basse, observé du coin de l'œil par la maligne duchesse de
Chevreuse, ses idées s'étaient un peu fortifiées. Il avait gagné
auprès de Louise quelque hardiesse,--de cette hardiesse qui
consiste à effleurer de sa main une main qui ne vous fuit pas; à en
presser à la dérobée l'extrémité, et peut-être, une fois, dans un
accès de bravoure, la poitrine agitée à tout rompre, à approcher le
bout de ses lèvres du bout de ses doigts.
Et puis, ces actes hardis perpétrés, savez-vous ce qui se passait
en lui? Si, par hasard, Henriette survenait, sa grâce enfantine,
son sourire amical, son regard bleu plein d'un avenir de tendresse
retournaient son pauvre cœur de part en part et lui inspiraient
quasi des remords.
Oh! l'étrange garçon et l'âme pusillanime! Ou bien, je crois, il
les lui eût fallu l'une et l'autre,--c'est-à-dire fondues en un
seul être de perfection, pour le rendre heureux.
Nous serions dans le vrai en résumant ainsi cette alternative:
Louise l'attirait vers elle; mais une attraction invisible,
spontanée, mystérieuse, l'appelait vers Henriette.
Il vivait au milieu de ce séduisant embarras lorsque l'attention du
père Joseph était venue se diriger sur lui. Pourquoi? comment? à
quel titre?
C'était autant d'énigmes.
Mais sans chercher à pénétrer ce qui lui paraissait impénétrable,
il en avait ressenti un effroi sinistre.
Son sang se figeait à la pensée que ce conseiller fatal de
l'Éminence redoutée de tous ses amis prétendait s'intéresser à lui.
Il avait peur de cette protection qui commençait à s'en prendre à
tout ce qu'il avait de plus cher, à un talisman sacré et à son
séjour au Louvre.
Il savait, par des exemples journaliers, qu'on ne résistait pas
impunément à cette volonté: elle possédait des moyens redoutables
pour se faire obéir. D'un souffle elle le briserait.
Mais le portrait de sa mère, pauvre et modeste femme, morte dans
les Flandres depuis des années, en quoi intéressait-il ce moine
taciturne et dissimulé? Ce portrait, personne que lui ne l'avait
vu, c'était une de ces reliques que la piété jalouse dérobe aux
regards profanes.
Pourquoi vouloir le dépouiller de cet héritage?
Sa mère, confiante en une Providence équitable, lui avait fait
espérer une juste fortune en France, et voilà que le premier homme
qui eût vu les traits de cette morte se dressait devant lui plein
de paroles incompréhensibles et d'ordres cruels.
Sans doute, il eût pu faire une copie et la livrer pour l'original;
mais ce subterfuge répugnait à sa droiture, et d'ailleurs un cri
s'élevait en lui qui lui disait de ne pas donner l'image de cette
sainte à ce mauvais génie.
Il songeait donc à la nécessité d'un exil lorsqu'était venu l'ordre
d'exécuter le portrait de la reine-mère. Cet ordre renfermait un
prétexte respectable pour éloigner son départ, aussi s'y était-il
rendu avec joie.
Depuis plusieurs jours il était donc au travail, et le tableau
prenait bonne tournure.
Ce matin même, son maître Duchesne avait promis de venir y donner
un coup d'œil, et il n'attendait pas sans appréhension cette
visite, si importante non seulement pour son œuvre actuelle,
mais pour la sanction de son talent.
Un petit cercle de dames, amies de Marie de Médicis, se tenaient
groupées dans la chambre, non loin d'elle, causant et travaillant,
autant que peuvent travailler des femmes de la cour en présence
d'une Majesté.
Entre elles, nous en citerons deux qui causaient peut-être un peu,
mais qui, pour sûr, ne faisaient pas grande besogne. Henriette et
Louise tenaient chacune un morceau de tapisserie, mais elles
piquaient leurs doigts plus souvent que le canevas, car leurs
regards et leur attention étaient du côté du peintre.
Si elle eût été moins distraite, Louise eût remarqué dans son amie
les symptômes d'un trouble, d'une anxiété peu ordinaires.
La fille du maître peintre était évidemment sous une appréhension
très vive. Tour à tour son visage se colorait jusqu'au rouge
cerise, pour redevenir, l'instant d'après, pâle comme un suaire.
Ses grands yeux avaient une expression de sauvagerie singulière, et
sa poitrine étouffait à grand'peine les soupirs prêts à s'en
échapper.
Enfin, ayant consulté l'horloge qui se dressait en face d'elle,
entre deux croisées, dans une longue boîte d'incrustations et de
ciselures, elle parut ne plus y tenir. L'heure qui s'avançait
rendait sa crainte plus pressante.
--Mon père ne va pas tarder, fit-elle bas à l'oreille de Louise.
Celle-ci la regarda et s'aperçut alors du désordre de ses traits.
--Est-ce l'attente de cette visite qui te rend si pâle? lui
demanda-t-elle.
--Oui!... répondit Henriette d'une voix expirante.
Les autres dames étaient lancées, avec la duchesse de Chevreuse,
dans un colloque si animé et si bruyant qu'elles ne remarquèrent
pas les deux jeunes filles.
--Que crains-tu donc? répliqua sur le même ton rapide la demoiselle
d'honneur de la reine.
--Tu portes comme moi amitié à M. de Champaigne?
--Un malheur le menace-t-il?
--Peut-être.
--Parle.
--Le père Joseph est venu hier soir en secret avec mon père.
--Et tu as surpris l'entretien?
--J'avais entendu à la dérobée le nom de Philippe, ma curiosité m'a
portée à écouter le reste.
--Eh bien? demanda Louise, gagnée par son inquiétude.
--Eh bien, le père Joseph veut lui faire quitter la France.
--Pourquoi cela?
--Il ne l'a pas dit, et mon père ne l'a pas demandé. Il prétend
l'envoyer en Italie, sous prétexte de se perfectionner.
--Ton père se séparerait de son meilleur élève?
--Il a promis...
--Est-ce vraisemblable?... Tu t'abuses...
La jeune fille secoua tristement la tête et laissa tomber avec
effort cet aveu:
--Mon père est jaloux de M. Philippe.
--C'est qu'il se sent dépassé!... fit Louise avec une sorte
d'orgueil. Mais, reprit-elle, s'il veut rester?
--Il partira, te dis-je, car pour l'y contraindre ils ont organisé
une avanie indigne!
--Est-ce possible!
--Il est convenu que mon père, dont chacun attend la décision comme
un jugement sans appel, va trouver le portrait de Sa Majesté plein
d'imperfections grossières.
[Illustration: Le cardinal Richelieu chez Marie de Médicis.]
--Oh! tu me donnes envie de faire un esclandre en dévoilant à
l'avance cet infâme complot!
--Garde-t'en bien; songe que ce serait perdre à coup sûr ce pauvre
jeune homme; le père Joseph ne lui pardonnerait jamais de sa vie la
faute que nous commettrions pour lui.
--Que faire? Il faut pourtant empêcher cette injustice! Qui donc
pourrait nous venir en aide? Ah! Chevreuse!..
--Elle est bien occupée en ce moment avec ces dames. Tiens, vois
plutôt M. le chevalier de Jars, qui vient de quitter la
conversation pour donner de plus près un regard à la peinture.
C'est le seul ici qui s'y connaisse... On le dit aussi serviable
que loyal et spirituel.
--C'est un trait de lumière!
Et se levant sans affectation, elle passa par derrière le fauteuil
où siégeait Marie de Médicis, et joignit le chevalier, qui
adressait à l'artiste quelques mots d'éloge bien motivés.
--Vous trouvez ce portrait joli, n'est-ce pas? lui dit-elle en lui
adressant un signe imperceptible, sur lequel il se rapprocha d'elle
et la suivit plus à l'écart.
--Parfait, répondit-il.
--Eh bien, lui glissa-t-elle tout bas, il s'agit de sauver
l'auteur.
--Une conspiration! fit-il en riant; oh! mais, c'est mon élément,
j'en veux être... avec vous surtout!
--C'est plus sérieux que vous ne pensez.
--Dites toujours, c'est un système à moi de traiter les choses
graves le sourire aux lèvres; elles n'en vont pas plus mal pour
cela, croyez-en mon expérience... Ce jeune peintre vous intéresse?
--C'est sa position périlleuse qui me touche.
--Allons, je vois qu'avec les jeunes demoiselles il est des sujets
sur lesquels il ne faut pas badiner. Parlez, je vous écoute, et je
ferai ce que vous voudrez.
En deux mots, elle lui répéta ce qu'elle venait d'apprendre.
--En vérité, dit-il, ce père Joseph!... Quel malheur que la
duchesse ne puisse pas être des nôtres; mais vous avez raison, les
minutes sont comptées, nous ferons la barbe sans elle au capucin!
--Vous espérez?...
--Laissez-moi faire... et si je réussis,--comme j'y compte,--si je
mystifie suffisamment nos ennemis... les ennemis de M. de
Champaigne, vous promettez de me prendre encore, à l'avenir, pour
complice dans vos conspirations?
--Tout ce qu'il vous plaira.
--Soyez tranquille alors, ce n'est pas à cause de ce portrait que
l'on exilera notre jeune ami.
Tandis qu'elle regagnait sa place et s'en allait rassurer son amie,
le chevalier revenait vers l'artiste à l'oreille duquel il glissait
quelques mots, que l'on devait croire fort gais, à en juger par
l'air dont il parlait.
Heureusement, Philippe tournait à peu près complètement le dos à la
compagnie, ce qui ne permit pas de saisir le spasme qui traversa
son visage, ni l'hésitation qu'éprouvèrent ses pinceaux aux
premières paroles du chevalier.
Ce ne fut, du reste, que l'affaire d'un instant.
--Du courage et du sang-froid, mordieu! lui dit son interlocuteur.
Vous avez des envieux! Avec moins de mérite, on ne prendrait pas
même garde à vous. Vous avez des ennemis! trop fortuné mortel; je
voudrais les voir toujours s'acharner contre moi, à la condition de
posséder un seul allié comme ces charmantes jeunes filles qui
s'intéressent à vous!
«Ça donc, ne songez aux premiers que pour les battre, à celles-ci
que pour vous montrer digne de leur appui.»
--Vous avez raison, monsieur, lui dit l'artiste, dont l'œil
s'alluma; je vous comprends... et je veux que vous aussi soyez
content de moi!
Excité par la circonstance, il saisit la brosse avec une ardeur
nouvelle, et sa main ne produisit plus une touche qui ne marquât
sur la toile comme un chef-d'œuvre.
Un écrivain immortel l'a dit: L'indignation engendre les poètes,
mais elle grandit et fortifie aussi les artistes.
Quelques mots furent encore échangés entre Philippe et M. de Jars,
et comme celui-ci allait rejoindre le cercle des dames, un huissier
annonça l'arbitre tant attendu.
--Maître Duchesne, premier peintre de Sa Majesté Madame mère!
Il entra obséquieux, servile, comme les gens qui veulent se faire
bien venir dans une mauvaise cause.
Il eut pour la princesse des génuflexions, pour les assistants des
saluts et des sourires courtisanesques.
Comme Philippe s'était dérangé pour le recevoir, il lui adressa de
loin un signe protecteur en l'engageant à rester en place, et dans
toute cette stratégie il ne lui fut pas loisible de remarquer
l'émotion qui avait remonté au front de l'artiste, la pâleur de sa
fille prête à se pâmer, l'air dédaigneux de mademoiselle de
Lafayette, ni le sarcasme léger qui se creusa aux lèvres du brave
de Jars en lui rendant ses politesses.
La duchesse de Chevreuse, qui possédait réellement, ainsi que nous
l'avons entendue s'en glorifier, le génie des intrigues de cour,
fut la seule à surprendre ces détails, et, fort aiguillonnée, elle
adressa au chevalier un petit appel muet, auquel il se rendit
sur-le-champ.
--Chevalier, lui dit-elle tout bas, vous êtes d'un complot avec ces
demoiselles?
--C'est bien possible.
--Est-ce grave? Voilà cette pauvre Henriette qui perd contenance.
--Une espièglerie.
--Hum! vous êtes bien gai! et pour qui vous connaît comme moi,
c'est la preuve que vous cachez une chose difficile ou une bonne
action... Puis-je vous servir?
--Plus tard, probablement; maintenant, contentez-vous d'observer.
Le silence s'établit, et la reine-mère adressa à son maître peintre
l'invitation de regarder et de juger l'œuvre de son élève.
Il la pria de reprendre l'attitude dans laquelle elle avait posé,
et se mit alors à examiner la toile avec une grande attention
apparente, et à comparer le modèle et l'image. Il accompagnait
cette étude d'une pantomime exagérée et de contorsions bizarres,
sans aboutir à formuler son sentiment.
--Eh bien, maître, demanda enfin Marie de Médicis, que pensez-vous
du travail de notre jeune peintre?
--Sur ma conscience, madame, répondit-il en redoublant de façons,
vous me voyez fort empêché.
«Je souhaiterais pour beaucoup que M. de Jars, qui est très
compétent en cette matière, se prononçât à ma place.»
Et de son œil faux il épiait les traits du chevalier.
Mais celui-ci, prenant plaisir à tromper ce trompeur, protesta, en
s'inclinant, qu'il ne se permettait pas d'avoir une opinion sur une
œuvre de peintre, en présence d'un artiste aussi éminent que
l'illustre Duchesne.
Rassuré par là sur les contradictions qu'il craignait de
rencontrer, Duchesne commença à critiquer, d'une manière
aigre-douce d'abord, quelques détails, puis, pour frapper un coup
infaillible, avant de passer à sa conclusion, il attaqua la
ressemblance du portrait.
--Il est possible que je m'abuse, insinua-t-il, mais je trouve à
reprendre dans les yeux, puis dans l'expression des lèvres,
l'élévation du front laisse aussi à désirer. N'est-ce pas votre
avis, mesdames?
Suivant l'invariable habitude, en matière de portraits, il n'y eût
qu'un chœur pour déclarer que la ressemblance était manquée.
La duchesse et les deux filles furent les seules à ne pas mêler
leur voix à la voix commune; mais le chevalier insista plus que
personne, et renchérit hautement sur l'opinion de Duchesne.
Celui-ci triomphait.
--Eh bien! intervint le chevalier d'un air de commisération, mon
cher Philippe, vous voilà condamné à l'unanimité... ou peu s'en
faut. Si vous essayiez de retoucher les principales parties
indiquées par notre maître à tous, monsieur Duchesne?...
--Oh! très-volontiers, répondit le jeune peintre; que Sa Majesté et
ces dames veuillent seulement m'accorder dix minutes.
--Certes! dit Marie de Médicis, qu'à cela ne tienne.
Elle se maintint dans sa pose, et Philippe se mit à promener, avec
une activité fiévreuse, la brosse sur les points critiqués par son
maître.
Duchesne s'était retiré près du chevalier, et toutes les dames
avaient de loin les yeux fixés sur le jeune homme.
Madame de Chevreuse faisait à part soi une remarque, c'est que le
chevalier tenait le maître peintre si attentif à sa conversation
que celui-ci négligeait totalement de surveiller son élève.
--Ah! merci, madame, dit enfin Philippe à la reine-mère, je crois
avoir exécuté toutes les retouches essentielles, et j'espère que le
maître va être plus satisfait.
En même temps il enleva la toile du chevalet et la présenta à
Duchesne et aux assistants.
--Parfaitement compris! s'écria le maître peintre.
--Merveilleux! répétèrent les autres comme un écho.
--Ce que c'est qu'un mot d'un grand maître! renchérit de Jars;
voilà, grâce à un bon conseil, un méchant portrait devenu une image
vivante!
Mais ici un silence craintif imposa une trève à ses éloges
hyperboliques.
Un personnage, que l'on n'avait pas encore aperçu au milieu de ces
débats, était entré dans la chambre, et, debout à quelques pas
derrière le fauteuil de la reine-mère, avait observé d'un regard
perçant toutes les actions du jeune peintre.
Il s'avança jusqu'à la reine, qu'il salua silencieusement, au
milieu des compliments sous lesquels Duchesne était menacé de
crever d'une apoplexie d'orgueil, et le toisant ironiquement:
--Maître Duchesne, dit-il, vous êtes un sot! Vous, monsieur de
Jars, un imbécile ou un fourbe.
Du cramoisi, Duchesne passa au vert.
De Jars salua cette sentence d'un sourire narquois.
Le nouveau venu s'avança encore, promenant sa soutane rouge sur le
tapis et posant la main sur l'épaule du jeune homme:
--Monsieur Philippe de Champaigne, dit-il, me ferez-vous l'honneur
d'exécuter mon portrait?
--Quoi, monseigneur!... s'écria le jeune artiste confondu, et se
croyant la proie d'un rêve.
--Vous consentez?... Merci, je me tiendrai dès demain à votre
disposition.
Et comme chacun se regardait avec stupeur:
--Monseigneur, dit la reine-mère, surprise de cette scène, ne nous
expliquerez-vous pas...
--Oh! si fait, Majesté!
--Monseigneur... implora Philippe.
--Non pas, monsieur, répliqua le cardinal, car c'était lui, comme
on l'a deviné,--il faut qu'on sache que vous êtes aussi bon peintre
que garçon d'esprit.
J'étais là, Majesté, observant tout, et n'osant me montrer de peur
de vous déranger durant cette séance supplémentaire. J'ai vu, et
fort bien vu, que notre jeune peintre, loin de retoucher son
œuvre, s'est contenté de promener sa brosse sèche sur les
diverses parties que maître Duchesne et ces dames avaient si
vertement blâmées.
--Quoi! exclama Duchesne avec rage.
--Pardonnez-moi, maître, implora Philippe, monseigneur dit vrai, je
n'ai rien changé à mon tableau.
--Ce qui n'empêche pas que chacun l'a trouvé admirable, après
l'avoir condamné sans examen, ajouta le cardinal.
--Monseigneur... mesdames... Majesté... c'est une infamie... une
chose odieuse... grommelait le maître peintre, qui sortit pour ne
pas étouffer et pour se soustraire aux rires moqueurs des
assistants[12].
[12] Voyez la biographie de Philippe de Champaigne, par Chaudon,
pour ce piquant incident des débuts de l'illustre artiste.
Les dames, de meilleure composition, avaient pris gaiement leur
partie de cette petite mystification; c'était à qui entourerait
Philippe et l'accablerait de mièvreries; on le disputait même à la
reine-mère, qui riait ce jour-là comme elle n'avait pas ri depuis
longtemps.
Le cardinal trouva moyen de rejoindre M. de Jars, et avant de
sortir, il lui glissa ce mot à double tranchant, comme la plupart
de ses paroles:
--Chevalier, voilà un petit complot qui vous fait honneur. Si vous
m'en croyez, vous renoncerez à en organiser d'une autre sorte.
Et le regard imposant qui accompagna cela disait que Richelieu
n'ignorait rien de ce qui se tramait contre lui.
X
LES TROIS LETTRES.
Richelieu aimait à être servi plus encore promptement que bien.
Deux jours à peine après son apparition chez la reine-mère, où il
s'était rendu dans la certitude d'y rencontrer Philippe, celui-ci
arrivait avec armes et bagages dans ce fameux cabinet cardinal,
connu du lecteur.
Le père Joseph n'avait même pas été informé par son patron de cette
fantaisie, qui devait lui être peu agréable. Mais ce qu'on ne lui
confiait pas, il le devinait, et apprenant la mésaventure grotesque
du maître peintre, il savait déjà l'invitation adressée à l'élève.
Certes, il y avait loin de cette faveur, qui rapprochait les deux
personnages qu'il s'efforçait de tenir éloignés l'un de l'autre, au
voyage d'Italie, auquel il avait condamné, dans un but inconnu,
Philippe de Champaigne.
Cependant il ne fit aucune allusion à ce qui s'était passé, et
parut ignorer absolument ce qui se préparait. L'habile diplomate ne
heurtait jamais de front les grandes difficultés. Le côté
remarquable de sa tactique consistait à les tourner avec adresse.
Le jeune peintre put donc se rendre chez le cardinal, organiser son
chevalet, installer ses appareils pour ménager la lumière, étaler
son arsenal tout à son aise.
Richelieu, enchanté de jouer ce tour à son confident, était
radieux. Il aidait l'artiste dans ses soins divers et prétendait,
quoi qu'il en eût, faire une partie de son ménage de palettes et de
pinceaux.
La bonne humeur du ministre était stimulée aussi par une autre
raison. Depuis sa lettre à la duchesse, il savait pertinemment
qu'elle avait cessé de se rencontrer avec Châteauneuf; aussi, non
seulement celui-ci n'était pas venu avec elle à la séance du
portrait de la reine-mère, mais on ne les avait vus nulle part
ensemble.
Il attribuait naturellement à l'éloquence de son style ce signe
favorable, et quoi qu'en eût dit l'oracle de frère Jean, il
désespérait moins d'assouplir cette beauté rebelle.
D'une autre part encore, d'habiles compères ne cessaient
d'accréditer, depuis un certain temps, de méchants bruits contre le
garde des sceaux; bruits vagues et spécieux comme toutes les
calomnies, car Châteauneuf était un homme d'État irréprochable.
Mais on l'accusait d'entraver, par son caractère despotique, la
marche des affaires, de trop sacrifier ses amis, et surtout, ce qui
était le grief capital de cette cour livrée au cardinal,
d'entretenir des rapports avec les adversaires de ce dernier.
Or, nous savons que dans l'estime de Richelieu, être son ennemi,
c'était être l'ennemi du roi.
On ne pouvait savoir ce qui s'était dit chez la reine-mère, mais,
chose pire assurément, on connaissait l'existence de ces réunions
et les noms de ceux qui s'y étaient montrés.
On évitait, bien entendu, de mêler à ces bruits les rapports de la
duchesse avec Châteauneuf, et cette réserve les rendait plus
dangereux, en témoignant que la disgrâce du garde des sceaux ne
tenait plus qu'à un fil, et qu'on voulait en dissimuler la cause
véritable sous le fallacieux couvert d'un intérêt d'État.
Châteauneuf, absorbé par son amour, refusait de reconnaître
l'imminence de ce péril. Mais Chevreuse, dont la tendresse avivait
le tact, ne s'y méprenait pas; déjà elle manœuvrait en
conséquence.
Richelieu, cédant aux insistances respectueuses de l'artiste,
confus des soins qu'il lui voyait prendre, consentit à la fin à
s'asseoir, mais de manière à observer les dernières dispositions de
son nouveau peintre, puis la séance commença.
Mais, phénomène bizarre, ce ne fut pas tout d'abord l'artiste qui
se montra le plus attentif à étudier son modèle. On eût dit que les
rôles étaient intervertis.
L'œil du cardinal s'attachait avec un intérêt puissant sur les
traits de Philippe, en embrassait les lignes, les contours, et
cherchait à plonger jusqu'au fond de ses prunelles.
Et voilà qu'au mépris de leurs conventions, quittant l'immobilité
nécessaire à sa pose, il se leva par une impulsion irréfléchie,
s'en alla tout droit vers l'artiste, qui n'y comprenait rien, mais
que la fixité de son regard, l'expression singulière de son front,
l'animation fiévreuse de ses pommettes, tenaient dans un vague
émoi.
Il vint donc jusqu'à lui, et posant sa main sur sa tête pour le
considérer mieux en face:
--C'est étrange, murmura-t-il, se parlant à lui-même et peu
soucieux d'être entendu,--quel souvenir!... ces yeux... ces
traits... vit-on rien de pareil!...
--Monseigneur... hasarda l'artiste.
--Taisez-vous! lui dit-il vivement.
Et il recommença à l'observer; puis tout d'un coup secouant la tête
pour en bannir une idée importune, et passant la main sur son
front:
--Allons, fit-il, c'est une folie.
Il s'éloigna à reculons et sans le perdre de vue; mais, comme
obéissant à une volonté supérieure à la sienne, il se penchait en
avant et répétait:
--Étrange!... étrange!...
--Alors, tout à point pour le retenir, la porte livra passage à
l'éternel père Joseph, qui s'approcha rapidement de lui, le sourire
aux lèvres:
--Eh quoi! monseigneur, s'écria-t-il avec un étonnement
parfaitement joué, vous me faites de pareilles cachotteries; vous
vous emparez de mon peintre de prédilection, et au lieu de le
laisser partir comme je le souhaitais, vous le retenez et lui
donnez de la besogne!
Mais sans l'entendre ni lui répondre, le cardinal l'avait pris par
le bras, et l'amenant lui-même près de Philippe:
--Ne trouves-tu pas qu'il lui ressemble? lui dit-il d'une voix
singulièrement vibrante.
--A qui, monseigneur? demanda froidement le franciscain.
Ce ton pénétrant et glacé sembla de l'eau versée sur un incendie.
--Ah! c'est juste, reprit sourdement Richelieu, tu ne sais pas...
nul ne sait... Je défends que l'on sache...
Philippe était tenté de croire à un égarement momentané de cette
grande intelligence.
Il se sentait en proie à un embarras indéfinissable, et n'osait
plus regarder son modèle.
Mais le père Joseph montrait l'impassibilité d'un marbre, et
Richelieu, revenant peu à peu de son exaltation, se laissa tomber
sur un siège.
[Illustration: Entrevue de Louis XIII et de Marie de Médicis.]
Le franciscain se courba alors vers lui avec une allure féline, et
lui dit d'un ton cauteleux:--S'il vous plaisait de remettre la
séance à demain, monseigneur... Je souhaiterais vous communiquer
quelques affaires sérieuses.
--Sais-tu que je fais une remarque? lui dit son patron en plongeant
son regard dans le sien.
--Laquelle, Éminence? répondit-il en homme à l'épreuve de ces
interrogatoires.