cette simple sensation elle se calma, ses nerfs se détendirent,
elle retomba dans son premier état plein d'abandon.
--Ne m'avez-vous pas dit, demanda frère Jean, qu'elle s'appelait
Henriette?
--Oui, Henriette Duchesne.
Il s'approcha, et s'emparant de sa main qu'elle lui abandonna comme
au début, avec une passivité bien différente de sa résistance au
toucher du cardinal:
--Henriette, lui dit-il, m'entendez-vous?
De l'accent singulier qui avait tout à l'heure produit son cri
d'effroi:
--Je vous entends, fit-elle.
--Me voyez-vous?
--Je vous vois.
Cependant, ses paupières étaient toujours abaissées.
Le père Joseph continuait son rôle d'observateur à l'entrée du
berceau; le cardinal se tenait à deux pas derrière l'évocateur.
--Henriette, reprit celui-ci, vous êtes en ma puissance...
--Je le sais, répondit-elle.
--Il faut m'obéir et faire ce que je vous ordonnerai.
--Parlez.
--Pour commencer, vous allez répondre à tout ce que vous demandera
la personne que voici.
Et démasquant le cardinal, il le poussa vers elle.
Mais alors, étendant vers lui ses deux bras contractés et roidis:
--Non! non! s'écria-t-elle, pas à lui!... pas à lui!...
Richelieu persista néanmoins; mais la poitrine de la jeune fille se
souleva par soubresauts, de grosses gouttes de sueur roulèrent le
long de ses tempes; en proie à une violence terrible et comme
étreinte dans un cercle d'airain, elle se prit à des sanglots
inarticulés, et une légère écume teinte de sang monta à l'angle de
ses lèvres.
--Au nom du ciel, éloignez-vous, monseigneur! s'écria le jeune
inspiré éperdu.
Et, la tête en feu, il repoussa de nouveau son terrible compagnon.
--Que veut dire cela? demanda ce dernier, pâle d'émotion et de
dépit.
--Ceci veut dire, monseigneur, que dans l'extase où est plongée
cette jeune fille, elle éprouve pour vous une terreur insurmontable;
vous lui faites peur, comme si elle entrevoyait un malheur entre
elle et vous.
Le franciscain, auquel personne ne songeait, était tout oreilles et
tout yeux; le cardinal serra dédaigneusement les lèvres.
Quant à frère Jean, il se pencha encore sur la jeune fille, et par
son souffle lui rendit le calme.
--Henriette, demanda-t-il gravement, pourquoi repoussez-vous
monseigneur?
--J'ai peur de lui, murmura-t-elle.
--Que craignez-vous?
Elle porta la main à son sein et poussa un grand soupir.
--Répondez clairement, je le veux!
--Oh! mon cœur!... mon pauvre cœur!...
--Cette petite fille est folle, fit dédaigneusement Richelieu.
--Non, monseigneur, répondit le jeune illuminé tout soucieux; cette
enfant a la clairvoyance, mais il ne m'est pas donné d'en savoir
plus sur ce point. Essayons d'une autre manière. Henriette,
savez-vous ce que souhaite monseigneur?
--Je le sais... murmura-t-elle péniblement.
--Voulez-vous le dire?
--Non!
--C'est bizarre, murmura frère Jean, de plus en plus pensif.
--N'avez-vous donc aucun moyen de la contraindre? demanda
l'Éminence.
--Elle est à ma discrétion, monseigneur, mais cette résistance
m'effraye.
--Si vous voulez que j'ajoute foi à vos pratiques, et que je ne
vous tienne pas pour un imposteur, elle parlera!
--Mais savez-vous, monseigneur, que ceci n'est pas sans péril?
Toutes ses facultés intellectuelles sont tendues et comprimées avec
une énergie suprême sur un seul point... Elle est sur les limites
qui séparent la vie de la mort... Si j'allais la tuer?
--Qu'elle parle! ordonna froidement le cardinal.
L'évocateur, frémissant, se décida, non sans peine, et s'adressant
à cet inflexible despote:
--Au moins, laissez-moi lui transmettre vos questions?
--Soit.
--Que désirez-vous savoir, monseigneur?
--Demandez-lui quel est l'objet de mes préoccupations actuelles, et
quel est le secret dont je poursuis la découverte depuis des
années...
--Henriette, dit le jeune homme, interprétant cette question,
répondez, il le faut, il le faut absolument: Quel mystère obsède
l'âme de monseigneur, et quel but poursuit-il?
Elle se leva droite et rigide, tout d'une pièce comme un spectre,
dont elle avait l'apparence et la pâleur glacée; un geste
galvanique ramena son bras gauche sur sa poitrine étouffée, et
tendant le doigt vers le cardinal, elle laissa tomber trois mots,
ou plutôt un seul mot répété trois fois:
--Philippe!... Philippe!... Philippe!.
VI
SECRET D'AMOUR OU SECRET D'ÉTAT.
Ce triple cri arraché du fond de ses entrailles, la jeune fille
retomba inerte sur son siège, dont elle heurta sourdement le
dossier, sans que la commotion parvînt à la réveiller, ni à lui
tirer un signe de douleur.
Sa tête s'inclina sur sa poitrine; de grosses larmes, glissant à
travers ses paupières fermées, perlèrent au bord de ses longs cils
bruns.
L'évocateur ne paraissait ni moins abattu, ni moins troublé. Tout
son intérêt était concentré vers elle, il ne songeait plus aux
témoins qui l'observaient.
--Philippe?... répétait Richelieu, que signifie ce nom? que veut
dire cet émoi?
Ce fut le père Joseph qui se chargea de la réponse.
Il n'avait perdu aucun des détails de cette scène, et lorsque son
patron avait émis son vœu, son œil pénétrant s'était
avidement dirigé sur la visionnaire.
Au cri sorti trois fois de sa poitrine, il avait tressailli comme
il n'était pas dans les habitudes d'un homme aussi complètement
maître de ses impressions; et, comme s'il eût appréhendé que
l'interrogatoire ne fût poussé plus avant, il s'était élancé vers
Richelieu, qui cherchait à se rendre compte de cette nouvelle
énigme.
La physionomie vraiment inspirée de l'évocateur, l'extase, le
sommeil nerveux de la jeune fille, une influence secrète et
prestigieuse, répandue dans l'air, tout éloignait le soupçon de
charlatanisme ou de fourberie.
Il y avait là quelque chose d'innommé, d'indéfinissable, mais de
réel, qui échappait à l'analyse et confondait la raison; et le
ministre répétait à part lui:
--Que veut dire cela? pourquoi ce nom, et quel est ce Philippe?
--Allons, monseigneur, intervint le père Joseph avec son sourire
énigmatique, tout ceci n'est pas sérieux.
Richelieu secoua la tête.
--Cette extase?...
--Oui, il est possible, cette enfant obéit à je ne sais quelle
influence fâcheuse; elle dort comme dorment les somnambules, et
elle rêve comme rêvent les fillettes de son âge.
--Plaît-il?
--Sans doute; nous voulons connaître un secret d'État, car c'est
bien d'un secret d'État qu'il s'agit, n'est-il pas vrai?...
Le franciscain insista singulièrement par son accent de bonhomie
sur ce mot.
--Eh bien? fit Richelieu, sans y répondre.
--Eh bien, c'est un secret d'amour que nous découvrons.
--Comment cela?
--De quoi rêvent les jeunes filles, je vous prie, sinon de leur
grande, de leur unique affaire,--de leur amoureux?
--Au fait, c'est vraisemblable! Et l'amoureux d'Henriette?
--L'amoureux de mademoiselle Henriette Duchesne est messire
Philippe, ce petit barbouilleur qui étudie la peinture sous son
père, le maître peintre de la reine-mère.
Frère Jean, immobile et étranger à ce dialogue, considérait
toujours la jeune fille endormie.
Richelieu songeait.
Le franciscain, l'observant avec soin, et tenant sans doute à lever
toute indécision de son esprit, ajouta en riant plus fort:
--Voilà une pauvrette qui serait bien honteuse si elle venait à
apprendre qu'elle nous a mis dans la confidence de ses amours.
--Au fait, dit le cardinal, s'arrachant de vive force à sa
préoccupation et frappant un petit coup amical sur l'épaule du
capucin, tu as raison, frère Joseph, il n'y a, sur mon salut! que
toi de sensé ici.
La sincérité de son maître fit rayonner le visage du confident.
--Çà, monsieur, dit le ministre au jeune homme, que sa voix brève
tira de ses réflexions, c'est là tout votre pouvoir?
--Tout, monseigneur.
--Je crois, pour le coup, murmura celui-ci à l'oreille du capucin,
que la première supposition de Boisenval était la meilleure: c'est
un fou.
--Je reviendrais assez à cet avis, répondit le confident.
--C'est bien, monsieur, reprit le cardinal en tendant avec une
sorte de compassion dédaigneuse une bourse assez ronde à
l'évocateur.
Celui-ci la reçut froidement et remercia à peine; il avait tout
l'air de n'accepter que pour ne pas achever de se mettre en
disgrâce avec son terrible client.
--Vous allez, ajouta Richelieu, regagner le cellule où vous étiez
tout à l'heure, et le père Joseph pourvoira à votre retour dans
votre communauté d'Amiens.
Labadie se souvint alors qu'il avait le premier pied dans les
ordres religieux, et qu'il se trouvait devant un prince de
l'Église. Il fléchit un genou, et lui dit de son air glacé:
--Je suis venu pour obéir à mes supérieurs, Éminence; ils m'ont
enseigné le respect qui vous est dû, et m'ont chargé de réclamer
pour eux vos bénédictions.
--Je crois que c'est un bon exorcisme qu'il lui faudrait plutôt,
fit le cardinal en riant à l'oreille du franciscain.
--Ce serait du bien perdu, monseigneur, riposta celui-ci sur le
même ton; le diable qui le possède est un pauvre diable.
Comme le jeune homme demeurait imperturbablement dans son humble
position, le cardinal se décida, et, étendant la main sur lui:
--Que le bon Dieu vous éclaire, dit-il, vous et vos révérends Pères
d'Amiens.
--Venez, frère Jean, dit alors le franciscain.
Mais Labadie lui montra Henriette plongée dans un sommeil
léthargique.
--Rien qu'une minute, mon Père, le temps de tirer cette jeune fille
de ce sommeil, qui serait dangereux s'il se prolongeait davantage.
--C'est vrai, murmura à part lui le confident de Richelieu, elle
dort toujours...
Il se garda pourtant de communiquer cette réflexion à son maître,
qu'il entraîna lentement dans l'allée, en l'entretenant d'objets
propres à élaguer ses idées de ce qui venait de se passer.
Richelieu n'en parlait plus, en effet, mais sa préoccupation
l'avait repris; il ne répondait que par monosyllabes, ou même ne
répondait pas du tout aux observations les plus directes.
Puis, revenant tout d'un coup sur une particularité de
l'interrogatoire d'Henriette:
--Pourquoi diable! fit-il, cette petite Duchesne a-t-elle si grand
peur de moi, qui ne lui ai pas adressé quatre mots en ma vie?
--Comédie! enfantillage!...
--Non, non! Ce n'était pas ici un coup monté. Elle ne nous
attendait pas. Si elle avait eu conscience d'elle-même, elle eût
fait comme tant d'autres, elle m'eût souri.
--Votre Éminence a raison, insinua le franciscain, et je tiens le
mot. Cette petite n'est-elle pas l'amie de mademoiselle de
Lafayette, qui ne vous idolâtre pas? C'est pour le compte de sa
compagne que celle-ci a peur de vous.
--C'est cela! exclama le cardinal, saisissant cette supposition. Tu
le vois, je te disais bien qu'il faut se défier de ce serpent aux
doux regards... Elle me crée des ennemis...
--Soyez sans crainte, monseigneur, je vous répète qu'elle s'en crée
de plus redoutables à elle-même, et s'il ne faut qu'y aider un peu,
on y aidera.
L'œil de Richelieu se voila d'un nuage.
--Quelle vie!... quelle vie!...
--Une glorieuse vie, monseigneur; vous êtes le maître!
--Le maître!... répéta-t-il avec un sourire amer; oui, je dispose
de l'existence, de la fortune, du bonheur des autres,--dérision! je
ne puis rien pour moi!... Je connais tous les secrets des
souverains, je ne peux pas même découvrir le mien...
Alors, emporté par un de ces orages intérieurs qui lui étaient
familiers, il commença à marcher à grands pas, et atteignit en
quelques enjambées le pont de la galerie.
Le père Joseph le laissa s'éloigner seul, et revint pensif vers la
tourelle.
Il faut dire que, tout en marchant et en conversant, il n'avait pas
perdu de vue ce qui s'y passait.
Frère Jean s'était d'abord tenu dans une contemplation immobile et
profonde. Le rayonnement de ses prunelles inspirées enveloppait la
jeune fille, comme si sa pensée prétendait pénétrer au fond de ce
front si candide et si pur.
Sur ces traits, éclairés de nouveau par le feu inspirateur,
apparaissaient tour à tour la bienveillance et l'appréhension.
La docilité avec laquelle elle s'était remise à son influence
extatique, le flattait et le sollicitait en sa faveur.
Il s'intéressait instinctivement à elle, et il avait lu de la haine
pour elle et pour lui dans le mécompte du cardinal. Cette haine
seule eût suffi pour les rapprocher.
Avant de la rappeler au sentiment des choses réelles, il était
tenté de profiter encore de son état, pour l'interroger sur les
périls qu'elle avait paru craindre.
Mais le temps lui manquait, il s'aperçut que le cardinal et son
compagnon allaient se séparer. Il ne restait plus qu'un expédient,
fort spécieux, pour témoigner de sa bienveillance envers cette
enfant, compromise par lui, malgré lui, aux yeux du soupçonneux
despote.
Il se pencha vers elle et souffla doucement par petites bouffées,
sur son front et sur chacune de ses tempes.
Elle agita, d'abord, insensiblement sa tête, puis sa respiration, à
peine saisissable, devint plus forte, ses paupières se soulevèrent
peu à peu, comme une rose qui éclôt, et son regard, encore
incertain, rencontra celui de l'évocateur.
[Illustration: Le peintre en cet état, est comme le poète
absorbé.]
Son premier mouvement fut une surprise craintive, que dissipa le
geste respectueux et le sourire du jeune homme.
A mesure qu'elle revenait à elle, il avait perdu l'ardeur de son
regard, mais une expression particulière, peu commune, se montrait
toujours sur son pâle et mélancolique visage.
--Pardon, monsieur, dit-elle en se levant; mais je ne sais, il me
semblait...
Il y avait à la fois de la confiance dans son esprit et de la
lassitude dans tous ses membres.
--N'ayez pas peur, mademoiselle, lui dit-il. Je suis de vos amis.
--De mes amis?... Oui, j'ai dû vous voir quelque part...
A mesure que le sommeil extatique s'éloignait, elle perdait la
mémoire de la vision, mais la sympathie magnétique résistait.
Un regard vers le palais montra au jeune homme le père Joseph et le
cardinal se quittant.
Il n'y avait plus une minute à perdre.
--Mademoiselle, lui dit-il vivement, assez bas pour être entendu
d'elle seule, vous avez des ennemis...
--Moi!... fit-elle étonnée.
--Un, du moins, qu'il faut redouter.
--Mais, monsieur...
--Je le sais, et vous l'ignorez. Or, je veux vous aider autant
qu'il est en mon pouvoir. Si nous ne nous revoyons pas, vous aurez
un gage de mon appui et de mon influence.
Il prit sous son pourpoint un petit médaillon en cristal:
--Acceptez ceci, et conservez-le précieusement; c'est en apparence
un objet sans valeur. Pour vous, c'est un talisman efficace.
--Mais qu'en ferai-je?... balbutia-t-elle toute émue et gagnée par
le ton convaincu dont il parlait.
--Lorsqu'il vous arrivera un grand chagrin, un ennui cuisant,
l'appréhension d'un malheur, vous irez trouver la personne en qui
vous aurez confiance, une confiance assez grande pour mettre tous
les mystères de votre âme à sa discrétion.
«Vous poserez ce cristal sur votre front, et vous direz à cette
personne de vous interroger.
Le père Joseph affectait de revenir très lentement et jouait
l'indifférence, mais il ne perdait pas un de leurs mouvements et
cherchait à deviner leurs discours.
--Gardez-vous d'oublier une seule de mes paroles, poursuivit le
jeune homme, il y va de votre bonheur... et peut-être plus encore.
--Mais la vertu de ce médaillon...
--Est infaillible pour vous. Il possède la puissance attractive et
lumineuse qui produisait jadis les augures et les prophètes. Son
contact vous procurera le sommeil de l'extase, et dans ce sommeil
lucide vous lirez à livre ouvert dans le passé et dans le présent,
et si vous ne pénétrez pas dans l'avenir, vous en aurez du moins
l'intuition.
--Oh! dit-elle en lui tendant le cristal pour le lui rendre, ce
médaillon me fait peur... gardez-le... je n'en veux pas. Que ma
destinée s'accomplisse... je ne veux pas tenter Dieu!
--Il est à vous, et vous serez toujours libre de n'en pas faire
usage. Moi, j'accomplis un devoir en vous l'abandonnant...
Et comme le franciscain arrivait à la porte verdoyante du berceau:
--Silence!... fit-il en posant d'un air impératif son doigt sur ses
lèvres.
--Qui donc êtes-vous et de quel nom vous appelle-t-on?
ajouta-t-elle, cependant, en glissant l'amulette dans son corsage.
--Frère Jean, murmura le père Joseph d'un ton traînard, je vous
attends.
--Frère Jean!... répéta tout bas Henriette.
--Me voici, mon père, tout à vos ordres.
Le franciscain les enveloppa tous les deux de son regard
inquisitorial, et suivant le mouvement de la jeune fille pour
cacher le médaillon.
--Vous souvenez-vous de ce qui vient de se passer? lui
demanda-t-il.
Elle le regarda avec une surprise trop sincère pour ne pas le
convaincre.
--Que s'est-il passé?...
--Avec le sommeil on perd la mémoire, dit l'évocateur au père
Joseph; de même que le somnambule ne se rappelle ni ses actes, ni
ses paroles, de même le visionnaire, sorti de son extase, ne garde
aucune connaissance de ce qu'il a vu.
--Que parlez-vous d'extase et de vision, messieurs? fit la jeune
fille avec anxiété. S'agit-il de moi?... Je me suis endormie sous
ce berceau je ne sais comment; je croyais mademoiselle de Lafayette
auprès de moi, et c'est vous que j'y aperçois... Ai-je donc parlé
dans mon sommeil? Qu'ai-je pu dire?
--Ne vous inquiétez pas, mademoiselle, intervint de sa parole
posée, mais pénétrante, Labadie; votre sommeil était celui de
l'innocence, et si vous ne vous rappelez rien, nous non plus
n'avons rien entendu.
--Rien! insista d'un ton étrange le franciscain.
Mais Henriette éprouvait en elle un trouble, une perturbation
exceptionnelle; elle se sentait circonvenue par un mystère.
L'expression diabolique des traits du capucin, la gravité attristée
du jeune homme, le contact de cette amulette glissée dans son
corsage, lui causaient des éblouissements, des secousses
vertigineuses, bien naturelles en un jeune cerveau de dix-sept ans,
soumis à une épreuve de ce genre.
Le père Joseph hésitait à s'éloigner, il y avait en lui un désir
secret de renouveler, en l'absence de son maître, l'expérience
d'illuminisme. Mais, possesseur de lui-même, il refréna ce souhait
indiscret, dangereux peut-être en ce moment.
Il adressa à Henriette un sourire aussi aimable qu'il le put.
--Ma belle enfant, lui dit-il, nous sommes au désespoir d'avoir
troublé votre repos dans notre promenade aventureuse. Excusez-nous.
Puis, prenant le bras de Labadie:
--Frère Jean, c'est l'heure de nous rendre à l'oratoire.
Celui-ci se détourna une dernière fois vers la jeune fille, pour
lui adresser un signe de discrétion.
Elle les regarda s'éloigner, gagner le petit parc, disparaître dans
le palais, et s'étant assurée qu'elle était bien seule, elle tira
avec une curiosité craintive le médaillon, qu'elle tourna et
retourna dans ses doigts, toute songeuse.
--Ce morceau de cristal est un talisman, murmura-t-elle. Il l'a
dit... et une voix secrète m'assure que cet homme mérite
confiance... Avec ceci, je puis pénétrer l'intention la plus
cachée, lire dans le cœur le plus fermé... discerner ce qu'on
pense de ce qu'on dit...
Elle revint s'asseoir à la place où l'extase l'avait surprise, et
demeura longtemps l'œil arrêté sur les roses effeuillées à ses
pieds. Elle poursuivait une idée fixe, une aspiration naissante qui
soulevait sa jeune poitrine et donnait de vagues contemplations à
son œil d'azur.
Mais en elle tout était trouble et sensibilité excessive, ses idées
ne se reliaient pas et elle avait peur de les approfondir. On lui
avait parlé d'ennemis, de dangers, de songes révélateurs, à elle
qui ne haïssait personne, qui vivait heureuse et innocente comme
les libellules dont les essaims se miraient dans la pièce d'eau
voisine.
Reportant alors son attention sur le morceau de cristal:
--Ainsi, reprit-elle en lui parlant, avec toi je peux connaître si
l'on me hait... et si l'on m'aime!...
Elle articula ce dernier mot si bas, si bas, que le talisman même
ne dût pas l'entendre.
--Ah! si j'osais!... soupira-t-elle.
V
L'ATELIER DU LOUVRE.
Nous avons expliqué par suite de quelles circonstances la
reine-mère habitait alors le Louvre avec le reste de la cour, de
préférence à ses autres hôtels ou palais. Celui-ci obtint, du
reste, toujours une bienveillance signalée de sa part, et malgré
les épreuves cruelles qu'elle eut à y subir, elle contribua
puissamment à en déterminer la splendeur, puisque le nom de
Marie de Médicis est devenu indispensable du souvenir de ses
embellissements.
Installée d'une manière considérable dans l'aile joignant la
galerie des peintres ou des tableaux, elle avait autour d'elle
toute sa maison, fort importante encore à cette époque;
c'est-à-dire, non seulement ses dames et demoiselles d'honneur,
les femmes et les gens de son service, mais cet entourage de
lettrés et d'artistes qu'elle aimait à soutenir.
Entre ceux-ci, le plus favorisé était son peintre en titre,
Duchesne, artiste médiocre cependant, mais qui jouissait alors
d'une vogue dont le temps a fait bonne et complète justice.
Non seulement elle l'avait chargé en chef de la décoration de son
palais du Luxembourg, où elle lui avait accordé un logement, mais
elle avait voulu qu'il eût un atelier près d'elle, dans le Louvre,
et les combles de l'aile qu'elle habitait avaient été largement
disposés pour cette destination.
Enfin, accumulant faveur sur faveur, elle avait adopté sa fille
Henriette, l'avait attachée à sa personne, et la traitait avec une
tendresse maternelle.
C'est dans cet atelier du Louvre que nous allons nous transporter.
Le maître peintre, retenu au Luxembourg, n'y était pas venu ce
jour-là. Il ne s'y trouvait pour l'heure qu'un de ses élèves.
Une vraie et belle physionomie d'artiste: vingt-quatre ans, la
taille haute et pleine, les cheveux et les yeux noirs; les uns
soyeux et bouclés sans art, les derniers doux parfois, intelligents
toujours, brillants d'inspiration à l'occasion.
Son maintien sérieux indiquait une gravité précoce; sur son front
élargi, on lisait une conscience droite, et dans ses contours
harmonieux une invariable bienveillance et la modestie du talent.
Nous ne faisons pas un portrait de fantaisie; l'image de ce jeune
homme, qui va devenir le héros principal de notre récit, se trouve
dans nos musées, et nous nous bornons, quant à ses qualités
physiques et morales, à copier le chroniqueur Félibien.
Ami de Poussin, qui entrait comme lui dans la carrière, il était le
premier, le plus habile élève de Duchesne, sous lequel il
travaillait depuis bientôt cinq ans.
Il était né dans les Flandres, à Bruxelles, et après avoir eu pour
maître Feuquières, le paysagiste, il était venu, vers l'âge de
dix-neuf ans, se perfectionner en France, où, sans abandonner
entièrement la spécialité de son premier professeur, il se livrait
volontiers à l'histoire et au portrait.
Son premier protecteur avait été messire Maugis, abbé de
Saint-Ambroise, intendant des bâtiments de Marie de Médicis, homme
capable, et qui avait, dans les ébauches de l'élève, deviné le
grand artiste.
Son œuvre actuelle était une nymphe commandée pour le
Luxembourg.
L'ébauche était finie, les détails commencés. Les mains et les
pieds se détachaient déjà avec une perfection rare, car ce devait
être un des premiers mérites de ce maître à venir.
Cependant, au moment d'achever la main droite, négligemment posée
sur une branche d'arbre, tandis que la gauche retenait les plis
d'une écharpe emportée par le vent, il s'était arrêté pris
d'embarras et d'hésitation.
Quittant son siège, la palette et les brosses d'une main, se
faisant un garde-vue de l'autre, il s'était reculé de plusieurs
pas, étudiant ses effets et cherchant les lignes qui manquaient à
son idéal.
Le peintre, en cet état, est comme le poète absorbé à la poursuite
d'une inspiration, isolé de ce qui l'entoure, hommes ou choses.
Le nôtre ne s'aperçut pas que quelqu'un entrait et furetait autour
de lui.
Cet atelier, d'ailleurs, était une sorte de lieu de rendez-vous, un
salon banal où les beaux seigneurs et les belles dames de la cour
venaient volontiers passer quelques instants.