--Oh! si cela était, fit-il d'un accent pénétré, si j'étais assez

fou, pauvre barbouilleur sans fortune, pour m'éprendre d'une de ces

orgueilleuses beautés, je ne me l'avouerais pas même à moi-même.

--Ainsi, ce n'est pas de l'amour?... fit-elle à demi-voix, d'un ton

de regret fort sensible.

Elevée au sein de cette cour d'intrigues et de galanteries,

poursuivie par les plus séduisantes déclarations, elle pouvait,

sans surprendre son interlocuteur, laisser tomber cette

interjection.

[Illustration: Anne d'Autriche.]

--Sur mon âme, je vous l'atteste; non, ce n'est pas l'amour qui me

force à m'éloigner... Pour aimer, il faut être deux, et personne ne

songe à moi...

--Qu'en savez-vous?...

Et pour la seconde fois, elle détourna les yeux.

--Hein! s'écria-t-il, quel mot avez-vous dit?... De grâce...

Mais elle refusait obstinément de le regarder en face, et il fallut

qu'il s'emparât de sa main pour la retenir près du chevalet par une

douce violence.

--N'allez pas croire au moins... murmura-t-elle.

--Hélas! je ne crois rien... sinon qu'il serait dangereux de

prendre mes illusions pour la réalité.

--Allons, fit-elle en souriant, bannissez cet air triste; on nous

observe... Quand vous mettrez-vous à mon portrait?

--Demain, si vous voulez.

--Demain, c'est dit.

Ils étaient si absorbés, dans cet entretien où la jeune fille, par

un privilège spécial aux grandes dames, avait usurpé sur les

attributions du jeune homme, qu'ils n'avaient pas remarqué l'entrée

d'un nouveau visiteur.

C'était un gentilhomme d'une trentaine d'années, de fort belle

tournure et de fort bonne mine; son costume était élégant, mais

seulement par la coupe et par l'étoffe, car il était entièrement

noir, sauf les rubans violets qui l'agrémentaient çà et là et les

crevés blancs qui zébraient les manches de son pourpoint.

Il avait au cou un ordre de chevalerie, et à la ceinture une belle

et vaillante épée, dont il caressait volontiers la coquille, en

homme habitué à dégainer sans peine.

Quant au surplus, l'œil vif, le sourire railleur, l'allure

insouciante, les traits à la fois énergiques et francs.

--Par là, mordieu! dit-il en joignant la duchesse et son cavalier,

je vous saisis enfin, et toujours ensemble!

--C'est que nous nous y trouvons bien, sans doute, cher chevalier.

--Sangdieu! la chose est évidente.

--Alors, de quoi vous plaignez-vous?

--Je me plains de ces tête-à-tête perpétuels.

--En seriez-vous jaloux? fit la duchesse en souriant de son plus

malin sourire.

--Il y aurait bien de quoi! Mais ce n'est pas ma jalousie qu'il

faut craindre, mes imprudents tourtereaux, vous le savez bien.

--Bon, vous allez encore nous parler de l'Éminence!

--Eh bien, oui! et je vous en parlerai jusqu'à ce que je vous aie

rendus sages.

--Prenez garde! fit la coquette aux blanches dents, cela pourrait

vous mener loin.

--Voyons, chevalier, que veux-tu? demanda Châteauneuf.

--Vous dire que si vous ne vous méfiez pas de l'Éminence rouge,

l'Éminence grise est sur votre piste.

--Le père Joseph?

--Je viens de l'apercevoir rôdant aux alentours de cet escalier.

--Ce brave capucin! dit la duchesse, il quête pour son ordre. Eh

bien! s'il vient nous relancer, nous lui dirons que nous ne pouvons

rien lui faire.

--Bien parlé, duchesse, applaudit Châteauneuf.

--Oui, bien parlé, gronda le chevalier, bien parlé comme des

étourdis.

--Chevalier de Jars, dit la duchesse en lui administrant un petit

coup d'éventail sur la joue, vous n'êtes pas aimable, aujourd'hui.

--Frappez, dit-il, mais écoutez! Les humeurs noires de l'Éminence

rouge ne font que s'assombrir depuis quelques jours; la cour en est

fort troublée; l'Éminence grise est taciturne à l'égal de son

patron; il règne entre eux de longs colloques mystérieux... On

parle d'une pluie de lettres de cachet. Les plus sûrs d'eux-mêmes

ont des transes mortelles... et je vous admire tous les deux,

faisant tranquillement l'amour, quand vous devriez mettre un monde

entre vous.

--Ah! vous devenez insupportable! fit la duchesse. Est-ce ma faute,

à moi, si j'ai eu le malheur de plaire à un premier ministre, quand

la simplicité de mes goûts s'accommodait d'un garde des sceaux?

--Adorable! murmura Châteauneuf.

Le chevalier se pencha à l'oreille de madame de Chevreuse:

--Duchesse, lui dit-il tout bas, vous affolez mon pauvre ami;

prenez garde, c'est plus dangereux que vous ne croyez... pour lui

surtout.

--Vous dites!... fit-elle sur le même ton, gagnée par la gravité

peu habituelle de son langage.

--J'ai peur que le cardinal ne se mette la jalousie en tête.

--Que marmottez-vous là, à ma barbe? intervint Châteauneuf.

--Rien qui vous concerne, mon beau gentilhomme, répéta la duchesse.

Le chevalier m'apprend que le cardinal, qui sommeillait depuis

quelque temps, fait mine de se réveiller... Cela va nous rendre une

activité dont nous avions besoin; nous allons nous remettre en

campagne, et je veux, si vous me secondez, devenir l'âme d'une

jolie comédie que nous intitulerons: «A trompeur, trompeur et

demi!»

--Prenez garde, chère Marie, fit le gentilhomme, à quoi bon vous

lancer dans ces intrigues périlleuses?

La duchesse regarda le chevalier de Jars.

--Il le demande!... Et se retournant vers son amant: A quoi bon?

dit-elle en l'incendiant d'un de ses irrésistibles regards,--à

combattre, à perdre, s'il est possible, ceux qui sont envieux du

bonheur!

--Un nouveau complot contre l'Éminence? demanda de Jars. En ma

qualité de chevalier de Malte, j'en suis.

--Et les fédérés ne nous manqueront pas! appuya Châteauneuf.

--J'y compte bien, répliqua-t-elle.

Puis, toujours rieuse, au milieu des entreprises les plus

redoutables, et comme si l'idée de la lutte à outrance dont elle

venait de planter le germe n'eût été qu'un jeu comme un autre:

--Eh mais! fit-elle en montrant du doigt l'artiste et la fille

d'honneur absorbés dans leur tête-à-tête, voyez donc de quel air

cette belle demoiselle considère ce beau garçon... Ah! je connais

quelqu'un dont j'étais regardée ainsi naguère.

--Coquette! murmura Châteauneuf.

--Décidément, dit-elle en ramenant du coin éloigné où ils étaient

ses deux cavaliers vers le chevalet, le petit peintre est amoureux

d'elle. N'est-ce pas votre avis, chevalier?

--Les mains, dit-il en baissant la voix, sont de mademoiselle de

Lafayette, mais les yeux ne sont pas encore marqués, et je ne

répondrai à votre question qu'après les avoir vus. C'est là que

messieurs les peintres trahissent d'ordinaire leurs secrets.

--Bon! intervint la duchesse, ces peintres, cela prend son bien

partout.

--Alors, fit galamment Châteauneuf, celui-ci prendra chez vous la

grâce et l'esprit.

Elle allait riposter par quelque saillie nouvelle, lorsque la

portière, se soulevant, montra, pareil à la tête de Méduse, le chef

grisonnant du père Joseph.

Le rire s'arrêta sur toutes les lèvres.

Mademoiselle de Lafayette saisit le bras de la duchesse, de Jars,

celui de son ami, et tous quatre commencèrent à s'éloigner, à

mesure que le franciscain s'avançait; en sorte qu'ils se croisèrent

avec lui vers le milieu du chemin, échangèrent un salut glacial, et

achevèrent de gagner la porte pendant qu'il arrivait près du jeune

peintre.

--Hum! fit-il, voilà de belles dames et de beaux seigneurs bien

silencieux cejourd'hui... Que vous en semble, mon cher peintre?

--Ces dames et ces messieurs étaient venus pour voir maître

Duchesne...

--Et ils l'ont attendu longtemps? ricana-t-il sournoisement...

Philippe ne répondit pas.

--Mon jeune ami, reprit-il en posant son doigt jauni sur son

épaule, vous étiez là en pleine conspiration.

--Moi, mon père?...

--Mauvaise compagnie, qui compromettrait les plus innocents.

--Ne le croyez pas; ces dames parlaient...

--Je ne vous interroge pas, et ne veux pas vous confondre avec

eux... Je vous ai promis mon appui, et je vous dis, plus que

jamais: Il faut partir!

Sur ce mot, et sans attendre sa réponse, il croisa les bras dans

les larges manches de son froc, et s'en alla à petits pas comme il

était venu.

Philippe de Champaigne entendit la porte retomber derrière lui; et

baisant avec ferveur le portrait qu'il avait tenté de lui ravir:

--Ma mère, murmura-t-il plein de trouble et de crainte,

inspire-moi. Pourquoi cet homme combat-il tes dernières volontés?

Dois-je, sur son ordre, quitter la France, où je suis venu

t'obéir?...

VII

LA CHASSE ROYALE.

Il y avait chasse à Fontainebleau.

Le cardinal permettait de temps en temps cette distraction à son

royal esclave, quand il le voyait trop fatigué de l'isolement et de

la continence où il le tenait à sa merci, à l'abri des ambitieux,

ses rivaux, et des favorites, bien plus dangereuses encore.

Louis XIII n'était ni sot ni méchant par nature. Les vices calculés

de sa première éducation, et la timidité causée par une infirmité

physique, en firent un pauvre homme et un mauvais roi.

Sa mère et ses premiers courtisans vicièrent son éducation, et le

maintinrent dans l'aversion de l'étude, qui élève et fortifie

l'âme, afin de le soumettre plus sûrement à leurs caprices et

d'exercer le pouvoir en son lieu et place.

Un bégayement insupportable, qui ne lui permettait pas d'achever

une phrase de trois mots sans de grotesques efforts, le rendit

ridicule à ses propres yeux, lui inspira l'antipathie de la

société, lui fit prendre en horreur la conversation, à laquelle il

ne pouvait se mêler sans trahir son côté le plus disgracieux.

Comme c'était surtout les railleries des femmes qu'il appréhendait,

il devint envers le beau sexe d'une timidité invincible,

précisément en dehors de son désir malheureux d'aimer et d'être

aimé.

Il avait, dans les premiers temps de son mariage, témoigné beaucoup

d'affection pour sa femme, Anne d'Autriche; mais l'influence de sa

mère d'une part, les manœuvres de Richelieu sur la jeune reine

de l'autre, avaient amené l'interruption à peu près complète des

relations intimes des deux époux.

Le pauvre jeune roi, car, par une coïncidence singulière, tous les

principaux personnages de ce récit étaient nés dans la première ou

les premières années de leur siècle, le roi était condamné par son

favori à une vie vraiment monacale.

Il l'entourait de confesseurs stylés qui le plongeaient dans les

entreprises mystiques, et ne lui créait lui-même que des

occupations de cette nature, dont les plus graves étaient des

fondations et des vœux.

Pourtant, lorsque l'arc était trop tendu, la compression trop

prolongée, il montait à ce cerveau, dans la force de l'âge et qui

avait ses heures de bravoure, ainsi que le prouvent les entreprises

belliqueuses de sa première jeunesse, des pesanteurs mortelles, de

noirs ennuis, des aspirations de révolte.

Pour ces graves circonstances, le cardinal tenait en réserve

quelques immunités qui, loin de diminuer son pouvoir, contribuaient

à l'affermir, en rendant le roi convaincu de sa soumission et de

son zèle pour lui être agréable.

Les chasses à Saint-Germain, à Compiègne et à Fontainebleau étaient

une de ces ressources. On les prolongeait suivant l'intensité de

l'humeur fâcheuse du malade.

Richelieu s'arrangeait d'ailleurs pour assister à ces parties, soit

en voiture, soit plus souvent à cheval, quitte a revêtir un costume

séculier et mondain, pour lequel il délaissait volontiers la

soutane.

Ses derniers accès d'humeur noire, en ricochant sur le reste de la

cour, avaient gagné le roi, et le remède accoutumé était devenu

nécessaire.

Dans sa période taciturne, le cardinal avait fait de nouveaux

mécontents; il en était revenu quelque chose aux oreilles du

monarque. Le petit coucher, ce dernier quart d'heure du jour où se

réglaient les affaires, avait été difficile.

--Il y a des soirs, disait-il quelquefois à ses confidents, où le

petit coucher du roi me donne plus de tracas que toutes les

affaires de l'Europe.

Il s'en dédommageait bien, il est vrai, par son despotisme et ses

exigences sur le roi lui-même, et par le luxe dont il savait

s'entourer, tandis que le prince restait dans la simplicité et la

négligence.

Les gardes de l'Éminence entraient jusqu'à la porte de la chambre

quand il allait chez son maître. Il avait pris partout le pas sur

les princes du sang, forcés de s'incliner sous son orgueil.

Une si grande position ne lui donnait pourtant qu'un bonheur

relatif, mais encore sa conservation valait-elle bien quelques

sacrifices.

Les chasses de Fontainebleau en étaient un.

Comme il s'était contenté cette fois d'une place dans la voiture de

la reine, qui ne pouvait suivre que les allées principales du bois,

il vit tout à coup glisser comme un tourbillon un groupe de

cavaliers et d'amazones, entre lesquels il reconnut la duchesse de

Chevreuse, mademoiselle de Lafayette, le chevalier de Jars et son

rival détesté Châteauneuf.

De longs éclats de rire, partant de cette compagnie brillante et

joyeuse, vinrent frapper son oreille comme un sarcasme.

Mais ce fut bien pis, à une seconde de là; un autre cavalier

courait après les premiers, faisant rage pour les joindre, sans se

soucier des gentilshommes qui venaient derrière lui à bride

abattue, et ce cavalier, qui passa sans tourner la tête du côté de

la reine ni du ministre, c'était le roi.

Le cardinal regarda en pâlissant Anne d'Autriche, peu soucieuse de

cette négligence de son royal époux, et ne trouva plus la fin de la

phrase qu'il était en train de lui adresser.

--Sa Majesté, dit-il, va d'un train effrayant.

--Qu'elle aille, dit tranquillement la reine; ne trouvez-vous pas

comme moi qu'elle est plus gaie de loin que de trop près?

--Tout le monde n'est peut-être pas de votre avis, madame; et les

personnes après qui le roi court n'en sont probablement pas

fâchées.

--La bonne folie! fit la princesse en riant d'un émoi dont elle

comprenait parfaitement l'objet, tout en feignant de donner le

change. C'est donc vrai que vous êtes amoureux de ma chère

duchesse.

--Que dites-vous, madame?

--Eh bien! ne vous agitez point pour si peu; c'est le secret de

toute la cour, et votre inquiétude, en voyant le roi courir après

elle, en dit bien plus long... Ah! vous êtes jaloux?...

--Ne le croyez pas, balbutia-t-il, au supplice entre les railleries

d'une femme qu'il avait aimée et l'indifférence de celle qu'il

aimait.

--Aussi, quelle imprévoyance de votre part! Au lieu de venir en

voiture avec moi, il fallait aller à cheval avec les gentilshommes

du palais.

--Votre Majesté se moque, reprit-il, et cependant c'est pour elle

et pour sa dignité que j'éprouve cette émotion.

--Sur l'honneur?

--Je l'affirme. La duchesse est une femme charmante, mais fort

coquette, à laquelle je pense peu.

--Ce n'est pas ce qu'on assure.

--C'est vrai pourtant; quand on a été assez heureux pour obtenir un

instant l'attention d'une divinité, on ne songe guère à descendre

jusqu'aux mortelles.

C'était un compliment assez adroit, dans le goût mythologique du

jour; mais la divinité à laquelle il s'adressait ne répondit pas,

elle savait à quoi s'en tenir sur sa sincérité. La duchesse de

Chevreuse était son amie sincère, elle la tenait au courant de

toutes les tentatives galantes de l'Éminence vis-à-vis d'elle, et

toutes deux ne se gênaient pas pour en faire des gorges chaudes.

Le cardinal reprit:

--Vous ne me croyez pas, madame?... Votre Majesté n'a-t-elle donc

point remarqué la façon dont le roi regarde, depuis quelque temps,

certaine de ses filles d'honneur?

--Allons donc! répondit-elle en riant de bon cœur; est-ce que

c'est moi que vous espérez rendre jalouse à présent?

--Cependant, si le roi allait vraiment s'éprendre de cette petite

Louise?

--Lui?... hélas!...

Et elle bâilla le plus spirituellement du monde, pour exprimer ce

qu'elle pensait de la galanterie et des frasques supposées de son

triste mari.

Richelieu, dépité de cette indifférence dont il pouvait s'accuser

intérieurement, riposta avec assez de vivacité:

--Et si j'assurais à Votre Majesté que des indices certains me

prouvent qu'il en est amoureux?

--Le grand malheur!... Eh! mon cher cardinal, vous oubliez qu'il a

bien été autrement épris de moi!... Allez, ses passions ne sont pas

dangereuses.

--On ne peut savoir... Cette petite Lafayette est d'une coquetterie

pire que celle de la duchesse, dont elle suit d'ailleurs les

leçons...

--Elle, la pauvre enfant!

Il comprit qu'il ferait fausse route en cherchant une alliée de ce

côté; la reine connaissait trop le roi pour en être jalouse, et on

l'avait trop tenue en dehors du pouvoir pour qu'elle s'intéressât

en quelles mains il pourrait tomber.

Sentant bien qu'il ne fallait plus compter que sur lui-même, il

affecta de donner, malgré sa préoccupation, un autre tour à

l'entretien.

En son âme et conscience, il eût bien voulu en être encore à la

faculté de choisir, comme le lui disait Anne d'Autriche, entre son

équipage, même partagé avec une reine, et un cheval même de

médiocre allure.

Mais impossible de revenir sur ce qui était fait; il était dans

l'équipage, il fallait y souffrir, et renoncer à pénétrer à travers

les sentiers étroits où la cavalcade railleuse s'était perdue à ses

regards.

Il comprit même que l'inquiétude dont la reine lisait la preuve

dans sa parole saccadée, dans ses yeux tourmentés, dans l'agitation

de son maintien, égayait les rancunes que cette princesse

entretenait discrètement contre lui.

Un de ses officieux, animé pourtant des meilleures intentions, vint

lui donner le coup de grâce.

Au milieu du mouvement des piqueurs, de la course des équipages et

des cavaliers, des menées et des aboiements de la meute, des

fanfares et des appels du cor, on entendit tout à coup au loin,

vers un des massifs les plus épais, un bruit de voix et de cris

confus, suivi bientôt d'un moment de silence absolu.

Qu'était-ce? un des incidents de la chasse; mais de quelle nature?

Sur qui ou sur quoi portait-il?

La reine et le premier ministre échangeaient ces questions, lorsque

celui-ci aperçut un gentilhomme débouchant à toutes brides dans la

grande avenue où leur voiture était consignée, et s'avançant vers

eux.

--Dieu soit loué! s'écria-t-il, voici Boisenval qui va nous donner

des nouvelles!

En un pareil moment, ce personnage apparaissait comme un messie au

cardinal, pour lequel il exerçait à la cour, le lecteur s'en

souvient peut-être, un rôle d'une honorabilité suspecte.

Rempli de vices, insatiable d'argent pour les satisfaire, il

trouvait toujours ouvert le coffre-fort du ministre, dont il

affectait de se montrer le détracteur auprès de ses ennemis, et

pour lequel il exerçait sans scrupule le métier d'agent provocateur

et d'espion.

Aussi, quoique ce fût bien lui qu'il cherchât, et à lui qu'il

adressât ses renseignements, eut-il soin de ne parler qu'à la

reine.

[Illustration: Personnages illustres du XVIIe siècle.]

--Approchez, monsieur de Boisenval, lui dit celle-ci, et

dites-nous: qu'est-il donc arrivé là-bas?

--Votre Majesté veut parler de ces cris?...

--Précisément.

--Qu'elle se rassure, l'accident n'aura pas de suites... de suites

fâcheuses, du moins, se reprit-il en clignant de l'œil vers le

cardinal.

--Un accident?

--Oui, madame. Votre Majesté a peut-être aperçu un tourbillon de

chasseurs où se trouvaient madame la duchesse de Chevreuse, M. de

Châteauneuf, leur inséparable ami le chevalier de Jars et

mademoiselle de Lafayette?

--En effet... j'ai même vu le roi prendre la même direction.

--Une cavalcade échevelée, désordonnée, dont j'ai voulu être, et

qui a failli rendre tous nos chevaux fourbus... La duchesse et

Châteauneuf étaient surtout emportés par deux bêtes intrépides, qui

les entraînaient côte à côte en avant, à travers buissons et

halliers, si bien que nous les perdions de vue la moitié du temps.

Cette révélation fit froncer le sourcil haineux et jaloux du

cardinal, et amena un sourire imperceptible aux lèvres de la reine.

Boisenval feignit de ne rien apercevoir.

--Ce fut dans un de ces instants que le roi apparut au milieu de

nous, bondissant par longs élans, comme le plus fort écuyer du

royaume... Ah! Sa Majesté était magnifique à voir... insinua

l'hypocrite; l'œil animé, le teint coloré, le maintien plein

d'ardeur, telle qu'elle devait être à la bataille de Royan, où elle

affronta trois fois les boulets ennemis.

--Nous connaissons l'histoire, dit avec un peu d'ironie Anne

d'Autriche.

--C'est pour expliquer à Votre Majesté, reprit le narrateur, qui

avait son but, que l'on eût juré que le roi allait livrer un nouvel

assaut à une place très forte... J'abrège, puisque Votre Majesté le

désire. Sa cavale vint s'arrêter juste auprès de celle de

mademoiselle de Lafayette... et chacun d'applaudir à la précision

de cet arrêt, au milieu d'un pareil élan. «Le roi était radieux.»

--Vous l'avez déjà dit, fit observer la reine.

--Il adressa un sourire plein de grâce à la belle amazone, un peu

intimidée par cette surprise flatteuse, et s'étonna de ne pas

trouver la duchesse près d'elle. En apprenant qu'elle venait de

disparaître derrière un taillis.--«Eh bien, mademoiselle, dit-il,

allons la rejoindre.»

«Et sur ce mot, le voilà reprenant son temps de galop, mais en

compagnie de la jeune écuyère, avec laquelle il ne tarda pas à se

dérober à nous, absolument comme la duchesse et Châteauneuf.»

--C'est d'une inconvenance... gronda sourdement le cardinal.

Mais il n'acheva pas, il venait de remarquer le sourire provoqué

par son dépit sur les traits de la reine.

--Ils filaient d'un tel train, poursuivit Boisenval que personne ne

s'avisa de les suivre; d'ailleurs, ils ne nous en avaient pas

priés.

--Un tête-à-tête! murmura très bas le cardinal.

--Mais tout à coup un grand cri nous arrive; nous faisons halte, et

nous pénétrons dans une allée inextricable, un vrai labyrinthe, où

nous trouvons le roi qui avait mis pied à terre, soutenant

mademoiselle de Lafayette, qu'un faux pas de son cheval avait jetée

sur le talus.

--Blessée? demanda la reine.

--Contusionnée à peine... fit le narrateur avec son sourire à deux

tranchants.

--Ah! soupira la reine comme soulagée d'une grande appréhension;

cette pauvre Louise!... vous m'avez fait une peur!...

--Que Votre Majesté se rassure; le roi est si bon, si bienveillant!

Il en a eu soin comme un frère. Il n'a pas voulu remonter à cheval;

voyant qu'elle boitait légèrement, il a exigé qu'elle s'appuyât sur

son bras, et c'est lui qui la ramène ainsi, doucement, très

doucement, vers cette avenue, où il compte trouver une voiture pour

la mettre...

--Eh mais, il a raison, et voici la mienne. A la chasse,

l'étiquette perd ses droits, n'est-il pas vrai, Éminence?

Richelieu s'inclina avec une grimace que la reine feignit de

prendre pour un assentiment.

Il fallut qu'il en passât par là, et partageât sa place dans le

carrosse royal avec celle qu'il regardait déjà comme sa rivale dans

la faveur du maître.

La position était rude pour un homme de sa trempe; les ambitieux

croient aisément les autres travaillés de leur mal.

On juge comment il acheva la promenade, et de quelle façon il passa

le reste de cette maudite journée, qui avait, à sa barbe, rapproché

Châteauneuf de la duchesse, et le roi de Louise.

Il rentra le lendemain au Louvre la tête perdue, et faillit se

fâcher contre son fidèle conseiller, le père Joseph, qui prenait

cette confidence avec un calme imperturbable, sinon même un peu

sardonique.

--Quoi! s'écria-t-il, toi aussi, tu me trahis!...

--Vous n'en pensez rien, répliqua avec assurance le franciscain; je

m'étonne simplement qu'un grand esprit comme le vôtre se tourmente

si fort pour une petite fille.

--Une petite fille qui peut devenir notre tyran à tous.

--Je n'en crois rien.

--Si le roi l'aime, enfin!... et il l'aime!...

--C'est possible, mais elle, aime-t-elle le roi?

--On aime toujours un roi!...

--Oh! oh! c'est selon; les ministres, oui; les courtisans, sans

aucun doute; les grandes dames blasées, c'est certain; mais une

fillette de dix-huit ans, qui se plaît à rêver aux étoiles...

--Aimerait-elle ailleurs, enfin?

--Peut-être oui, peut-être non!... Qui sait ce que pense la plus

naïve?

--Tu me fais mourir, avec tes énigmes!

Il se leva brusquement de son siège et se mit à arpenter à grands

pas sa chambre, se parlant tout haut à lui-même, comme il lui

arrivait dans ses heures de perplexité.

Les Mystères du Louvre · 第 26 / 41 段