des pièges!... Cette duchesse qui me brave avec son amour!... cette
petite coquette dont le roi s'amourache... ce tourment intime que
je porte en moi... Ah! c'est pour l'heure que j'aurais besoin des
lumières d'un prophète!...
--Le prophète est là... lui dit froidement le père Joseph,
saisissant cette parole au vol.
--Tu dis?
--Ce visionnaire...
--Il n'est pas reparti?
--Monseigneur, j'ai beaucoup observé ce jeune homme. Inspiré,
adepte d'une science inconnue, ou faux prophète, il porte avec lui
une autorité qui impose... Quand on tient de tels hommes, on ne les
lâche pas.
--Ah! je te reconnais là, mon fidèle! lui dit le cardinal avec
admiration; mais pour que tu aies agi ainsi, il faut que cet homme
vaille mieux et puisse plus que je n'avais pensé... Je veux le
consulter une seconde fois... Qu'on l'amène!
VIII
UN ROMAN COMPLIQUÉ.
Lorsque le père Joseph revint avec frère Jean Labadie, la chambre
du cardinal était déserte; sa barrette rouge, abandonnée sur sa
table, indiquait son absence.
Le pâle jeune homme se laissa conduire sans interroger.
Il promena lentement son regard verdâtre autour de cette pièce
somptueuse, et le ramena sur la barrette, où il s'arrêta pensif.
--Nous sommes arrivés, frère Jean, lui dit son guide, dont l'œil
soupçonneux saisissait tous ses mouvements.
--Que veut-on de moi, mon père? demanda-t-il sans détacher son
attention de la coiffure habituelle du cardinal.
--L'autre fois, c'est monseigneur qui vous a consulté; aujourd'hui,
c'est moi qui souhaite user de vos lumières.
--A quoi bon, puisque vous n'y croyez pas?
--Qu'en savez-vous?
--Au fait, depuis une semaine vous me retenez prisonnier dans cette
cellule, dont vous vous êtes constitué le gardien... dans quel but,
si vous me considérez comme un insensé ou un menteur?
--Votre première épreuve n'a pas convaincu le cardinal, mais
peut-être, plus faible d'esprit que lui, j'en ai été ébranlé. Rien
n'est impossible à Dieu, et je souhaite m'assurer qu'il vous
inspire, comme disent ceux qui vous connaissent.
--Et vous commencez par m'emprisonner? prononça froidement le jeune
homme.
--Une prison bien douce, convenez-en, auprès de celle que la
Chambre ardente et le Parlement imposent aux nécromans, aux
astrologues sacrilèges et aux démoniaques.
Une sorte de sourire, pâle comme son visage, mystérieux comme
l'étrange reflet de ses prunelles, glissa sur ses lèvres.
--J'accomplis une mission, dit-il, et je sais qu'à l'heure où celui
qui m'envoie l'ordonnera ainsi, ni les tortures, ni les bûchers ne
m'atteindront, car les portes de vos cachots les plus sûrs
s'ouvriront d'elles-mêmes, comme s'ouvrirent jadis les souterrains
de Rome à la voix de l'archange qui délivra l'apôtre.
«Mais à cette heure, je suis en votre pouvoir par la volonté des
chefs auxquels j'ai promis soumission. Ils m'ont ordonné de vous
obéir comme à eux-mêmes: commandez.»
Et, sans s'émouvoir, il s'assit dans le fauteuil qu'occupait
d'ordinaire le ministre, et parut attendre.
Le confident sans foi ni loi, l'âme damnée de Richelieu, sentait en
lui un trouble indéfinissable en présence de cette gravité et de
cette parole solennelle dans son calme.
Il comprenait que ce n'était point là le maintien ni le ton d'un
homme vulgaire, et il s'expliquait l'influence exercée par lui,
même sur les intelligences austères de ses supérieurs.
C'était un faux apôtre, sans doute, mais c'était un apôtre; et
le père Joseph se demanda un instant, comme devaient le faire
plus tard les docteurs sévères, imbus des traditions et des
_disputations_ théologiques en vogue alors, si ce novateur n'était
pas l'Antechrist.
Ne nous moquons point de ce doute ni de cette hésitation.
Reportons-nous seulement à cette époque de démoralisation et de
superstition tout ensemble. Rappelons-nous que Richelieu faisait
brûler les sorciers et les magnétiseurs, et, consultant l'histoire,
constatons ce qu'avait de surnaturel, de mystérieux et d'étrange ce
jeune homme, qui commandait à l'extase et qui osait déjà poser les
bases d'une religion nouvelle.
Il est présumable aussi, pour rentrer dans le cadre de notre
histoire, que les premières expériences du jardin de la reine-mère
avaient éclairé comme des révélations certains doutes de l'Éminence
grise sur les accès de tristesse ou de remords de son patron.
--Ne croyez point, dit-il, que je prétende abuser de votre
soumission. Je vous ai confiné dans mon propre logement pour vous
tenir à l'abri des curieux et des importuns. Je ne dédaigne pas vos
facultés, puisque j'y ai recours, et quand vous retournerez vers
vos pères d'Amiens, je veux que vous y retourniez content.
Cette déclaration fallacieuse n'abusa pas le jeune apôtre, qui
répondit avec simplicité:
--Faites venir cette jeune fille que vous m'avez montrée, je suis
prêt à l'interroger.
Le franciscain avait tout prévu, et Desnoyers, le valet de chambre
du cardinal, introduisait en ce moment même Henriette Duchesne,
qu'il était allé chercher sous un prétexte quelconque.
A la vue seule de frère Jean, elle ressentit une commotion
singulière; elle hésita sur le seuil et porta la main à son front,
pour ressaisir ses idées.
--Venez, ma belle enfant, lui dit le père Joseph, en lui prenant la
main et en l'attirant.
Ce contact lui causa une impression désagréable, mais ayant regardé
le jeune homme, elle prit confiance dans son sourire amical et
doux, et se laissa conduire au fauteuil qu'il venait de quitter.
Pendant qu'elle échangeait quelques mots avec le père Joseph, il
passa derrière son siège, et son front s'imprégnant tout à coup
d'une ardeur profonde, son œil s'irradiant en un rayonnement
prestigieux, il étendit ses deux mains au-dessus de sa tête.
Le résultat fut bien plus rapide que la première fois.
Le mot commencé expira sur ses lèvres, ses paupières se fermèrent
sans effort, et un long soupir annonça qu'elle entrait dans le
sommeil extatique.
A partir de cette expérience, frère Jean pouvait désormais, quelle
que fût la distance, quels que fussent les obstacles, commander à
cette nature assouplie, et provoquer en elle, où qu'elle se
trouvât, les phénomènes du somnambulisme et de la vision.
--Que souhaitez-vous lui demander? dit-il au capucin.
Celui-ci avait évidemment son thème arrêté d'avance.
--Peut-elle s'expliquer sur le compte d'une dame dont la conduite
politique occupe Son Éminence?
--N'exigez pas cela! répondit-elle en s'agitant. Ce n'est pas une,
ce sont deux femmes que le cardinal poursuit... et ces femmes, je
les vois, ce sont mes amies... Louise surtout... Ah! ce cardinal,
il fera le malheur de tout ce que j'aime!
--Qu'elle parle encore, ordonna le père Joseph.
--Il les perdra! dit-elle, obéissant avec une espèce de rage
intérieure à la pression exercée sur sa volonté, mais elles le
haïssent trop pour l'aimer jamais ni l'une ni l'autre.
Ici, une des draperies qui retombaient sur les portes, celle de
l'escalier dérobé, s'agita.
Mais ni frère Jean ni le franciscain ne s'en aperçurent, et
celui-ci reprit:
--Pourquoi cette haine de la première de ces femmes?
--La première, répliqua la jeune fille avec un accès de désespoir,
c'est la duchesse de Chevreuse, qui s'entretient en ce moment, avec
monseigneur de Châteauneuf, de l'amour du cardinal.
Le père Joseph devint livide, et tourna machinalement un regard
inquiet sur la tenture, dont les plis étaient redevenus immobiles.
--Mon père, implora frère Jean, ceci ne vous suffit-il pas? Voyez,
cette enfant souffre d'étranges tortures à cet interrogatoire.
--Si vous voulez me convaincre, répondit l'implacable moine, il
faut aller jusqu'au bout... Que fait la seconde de ces femmes, et
qui aime-t-elle?
La poitrine de Henriette se souleva, houleuse comme l'océan battu
par la tempête; ses bras se tordirent convulsivement, de grosses
larmes descendirent le long de ses joues, et d'un accent qui
navrait l'âme:
--Louise! s'écria-t-elle, oh! non, je vois mal!... Maître,
arrachez-moi à cette apparition odieuse... maître, je vous en
supplie, faites cesser ce supplice... Louise!... mon amie la plus
chère... Philippe!... Philippe!... Philippe!...
Et ce nom jeté trois fois comme un appel suprême, elle retomba
anéantie, à ce point que le père Joseph même en demeura tout
haletant.
--C'est assez, n'est-ce pas, mon père; je vais la réveiller?
--Plus qu'un mot.
--Quoi!... vous exigez encore...
--Qu'elle explique pourquoi, dans son extase, elle éprouve tant de
répulsion pour monseigneur le cardinal, qu'elle voit avec plaisir
quand elle est éveillée.
Frère Jean prit sur la table la barrette, et la faisant toucher à
la visionnaire:
--Parlez, continua-t-il.
Elle se dressa tout debout, ainsi qu'un cataleptique ou un cadavre,
en une seule pièce, et étendant sa main raidie vers la tenture:
--L'homme rouge, dit-elle, notre ennemi à tous, il est là!...
Et en effet, un long bras rouge écarta la draperie, et Richelieu,
pâle et sombre, se démasqua de la retraite où il avait voulu tout
observer sans être vu...
La jeune fille était retombée sur le fauteuil, comme un arc détendu
après un effort terrible.
Il considéra d'un air pensif ce tableau, et s'adressant à
l'opérateur:
--Ceci fini, elle ne se rappelle rien?...
--Rien, monseigneur, heureusement! Si elle se rappelait, ne
croyez-vous pas, comme moi, qu'elle aurait horreur d'elle-même;
car, si j'ai bien compris, elle a trahi ses alliés les meilleurs...
Peut-être pis encore, peut-être a-t-elle vu des traîtres dans ses
amis!
--Et comment expliquez-vous cette vision et cet oubli?
--Comme une anticipation sur la vie immatérielle, qui sépare notre
âme de notre corps. Si notre âme, ainsi que l'ont avancé quelques
philosophes, a déjà passé par une ou plusieurs existences
antérieures, cette vision est un retour sur cette période écoulée,
saisissable seulement quand l'engourdissement de nos sens laisse la
liberté à leur captive. Dès que les sens renaissent, l'idéalité
s'évanouit, et de cette existence factice et subtile il ne reste
rien, pas même la mémoire.
--Hum! murmura le cardinal, vous êtes ténébreux comme un oracle,
et je ne sais jusqu'à quel point tout ceci concorde avec
l'orthodoxie... Mais cette faculté de provoquer l'extase et la
vision, pouvez-vous la transmettre, est-ce une science qui
s'apprenne?
--C'est un don d'en haut, monseigneur, Dieu seul le dispense.
Richelieu réfléchit une seconde, puis s'adressant à l'évocateur:
--Réveillez cette enfant; c'est assez pour aujourd'hui.
Frère Jean souffla imperceptiblement sur le front d'Henriette, qui
s'éveilla, comme l'autre fois, toute confuse et toute étonnée.
Le cardinal la chargea d'une commission artistique pour son père.
Le père Joseph reconduisit le jeune homme à sa cellule, sans que
celui-ci manifestât aucune résistance. Seulement, sur le point de
voir la porte aux panneaux ferrés se verrouiller sur lui:
--Mon père, dit-il, souvenez-vous de mes paroles: lorsqu'il
conviendra au maître que je sers de me tirer de ce lieu, les
serrures et les grilles s'écarteront d'elles-mêmes... Le cardinal,
préoccupé d'autres soins, n'a rien compris au cri parti du fond des
entrailles de cette jeune fille, mais vous avez tressailli, vous...
car vous avez saisi le secret de votre maître, et, plus avancé que
lui, vous possédez le mot qu'il use sa vie à chercher. Cela ne vous
suffit-il pas? Pourquoi cette prison où vous me confinez?
--Frère Jean, répondit doucereusement le capucin, vous oubliez
toujours que vous êtes ici, non pas un captif, mais un hôte.
Seulement vous êtes un hôte précieux, et ce qui est précieux, on le
cache.
Sur ce beau raisonnement, il tourna la clef et remonta près du
cardinal, qu'il trouva dans une agitation extrême.
--Il y a quelque chose, dit-il aussitôt qu'il l'aperçut. Ce jeune
homme possède une puissance occulte qu'il serait inutile de
méconnaître. Cette consultation confirme mes doutes. Je suis
entouré d'ennemis. Des gens hardis conspirent contre moi. Le
nieras-tu?
--Non, certes, Éminence. Mais que craignez-vous? Vous êtes sur la
voie, et vous détenez la force.
--Cette orgueilleuse et indomptable duchesse! gronda-t-il les dents
serrées de dépit et d'envie; ce beau garde des sceaux! Une femme
que j'ai placée près de la jeune reine; un homme qui me doit sa
position!... Je saurai le fond des choses. Si cette petite rêveuse
a dit vrai, malheur à eux!
[Illustration: Le château d'Amboise.]
--J'ai déjà détaché Boisenval à leurs trousses. Avant peu nous
connaîtrons la vérité.
--Cette duchesse! répéta Richelieu, s'animant dans sa colère;
sais-tu qu'hier, pas plus tard, animé pour elle-même d'une
sympathie insensée, je lui ai fait tenir une lettre!
--Mauvaise inspiration que vous n'eussiez pas exécutée si vous
eussiez pris mon sentiment.
--Sermonne à ton aise, la sottise est faite.
--Vous lui parliez en tendre cavalier, et lui demandiez une
entrevue?
--Je lui donnais à comprendre que ses ennemis cherchaient à la
desservir, à l'entraîner en de méchantes affaires, et que tous ses
intérêts devaient la rapprocher du seul homme qui l'aimât
véritablement.
--Toujours la tête et les passions de vingt ans! Il faut ravoir
cette lettre... à tout prix... Nous l'aurons.
--Si pourtant, fit le cardinal avec une de ces hésitations
familières aux amoureux,--si nous nous trompions... si elle allait
me répondre... venir peut-être?...
--Y songez-vous?
--Rien n'est perdu; ne précipite rien.
--Je le disais bien, grommela le confident, toujours vingt ans!
--Une autre chose presse.
--Laquelle?
--N'as-tu pas été frappé comme moi de l'accent dont cette jeune
fille prononce à tout propos, et surtout à propos de mes affaires,
le nom de ce Philippe?
--Et je vous en ai expliqué clairement la raison, répondit avec une
précipitation singulière le père Joseph. Ces fillettes ont toujours
un garçon en tête, et celle-ci mêle à ses rêves le nom de celui qui
lui plaît.
--C'est possible, c'est vraisemblable; mais je veux voir ce jeune
homme.
--Vous, monseigneur? A quel propos?
--Je le veux.
--Ce ne sera pas pour aujourd'hui, du moins, car il n'est pas venu
à l'atelier du Louvre; maître Duchesne le retient en ce moment au
Luxembourg.
--Et demain?
--S'il n'est pas ici, on peut le mander; quoique, en conscience, ce
soit attacher à ce mince barbouilleur une importance...
--Moindre qu'il ne la mérite peut-être. Tu me reproches d'être trop
jeune... dois-je te reprocher de vieillir? N'as-tu pas remarqué
comme son nom s'est trouvé mêlé à celui de Lafayette et de tous mes
ennemis?
--Sur ce point, du moins, affirma le capucin, tranquillisez-vous;
je connais ce jeune homme, la politique est le dernier de ses
soins; il n'a qu'une ambition, celle de devenir le premier de son
art.
Richelieu entrevit une vague réticence dans ce langage et
cette conduite de son confident. Il fixa sur lui son œil
interrogateur.
--Tu me caches quelque chose. D'où vient ta répugnance à me laisser
voir ce jeune homme?
--C'est, reprit le franciscain, habile à fabriquer des prétextes et
cherchant, par extraordinaire, à tromper son patron, c'est que,
s'il ne conspire pas, il est cependant indigne de vous intéresser.
--Qu'en sais-tu?
--Son maître ne fait nul cas de lui, et malgré ses belles paroles
sur l'amour de l'art, je lui soupçonne un vif amour pour la
créature; car ayant voulu l'encourager et lui faciliter le voyage
d'Italie, sans lequel il n'y a pas de véritable peintre, je n'ai
essuyé qu'un refus obstiné, qui m'a mis fort mal avec lui.
--Eh mais! fit le cardinal, tu le connais décidément... Il suffit.
Le père Joseph vit bien qu'il n'y avait rien à gagner, et malgré sa
répugnance inexplicable à laisser s'opérer cette rencontre et ses
efforts à éloigner Philippe de la cour, il se retira sans soulever
des objections nouvelles, qui n'eussent fait qu'exciter la méfiance
du maître.
Tandis que ceci se passait dans une des ailes du Louvre, il se
tenait dans une autre, au fond des appartements de la reine-mère,
un conclave qui n'eût pas manqué de causer bien du souci au
cardinal et à son confident s'ils eussent pu le soupçonner.
Les membres qui le composaient étaient Marie de Médicis, implacable
dans ses rancunes contre l'ingrat Richelieu; le duc Gaston, frère
du roi, qui passait les trois quarts de sa vie en exil et le reste
en rapports irritants avec Louis XIII et le premier ministre; puis
la duchesse de Chevreuse, Châteauneuf, de Jars, Bassompierre et les
deux Marillac, Michel et Louis, l'un magistrat, l'autre maréchal de
France: c'est-à-dire l'élite des adversaires de Richelieu.
En sortant de cette réunion, où l'on n'avait pas travaillé dans
l'intérêt du ministre omnipotent, on peut le croire, la duchesse
eut la fantaisie de faire un tour, en compagnie de ses deux
cavaliers, dans l'atelier de Duchesne.
Une jeune fille s'y trouvait seule, qui ne les entendit pas tout
d'abord, ce qui leur permit de la considérer à loisir.
Debout devant le chevalet, sur lequel se montrait la nymphe de
Philippe, elle contemplait cette peinture avec une attention
admirative.
Cette jeune fille n'était pas Louise de Lafayette, mais Henriette
Duchesne, son amie. Elle s'était glissée là en revenant de chez le
cardinal.
--Eh! bonjour, chère enfant, lui dit la duchesse; que faites-vous
ici toute seule?
--Un acte d'indiscrétion, répondit-elle en rougissant; en l'absence
de mon père et de ses élèves, je visitais l'atelier.
--Oh! oh! interrompit Châteauneuf, voici une toile qui a pris
forme. Notre jeune peintre a fort travaillé depuis quelques jours.
C'est un garçon de talent, sur ma foi!
--N'est-ce pas, monseigneur? dit Henriette avec précipitation.
--Par la mordieu! exclama de Jars, voilà qui est bien plus
intéressant... Pardon, mademoiselle, laissez-moi vous considérer
un peu... là... de trois quarts... Eh mais! c'est parfait!... Vous
avez posé, je gage, pour ce tableau.
--Moi, monseigneur? Je vous assure...
--Pourquoi vous excuser, ma chère petite? fit la duchesse en
passant amicalement son bras autour du sien; M. Philippe aurait pu
prendre un modèle moins charmant.
Le fait est que la peinture rappelait de la manière la plus
gracieuse l'expression de physionomie de la jeune fille.
--Duchesse, fit le chevalier quand il se vit hors de portée de
l'oreille du gentil modèle, volontaire ou non, vous souvenez-vous
de ce que je vous disais l'autre jour à propos de ce tableau?
--Sans doute: vous vous faisiez fort de désigner l'objet des amours
du peintre quand il aurait éclairé les yeux de son image. Eh bien?
--Eh bien, les mains sont toujours celles de mademoiselle Louise,
mais les yeux sont ceux d'Henriette. Et le plus piquant, c'est que
nous trouvons aujourd'hui cette petite en admiration près du
chevalet, comme l'autre y était ce jour-là... Quel est votre avis
sur tout ceci?
--Ah! pardon, c'est le vôtre que nous attendons.
--Le mien? Eh bien, c'est que ces deux demoiselles à la fois sont
amoureuses de ce garçon, et... qu'il les aime toutes les deux.
--Un beau roman! dit Châteauneuf en riant.
--Et qui peut servir entre des mains habiles, prononça sur un ton
beaucoup plus sérieux la duchesse.
IX
LE MAÎTRE ET L'ÉLÈVE.
Nous allons retourner chez la reine-mère, mais pour tout autre
chose qu'un complot, cette fois; Philippe de Champaigne avait
transporté son chevalet dans le cabinet de la princesse.
Après avoir, comme tous les visiteurs, admiré la nymphe destinée au
Luxembourg, elle avait voulu, pour encourager le talent du jeune
artiste, posséder son portrait exécuté par lui.
Cette idée lui était-elle venue d'elle-même? Il n'y avait là rien
d'impossible; cependant, nous sommes porté à croire qu'un bon
génie, modestement caché, avait contribué à la faire naître.
Philippe, dans son inaltérable modestie, l'avait bien soupçonné
lui-même; car c'était une faveur fort enviée d'être appelé à
peindre la mère du roi, cette princesse encore puissante, qui
n'accordait qu'avec discernement sa protection et ses bonnes
grâces.
Mais ce qu'il s'efforçait inutilement de découvrir, c'était le nom
de cette fée bienfaisante. Quand les anges font le bien, ils s'en
cachent, et trouvent une jouissance nouvelle dans leur incognito.
Notre héros était porté à attribuer son coup de fortune à
quelqu'un, mais son embarras était grand, car il soupçonnait à un
degré égal deux personnes.
L'une était blonde comme les chérubins, dont elle devait fournir si
souvent le modèle à son inspiration,--l'autre châtaine,--et déjà
plusieurs fois il avait dérobé quelques-uns de ses charmes pour en
doter ses images de prédilection.
Nous avons nommé Henriette Duchesne et Louise de Lafayette.
La demoiselle d'honneur d'Anne d'Autriche saisissait toutes les
occasions de pénétrer dans l'atelier aux heures où il s'y trouvait,
mais la fille du maître peintre, plus favorisée, avait dix sujets,
ou du moins dix prétextes par jour pour y venir.
Quelquefois n'y venaient-elles pas ensemble, enlacées à la taille
l'une de l'autre, caquetant et folâtrant, inséparables amies, si
semblables de goût, que la seule pensée qu'elles ne se fussent pas
confiée était absolument la même, fixée vers le même objet!
Louise était l'aînée de deux ans,--un laps énorme à cet âge
d'adolescence, où l'imagination marche à si grands pas chez les
jeunes filles; et puis elles étaient de la cour, où l'expérience
n'attend pas les années. Elle ressemblait à l'archange qui sait et
qui ressent.
Henriette ne pourrait être comparable qu'au séraphin béni qui vient
d'éclore sous le souffle radieux du ciel. Tout en elle était blond
comme son ondoyante chevelure, son regard même avait la
transparence de l'azur immaculé.
Elle ne connaissait ni la passion ni les transports; mais la flamme
virginale qui s'éveillait à peine en sa jeune poitrine éclairait
l'aurore de rêves aux ailes roses.
Elle allait vers Philippe, comme le papillon vole vers l'arbuste
qui l'attire, sans préméditation, sans arrière pensée, tout
simplement parce qu'elle se trouvait bien près de lui.
Dans ses entretiens, son nom venait souvent sur ses lèvres sans
qu'elle y songeât, sans qu'elle y prît garde; parce que son
souvenir était plein de lui. Elle en parlait devant son père,
devant la reine-mère, devant Louise, devant tout le monde, comme si
tout le monde s'intéressait à lui au même degré qu'elle.
Et Philippe?...
Ah! c'est ici qu'il nous faudrait le concours de ces plumes qui
servent aux physiologistes hors ligne pour fouiller les replis de
l'âme humaine, comme le scalpel aux anatomistes pour disséquer un
corps.
Philippe, doué d'une nature exceptionnelle et fort jeune encore, ne
connaissait pas l'opinion trop bonne que le sexe masculin est fort
disposé à concevoir de son propre mérite. Il ne s'imaginait guère
que plusieurs filles adorables éprouvassent à la fois pour lui un
sentiment aussi doux que flatteur.
Telle était, à cet égard, son humilité ou son aveuglement, que ses
meilleurs amis le lui eussent affirmé, il n'en eût voulu rien
croire.
Cependant, il était trop artiste, il possédait à un degré trop
profond le sentiment du beau et du gracieux, pour vivre avec
indifférence en contact continuel avec ce cortège plein de
séduction.
Il pensait à elles; il en rêvait; leur essaim le suivait dans ses
inspirations comme dans ses songes, et cette préoccupation se
traduisait sous son pinceau en des formes ravissantes, en des
regards célestes, en des sourires séraphiques.
Mais si son esprit se hasardait à pousser plus loin son ambition,
il s'en effrayait lui-même, et cherchait à triompher de celle-ci
autant par modestie que par vanité. En d'autres termes, il n'osait
fixer ses désirs sur l'une ni sur l'autre de ces deux jeunes
filles, dans la crainte de n'être pas digne d'elles ou de se voir
repoussé.
Il flottait de la sorte entre le rêve, l'espoir, la tentation et la
peur.
Quant à se décider entre les deux, il n'y songeait même pas, et
s'en applaudissait quelquefois. Son amour, si l'on peut appeler de
ce nom cette passion indécise et platonique, était éclectique
aussi: il embrassait ensemble Henriette et Louise, et ne les eût
pas séparées sans un effort pénible.