Pourtant, il faut le confesser, depuis certain entretien à voix

basse, observé du coin de l'œil par la maligne duchesse de

Chevreuse, ses idées s'étaient un peu fortifiées. Il avait gagné

auprès de Louise quelque hardiesse,--de cette hardiesse qui

consiste à effleurer de sa main une main qui ne vous fuit pas; à en

presser à la dérobée l'extrémité, et peut-être, une fois, dans un

accès de bravoure, la poitrine agitée à tout rompre, à approcher le

bout de ses lèvres du bout de ses doigts.

Et puis, ces actes hardis perpétrés, savez-vous ce qui se passait

en lui? Si, par hasard, Henriette survenait, sa grâce enfantine,

son sourire amical, son regard bleu plein d'un avenir de tendresse

retournaient son pauvre cœur de part en part et lui inspiraient

quasi des remords.

Oh! l'étrange garçon et l'âme pusillanime! Ou bien, je crois, il

les lui eût fallu l'une et l'autre,--c'est-à-dire fondues en un

seul être de perfection, pour le rendre heureux.

Nous serions dans le vrai en résumant ainsi cette alternative:

Louise l'attirait vers elle; mais une attraction invisible,

spontanée, mystérieuse, l'appelait vers Henriette.

Il vivait au milieu de ce séduisant embarras lorsque l'attention du

père Joseph était venue se diriger sur lui. Pourquoi? comment? à

quel titre?

C'était autant d'énigmes.

Mais sans chercher à pénétrer ce qui lui paraissait impénétrable,

il en avait ressenti un effroi sinistre.

Son sang se figeait à la pensée que ce conseiller fatal de

l'Éminence redoutée de tous ses amis prétendait s'intéresser à lui.

Il avait peur de cette protection qui commençait à s'en prendre à

tout ce qu'il avait de plus cher, à un talisman sacré et à son

séjour au Louvre.

Il savait, par des exemples journaliers, qu'on ne résistait pas

impunément à cette volonté: elle possédait des moyens redoutables

pour se faire obéir. D'un souffle elle le briserait.

Mais le portrait de sa mère, pauvre et modeste femme, morte dans

les Flandres depuis des années, en quoi intéressait-il ce moine

taciturne et dissimulé? Ce portrait, personne que lui ne l'avait

vu, c'était une de ces reliques que la piété jalouse dérobe aux

regards profanes.

Pourquoi vouloir le dépouiller de cet héritage?

Sa mère, confiante en une Providence équitable, lui avait fait

espérer une juste fortune en France, et voilà que le premier homme

qui eût vu les traits de cette morte se dressait devant lui plein

de paroles incompréhensibles et d'ordres cruels.

Sans doute, il eût pu faire une copie et la livrer pour l'original;

mais ce subterfuge répugnait à sa droiture, et d'ailleurs un cri

s'élevait en lui qui lui disait de ne pas donner l'image de cette

sainte à ce mauvais génie.

Il songeait donc à la nécessité d'un exil lorsqu'était venu l'ordre

d'exécuter le portrait de la reine-mère. Cet ordre renfermait un

prétexte respectable pour éloigner son départ, aussi s'y était-il

rendu avec joie.

Depuis plusieurs jours il était donc au travail, et le tableau

prenait bonne tournure.

Ce matin même, son maître Duchesne avait promis de venir y donner

un coup d'œil, et il n'attendait pas sans appréhension cette

visite, si importante non seulement pour son œuvre actuelle,

mais pour la sanction de son talent.

Un petit cercle de dames, amies de Marie de Médicis, se tenaient

groupées dans la chambre, non loin d'elle, causant et travaillant,

autant que peuvent travailler des femmes de la cour en présence

d'une Majesté.

Entre elles, nous en citerons deux qui causaient peut-être un peu,

mais qui, pour sûr, ne faisaient pas grande besogne. Henriette et

Louise tenaient chacune un morceau de tapisserie, mais elles

piquaient leurs doigts plus souvent que le canevas, car leurs

regards et leur attention étaient du côté du peintre.

Si elle eût été moins distraite, Louise eût remarqué dans son amie

les symptômes d'un trouble, d'une anxiété peu ordinaires.

La fille du maître peintre était évidemment sous une appréhension

très vive. Tour à tour son visage se colorait jusqu'au rouge

cerise, pour redevenir, l'instant d'après, pâle comme un suaire.

Ses grands yeux avaient une expression de sauvagerie singulière, et

sa poitrine étouffait à grand'peine les soupirs prêts à s'en

échapper.

Enfin, ayant consulté l'horloge qui se dressait en face d'elle,

entre deux croisées, dans une longue boîte d'incrustations et de

ciselures, elle parut ne plus y tenir. L'heure qui s'avançait

rendait sa crainte plus pressante.

--Mon père ne va pas tarder, fit-elle bas à l'oreille de Louise.

Celle-ci la regarda et s'aperçut alors du désordre de ses traits.

--Est-ce l'attente de cette visite qui te rend si pâle? lui

demanda-t-elle.

--Oui!... répondit Henriette d'une voix expirante.

Les autres dames étaient lancées, avec la duchesse de Chevreuse,

dans un colloque si animé et si bruyant qu'elles ne remarquèrent

pas les deux jeunes filles.

--Que crains-tu donc? répliqua sur le même ton rapide la demoiselle

d'honneur de la reine.

--Tu portes comme moi amitié à M. de Champaigne?

--Un malheur le menace-t-il?

--Peut-être.

--Parle.

--Le père Joseph est venu hier soir en secret avec mon père.

--Et tu as surpris l'entretien?

--J'avais entendu à la dérobée le nom de Philippe, ma curiosité m'a

portée à écouter le reste.

--Eh bien? demanda Louise, gagnée par son inquiétude.

--Eh bien, le père Joseph veut lui faire quitter la France.

--Pourquoi cela?

--Il ne l'a pas dit, et mon père ne l'a pas demandé. Il prétend

l'envoyer en Italie, sous prétexte de se perfectionner.

--Ton père se séparerait de son meilleur élève?

--Il a promis...

--Est-ce vraisemblable?... Tu t'abuses...

La jeune fille secoua tristement la tête et laissa tomber avec

effort cet aveu:

--Mon père est jaloux de M. Philippe.

--C'est qu'il se sent dépassé!... fit Louise avec une sorte

d'orgueil. Mais, reprit-elle, s'il veut rester?

--Il partira, te dis-je, car pour l'y contraindre ils ont organisé

une avanie indigne!

--Est-ce possible!

--Il est convenu que mon père, dont chacun attend la décision comme

un jugement sans appel, va trouver le portrait de Sa Majesté plein

d'imperfections grossières.

[Illustration: Le cardinal Richelieu chez Marie de Médicis.]

--Oh! tu me donnes envie de faire un esclandre en dévoilant à

l'avance cet infâme complot!

--Garde-t'en bien; songe que ce serait perdre à coup sûr ce pauvre

jeune homme; le père Joseph ne lui pardonnerait jamais de sa vie la

faute que nous commettrions pour lui.

--Que faire? Il faut pourtant empêcher cette injustice! Qui donc

pourrait nous venir en aide? Ah! Chevreuse!..

--Elle est bien occupée en ce moment avec ces dames. Tiens, vois

plutôt M. le chevalier de Jars, qui vient de quitter la

conversation pour donner de plus près un regard à la peinture.

C'est le seul ici qui s'y connaisse... On le dit aussi serviable

que loyal et spirituel.

--C'est un trait de lumière!

Et se levant sans affectation, elle passa par derrière le fauteuil

où siégeait Marie de Médicis, et joignit le chevalier, qui

adressait à l'artiste quelques mots d'éloge bien motivés.

--Vous trouvez ce portrait joli, n'est-ce pas? lui dit-elle en lui

adressant un signe imperceptible, sur lequel il se rapprocha d'elle

et la suivit plus à l'écart.

--Parfait, répondit-il.

--Eh bien, lui glissa-t-elle tout bas, il s'agit de sauver

l'auteur.

--Une conspiration! fit-il en riant; oh! mais, c'est mon élément,

j'en veux être... avec vous surtout!

--C'est plus sérieux que vous ne pensez.

--Dites toujours, c'est un système à moi de traiter les choses

graves le sourire aux lèvres; elles n'en vont pas plus mal pour

cela, croyez-en mon expérience... Ce jeune peintre vous intéresse?

--C'est sa position périlleuse qui me touche.

--Allons, je vois qu'avec les jeunes demoiselles il est des sujets

sur lesquels il ne faut pas badiner. Parlez, je vous écoute, et je

ferai ce que vous voudrez.

En deux mots, elle lui répéta ce qu'elle venait d'apprendre.

--En vérité, dit-il, ce père Joseph!... Quel malheur que la

duchesse ne puisse pas être des nôtres; mais vous avez raison, les

minutes sont comptées, nous ferons la barbe sans elle au capucin!

--Vous espérez?...

--Laissez-moi faire... et si je réussis,--comme j'y compte,--si je

mystifie suffisamment nos ennemis... les ennemis de M. de

Champaigne, vous promettez de me prendre encore, à l'avenir, pour

complice dans vos conspirations?

--Tout ce qu'il vous plaira.

--Soyez tranquille alors, ce n'est pas à cause de ce portrait que

l'on exilera notre jeune ami.

Tandis qu'elle regagnait sa place et s'en allait rassurer son amie,

le chevalier revenait vers l'artiste à l'oreille duquel il glissait

quelques mots, que l'on devait croire fort gais, à en juger par

l'air dont il parlait.

Heureusement, Philippe tournait à peu près complètement le dos à la

compagnie, ce qui ne permit pas de saisir le spasme qui traversa

son visage, ni l'hésitation qu'éprouvèrent ses pinceaux aux

premières paroles du chevalier.

Ce ne fut, du reste, que l'affaire d'un instant.

--Du courage et du sang-froid, mordieu! lui dit son interlocuteur.

Vous avez des envieux! Avec moins de mérite, on ne prendrait pas

même garde à vous. Vous avez des ennemis! trop fortuné mortel; je

voudrais les voir toujours s'acharner contre moi, à la condition de

posséder un seul allié comme ces charmantes jeunes filles qui

s'intéressent à vous!

«Ça donc, ne songez aux premiers que pour les battre, à celles-ci

que pour vous montrer digne de leur appui.»

--Vous avez raison, monsieur, lui dit l'artiste, dont l'œil

s'alluma; je vous comprends... et je veux que vous aussi soyez

content de moi!

Excité par la circonstance, il saisit la brosse avec une ardeur

nouvelle, et sa main ne produisit plus une touche qui ne marquât

sur la toile comme un chef-d'œuvre.

Un écrivain immortel l'a dit: L'indignation engendre les poètes,

mais elle grandit et fortifie aussi les artistes.

Quelques mots furent encore échangés entre Philippe et M. de Jars,

et comme celui-ci allait rejoindre le cercle des dames, un huissier

annonça l'arbitre tant attendu.

--Maître Duchesne, premier peintre de Sa Majesté Madame mère!

Il entra obséquieux, servile, comme les gens qui veulent se faire

bien venir dans une mauvaise cause.

Il eut pour la princesse des génuflexions, pour les assistants des

saluts et des sourires courtisanesques.

Comme Philippe s'était dérangé pour le recevoir, il lui adressa de

loin un signe protecteur en l'engageant à rester en place, et dans

toute cette stratégie il ne lui fut pas loisible de remarquer

l'émotion qui avait remonté au front de l'artiste, la pâleur de sa

fille prête à se pâmer, l'air dédaigneux de mademoiselle de

Lafayette, ni le sarcasme léger qui se creusa aux lèvres du brave

de Jars en lui rendant ses politesses.

La duchesse de Chevreuse, qui possédait réellement, ainsi que nous

l'avons entendue s'en glorifier, le génie des intrigues de cour,

fut la seule à surprendre ces détails, et, fort aiguillonnée, elle

adressa au chevalier un petit appel muet, auquel il se rendit

sur-le-champ.

--Chevalier, lui dit-elle tout bas, vous êtes d'un complot avec ces

demoiselles?

--C'est bien possible.

--Est-ce grave? Voilà cette pauvre Henriette qui perd contenance.

--Une espièglerie.

--Hum! vous êtes bien gai! et pour qui vous connaît comme moi,

c'est la preuve que vous cachez une chose difficile ou une bonne

action... Puis-je vous servir?

--Plus tard, probablement; maintenant, contentez-vous d'observer.

Le silence s'établit, et la reine-mère adressa à son maître peintre

l'invitation de regarder et de juger l'œuvre de son élève.

Il la pria de reprendre l'attitude dans laquelle elle avait posé,

et se mit alors à examiner la toile avec une grande attention

apparente, et à comparer le modèle et l'image. Il accompagnait

cette étude d'une pantomime exagérée et de contorsions bizarres,

sans aboutir à formuler son sentiment.

--Eh bien, maître, demanda enfin Marie de Médicis, que pensez-vous

du travail de notre jeune peintre?

--Sur ma conscience, madame, répondit-il en redoublant de façons,

vous me voyez fort empêché.

«Je souhaiterais pour beaucoup que M. de Jars, qui est très

compétent en cette matière, se prononçât à ma place.»

Et de son œil faux il épiait les traits du chevalier.

Mais celui-ci, prenant plaisir à tromper ce trompeur, protesta, en

s'inclinant, qu'il ne se permettait pas d'avoir une opinion sur une

œuvre de peintre, en présence d'un artiste aussi éminent que

l'illustre Duchesne.

Rassuré par là sur les contradictions qu'il craignait de

rencontrer, Duchesne commença à critiquer, d'une manière

aigre-douce d'abord, quelques détails, puis, pour frapper un coup

infaillible, avant de passer à sa conclusion, il attaqua la

ressemblance du portrait.

--Il est possible que je m'abuse, insinua-t-il, mais je trouve à

reprendre dans les yeux, puis dans l'expression des lèvres,

l'élévation du front laisse aussi à désirer. N'est-ce pas votre

avis, mesdames?

Suivant l'invariable habitude, en matière de portraits, il n'y eût

qu'un chœur pour déclarer que la ressemblance était manquée.

La duchesse et les deux filles furent les seules à ne pas mêler

leur voix à la voix commune; mais le chevalier insista plus que

personne, et renchérit hautement sur l'opinion de Duchesne.

Celui-ci triomphait.

--Eh bien! intervint le chevalier d'un air de commisération, mon

cher Philippe, vous voilà condamné à l'unanimité... ou peu s'en

faut. Si vous essayiez de retoucher les principales parties

indiquées par notre maître à tous, monsieur Duchesne?...

--Oh! très-volontiers, répondit le jeune peintre; que Sa Majesté et

ces dames veuillent seulement m'accorder dix minutes.

--Certes! dit Marie de Médicis, qu'à cela ne tienne.

Elle se maintint dans sa pose, et Philippe se mit à promener, avec

une activité fiévreuse, la brosse sur les points critiqués par son

maître.

Duchesne s'était retiré près du chevalier, et toutes les dames

avaient de loin les yeux fixés sur le jeune homme.

Madame de Chevreuse faisait à part soi une remarque, c'est que le

chevalier tenait le maître peintre si attentif à sa conversation

que celui-ci négligeait totalement de surveiller son élève.

--Ah! merci, madame, dit enfin Philippe à la reine-mère, je crois

avoir exécuté toutes les retouches essentielles, et j'espère que le

maître va être plus satisfait.

En même temps il enleva la toile du chevalet et la présenta à

Duchesne et aux assistants.

--Parfaitement compris! s'écria le maître peintre.

--Merveilleux! répétèrent les autres comme un écho.

--Ce que c'est qu'un mot d'un grand maître! renchérit de Jars;

voilà, grâce à un bon conseil, un méchant portrait devenu une image

vivante!

Mais ici un silence craintif imposa une trève à ses éloges

hyperboliques.

Un personnage, que l'on n'avait pas encore aperçu au milieu de ces

débats, était entré dans la chambre, et, debout à quelques pas

derrière le fauteuil de la reine-mère, avait observé d'un regard

perçant toutes les actions du jeune peintre.

Il s'avança jusqu'à la reine, qu'il salua silencieusement, au

milieu des compliments sous lesquels Duchesne était menacé de

crever d'une apoplexie d'orgueil, et le toisant ironiquement:

--Maître Duchesne, dit-il, vous êtes un sot! Vous, monsieur de

Jars, un imbécile ou un fourbe.

Du cramoisi, Duchesne passa au vert.

De Jars salua cette sentence d'un sourire narquois.

Le nouveau venu s'avança encore, promenant sa soutane rouge sur le

tapis et posant la main sur l'épaule du jeune homme:

--Monsieur Philippe de Champaigne, dit-il, me ferez-vous l'honneur

d'exécuter mon portrait?

--Quoi, monseigneur!... s'écria le jeune artiste confondu, et se

croyant la proie d'un rêve.

--Vous consentez?... Merci, je me tiendrai dès demain à votre

disposition.

Et comme chacun se regardait avec stupeur:

--Monseigneur, dit la reine-mère, surprise de cette scène, ne nous

expliquerez-vous pas...

--Oh! si fait, Majesté!

--Monseigneur... implora Philippe.

--Non pas, monsieur, répliqua le cardinal, car c'était lui, comme

on l'a deviné,--il faut qu'on sache que vous êtes aussi bon peintre

que garçon d'esprit.

J'étais là, Majesté, observant tout, et n'osant me montrer de peur

de vous déranger durant cette séance supplémentaire. J'ai vu, et

fort bien vu, que notre jeune peintre, loin de retoucher son

œuvre, s'est contenté de promener sa brosse sèche sur les

diverses parties que maître Duchesne et ces dames avaient si

vertement blâmées.

--Quoi! exclama Duchesne avec rage.

--Pardonnez-moi, maître, implora Philippe, monseigneur dit vrai, je

n'ai rien changé à mon tableau.

--Ce qui n'empêche pas que chacun l'a trouvé admirable, après

l'avoir condamné sans examen, ajouta le cardinal.

--Monseigneur... mesdames... Majesté... c'est une infamie... une

chose odieuse... grommelait le maître peintre, qui sortit pour ne

pas étouffer et pour se soustraire aux rires moqueurs des

assistants[12].

[12] Voyez la biographie de Philippe de Champaigne, par Chaudon,

pour ce piquant incident des débuts de l'illustre artiste.

Les dames, de meilleure composition, avaient pris gaiement leur

partie de cette petite mystification; c'était à qui entourerait

Philippe et l'accablerait de mièvreries; on le disputait même à la

reine-mère, qui riait ce jour-là comme elle n'avait pas ri depuis

longtemps.

Le cardinal trouva moyen de rejoindre M. de Jars, et avant de

sortir, il lui glissa ce mot à double tranchant, comme la plupart

de ses paroles:

--Chevalier, voilà un petit complot qui vous fait honneur. Si vous

m'en croyez, vous renoncerez à en organiser d'une autre sorte.

Et le regard imposant qui accompagna cela disait que Richelieu

n'ignorait rien de ce qui se tramait contre lui.

X

LES TROIS LETTRES.

Richelieu aimait à être servi plus encore promptement que bien.

Deux jours à peine après son apparition chez la reine-mère, où il

s'était rendu dans la certitude d'y rencontrer Philippe, celui-ci

arrivait avec armes et bagages dans ce fameux cabinet cardinal,

connu du lecteur.

Le père Joseph n'avait même pas été informé par son patron de cette

fantaisie, qui devait lui être peu agréable. Mais ce qu'on ne lui

confiait pas, il le devinait, et apprenant la mésaventure grotesque

du maître peintre, il savait déjà l'invitation adressée à l'élève.

Certes, il y avait loin de cette faveur, qui rapprochait les deux

personnages qu'il s'efforçait de tenir éloignés l'un de l'autre, au

voyage d'Italie, auquel il avait condamné, dans un but inconnu,

Philippe de Champaigne.

Cependant il ne fit aucune allusion à ce qui s'était passé, et

parut ignorer absolument ce qui se préparait. L'habile diplomate ne

heurtait jamais de front les grandes difficultés. Le côté

remarquable de sa tactique consistait à les tourner avec adresse.

Le jeune peintre put donc se rendre chez le cardinal, organiser son

chevalet, installer ses appareils pour ménager la lumière, étaler

son arsenal tout à son aise.

Richelieu, enchanté de jouer ce tour à son confident, était

radieux. Il aidait l'artiste dans ses soins divers et prétendait,

quoi qu'il en eût, faire une partie de son ménage de palettes et de

pinceaux.

La bonne humeur du ministre était stimulée aussi par une autre

raison. Depuis sa lettre à la duchesse, il savait pertinemment

qu'elle avait cessé de se rencontrer avec Châteauneuf; aussi, non

seulement celui-ci n'était pas venu avec elle à la séance du

portrait de la reine-mère, mais on ne les avait vus nulle part

ensemble.

Il attribuait naturellement à l'éloquence de son style ce signe

favorable, et quoi qu'en eût dit l'oracle de frère Jean, il

désespérait moins d'assouplir cette beauté rebelle.

D'une autre part encore, d'habiles compères ne cessaient

d'accréditer, depuis un certain temps, de méchants bruits contre le

garde des sceaux; bruits vagues et spécieux comme toutes les

calomnies, car Châteauneuf était un homme d'État irréprochable.

Mais on l'accusait d'entraver, par son caractère despotique, la

marche des affaires, de trop sacrifier ses amis, et surtout, ce qui

était le grief capital de cette cour livrée au cardinal,

d'entretenir des rapports avec les adversaires de ce dernier.

Or, nous savons que dans l'estime de Richelieu, être son ennemi,

c'était être l'ennemi du roi.

On ne pouvait savoir ce qui s'était dit chez la reine-mère, mais,

chose pire assurément, on connaissait l'existence de ces réunions

et les noms de ceux qui s'y étaient montrés.

On évitait, bien entendu, de mêler à ces bruits les rapports de la

duchesse avec Châteauneuf, et cette réserve les rendait plus

dangereux, en témoignant que la disgrâce du garde des sceaux ne

tenait plus qu'à un fil, et qu'on voulait en dissimuler la cause

véritable sous le fallacieux couvert d'un intérêt d'État.

Châteauneuf, absorbé par son amour, refusait de reconnaître

l'imminence de ce péril. Mais Chevreuse, dont la tendresse avivait

le tact, ne s'y méprenait pas; déjà elle manœuvrait en

conséquence.

Richelieu, cédant aux insistances respectueuses de l'artiste,

confus des soins qu'il lui voyait prendre, consentit à la fin à

s'asseoir, mais de manière à observer les dernières dispositions de

son nouveau peintre, puis la séance commença.

Mais, phénomène bizarre, ce ne fut pas tout d'abord l'artiste qui

se montra le plus attentif à étudier son modèle. On eût dit que les

rôles étaient intervertis.

L'œil du cardinal s'attachait avec un intérêt puissant sur les

traits de Philippe, en embrassait les lignes, les contours, et

cherchait à plonger jusqu'au fond de ses prunelles.

Et voilà qu'au mépris de leurs conventions, quittant l'immobilité

nécessaire à sa pose, il se leva par une impulsion irréfléchie,

s'en alla tout droit vers l'artiste, qui n'y comprenait rien, mais

que la fixité de son regard, l'expression singulière de son front,

l'animation fiévreuse de ses pommettes, tenaient dans un vague

émoi.

Il vint donc jusqu'à lui, et posant sa main sur sa tête pour le

considérer mieux en face:

--C'est étrange, murmura-t-il, se parlant à lui-même et peu

soucieux d'être entendu,--quel souvenir!... ces yeux... ces

traits... vit-on rien de pareil!...

--Monseigneur... hasarda l'artiste.

--Taisez-vous! lui dit-il vivement.

Et il recommença à l'observer; puis tout d'un coup secouant la tête

pour en bannir une idée importune, et passant la main sur son

front:

--Allons, fit-il, c'est une folie.

Il s'éloigna à reculons et sans le perdre de vue; mais, comme

obéissant à une volonté supérieure à la sienne, il se penchait en

avant et répétait:

--Étrange!... étrange!...

--Alors, tout à point pour le retenir, la porte livra passage à

l'éternel père Joseph, qui s'approcha rapidement de lui, le sourire

aux lèvres:

--Eh quoi! monseigneur, s'écria-t-il avec un étonnement

parfaitement joué, vous me faites de pareilles cachotteries; vous

vous emparez de mon peintre de prédilection, et au lieu de le

laisser partir comme je le souhaitais, vous le retenez et lui

donnez de la besogne!

Mais sans l'entendre ni lui répondre, le cardinal l'avait pris par

le bras, et l'amenant lui-même près de Philippe:

--Ne trouves-tu pas qu'il lui ressemble? lui dit-il d'une voix

singulièrement vibrante.

--A qui, monseigneur? demanda froidement le franciscain.

Ce ton pénétrant et glacé sembla de l'eau versée sur un incendie.

--Ah! c'est juste, reprit sourdement Richelieu, tu ne sais pas...

nul ne sait... Je défends que l'on sache...

Philippe était tenté de croire à un égarement momentané de cette

grande intelligence.

Il se sentait en proie à un embarras indéfinissable, et n'osait

plus regarder son modèle.

Mais le père Joseph montrait l'impassibilité d'un marbre, et

Richelieu, revenant peu à peu de son exaltation, se laissa tomber

sur un siège.

[Illustration: Entrevue de Louis XIII et de Marie de Médicis.]

Le franciscain se courba alors vers lui avec une allure féline, et

lui dit d'un ton cauteleux:--S'il vous plaisait de remettre la

séance à demain, monseigneur... Je souhaiterais vous communiquer

quelques affaires sérieuses.

--Sais-tu que je fais une remarque? lui dit son patron en plongeant

son regard dans le sien.

--Laquelle, Éminence? répondit-il en homme à l'épreuve de ces

interrogatoires.

Les Mystères du Louvre · 第 28 / 41 段