Richelieu porta sur lui toute l'énergie de sa prunelle étincelante

sans qu'il se troublât, et sa vue provoquant de nouveau la

sensation qu'elle avait produite dès le premier jour sur le

ministre, une expression douloureuse se mêla au courroux qui se

lisait sur son visage.

Cependant ce sentiment fut le plus fort.

--Vous êtes un fier ingrat, monsieur, lui dit-il.

--Moi, monseigneur?...

--Je croyais que c'était le vice des hommes faits, mais vous, vous

commencez de bonne heure; je vous en adresse mon compliment...

--Que Votre Éminence me pardonne; j'ignore comment j'ai pu mériter

ce reproche.

--Vous ignorez!... insista le cardinal, s'animant en présence du

sang-froid et de l'attitude ferme de l'artiste.

--Sur mon âme!

--Avez-vous eu à vous plaindre de moi?

--Monseigneur!...

--Je me sentais porté à vous aimer, moi! Vous avez une figure

trompeuse qui m'abusait; et puis vous ressemblez à quelqu'un... qui

n'eût jamais fait ce que je vous reproche!

--De grâce, veuillez me dire...

--Répondez-moi d'abord. Ne vous ai-je pas accueilli avec bonté dès

le premier jour? Lorsque j'ai étendu sur vous ma protection,

n'étiez-vous pas dans un de ces moments critiques qui brisent une

existence, et surtout une existence d'artiste?

--Tout cela est vrai; mais je n'ai pas cessé de vous en être

reconnaissant.

--Laissez-moi parler. Lorsque je vous offris de vous nommer mon

maître peintre, de vous attacher à ma maison, à ma personne,

pourquoi refusâtes-vous?

--J'eus l'honneur d'en expliquer les raisons à Votre Éminence.

--Les raisons?... les prétextes, monsieur! Les vrais motifs, je les

sais aujourd'hui. Vous étiez parmi mes ennemis, et vous y vouliez

rester.

--Si Votre Éminence entend parler de Madame Mère, je ne lui ai pas

caché que Sa Majesté fut ma première protectrice; je tiens à

demeurer près d'elle par gratitude et par dévouement.

--Nous connaissons ces grands mots, j'en suis assailli à la

journée. Mais cette gratitude, ce dévouement à la reine-mère vous

obligeaient-ils à travailler contre moi?

--Contre vous, monseigneur?

--Oh! vous êtes aussi fort sur la dissimulation que sur le reste,

nous savons cela. Malheureusement, vous ne me trompez plus...

Connaissez-vous ceci...?

Il déroula l'un des papiers, et le lui mit sous les yeux.

C'était une caricature sanglante, qui courait tout Paris, sous le

manteau, avec un formidable succès[13].

[13] _Chronique sur les Cours de France_: Crespy-le-Prince.

Elle représentait le cardinal et Satan se donnant la main, et se

disant réciproquement: _Nihil sine te_ (rien sans toi).

Une heure auparavant, Richelieu, entrant chez la reine Anne

d'Autriche pour lui faire sa cour, avait vu toutes les dames se

détourner pour rire à sa vue, et son regard avait surpris aux mains

de la princesse un exemplaire de l'odieuse planche.

Pour un homme d'État tel que lui, le ridicule était la plus amère

comme la plus redoutable des hostilités.

Ses espions lui avaient déjà transmis des indices sur l'existence

de cette estampe, mais sans parvenir à se la procurer. En la voyant

chez la reine, et en reconnaissant l'effet qu'elle produisait, il

était rentré chez lui dans une colère qui avait fait trembler tout

son entourage.

C'est alors qu'il avait reçu, par un envoyeur mystérieux,

l'exemplaire qu'il présentait à Philippe de Champaigne.

Celui-ci le prit, y jeta un coup d'œil, et le lui rendit avec un

signe de dédain.

--Que vous semble de ceci? demanda le cardinal en l'interrogeant

plus encore du regard que de la voix.

--Une œuvre misérable, indigne de l'attention d'un homme comme

vous.

--Ah! fit ironiquement Richelieu, vous trouvez? Et l'auteur de

cette œuvre, quel est votre avis sur son compte?

--Quelque mécontent ou quelque pauvre artiste qu'on aura gagé.

--Vous êtes indulgent pour vos confrères.

--Pardon, monseigneur, je suis artiste. Ne prostituant point mon

crayon à de semblables objets, je ne reconnais pas leurs auteurs

pour mes confrères.

La noble droiture de ces paroles ne désarma pas le cardinal.

--A merveille! Alors vous m'aiderez dans le choix de la peine

qu'ils méritent?

--Il n'en est qu'une: le mépris.

--Peste! vous croyez donc les misérables qui commettent de tels

attentats contre la majesté du pouvoir susceptibles de sentir le

poids d'un châtiment purement moral? Qui m'attaque attaque la

royauté, monsieur; et la royauté est chose sacrée, car elle est

ici-bas la représentation du pouvoir divin.

Nous avons des lois et des supplices contre les sacrilèges.

J'entends que l'auteur de cette planche infâme, qui me vilipende

comme représentant du roi et comme représentant de l'Église,

subisse la peine réservée aux sacrilèges.

[Illustration: Que vous me faites de bien, soupira-t-elle.]

Cet arrêt ne vous paraît-il pas équitable?

--Veuillez me permettre de m'abstenir, monseigneur. Je suis peintre

et non membre du Saint-Office. Et puis, l'auteur, ce me semble, ne

s'est pas fait connaître; ce dessin ne porte pas de signature.

--Enfin! je vous attendais là! s'écria Richelieu. Oui, n'est-ce

pas, l'infâme s'est retranché sous l'abri commode de l'anonyme. A

une œuvre diffamatoire et calomnieuse, à un pamphlet, point de

signature! Le venin est lancé et le reptile jouit dans son repaire

inconnu du mal qu'il cause. Mais tous les autres ne sont pas

inaccessibles. La vérité est plus malaisée à cacher que les

méchants ne le supposent...

Je connais le coupable!

En prononçant ce mot comme une sentence, le cardinal se leva, et

parut dominer l'artiste de sa haute taille et de son air imposant.

Celui-ci, cependant, ne répondit rien; seulement, une marque de

commisération pour le malheureux caricaturiste se montra sur sa

physionomie.

Richelieu y lut un autre sens, et ajouta vivement.

--Vous le connaissez donc aussi?

--Moi, monseigneur?... Je vous jure...

--Pas de vains serments. Lisez!

Cette fois, ce fut le second papier qu'il lui tendit.

Une vive rougeur alluma le front élevé de Philippe en parcourant

ces lignes; puis il les rejeta avec dégoût sur la table voisine.

--Que répondez-vous, monsieur? demanda le cardinal.

--Rien, monseigneur.

--Rien? quand cette lettre vous dénonce comme l'auteur de cette

planche infâme!

--Que puis-je objecter à cela, monseigneur? Cette lettre est plus

infâme encore que le dessin, et comme lui elle est anonyme.

--Alors, vous saurez me prouver votre innocence.

--Mon innocence parle d'elle-même, monseigneur, et l'on ne prouve

point ce que l'on n'a point fait.

--J'admire votre orgueil, lorsque tout vous accuse.

--Moi?

--Vous-même! le refus d'entrer dans ma maison; la ressemblance de

cette image, car c'est en faisant mon portrait que vous traciez ma

caricature... et, plus encore, vos affinités avec mes ennemis,

votre présence aux conciliabules de la reine-mère! Ah! je suis bien

informé, n'est-ce pas, et vous ne comptez plus m'imposer votre

superbe assurance!...

--Nous parlions d'ingratitude tout à l'heure; certes, c'est une

qualité que vous professez à ravir, et je n'ai pas à m'étonner que

vous l'appliquiez à mon égard, après avoir vu comment vous agissiez

vis-à-vis de votre maître de peinture!

--Mon maître Duchesne?

--Au moment où vous le rendiez la fable de la cour ne

cherchiez-vous pas à séduire sa fille?

--Henriette?... Ah! silence, au nom du ciel! Monseigneur, c'est

l'ange le plus pur...

--Vous l'avez affolée cependant; le père Joseph me l'a dit...

Et se tournant vers le franciscain, peu satisfait d'intervenir dans

ce débat:

--Voyons, parle, ordonna-t-il; en imposé-je?

Le capucin pouvait bien dire tout ce qui lui plairait, Philippe

n'entendait plus.

Il restait atteint de stupeur, à cette idée que tout le monde

paraissait connaître une passion dont lui seul n'avait pas eu

conscience jusqu'à ce jour, et qu'il ne s'avouait pas encore

franchement.

Que faire?... Son âme flottait dans un émoi sans égal. Son

admiration pour Louise, les doux propos échangés avec elle,

était-ce de l'amour? Il avait dû le croire... Mais son amitié pour

Henriette, son bonheur à se rapprocher d'elle, qu'était-ce donc?

Choisir entre elles deux, c'était en renier une! Louise si

tendre... Henriette si dévouée!...

Son combat intérieur se reflétait sur son visage, et ses deux

observateurs ne voulaient y voir que la confusion d'un coupable

écrasé par l'évidence.

--Que penseriez-vous, monsieur, reprit Richelieu, si l'on vous

envoyait rejoindre à la Bastille l'un de vos protecteurs, M. de

Châteauneuf?

--Monseigneur, répondit-il en retrouvant sa fermeté, il est

impossible qu'un homme tel que vous sacrifie à ce point à un

ressentiment personnel, qu'il immole un innocent sur un indice

honteux comme celui-ci.

Comme il se trouvait près de la table, il prit dédaigneusement la

dénonciation du bout des doigts, puis désignant le franciscain:

--Je penserais, si cela arrivait, qu'une influence injuste vous a

indisposé contre moi.

--N'accusez pas le père Joseph, monsieur! Dès le premier moment,

convaincu comme moi de votre crime, il a pris parti pour vous, et

si je l'eusse écouté, au lieu de vous réserver à cet entretien et à

un châtiment sévère, je me fusse contenté de vous expédier au loin,

sans vous revoir.

Philippe reconnut à ce trait la pensée opiniâtre qui tendait à

l'éloigner de la France, et surtout de Paris.

Comme il tenait toujours l'écrit anonyme, on le vit tout à coup

pâlir, s'agiter, balbutier des syllabes incohérentes.

--Qu'est-ce encore? demanda Richelieu; que voyez-vous dans ce

papier?

--La preuve de mon innocence, que je regardais comme impossible,

monseigneur!

--Quelle est cette preuve? fit ironiquement le cardinal.

Le père Joseph se rembrunit et perdit un peu de son impassibilité

factice.

--Cet écrit ne porte pas de nom, monseigneur; mais pour un œil

exercé, chaque mot présente comme une signature celui de son

auteur...

Il n'acheva pas, un sentiment inexplicable le retint, et rejetant

avec un mélange de dédain et d'amertume le billet parmi les autres

papiers où il l'avait pris, il se contenta de murmurer:

--C'est vraiment misérable!

Le père Joseph s'avança vivement, et s'interposant entre les deux

interlocuteurs:

--Je vais l'emmener, dit-il, en montrant Philippe.

Cet empressement peu habituel lui valut, de la part de Richelieu,

un de ces longs coups d'œil sous lesquels la dissimulation

fondait presque inévitablement comme la neige au feu.

--Vous êtes trop pressé, dit-il en se levant; ne voyez-vous pas

que, malgré la longueur de cet interrogatoire, nous arrivons à

peine au point capital?

Et se tournant vers l'artiste:

--Il me faut ce nom! ordonna-t-il.

--Sur ma foi de chrétien, j'éprouve, rien qu'à y penser, un

invincible dégoût...

--Ce nom, vous dis-je! Ne comprenez-vous pas que vous ne pouvez le

taire à présent?...

--Soit donc, monseigneur! Exercé comme je le suis à l'étude des

lignes et des aspects, je vous le déclare, celui qui a tracé cette

dénonciation est maître Duchesne.

--Voilà une parole grave, monsieur, fit froidement Richelieu.

--Une accusation insensée, ou plutôt une hallucination d'accusé...

interrompit encore le franciscain.

--Ainsi, reprit le premier, vous attribuez cette lettre au peintre

de Madame Mère.

--Dieu m'est témoin, monseigneur, que cette déclaration me navre

l'âme; il m'en coûte plus que je ne saurais l'exprimer de m'en

prendre à un tel homme d'une action si noire... mais la vérité

avant tout... Maître Duchesne nourrit contre moi, vous ne l'ignorez

pas, une rancune profonde...

--Toute cette affaire se complique, monsieur, interrompit le

cardinal. Heureusement la justice et la loi ont des moyens

d'arriver à la lumière et à la vérité.

--Je ne demande pas autre chose.

Le cardinal revint à son confident:

--Mon père, dit-il, vous allez consigner monsieur dans une des

petites pièces des salles basses.

Philippe suivit sans objection le capucin, qui le conduisit dans

cette partie à moitié souterraine du Louvre que nous connaissons,

et l'enferma dans une cellule voisine de celle où déjà il tenait

confiné Labadie.

--Commencez-vous à comprendre, lui dit-il en le quittant, que vous

eussiez mieux fait de suivre mes avis, et que ce Louvre est plein

de périls pour un jeune homme étranger au monde et sans expérience.

Philippe se contenta de lui répondre:

--Il se peut que vos intentions et vos conseils fussent sages, mais

je garde la paix de ma conscience, et je ne vois de pénible, dans

ce qui m'arrive, que le chagrin qu'en pourront éprouver mes amis.

Après sa sortie, le cardinal demeura assez longtemps en proie à un

combat intérieur, provoqué par la sympathie spontanée que lui avait

inspirée le jeune peintre et par la crainte qu'il éprouvait,

peut-être pour la première fois, de persécuter en lui un innocent.

Mais revenant, par une conséquence obligée, à l'incident qui

dominait pour l'heure toutes les considérations, il fit entendre le

cri sec et perçant de son sifflet, auquel Desnoyers accourut.

--Qui est là-dedans? lui demanda-t-il en désignant l'antichambre.

--Messieurs de Bois-Robert, Beautru et M. le lieutenant-civil.

--Laffémas? Qu'il entre!

Desnoyers introduisit ce personnage, dont le nom et le caractère ne

sauraient être ignorés de nos lecteurs.

Instrument servile des exigences sanglantes de Richelieu, il n'y

eut pas d'exemple qu'il lui marchandât jamais la tête d'un prévenu.

L'échafaud et la torture étaient son élément.

--Que m'annoncez-vous, monsieur de Laffémas? lui demanda son patron

dès qu'il se montra.

--Que voilà, monseigneur, une superbe journée pour pendre!

Il montrait le soleil qui resplendissait à travers la fenêtre.

Ce lazzi, qui lui était familier,--Bois-Robert le constate dans ses

écrits,--annonçait chez lui un excès de belle humeur[14].

[14] Des Peisses, modifiant pour ce misérable la définition de

l'avocat par Caton, écrivit au bas de son portrait: _Vir bonus

strangulandi peritus_.

--Il y a toujours des mécontents, monsieur le lieutenant-civil; la

cour est un foyer de conspirations; les femmes s'en mêlent, et par

hasard elles sont discrètes... Le temps est beau, mais vous n'avez

personne à pendre, quoi que vous en disiez.

--Peut-être bien, Éminence.

--Par la mordieu! parlez alors.

--Vous avez embastillé M. de Châteauneuf, consigné M. de Jars; vous

tenez en surveillance la duchesse et l'entourage de Madame Mère; M.

de Bassompierre est en disgrâce, et cependant l'audace des ennemis

de l'État est encore telle qu'ils lancent contre vous des pamphlets

et des caricatures. C'est tout simple: Votre Éminence faiblit

depuis quelque temps; la chambre ardente chôme. C'est à peine si le

Parlement a, pour s'entretenir la main, quelques affaires de

pillerie et de fausse monnaie.

«Ah! si Votre Éminence voulait, nous aurions bientôt le mot de tous

ces conspirateurs!»

--Il y a du bon dans ce que vous dites là. Nous y reviendrons.

Parlons d'abord de cette odieuse estampe...

--Au fait, je venais précisément annoncer à Votre Éminence que j'ai

amené avec moi, et laissé en bas, sous bonne escorte de soldats du

guet, un certain marchand d'images qui a, le premier, fait circuler

celle-ci.

--Vive-Dieu! mon cher lieutenant, ce faquin va nous désigner

l'insolent dessinateur et ceux qui l'ont mis en œuvre!

--Eh! eh! monseigneur, la chose va moins vite que Votre Éminence.

Cependant je compte bien délier la langue de ce maraud!

--A la bonne heure! Usez de tous les moyens: l'argent, les

promesses...

--Votre Éminence est trop bonne, ricana le chacal avec un air

hypocrite; c'est là ce qui fait le mal. Promettre?... à quoi bon?

Menacer, plutôt.

--Agissez à votre guise, pour peu que vous agissiez promptement.

--Du moment que Votre Éminence s'exprime ainsi, je réponds du

succès. J'avouerai même que, plein de confiance en sa sagesse,

j'avais déjà pris quelques petites dispositions, d'accord avec le

père Joseph.

--Ah! très bien!

--Un de mes hommes a dû mettre en état la salle de la galerie

souterraine du Louvre où sont déposés certains ustensiles...

--La salle de la torture?

--Votre Éminence l'a dit, nous allons procéder tout à l'heure à une

question anodine, qui déliera la langue de ce pleutre... Ah! si

Votre Éminence n'était pas si faible, si clémente, je sais bien

quelqu'un dont nous tirerions de beaux renseignements, rien qu'avec

un ou deux coins...

--Et celui-là, vous l'appelez?...

--Oh! inutile de le nommer, car Votre Éminence refuserait.

--Qu'en savez-vous? Je veux en finir avec mes ennemis de toute

espèce et de tout sexe. Si donc vous connaissez un homme capable de

me livrer leurs plans, indiquez-le-moi, et je vous l'abandonne.

--Pas celui-ci, vous dis-je, monseigneur, répéta le pourvoyeur du

bourreau, en attisant l'impatience du maître.

--Celui-là comme les autres!

--En vérité, insinua Laffémas, vous me confieriez, pour causer avec

lui un quart d'heure, dans cette précieuse salle dont nous parlons,

ce beau chevalier de Jars...

--Hein! fit le cardinal, emporté par la surprise... de Jars?

--Je le disais bien, Votre Éminence refuse.

--Je l'ai déjà exilé...

--Un enfantillage; au lieu de conspirer à Paris, il conspirera à

Lagny.

--Je ne dis pas. Mais écoutez donc: le chevalier n'est pas un

libraire, un marchand d'estampes, un premier venu. S'il n'était

même que commandant de Lagny, mon Dieu, l'on pourrait voir. Par

malencontre, il est, en outre, de l'ordre de Malte, abbé de

Saint-Satur. Lui faire subir la question, sans un motif bien

déterminé, c'est nous exposer à des ennuis avec son ordre et les

hauts bénéficiaires ses collègues...

--L'intérêt du roi, monseigneur, l'intérêt du roi! Le chevalier,

j'en suis sûr, a la clef de tout ce qui se prépare contre votre

personne et votre puissance... Au besoin, pour prévenir les

criailleries, le Parlement ne nous refuserait pas un ordre

d'interrogatoire... Ce chevalier est d'une impertinence... Je suis

sûr que notre excellent père Joseph verrait avec satisfaction qu'on

rabattît sa morgue et son persiflage...

--Richelieu réfléchissait: il détestait cordialement de Jars, comme

tout ce qui était droit et franc, et aussi en raison de ses

rapports avec la duchesse et Châteauneuf.

Il ne réfléchit donc pas longtemps.

--Au fait, répondit-il, l'intérêt du roi est là, et, grâce au

Parlement, nous agirons en pleine légalité... Eh bien, réussissez

avec votre croquant d'imagier... et nous verrons.

--Je réussirai!... affirma la hyène, se pourléchant déjà les lèvres

à l'idée d'attacher à son chevalet l'un des plus vaillants

gentilshommes de France.

XIV

DEUX CŒURS POUR UN AMOUR.

Laffémas, on vient de le voir, était bien servi par ses espions et

par son instinct de bête fauve. Il avait du premier bond flairé la

meilleure proie.

De Jars, ennemi-né du cardinal, était entré corps et âme dans le

complot suscité par la duchesse pour en finir avec ce despote qui,

non content de dominer les choses, voulait soumettre aussi les

cœurs. Renverser le tyran et délivrer Châteauneuf, c'était une

belle entreprise, car de Jars était un ami aussi ardent que

Chevreuse était une maîtresse dévouée.

Se servir de Louise de Lafayette pour atteindre le but, c'était une

de ces conceptions heureuses que la duchesse seule pouvait former.

Il y avait des difficultés, mais le mérite était de les vaincre.

L'attraction du roi vers la charmante fille d'honneur devenait plus

évidente, par cent petits incidents insaisissables pour un œil

ordinaire, mais très significatifs pour une attention intéressée.

L'objet de cette recherche ne paraissait pas s'en apercevoir, et

cependant son indifférence ne décourageait pas le monarque. Il est

vrai que la timidité de celui-ci ne lui avait jamais permis

d'aborder clairement la matière, mais c'était encore un motif

assuré du triomphe de la favorite en perspective, le jour où,

d'elle-même, elle viendrait en aide à cette insurmontable timidité.

Rendre Lafayette toute-puissante sur le cœur et sur les conseils

du roi, qui se montrait fort désireux de subir ce joug; continuer à

dominer, par l'amitié et l'adresse, l'esprit de Lafayette,

c'est-à-dire imprimer par son entremise à la volonté du faible

monarque sa propre volonté, tel était en résumé le plan de la

duchesse.

Que Louise arrivât à ce rang de favorite, avec elle arrivaient au

pouvoir ses amis, et Richelieu était détrôné.

Mais, disons-nous aussi, Louise ne voyait pas, ou ne voulait pas

voir, les aspirations du prince. L'ambition était étrangère à cette

nature exquise et délicate. Chez elle, le cœur dominait tout...

et le cœur était pris.

C'est ici surtout qu'il nous faut admirer le génie de madame de

Chevreuse,--ce génie que les historiens n'ont vraiment pas trop

vanté.

Le but de sa vie était devenu la délivrance de son amant, tous les

expédients étaient légitimes pour y atteindre, même celui qui

consistait à pousser mademoiselle de Lafayette dans les bras du

roi.

La moralité du lecteur se récrie peut-être à cette idée; nous le

prions, dans ce cas, de se rappeler que nous sommes ici dans la

vérité historique et que ce n'est pas nous qui avons fait

l'histoire. Nous avons entrepris de dévoiler quelques-uns des

mystères immoraux du vieux Louvre, et certes ce n'est encore là que

l'un des plus anodins.

Or, la duchesse, qui trouvait très simple et très désirable qu'une

fille d'honneur de la reine devînt la maîtresse du roi, était

cependant l'amie de Louise et de Philippe; de plus, elle avait la

première deviné leur affection naissante.

Mais elle ne s'était jamais piquée, pour son compte, d'une fidélité

éternelle. Châteauneuf avait succédé dans ses faveurs au duc de

Lorraine, à Buckingham et au comte de Hollande. Elle pensait que

toutes les femmes étaient façonnées à son image, qu'il fallait

aimer son amant présent, comme si l'on ne devait jamais le quitter,

et qu'il était bon de le quitter dès qu'on s'apercevait qu'on ne

pourrait l'aimer toujours.

Elle se représentait, d'ailleurs, une union sérieuse entre Louise

et le jeune peintre comme irréalisable, et se persuadait de très

bonne foi que c'était rendre service à l'un et à l'autre d'élever

entre eux des obstacles adroits, moins pénibles qu'une séparation

brutale.

Elle les aimait de très franche amitié en leur dressant ces

embûches, et s'il lui en revenait quelques scrupules, elle

rassurait sa conscience par la conviction où elle se plaisait

qu'elle asseyait la fortune de Louise et qu'elle faisait le bonheur

de Philippe en le forçant à se déclarer pour Henriette.

[Illustration: Duchesne n'avait jamais soupçonné la sympathie de

sa fille.]

Se doutant bien de la répugnance qu'elle rencontrerait chez

Lafayette si elle l'engageait elle-même à s'adoucir vis-à-vis du

roi, elle avait donc eu cette idée profonde de l'y faire pousser

par Philippe lui-même.

Le lecteur sait les hésitations et la défiance innée qu'avaient

inspirées à notre héros les ouvertures de M. de Jars dans ce sens.

On serait tenté de croire, maintenant, que les événements qui se

succèdent d'une façon si imprévue devaient amener la ruine de ces

plans de la duchesse, l'exil de de Jars, l'emprisonnement de

Philippe, la certitude où était le cardinal des manœuvres

ourdies chez la reine-mère, et enfin l'incident de la caricature,

qui allait se rendre implacable contre ses ennemis, tout venait à

l'encontre de ceux-ci.

Eh bien, tous ces faits, ou du moins l'un d'eux, contribuèrent au

résultat souhaité, tant les choses d'ici-bas s'enchevêtrent souvent

en dépit de la prévision des plus habiles!

Duchesne, qui n'avait jamais soupçonné la sympathie de sa fille

pour son élève, ne tarda pas à en être instruit par un message qui

vint le trouver au milieu de ses travaux du Luxembourg.

Ce message n'était point signé, mais le porteur était autorisé à

faire connaître le nom de celui qui l'envoyait: on apprendra sans

étonnement que c'était le père Joseph.

Depuis quelque temps il s'entendait trop bien avec le peintre de la

reine-mère pour ne pas lui rendre ce bon office.

Il le prévenait donc, comme sa conscience lui en imposait le

devoir, que la jeune Henriette paraissait éprise d'une folle et

coupable passion pour cet élève, qui s'était, par son orgueil et

son ingratitude, rendu indigne de son maître.

Puis, un triomphant post-scriptum rassurait les craintes que cette

découverte lui pourrait inspirer, en lui annonçant que le séjour du

Louvre était devenu sans inconvénients pour la jeune fille, vu

l'incarcération de l'amoureux.

Les Mystères du Louvre · 第 31 / 41 段