souvenez-vous que

vous m'avez promis de régner.

Tandis que le monarque regagnait seul le palais, Boisenval offrait

son bras à la fille d'honneur.

--Avant de l'accepter, lui dit-elle, parlez franchement, monsieur;

dois-je voir en vous un allié ou un traître!

--O ciel!... se récria-t-il, quel doute injurieux! lorsque je vous

apporte cette nouvelle heureuse de la délivrance de notre jeune

peintre...

--Et celle de ce prétendu amour?... car c'est une invention,

n'est-ce pas?... une fable?...

--Franchement, répondit-il, je ne puis vous éclairer sur ce

chapitre... J'ai répété ce que les gens qui se croyaient bien

instruits m'ont dit, un peu au hasard peut-être... Mais que vous

importe?...

--Ce qu'il m'importe!... fit-elle sans achever sa phrase.

--Allons, dit-il avec une certaine expression de cynisme et

d'effronterie, qui le montra tout à coup à l'esprit effrayé de

Louise sous un nouveau jour, vous êtes une jeune personne

d'intelligence et de moyens; votre double jeu en ce moment en est

garant...

Elle se redressa avec une dignité qui eût imposé à tout autre qu'à

ce traître.

--C'est assez, monsieur; vous oubliez, je pense, que le roi vous a

ordonné de me reconduire, et que c'est lui que vous représentez

ici.

--Ne m'avez-vous pas demandé de vous parler à cœur ouvert? Eh

bien, je vous obéis. Le roi vous aime, mademoiselle; par cet amour

vous marchez vers une position bien enviée. Mais pour le conserver,

il faut que Sa Majesté ignore vos relations avec M. Philippe de

Champaigne...

Les Mystères du Louvre · 第 33 / 41 段