élèves aimaient à y entasser, en faisaient une exposition
permanente. Et puis les princes, le cardinal même, montrant un goût
particulier pour l'art de la peinture, il était du meilleur ton de
se régler sur eux.
Il était encore très matin, et les visites commençaient d'habitude
plus tard.
Il était convenu, d'ailleurs, d'une manière tacite, tout au moins,
que les artistes ne devaient jamais se déranger pour ces amateurs;
tout au plus quittaient-ils leurs sièges pour recevoir le roi, qui,
comme on sait, estimait assez leur métier pour tenter parfois de
manier lui-même les pinceaux.
Certes, il serait curieux d'installer aujourd'hui, dans le musée
des souverains, le portrait qu'il fit de son premier ministre
Richelieu, dans un de ses accès d'affection pour celui-ci; mais, si
nous ne nous trompons, les archéologues les plus opiniâtres ont
perdu la trace de cette curiosité.
Cette digression à la seule fin de faire bien comprendre les
immunités accordées aux peintres dans le Louvre du commencement du
dix-septième siècle.
Le visiteur matinal paraissait moins attiré par le désir de voir
les tableaux que le personnel de l'atelier.
Son attention se dirigea uniquement sur le jeune artiste, dont il
se rapprocha à pas comptés.
Arrivé tout à côté de lui, il profita de sa préoccupation pour le
regarder avec une expression singulière, moitié doucereuse, moitié
inquiète.
Puis entamant l'entretien:
--Déjà à l'ouvrage, monsieur Philippe? lui dit-il.
--Sa révérence le père Joseph!... fit celui-ci, tiré de sa
méditation. Excusez-moi, mon père, je ne vous avais pas entendu
venir, et je ne vous voyais pas.
--Il n'y a pas de mal; ce serait à moi de m'excuser plutôt de vous
troubler si matin... Il est six heures à peine.
--En voici deux que je travaille, répondit avec simplicité
l'artiste.
--Vous irez loin, si vous continuez cette vie active.
--Mon Dieu, je ne sais, mon père; mais c'est une règle que je me
suis imposée de me mettre à la besogne chaque jour dès quatre
heures.
--Chaque jour?
--Ah! le dimanche excepté.
--Excellentes dispositions, mon jeune ami; je n'en obtiens pas plus
de mes capucins de la rue Saint-Honoré. Si vous n'étiez déjà un
habile peintre, vous auriez pu faire un excellent moine.
Le franciscain poussa un petit éclat de rire, peu familier à sa
nature, mais le jeune homme répondit avec une gravité singulière:
--Qui sait? je le deviendrai peut-être.
Et il se rapprocha de sa toile, sur laquelle il affecta d'appliquer
quelques touches importantes, pour dissimuler le nuage qui venait
de monter sur son beau front.
Le franciscain l'observait trop bien, pour être dupe de cet
expédient.
Il laissa passer une minute de silence, et se rapprochant du
chevalet par un mouvement calculé comme toutes ses allures:
--Voici une figure qui ne témoigne pas d'une grande vocation
mystique, reprit-il avec un sourire, à moins qu'il ne faille
traverser l'Olympe pour atteindre au paradis...
L'habit que portait l'auteur de cette légère critique l'expliquait
sans doute, cependant le jeune homme en éprouva quelque embarras,
dont il s'aperçut.
--Eh quoi! reprit-il, vous formaliseriez-vous pour si peu! Oh! je
le sais, les amours-propres d'artistes, chose sensible! Mais
rassurez-vous, ce n'est pas un blâme que je vous adresse. Je suis,
au contraire, un des appréciateurs de votre talent, et je me plais
à reconnaître que vous donnez un remarquable aspect de chasteté aux
sujets les plus profanes: témoin cette nymphe...
--Mon talent!... mon père! le talent d'un élève, d'un écolier!...
c'est un trop beau mot pour une si mince affaire.
--Non pas, non pas, fit-il, patelin et insinuant; encore quelques
efforts, et vous figurerez au rang des maîtres...
--Vous allez me rendre honteux de mon insuffisance.
--Mon jeune ami, l'excès de modestie est un mal aussi dangereux que
l'excès de vanité; vous n'êtes pas entaché de celui-ci, mais
défiez-vous de celui-là. Je ne suis qu'un humble capucin, peu
expert en beaux-arts, mais la voix publique, qui s'y connaît
davantage, s'exprime avec éloge sur votre compte. J'ai admiré ce
paysage que vous donnâtes dernièrement à votre ami Nicolas Poussin,
et j'ai entendu, à ce propos, quelqu'un dire, à mes oreilles, qu'il
ne vous manquait pour vous perfectionner qu'un séjour de quelques
années en Italie.
Le paysage offert par l'artiste à son collègue le Poussin était, en
effet, une œuvre si remarquable, qu'elle est restée célèbre, et
figure parmi les événements de sa carrière, quoiqu'il fût bien
jeune lorsqu'il l'exécuta.
Que cette toile eût été distinguée par les connaisseurs, il n'y
avait là rien que de naturel; ce qui l'était moins, c'était cette
longue conférence du conseiller intime de Richelieu avec ce pauvre
petit peintre auquel il n'avait daigné adresser, en toute sa vie le
quart des phrases élogieuses qu'il lui prodiguait en ce moment.
Le jeune homme, avec sa franchise innée, ne put s'empêcher de lui
en témoigner sa surprise:
--Vous me rendez confus, mon père, et de la part d'une personne
telle que vous, occupée d'intérêts si hauts, conseiller d'un
premier ministre et d'un roi, cette bienveillance...
--Vous étonne?
--C'est vrai; je crains qu'étant venu ici pour rencontrer maître
Duchesne, vous ne songiez à passer le temps...
--En me raillant de son élève!... Non, certes, fit très gravement
le capucin. C'était bien vous, monsieur Philippe de Champaigne, que
je tenais à voir.
--En ce cas, mon père, daignez m'expliquer le motif...
--Je viens de vous en toucher un mot. Je ne suis que le dernier des
serviteurs de Son Éminence, et mon devoir est de me conformer en
tout à ses intentions...
--Son Éminence me connaît!... exclama l'artiste avec plus d'anxiété
que de désir.
Il est présumable qu'élève du peintre de Marie de Médicis,
accueilli par la bonté de cette princesse, appartenant par ce côté
à sa maison, le jeune Philippe de Champaigne partageait jusqu'à un
certain point les idées de sa protectrice pour le cardinal, et
craignait tout ce qui venait de lui, fût-ce l'apparence d'un
bienfait.
Le franciscain, diplomate incarné, possédait surtout le talent de
rendre sa physionomie muette, ou de ne lui faire dire que ce qu'il
voulait. La gêne et la méfiance de son interlocuteur n'y
produisirent aucune altération.
--Je n'ai pas dit précisément, répondit-il, que monseigneur vous
connût, mais que son intention étant de protéger les jeunes
talents, je tiens à m'y conformer, en vous aidant en une entreprise
chère à tous ceux de votre art.
--Le voyage d'Italie?... fit le jeune homme en le considérant avec
une sorte d'émoi.
Le rusé franciscain affecta de se méprendre sur ce sentiment, et de
son sourire le plus paternel:
--Vous l'avez dit, le voyage d'Italie!
--Mon Dieu, pardonnez-moi, je m'abuse sans doute, je comprends mal.
--Vous comprenez fort bien, au contraire. Je souhaite vous
faciliter les moyens d'un voyage et d'un séjour de quelques années
dans la patrie des beaux-arts et des grands peintres.
L'artiste pâlit à ces mots, et considéra, sans oser répondre, son
interlocuteur, dont le sourire, loin de le rassurer, accroissait
son tourment.
[Illustration: Ainsi, ce n'est pas de l'amour? fit-elle....]
De telles paroles dans sa bouche équivalaient à une éclatante
faveur ou à un ordre d'exil.
Mais la physionomie de cet homme était celle d'un sphynx, sur
laquelle un observateur de profession, tel qu'était le jeune
peintre, parvenait même rarement à lire.
Dans cette cour soupçonneuse, comme toutes celles où le pouvoir
tombe aux mains d'un intrigant ambitieux, les esprits les plus
droits, les consciences les plus fermes, ne sont jamais sûres du
lendemain. Les manœuvres les enlacent sans qu'ils s'en doutent;
on interprète leur abstention, on soupçonne la haine sous leur
silence; pour peu qu'ils aient des ennemis,--et le mérite n'en
manque pas,--ils ne sauraient se soustraire au sort commun.
Cependant Philippe était bien fort de sa conscience, et comme la
paix, ou du moins l'armistice continuait de régner entre le premier
ministre et la reine-mère, il ne croyait pas possible qu'on
interprétât à mal sa reconnaissance pour cette princesse.
--Mon père, répondit-il, avec cette douceur un peu triste qui était
le fond de son caractère, je ne vous ai rien fait. Je suis un
humble apprenti en peinture, étranger à toute question de palais ou
politique. J'honore la personne et le rang de monseigneur le
cardinal, et si les bienfaits de Sa Majesté la reine-mère
m'attachent à son service, chacun sait avec quel soin je me suis
toujours tenu en dehors de toute intrigue.
--Rassurez-vous, je sais tout cela, et je n'ai rien dit, ce me
semble, qui motive une si chaude justification.
--C'est vrai; mais je suis timide, un peu sauvage, si vous voulez;
j'ai peur de l'inconnu. L'éloignement m'alarme. Je vis solitaire,
inaperçu dans ce Louvre. Sans vous, je n'aurais pas soupçonné que
monseigneur le cardinal connût seulement mon nom obscur.
«Mon père, vous êtes tout-puissant, eh bien, reportez sur quelqu'un
de plus digne la faveur que vous m'offrez; quant à moi, faites
seulement qu'on ne s'aperçoive pas de ma présence ici.
«Vos paroles et votre regard expriment l'intérêt; ne me refusez pas
cela; vous ne sauriez être mon ennemi, enfin?»
--Votre ennemi! non certes, je ne le suis pas.
Ici la voix du franciscain prit une inflexion plus nette et plus
imposante.
--Vous vous méprenez sur mes desseins comme sur mon influence. Mon
jeune maître, n'oubliez jamais ceci: Si un jour quelque danger
suprême vous menaçait, je serais là, au-dessus du cardinal,
au-dessus du roi, pour vous protéger peut-être.
L'artiste le regarda avec une stupeur extrême, car cette fois il
n'y avait pas à mettre en doute sa sincérité; le moine patelin
avait disparu pour une minute.
--Oui, poursuivit-il, frappant un dernier coup pour déterminer la
confiance de son interlocuteur,--moi qui ne suis, qui ne peux rien,
en cette unique circonstance j'aurais quelque crédit peut-être...
Eh bien! par cette protection que je vous atteste, croyez-moi,
partez pour l'Italie... ce sol ne vaut rien pour vous.
--Je crois à votre intérêt, à votre sincérité, mon père, et
cependant l'obéissance m'est difficile, impossible!
--Impossible!...
--Ceci est un des intimes secrets de mon âme. Lorsque mourut ma
mère, elle m'attira vers elle sur le lit d'agonie, où ses forces
épuisées lui permettaient à peine d'articuler quelques mots, et je
n'oublierai pas les derniers qu'elle prononça:
«Va, me dit-elle, va, mon fils, vers la France... Toutes les
douleurs, tous les regrets de ta mère sont là... Si Dieu est juste,
c'est là aussi qu'il te tiendra compte de ce triste héritage, et
qu'il te paiera en bonheur et en gloire...»
--Que voulait dire votre mère, par ces mots pleins de réticences?
demanda le père Joseph, en interrogeant le jeune peintre.
--Je ne pus le savoir; comme elle achevait cette confidence, un
dernier hoquet contracta sa poitrine, ses lèvres s'agitèrent sans
articuler aucun son, son regard s'éteignit... elle était morte!
A ce souvenir, Philippe couvrit son visage de ses mains; mais,
chose étrange, l'œil du franciscain lança un éclair, et sa
poitrine poussa un soupir de soulagement.
--Remettez-vous de ces impressions pénibles... fit-il, revenant par
nature à son ton cauteleux et insinuant.
--Vous voyez bien qu'il faut que je reste en France, reprit
l'artiste; c'est un devoir... Ma mère ne peut pas avoir menti; car
ma mère était une sainte...
Et tirant de son pourpoint un médaillon, il le baisa avec ferveur.
La prunelle du franciscain acheva de s'allumer sous ses sourcils
grisonnants.
--Ce médaillon, prononça-t-il, c'est un portrait?
--Le sien.
--Son portrait!... Eh bien, écoutez, j'y consens, vous resterez, je
vous protégerai; mais ce médaillon, il me le faut.
Philippe le pressa dans sa main, comme si l'on tentait de lui
enlever un trésor.
--Le portrait de ma mère!
--Il me le faut, vous dis-je!
--Jamais!
--Enfant, prenez garde!... Ne me croyez-vous plus votre ami?
--Si vous êtes mon ami, laissez-moi mon bien! Qu'en feriez-vous,
d'ailleurs?
Le père Joseph hésita avant que de répondre; puis, d'un ton
d'aigreur qui eût troublé l'âme d'un familier de la cour plus au
fait que l'artiste de son influence et de son esprit de rancune:
--Soit! répondit-il, conservez-le, c'est d'un bon fils; mais, sur
votre tête, prenez garde qu'il tombe jamais sous les yeux d'un
autre que moi!
VI
LES AMOUREUSES.
Le petit peintre des combles du Louvre, l'élève du médiocre maître
Duchesne, se nommait donc bien Philippe de Champaigne; il devait
être une des illustrations de l'école française, qui le revendique
avec raison, puisque, né en Flandre, il ne passa dans ce pays que
ses premières années et y fit seulement ses études élémentaires.
Le lecteur se rappelle ce nom de Philippe! proféré trois fois,
comme un cri désespéré, par la jeune fille extatique du jardin de
la reine-mère, et l'explication fournie si précipitamment par le
père Joseph, pour détourner l'attention du cardinal de ce même nom.
Philippe!--Était-ce bien seulement un secret d'amour, comme il le
disait, que renfermaient ces trois syllabes? Sa démarche, au moins
bizarre, près de celui qui s'appelait ainsi, pourrait nous en faire
douter. Mais les événements seuls seront en droit de nous éclairer
sur tout ceci, et l'heure de la lumière n'est pas venue.
Fort troublé par cet entretien, peu rassuré sur les bonnes
intentions du séide de Richelieu, notre héros ne s'était remis
qu'avec peine au travail.
Mais soudain, son front se rasséréna, un sourire radieux illumina
tous ses traits; le pinceau prit sous ses doigts une assurance
nouvelle, et les couleurs de sa palette se fondirent avec une
ardeur inspirée.
Qu'était-ce donc? Quel bon génie avait dissipé l'influence laissée
dans l'air par le capucin?
C'était une visite d'un autre genre, annoncée dès la porte de
l'atelier par une voix argentine et rieuse.
Il ne se retourna pas; nous avons expliqué comment les artistes
étaient chez eux en cet endroit, mais une vive rougeur succéda aux
teintes livides qui couvraient tout à l'heure ses traits, et il
laissa approcher les survenants avant de les saluer.
Ils étaient trois, un homme jeune encore et deux jeunes femmes;
l'une de vingt-six ans,--c'était l'aînée,--l'autre de dix-huit.
Elles se donnaient le bras; leur compagnon marchait à côté de la
première, vers laquelle il se penchait à chaque mot et qu'il
dévorait de regards plus passionnés encore que son maintien.
--En vérité, ma chère Marie, disait la plus jeune, c'est indiscret
à nous de venir si souvent déranger les élèves de maître Duchesne,
et faire perquisition dans ses domaines.
--Petite dissimulée! répliqua à demi-voix son amie, en la menaçant
doucement du doigt, prenez garde que je ne me mette à lire au fond
de vos cachotteries!
Elles arrivaient près du chevalet, disposé sous le jour d'une large
croisée; l'artiste s'empressa alors de les recevoir.
--Madame la Duchesse de Chevreuse, mademoiselle Louise de
Lafayette!...
--Et M. de Châteauneuf, acheva la duchesse.
--Maître Duchesne n'est pas là, dit Philippe, il regrettera d'avoir
perdu l'honneur d'une si heureuse visite.
--Oh! nous ne cherchons pas après lui! fit la duchesse de ce fin
sourire qui était son triomphe,--n'est-ce pas, chère Louise?
--Moi, je suis venue pour vous accompagner, répondit avec
hésitation la malicieuse jeune fille.
--Évidemment, reprit la duchesse.
--Et moi, j'accompagne ces dames, que j'ai rencontrées par hasard,
ajouta Châteauneuf.
--Un hasard heureux; cela se voit, fit l'artiste mêlant son sourire
au sourire général; et puisque je suis seul pour recevoir si noble
société, permettez, mesdames, que je vous fasse les honneurs de
notre musée.
--Pas du tout, ordonna la duchesse, nous le connaissons
suffisamment pour nous diriger nous-mêmes; je vous défends de
quitter la palette... d'autant que vous en faites, en ce moment
surtout, un usage admirable.
--Merveilleux, appuya Châteauneuf, qui n'avait même pas jeté les
yeux sur la toile, absorbé qu'il était à considérer sa chère Marie.
--Cette nymphe est déjà un chef-d'œuvre, dit mademoiselle de
Lafayette, se rapprochant du peintre et du tableau.
Philippe balbutia quelques remerciements confus, et, pour obéir, il
reprit sa besogne, interrompue cette fois si agréablement.
Châteauneuf et la belle duchesse s'éloignaient peu à peu, sous
prétexte d'examiner les objets qui ornaient le vaste atelier,
causant à voix basse; tandis que mademoiselle de Lafayette
demeurait près du jeune peintre, prenant, à lui voir manier la
brosse, un plaisir extrême.
On pouvait dire que tout l'esprit, toute la grâce, toute la beauté
de la cour de Louis XIII étaient en ce moment dans l'atelier du
peintre de la reine-mère.
Marie de Rohan de Montbazon, devenue veuve à dix-sept ans du duc de
Chevreuse, était la favorite de la reine Anne d'Autriche, dont sa
verve, ses saillies, son enjouement charmaient les soucis
conjugaux, sous l'empire de ce roi dévot et sombre, jaloux de
lui-même et mécontent de tout le monde.
Mademoiselle de Lafayette, fille d'honneur de cette même jeune
reine, a été déjà entrevue par nous dans le jardin de Marie de
Médicis, se promenant au bras de son amie Henriette Duchesne.
C'était d'elle que le cardinal, avec sa précision terrible, avait
dit:
--Cette fille peut devenir un obstacle!
Un obstacle à lui le grand ministre, cette enfant de rose et de
satin? On l'eût fort étonnée si on le lui eût dit. Mais le lynx en
robe rouge avait remarqué bien plus qu'elle-même la façon
singulière dont le roi, depuis un certain temps, la regardait et
lui parlait.
Richelieu était jaloux des sourires du monarque; s'il était parvenu
à l'éloigner même de la reine Anne d'Autriche et de sa mère, ce
n'était pas pour le laisser tomber aux filets d'une favorite.
En sorte que de ces deux jeunes femmes, l'une, la duchesse de
Chevreuse, était pour lui l'objet d'une vive passion, jusqu'ici
fort déçue; l'autre, la fille d'honneur, le sujet d'une
appréhension sérieuse.
Quant à Châteauneuf, son emploi de garde des sceaux ne tenait plus
à rien, et son crédit était très ébranlé. C'était un gentilhomme
plein de cœur et de noblesse; mais il était le type de
l'élégance et du bon goût, et comme tel fort recherché des dames,
ce qui n'eût été rien si, entre toutes, la duchesse de Chevreuse ne
lui eût témoigné un intérêt bien tendre.
La duchesse! précisément celle que Richelieu poursuivait de son
amour redoutable et ridicule.
Elle avait feint le plus longtemps possible de ne pas comprendre
les déclarations de l'Éminence. Mais celles-ci étaient devenues si
nettes qu'il n'y avait plus à équivoquer, mais à se défendre.
Or, se défendre de cet homme, auquel la reine elle-même avait,
disait-on, cédé, par crainte sans doute plus que par tendresse, ce
n'était pas chose aisée. Il possédait de terribles moyens de se
faire aimer,--les maris ou les amants des femmes qu'il lui plaisait
de distinguer en savaient quelque chose.
Pour lui avoir résisté si longtemps, sans faire briser le garde des
sceaux, son rival, il fallait être la duchesse de Chevreuse, la
femme politique la plus étonnante de son époque, en même temps que
la physionomie la plus naïvement galante et la plus sincère dans
ses amours.
Tout en se promenant à travers la galerie et en causant avec son
favori, elle donnait çà et là un regard à sa jeune amie et à
l'artiste, qu'elle avait, par le fait, laissés en tête-à-tête dans
un coin.
Par un fait du hasard, mademoiselle de Lafayette posait
négligemment une de ses mains sur le dossier d'un grand fauteuil
artistique, tandis que de l'autre elle retenait les longs plis de
sa robe, qui eussent balayé l'atelier sans cette précaution.
Or, dans cette pose, elle représentait exactement celle de la
nymphe que Philippe de Champaigne était en train de peindre, et ce
qui en faisait le mérite et le naturel, c'est qu'elle ne s'en
doutait pas.
Elle admirait la peinture et l'habileté de chacune de ces touches
du jeune artiste, qui toutes, les plus légères comme les plus
accentuées, modifiaient d'instant en instant l'aspect de la toile,
vivifiaient l'esquisse, imprimaient l'illusion, et faisaient
circuler le sentiment dans les traits de l'image.
Mais son doux et limpide regard s'attachait bien plus longuement
sur la physionomie sympathique du peintre que sur la peinture.
Ils échangeaient peu de paroles, d'ailleurs; mais il y a de telles
minutes où ce ne sont pas les mots qui servent le plus éloquemment
au langage, et lorsque leurs yeux se croisaient, par exemple, avec
leurs rayons de la vingtième année, ils en disaient bien plus long
que tous les vocabulaires du monde.
--Maître Duchesne doit être fier d'un élève tel que vous, monsieur
Philippe, disait la demoiselle d'honneur dans son langage parlé.
--Vous êtes indulgente, mademoiselle, et je ne sais s'il a lieu de
l'être autant; pour moi, plus je travaille, plus je m'effraye de
voir combien il me reste à travailler pour arriver, non pas à la
perfection, mais simplement au bien.
--C'est trop de modestie aussi, et laissez-moi vous assurer que
tous ceux qui vous connaissent, vos confrères eux-mêmes, ont
meilleure opinion de votre savoir-faire.
--Remerciez-en pour moi ces amis généreux, et recevez-en vous-même
l'assurance de ma gratitude. S'il faut vous avouer la vérité, c'est
là mon faible, comme celui de bien d'autres; les encouragements me
soutiennent, m'élèvent, m'animent,--mais les encouragements ne sont
pas ce que maître Duchesne me prodigue le plus.
--Oh! ceci n'a rien qui m'étonne; sa réputation est établie, ses
confrères ne sont pas comme les vôtres, des amis, des camarades; il
n'a jamais vu en eux que des rivaux.
--Si la chose est exacte, fit doucement Philippe sans la démentir,
il faut le plaindre; l'amour-propre poussé à ce point est plus
qu'un défaut, c'est un malheur pour celui-là même qui en est
obsédé.
--En ce cas, je vous le garantis, maître Duchesne doit être fort
malheureux. D'excellents connaisseurs mettent son mérite en doute,
et, dans sa propre famille, on apprécie mieux qu'il ne le fait
certains peintres dont il cherche à rabaisser les qualités.
--Vous m'excuserez, mademoiselle, fit en souriant le jeune homme,
maître Duchesne est mon professeur; ce n'est pas à moi à partager
les griefs de ses adversaires, surtout au moment où je me verrai
peut-être forcé de renoncer à ses leçons.
--Certes, vous pouvez vous en passer.
--Ce n'est pas là ce que je veux dire; j'aurai longtemps encore
besoin de maîtres, mais il est possible que j'aille les chercher en
Italie.
--En Italie? balbutia Louise.
--Un voyage qui ne me souriait guère, je l'avoue, mais qui peut
devenir indispensable.
--Vous partiriez!... Rien ne vous attache donc à la France? L'art
exerce-t-il sur vous une influence si impérieuse?
--L'art est partout, mademoiselle, mais le bonheur?
--Le bonheur!... Vous n'êtes pas heureux, monsieur Philippe?
Elle se rapprocha de lui par une impulsion irréfléchie, et son
regard affectueux se mira dans celui de l'artiste, qu'il
interrogeait avec une sollicitude touchante.
Mais, rougissant aussitôt à l'éclair qui anima la prunelle noire et
passionnée du jeune homme, elle abaissa ses longs cils et voulut se
reculer.
--Oh! non, s'écria-t-il, restez, restez ainsi, je ne vous vis
jamais si belle!
--Y pensez-vous!... murmura-t-elle toute troublée, en se retirant
en quelque sorte sur elle-même avec un pudique émoi.
--J'ai une faveur à vous demander, reprit-il.
--A moi? oh! de grand cœur!
--Mon âme est pleine d'incertitudes et de combats; je ne sais si je
partirai...
--Encore ce mot!
--Mais si cela doit être, je voudrais auparavant faire votre
portrait.
--Vous appelez cela une faveur! Mais elle sera pour moi, et je
compte bien de plus que vous nous resterez.
Un soupir répondit seul à ce vœu.
--Et puis, dit-elle, j'ai quelque chose à vous demander aussi, moi.
--Oh! parlez.
--Vous me ferez vos confidences.
--Mes confidences!
--Oui, sur ce grand chagrin qui vous fait rêver de l'Italie.
--Je n'ai pas dit que ce fût un chagrin.
--Et moi je le soupçonne... Voyons, mettez-y de la franchise.
N'êtes-vous point amoureux d'une de nos dames?