--Henriette, lui dit-il, je vous ai fait souffrir!

--Beaucoup, répondit-elle; j'ai entrevu tant de malheurs...

--Ne pourrez-vous point, une autre fois, vous expliquer sur le but

principal de mes questions?...

--Écoutez, dit-elle, ma clairvoyance a des périodes plus ou moins

lucides... Appelez-moi lorsque la lune approchera de son périgée,

c'est-à-dire lorsque son évolution la rapprochera le plus près de

la terre; les effluves qui s'en dégagent sont favorables à ces

phénomènes.

--Je vous appellerai... Et, dites-moi, vous possédez toujours le

médaillon de cristal?

--Il ne me quitte pas.

--C'est bien; souvenez-vous de ce que je vous ai dit en vous le

remettant... A présent, relevez-vous, et allez!

Elle se redressa, et muette, insensible, transformée pour la

seconde fois en statue, elle regagna sa chambre, où elle acheva

paisiblement son sommeil.

XII

LA FILLE DU MAÎTRE.

Cependant les évocations violentes auxquelles Henriette, si frêle

et si nerveuse, était parfois soumise, ne laissaient pas que

d'exercer une action sur son imagination et sur son tempérament.

Elle ne ressentait pas la douleur, elle n'avait pas la mémoire,

mais une fatigue indéfinie circulait dans ses veines, mais son

esprit avait des lassitudes ou des découragements inexplicables.

Ainsi la pythonisse, enlevée haletante de son trépied, tombait en

des affaiblissements qu'aucun spécifique ne pouvait surmonter.

Était-ce d'ailleurs le seul motif qui dût l'alanguir et

l'oppresser? Ce qui s'accomplissait autour d'elle, au foyer même de

son père, était-il pour son cœur exempt d'alarmes?

D'une autre part, en dépit du désir de Richelieu, son portrait

n'avançait que lentement. Ce n'était ni sa faute ni celle de

l'artiste, qui apportait à cette entreprise toute son application,

et qui devait, de cette toile, faire le chef-d'œuvre que chacun

de nous connaît--ce tableau magistral qui depuis, copié et recopié,

sert de type aux peintres, aux dessinateurs, aux statuaires, et

même aux comédiens, pour reproduire, chacun dans leur spécialité,

la physionomie du célèbre cardinal.

Philippe de Champaigne avait le sentiment de la splendeur de son

œuvre; Richelieu, amateur-né des belles choses, admirait

celle-ci à mesure qu'elle se complétait. Tous les deux tenaient à

la voir promptement finie pour en jouir.

Eh bien, une influence maligne soufflait entre eux. C'était comme

une conspiration. Les rendez-vous pris étaient à chaque instant

dérangés par des affaires imprévues; des occupations pressantes

disputaient les minutes; un courrier ou un incident venaient couper

court aux séances, qui auraient dû, pour bien faire, avoir une

certaine durée.

Le cardinal pestait, Philippe se décourageait, mais le remède à

cela? Bref, ce portrait menaçait de devenir une nouvelle toile de

Pénélope.

Dans ses jours de relâche le jeune artiste se consolait en se

remettant à sa Nymphe, dans l'atelier du Louvre, atelier où

Duchesne ne s'était pas montré depuis la sanglante avanie du

portrait de la reine-mère.

Les visiteurs aussi y devenaient plus rares. L'ère des

persécutions, rouverte à la cour par l'emprisonnement inique de

Châteauneuf, ramenait les esprits aux préoccupations difficiles, et

écartait le goût des plaisirs.

Une fois, cependant, comme Philippe était absorbé à un coin malaisé

de sa toile, presque achevée, un petit pas et le frou-frou d'une

robe de soie annoncèrent la venue d'une femme.

Elle arriva jusqu'à lui, sur la pointe des pieds, et s'arrêta

timide et embarrassée, derrière son tabouret.

--Eh quoi! s'écria-t-il en se retournant, c'est vous, Henriette?...

--Vous ne m'attendiez pas? dit-elle avec quelque tristesse.

--C'est vrai, et la surprise n'en est que plus agréable.

--Est-ce un compliment?

--C'est une vérité; en doutez-vous? Si je n'éprouvais du bonheur à

vous voir, aurais-je essayé de donner quelque chose de vos traits à

cette toile, qui n'a pour l'animer que le reflet de votre grand

œil bleu?

--Vraiment, fit-elle avec une joie naïve, vous pensiez à moi en

esquissant cette belle divinité!

--A vous et à une autre personne qui devient rare comme vous:

mademoiselle Louise, dont j'ai emprunté quelques charmes, pour que

cette Nymphe rappelât ce que le Louvre de mon seigneur Louis XIII

renferme de plus accompli.

--Il fallait donc prendre plutôt modèle sur notre aimable duchesse

de Chevreuse.

--Vous ne me comprenez pas, chère Henriette, dit-il. J'ai voulu

peindre et m'approprier par le pinceau ce qui n'était à personne;

et ce n'est pas le cas de la duchesse.

--Oh! la grosse méchanceté!

--Comme je vous sais gré de cette visite! reprit-il d'une voix plus

sérieuse et plus tendre. Vous ne m'en voulez pas, vous, de cette

aventure chez madame la reine-mère?

--Vous en vouloir!... Je suis venue précisément vous demander de ne

pas conserver rancune à mon père...

--Maître Duchesne a été mon maître... je n'oublierai jamais ses

leçons; et je vous atteste que, sans la gravité des circonstances,

j'eusse subi tous ses reproches sans me plaindre... Mais, dites, il

doit conserver de ce jour un souvenir.

--Qui m'effraye, répondit-elle avec effort.

--Cependant il ne s'agit que d'une plaisanterie, un peu vive il est

vrai, mais dont je lui ai fait témoigner mes regrets. Un homme de

son mérite ne saurait garder une longue rancune pour si peu.

Henriette secoua soucieusement la tête et évita de répondre.

--Vous craignez le contraire? reprit-il.

--Eh bien, oui, et c'est là ce qui m'amène.

--Expliquez-vous, de grâce.

--Mon cher Philippe, ne me jugez pas mal par ce que je vais vous

dire; Dieu sait que, sans l'amitié que j'ai pour vous, qui m'avez

vue si petite et avez été un frère pour moi depuis que vous

travaillez chez mon père, je n'eusse pas osé faire un pareil

aveu... Ce qui m'alarme, c'est que mon père est jaloux de vous...

--De moi?... lui?...

--C'est pour cela qu'il était décidé à trouver mauvais votre

portrait de la reine-mère, eût-ce été un chef-d'œuvre...

--Jaloux de moi!... répétait tout bas Philippe, éclairé par ce

trait de lumière.

--Tenez-vous donc sur vos gardes...

--Que puis-je craindre?

--Je l'ignore; mais à coup sûr--excusez les ennuis que mes avis

vont vous causer, c'est mon amitié qui me les arrache--il n'est pas

seul à vous vouloir du mal.

--A qui donc fais-je ombrage, moi, pauvre et obscur apprenti?

Dites, je vous en conjure!

--Connaissez-vous le père Joseph?

--Le capucin du cardinal?... s'écria-t-il, rappelé aux énigmes dont

ce personnage l'entourait depuis quelque temps.

--Mon père et lui s'étaient entendus pour l'affaire du portrait.

Vous avez là deux ennemis redoutables, et comme l'un est mon père

et que c'est vous, mon premier ami, qu'on persécute... j'ai pris la

résolution de vous avertir...

--Chère Henriette, dit-il, ému de cette démarche et surtout de la

grâce avec laquelle elle était accomplie, vous êtes donc mon bon

ange?

--Je le souhaiterais, répondit-elle avec une douce mélancolie. Mais

j'aurais plutôt besoin moi-même d'être assistée.

--Eh quoi! vous aussi... souffrante... triste!...

Il lui prit les mains et se mit à la regarder plus attentivement.

Un cercle bleuâtre entourait ses paupières, la pâleur accoutumée de

son teint avait une morbidesse inconnue jusqu'alors; son front

semblait enveloppé d'un nuage, et l'iris de ses yeux était moins

limpide.

--Égoïste! reprit-il, je ne pensais qu'à moi! Mais vous souffrez,

Henriette... je le vois bien... Chère enfant, de grâce, parlez. A

qui vous confier, sinon à celui que vous appeliez tout à l'heure

votre premier ami?

--Eh bien, oui, je souffre... Mais ce n'est pas d'un mal ordinaire

ni qui se puisse exprimer par des mots. Il se passe en moi, autour

de moi, des choses que je sens et que je ne définis point. Mes

nuits sont surtout pleines de songes étranges. Je crois par moments

sentir un souffle mystérieux glisser sur mon front à travers l'air

que je respire.

«Quelquefois je me réveille en sursaut, comme au sortir d'un

cauchemar, et je croirais, à la raideur de mes membres, à la

fatigue de mes jambes, à la pesanteur de ma tête, que je viens

d'accomplir un rude labeur ou de faire une longue course.

«D'autres fois, je me sens dormir, mais d'un sommeil plus agité que

la veille; mon sang bouillonne dans mes veines, je me débats, je

lutte contre des visions effroyables, et quand je parviens à me

réveiller au bruit de ma voix, j'éprouve des terreurs indéfinies.

«Oh! c'est étrange, allez, et je souffre bien!»

Le jeune homme prêtait à ses discours une oreille attentive.

--Ces rêves, ces visions, demanda-t-il, ne vous laissent-ils aucun

souvenir?

--Aucun, mais un invincible sentiment d'effroi, une vague intuition

de périls, imaginaires, sans doute, et qui m'obsèdent souvent

néanmoins jusque dans mes réflexions de la journée.

--Et vous ne vous êtes ouverte de tout ceci à personne?...

--A personne qu'à vous, pas même à ma chère Louise.

--Peut-être avez-vous eu raison; le monde est facile à se moquer de

ce qu'il ne comprend pas. Cela est plus commode que de chercher

l'origine des choses, et celles de l'âme ont des abîmes si

profonds!

--Oh! merci... fit-elle avec reconnaissance, vous ne savez pas le

bien que vous me faites en me parlant de la sorte... Vous aussi

vous croyez donc à des mystères qui entourent notre esprit et nous

attachent par des liens inconnus à un monde supérieur à celui-ci?

Il ne put se défendre de la considérer avec une surprise qu'elle

lut dans ses yeux. L'étude des questions métaphysiques devait

partager sa vie avec la peinture. Déjà le désir d'approfondir ces

grands objets de la vie mystique s'agitait en lui.

--Je vous étonne, reprit-elle, mais je m'étonne moi-même. C'est

sans doute une conséquence des songes qui m'obsèdent; j'éprouve par

moments des hallucinations, des vertiges. J'entre dans une sphère

inconnue, et je sens mes idées grandir.

«Oh! tenez, j'en suis effrayée quelquefois. Cela m'arrive souvent

dans les moments de trouble qui suivent mes laborieux sommeils et

précèdent mon réveil entier. Je pense à vous.»

--A moi, Henriette?...

--Il me semble que ce n'est pas la première fois que nous nous

connaissons... je me reporte à une existence antérieure; je crois

comprendre que mon âme immortelle a déjà animé un corps passager,

et que, dans cette première existence, nous nous sommes rencontrés

et aimés...

--Est-ce possible! vous rêvez cela?...

--Je ne saurais retrouver les détails précis de cette vie

antérieure, mais cette circonstance de notre attachement revient

nette et distincte, parce que ce fut sans doute celle qui domina

les autres.

[Illustration: La Bastille.]

Philippe était de plus en plus pensif.

Dans ce vaporeux pays des Flandres où il était né, au milieu de ce

monde artiste où il avait fait ses premiers pas, il avait été bercé

avec les idées surnaturelles qui devaient plus tard, en se

rectifiant dans le sens des solitaires de Port-Royal, exercer tant

d'influence sur sa vie et sur son talent.

En outre, ces visées, d'une si effrayante portée dans la bouche de

cette jeune fille, étrangère à aucune étude métaphysique,

éloignaient toute idée de supercherie.

--Nous ne pouvons nier, dit-il, que le monde immatériel ne soit

fait de tout autre manière que ne le dépeignent nos docteurs, qui

l'arrangent à leur fantaisie. Nos âmes sont immortelles, mais

l'espace et l'éternité n'appartiennent qu'à Dieu. Est-il donné à

nos esprits de vivre de plusieurs existences passagères? c'est là

son secret; mais cette croyance ne saurait l'offenser. Et s'il faut

tout vous dire, vos paroles, chère Henriette, éveillent en moi des

échos inconnus, des aspirations innommées.

«Je me souviens que du premier jour où vous m'apparûtes encore tout

enfant je fus porté vers vous d'une douce sympathie, et que je crus

vous avoir aimée avant de vous connaître. Il fallait bien qu'il en

fût ainsi, puisque pas un nuage n'a jamais altéré cette affection

fraternelle dont vous me donnez aujourd'hui une preuve touchante.»

--Cher Philippe, que vous me faites de bien! soupira-t-elle; ah!

vous ne sauriez comprendre de quel poids vos bonnes paroles

soulagent ma pauvre tête!... Depuis que ces idées me sont venues,

vingt fois j'ai craint un égarement de mon esprit, j'ai douté de ma

raison...

--Rassurez-vous, ces idées, de grands philosophes les ont

ressenties, et si quelque chose m'étonne et reste inexplicable pour

moi, c'est qu'elles se soient manifestées en votre jeune tête, si

charmante, mais si folle!

--Folle?... pas autant que vous croyez...

Ici l'entretien se trouva malencontreusement interrompu par une

visite bien inattendue.

Le chevalier de Jars entra dans la galerie.

Sa physionomie frappa également les deux jeunes gens; elle

n'offrait pas l'insouciance un peu railleuse qu'on y lisait

d'ordinaire, et qui servait d'enseigne à la bonne humeur et à

l'excellent naturel de l'homme.

A la vue de Philippe et d'Henriette, qui se tenaient encore les

mains, un sourire effleura cependant ses lèvres, et, comme il

regrettait d'être venu se jeter au milieu de ce charmant

tête-à-tête, il fut sur le point de se retirer.

Mais, après tout, le mal était fait, et, comme sa démarche avait

sans doute un motif sérieux, il prit le parti de demeurer, et

adressa un bonjour affectueux à l'artiste et à sa compagne.

--Excusez-moi si je suis importun, mes chers amis, dit-il.

--Importun!... vous, monsieur le chevalier! y pensez-vous? s'écria

Philippe.

Henriette appuya cette réponse d'un geste gracieux.

--Peut-être bien à plus d'un titre... Je vous dérange... J'apporte

de méchantes nouvelles.

--Pour M. Philippe?... interrompit avec inquiétude la jeune fille.

--Pour tout le monde, je le crains; du moins pour tous nos amis.

--Parlez, monsieur, je vous en prie; les intérêts de nos amis sont

les nôtres.

--Enfermé dans cet atelier, qui plane sur le Louvre, ne vous

apercevez-vous donc pas qu'il y a comme un souffle d'orage dans

l'air de la cour? Vous voyez beaucoup moins le cardinal depuis

quelques semaines, en savez-vous le motif? Celui que je suppose,

c'est qu'il est absorbé par de tout autres préoccupations que la

peinture... Il est retombé dans un accès de cette humeur

hypocondriaque qui revient avec une espèce de périodicité peser sur

lui et assoupir toutes ses facultés, hors celle de la méfiance et

de la rancune.

«J'ai su, par un des gens qui l'approchent, et dont j'ai ébranlé la

discrétion à beaux deniers comptants, qu'il lui est échappé, dans

les monologues dont il a l'habitude, des interjections contre ce

qu'il appelle la petite église de la reine-mère. Il se sent haï, et

redoute les justes ressentiments qu'il soulève.

«En venant ici, je l'ai aperçu. Il sortait de chez la jeune reine;

ses lèvres blêmes, son front crispé m'ont fait peur.

«J'ai voulu voir Châteauneuf; je me suis présenté à la Bastille.

Notre ami est au secret comme un criminel d'État.

«La duchesse vit dans des transes mortelles. Elle a essayé une

démarche et n'a obtenu que des paroles aigres et pleines d'une

sinistre ambiguïté. Elle se désespère; je crains qu'elle ne se

lance dans quelque entreprise qui empirerait les choses.

«Enfin, à force de chercher, une idée nous est venue, un moyen de

tout sauver, peut-être... et ce moyen dépend de vous.»

--De moi?... exclama le jeune homme étonné. Oh! si cela est, si je

peux quelque chose pour notre belle duchesse, pour M. de

Châteauneuf, mes appuis, mes protecteurs les plus chers après Marie

de Médicis, me voici tout à leur service. Mais, reprit-il avec un

accent de doute, si vous comptez sur mon influence auprès de

monseigneur de Richelieu, vous vous méprenez... La bienveillance

qu'il me témoigne est bien fragile, et je sens entre lui et moi une

influence mauvaise, qui irait au-devant de mon crédit, si j'en

pouvais espérer.

--Il ne s'agit pas du cardinal, mais d'une personne dont vous aurez

plus de plaisir à devenir l'obligé, et qui, si vous nous secondez,

si vous parvenez à la décider en notre faveur, peut provoquer la

perte de notre puissant ennemi...

--Y pensez-vous, monsieur le chevalier? J'aurais une influence sur

quelqu'un d'aussi considérable?

--J'y pense: cela sera si vous le voulez. C'est l'esprit pénétrant

de la duchesse qui a conçu ce projet et ce n'est pas celui qui lui

fera le moins honneur.

--De grâce, quelle est donc cette personne?

--Vous n'ignorez pas les intentions du roi pour mademoiselle de

Lafayette.

--Mademoiselle Louise!... prononça Philippe avec un trouble

soudain.

--Ma meilleure amie! fit Henriette; oh! si c'est d'elle que dépend

la délivrance de M. de Châteauneuf, je la lui réclamerai si

instamment que nous l'obtiendrons bientôt.

Le chevalier considéra l'émoi de l'artiste et la candeur de la

jeune fille, et leur adressant un regard affectueux:

--Vous êtes deux braves cœurs, dit-il; oui, vous nous servirez

tous les deux, dût-il vous en coûter un peu, ajouta-t-il à

l'adresse particulière de Philippe.

--Mon Dieu, monsieur, fit celui-ci de plus en plus troublé, je ne

sais si je comprends bien...

--Vous comprenez parfaitement. Il faut que mademoiselle de

Lafayette, que l'approche du roi semble toujours effaroucher, comme

un oiseau timide, prenne sur elle de répondre par un mot, un

sourire, un geste, aux prévenances de Sa Majesté. Le roi n'est pas

si exigeant. Il sera heureux de la mince faveur; il sollicitera

comme une grâce d'accomplir un souhait de son idole, et elle

obtiendra d'abord l'élargissement de notre ami, puis tout ce

qu'elle voudra.

--C'est un plan merveilleux! fit Henriette avec enthousiasme; je

veux y contribuer.

Mais le jeune homme ne se hâtait pas de s'y associer aussi vite, et

même le chevalier vit poindre un sombre symptôme sur ses traits.

Dans sa droiture innée, il sentait que tout cela aboutissait à

pousser Louise au-devant du monarque. C'était tout simplement le

fameux plan conçu par la duchesse de Chevreuse, et que les

chroniques du temps nous racontent dans tous ses détails.

Un roi est toujours un roi, s'appelât-il _Louis le Chaste_, comme

celui dont il s'agissait, et les paroles du chevalier, si bien

enveloppées qu'elles fussent, mordaient le cœur du jeune artiste

comme un dard enfiellé.

--C'est convenu, lui dit le négociateur; vous comprenez qu'il ne

s'agit que d'une manœuvre très innocente, et je vais dire à la

duchesse que nous pouvons compter sur vous.

--Je ferai de mon mieux, répondit Philippe.

Le chevalier sentit qu'il ne fallait pas trop aviver cette plaie

secrète, et que, pour un premier assaut, c'était assez. Il aborda

adroitement un autre thème, destiné à établir un grand vide entre

les affections indéfinies ou mal définies du jeune artiste et de la

demoiselle d'honneur.

--Maintenant, mon enfant, dit-il à Henriette, il faut que je vous

gronde... Je dois vous le faire observer, il est imprudent de vous

montrer ici lorsque M. Philippe s'y trouve, après les derniers

événements... Si votre père venait à le savoir, ou à vous

surprendre...

--Mon père, monsieur, répondit-elle, non sans éloquence, quels

reproches aurait-il à m'adresser? Je crois bien agir en réparant

ses injustices.

--Oh! ces petites filles, ces enfants terribles!... murmura de

Jars, ramené malgré lui à son humeur franche et cordiale.--C'est

fort bien, mes enfants, reprit-il, et un ami tel que moi ne voit

pas de mal dans ces entretiens; mais le monde est méchant, la cour

surtout! On y voit du mal aux choses les plus innocentes...

Croyez-moi, l'amour, c'est fort joli, mais ne laissez pas

surprendre le secret du vôtre...

--L'amour! répétèrent ensemble les deux jeunes gens.

La fille du maître peintre, rouge comme une fleur de grenadier, se

détourna, prête à pleurer.

Et Philippe, tout confus aussi, balbutia:

--Y pensez-vous, monsieur le chevalier? l'amour!

--La peste soit! fit de Jars avec son rire charmant, de quel nom

nommez-vous donc ces jolis tête-à-tête?... Vous ai-je donc accusés

d'un crime, que vous me regardiez de cet air de courroux? L'amour,

mes enfants, c'est le bonheur; ce que je vous en dis, c'est pour

que le vôtre se prolonge le plus possible...

--Mais, dit Henriette avec une coquetterie naïve et un embarras

délicieux, je vous assure, monsieur, que vous vous trompez; M.

Philippe ne m'aime pas!...

--Par la morbleu! il aurait grand tort!... exclama de Jars, et je

suis sûr du contraire!

Puis, comme elle se disposait à s'éloigner:

--Sans rancune, mademoiselle Henriette.

Il lui tendit sa franche et loyale main, où elle posa le bout de

ses doigts.

Philippe lui prit le bras et la conduisit à petits pas, sans oser

lui adresser la parole, jusqu'à la porte.

--Vous reviendrez, n'est-ce pas? lui dit-il avec émotion au moment

de la laisser aller.

--Oui, fit-elle tout bas; mais ce n'est point de l'amour, au moins,

n'allez pas le croire!...

Sur ce mot, elle s'échappa, pour que ses yeux ne donnassent pas un

démenti à ses lèvres.

Philippe revint tout songeur à son chevalet, où M. de Jars

l'attendait tranquillement.

--Vous ne m'en voulez pas non plus, lui dit celui-ci, de vous avoir

éclairé sur vos propres sentiments. C'est cette adorable enfant que

vous aimez; je vous l'atteste, et c'est un bonheur pour vous; car

l'amour des grandes dames, voyez-vous, c'est souvent un malheur,

c'est toujours un danger.

Mais le jeune homme se taisait, en proie à deux courants qui se

disputaient son âme. Il n'osait croire à l'amour de Louise, et il

regardait celui d'Henriette comme un rêve.

Tout son être débordait de bonheur, et cependant il éprouvait au

cœur des serrements, comme si, pour conserver une partie de

lui-même, il se voyait forcé d'en abandonner une autre.

Il n'eut pas le loisir de formuler une réponse.

Une apparition, toujours néfaste, succéda à celle de la jeune

fille. Le père Joseph se montra sur le seuil que celle-ci venait de

quitter.

Il parut d'abord surpris de voir le chevalier dans la galerie;

mais, en homme qui n'a pas l'habitude de s'étonner, il approcha.

--Je ne vous cherchais pas, monsieur, lui dit-il d'un ton glacial;

cependant, puisque je vous trouve, je m'acquitte dès à présent

d'une commission dont je suis chargé pour vous.

--S'il vous plaisait d'ajourner indéfiniment cet entretien, mon

père, fit le chevalier, fidèle à sa bonne humeur, je ne m'en

offusquerais point. Vous abordez les choses d'un air qui n'a rien

d'engageant.

--C'est que je n'ai rien de plaisant à vous dire, monsieur. Le roi

s'est souvenu que vous étiez commandant de Lagny-le-Sec...

--Sa Majesté est bien bonne d'avoir pensé à moi.

--Il désire que les places d'armes soient bien gardées, et il vous

invite à vous tenir entre les murs de la vôtre jusqu'à nouvel avis.

--Fort bien, mon père; c'est un ordre d'exil. Me sera-t-il permis,

avant de partir, d'aller présenter mes hommages à monseigneur de

Richelieu?

--Son Éminence ne reçoit personne... excepté son peintre, que je

viens chercher de sa part et qu'elle veut voir de suite.

XIII

LA DÉNONCIATION.

Le cardinal était enfoncé dans son fauteuil, sa barrette rabattue

sur son front, les sourcils rapprochés, les lèvres pâles.

Sa main froissait deux papiers, l'un épais, qui avait d'abord formé

un rouleau tel que celui d'une estampe; l'autre d'aspect sordide,

sali de trois lignes d'une écriture grossièrement contrefaite.

Il sortait de dessous ses paupières des éclairs pareils à ceux qui

sillonnent un ciel d'orage.

Le tonnerre grondait sourdement dans ce cerveau altier. De Jars ne

s'y était pas mépris: la cour était à la tempête.

Il n'y avait au monde qu'un seul homme capable de se présenter à

lui en un pareil moment--le roi ne l'eût pas osé: c'était le père

Joseph.

Il entra avec son assurance mêlée d'astuce, suivi de Philippe,

calme comme à son ordinaire, et persuadé sans doute qu'il

s'agissait d'une séance de peinture.

--Monseigneur, dit le franciscain en se penchant vers le grand

fauteuil, voici votre jeune peintre.

Et il se retira à deux pas, épiant ce qui allait avoir lieu.

--Approchez, monsieur, fit sèchement le cardinal.

L'artiste s'avança et se plaça devant lui, respectueux mais

tranquille.

Les Mystères du Louvre · 第 30 / 41 段