Il se pencha vers elle et lui souffla trois fois sur le front; à

cette simple sensation elle se calma, ses nerfs se détendirent,

elle retomba dans son premier état plein d'abandon.

--Ne m'avez-vous pas dit, demanda frère Jean, qu'elle s'appelait

Henriette?

--Oui, Henriette Duchesne.

Il s'approcha, et s'emparant de sa main qu'elle lui abandonna comme

au début, avec une passivité bien différente de sa résistance au

toucher du cardinal:

--Henriette, lui dit-il, m'entendez-vous?

De l'accent singulier qui avait tout à l'heure produit son cri

d'effroi:

--Je vous entends, fit-elle.

--Me voyez-vous?

--Je vous vois.

Cependant, ses paupières étaient toujours abaissées.

Le père Joseph continuait son rôle d'observateur à l'entrée du

berceau; le cardinal se tenait à deux pas derrière l'évocateur.

--Henriette, reprit celui-ci, vous êtes en ma puissance...

--Je le sais, répondit-elle.

--Il faut m'obéir et faire ce que je vous ordonnerai.

--Parlez.

--Pour commencer, vous allez répondre à tout ce que vous demandera

la personne que voici.

Et démasquant le cardinal, il le poussa vers elle.

Mais alors, étendant vers lui ses deux bras contractés et roidis:

--Non! non! s'écria-t-elle, pas à lui!... pas à lui!...

Richelieu persista néanmoins; mais la poitrine de la jeune fille se

souleva par soubresauts, de grosses gouttes de sueur roulèrent le

long de ses tempes; en proie à une violence terrible et comme

étreinte dans un cercle d'airain, elle se prit à des sanglots

inarticulés, et une légère écume teinte de sang monta à l'angle de

ses lèvres.

--Au nom du ciel, éloignez-vous, monseigneur! s'écria le jeune

inspiré éperdu.

Et, la tête en feu, il repoussa de nouveau son terrible compagnon.

--Que veut dire cela? demanda ce dernier, pâle d'émotion et de

dépit.

--Ceci veut dire, monseigneur, que dans l'extase où est plongée

cette jeune fille, elle éprouve pour vous une terreur insurmontable;

vous lui faites peur, comme si elle entrevoyait un malheur entre

elle et vous.

Le franciscain, auquel personne ne songeait, était tout oreilles et

tout yeux; le cardinal serra dédaigneusement les lèvres.

Quant à frère Jean, il se pencha encore sur la jeune fille, et par

son souffle lui rendit le calme.

--Henriette, demanda-t-il gravement, pourquoi repoussez-vous

monseigneur?

--J'ai peur de lui, murmura-t-elle.

--Que craignez-vous?

Elle porta la main à son sein et poussa un grand soupir.

--Répondez clairement, je le veux!

--Oh! mon cœur!... mon pauvre cœur!...

--Cette petite fille est folle, fit dédaigneusement Richelieu.

--Non, monseigneur, répondit le jeune illuminé tout soucieux; cette

enfant a la clairvoyance, mais il ne m'est pas donné d'en savoir

plus sur ce point. Essayons d'une autre manière. Henriette,

savez-vous ce que souhaite monseigneur?

--Je le sais... murmura-t-elle péniblement.

--Voulez-vous le dire?

--Non!

--C'est bizarre, murmura frère Jean, de plus en plus pensif.

--N'avez-vous donc aucun moyen de la contraindre? demanda

l'Éminence.

--Elle est à ma discrétion, monseigneur, mais cette résistance

m'effraye.

--Si vous voulez que j'ajoute foi à vos pratiques, et que je ne

vous tienne pas pour un imposteur, elle parlera!

--Mais savez-vous, monseigneur, que ceci n'est pas sans péril?

Toutes ses facultés intellectuelles sont tendues et comprimées avec

une énergie suprême sur un seul point... Elle est sur les limites

qui séparent la vie de la mort... Si j'allais la tuer?

--Qu'elle parle! ordonna froidement le cardinal.

L'évocateur, frémissant, se décida, non sans peine, et s'adressant

à cet inflexible despote:

--Au moins, laissez-moi lui transmettre vos questions?

--Soit.

--Que désirez-vous savoir, monseigneur?

--Demandez-lui quel est l'objet de mes préoccupations actuelles, et

quel est le secret dont je poursuis la découverte depuis des

années...

--Henriette, dit le jeune homme, interprétant cette question,

répondez, il le faut, il le faut absolument: Quel mystère obsède

l'âme de monseigneur, et quel but poursuit-il?

Elle se leva droite et rigide, tout d'une pièce comme un spectre,

dont elle avait l'apparence et la pâleur glacée; un geste

galvanique ramena son bras gauche sur sa poitrine étouffée, et

tendant le doigt vers le cardinal, elle laissa tomber trois mots,

ou plutôt un seul mot répété trois fois:

--Philippe!... Philippe!... Philippe!.

VI

SECRET D'AMOUR OU SECRET D'ÉTAT.

Ce triple cri arraché du fond de ses entrailles, la jeune fille

retomba inerte sur son siège, dont elle heurta sourdement le

dossier, sans que la commotion parvînt à la réveiller, ni à lui

tirer un signe de douleur.

Sa tête s'inclina sur sa poitrine; de grosses larmes, glissant à

travers ses paupières fermées, perlèrent au bord de ses longs cils

bruns.

L'évocateur ne paraissait ni moins abattu, ni moins troublé. Tout

son intérêt était concentré vers elle, il ne songeait plus aux

témoins qui l'observaient.

--Philippe?... répétait Richelieu, que signifie ce nom? que veut

dire cet émoi?

Ce fut le père Joseph qui se chargea de la réponse.

Il n'avait perdu aucun des détails de cette scène, et lorsque son

patron avait émis son vœu, son œil pénétrant s'était

avidement dirigé sur la visionnaire.

Au cri sorti trois fois de sa poitrine, il avait tressailli comme

il n'était pas dans les habitudes d'un homme aussi complètement

maître de ses impressions; et, comme s'il eût appréhendé que

l'interrogatoire ne fût poussé plus avant, il s'était élancé vers

Richelieu, qui cherchait à se rendre compte de cette nouvelle

énigme.

La physionomie vraiment inspirée de l'évocateur, l'extase, le

sommeil nerveux de la jeune fille, une influence secrète et

prestigieuse, répandue dans l'air, tout éloignait le soupçon de

charlatanisme ou de fourberie.

Il y avait là quelque chose d'innommé, d'indéfinissable, mais de

réel, qui échappait à l'analyse et confondait la raison; et le

ministre répétait à part lui:

--Que veut dire cela? pourquoi ce nom, et quel est ce Philippe?

--Allons, monseigneur, intervint le père Joseph avec son sourire

énigmatique, tout ceci n'est pas sérieux.

Richelieu secoua la tête.

--Cette extase?...

--Oui, il est possible, cette enfant obéit à je ne sais quelle

influence fâcheuse; elle dort comme dorment les somnambules, et

elle rêve comme rêvent les fillettes de son âge.

--Plaît-il?

--Sans doute; nous voulons connaître un secret d'État, car c'est

bien d'un secret d'État qu'il s'agit, n'est-il pas vrai?...

Le franciscain insista singulièrement par son accent de bonhomie

sur ce mot.

--Eh bien? fit Richelieu, sans y répondre.

--Eh bien, c'est un secret d'amour que nous découvrons.

--Comment cela?

--De quoi rêvent les jeunes filles, je vous prie, sinon de leur

grande, de leur unique affaire,--de leur amoureux?

--Au fait, c'est vraisemblable! Et l'amoureux d'Henriette?

--L'amoureux de mademoiselle Henriette Duchesne est messire

Philippe, ce petit barbouilleur qui étudie la peinture sous son

père, le maître peintre de la reine-mère.

Frère Jean, immobile et étranger à ce dialogue, considérait

toujours la jeune fille endormie.

Richelieu songeait.

Le franciscain, l'observant avec soin, et tenant sans doute à lever

toute indécision de son esprit, ajouta en riant plus fort:

--Voilà une pauvrette qui serait bien honteuse si elle venait à

apprendre qu'elle nous a mis dans la confidence de ses amours.

--Au fait, dit le cardinal, s'arrachant de vive force à sa

préoccupation et frappant un petit coup amical sur l'épaule du

capucin, tu as raison, frère Joseph, il n'y a, sur mon salut! que

toi de sensé ici.

La sincérité de son maître fit rayonner le visage du confident.

--Çà, monsieur, dit le ministre au jeune homme, que sa voix brève

tira de ses réflexions, c'est là tout votre pouvoir?

--Tout, monseigneur.

--Je crois, pour le coup, murmura celui-ci à l'oreille du capucin,

que la première supposition de Boisenval était la meilleure: c'est

un fou.

--Je reviendrais assez à cet avis, répondit le confident.

--C'est bien, monsieur, reprit le cardinal en tendant avec une

sorte de compassion dédaigneuse une bourse assez ronde à

l'évocateur.

Celui-ci la reçut froidement et remercia à peine; il avait tout

l'air de n'accepter que pour ne pas achever de se mettre en

disgrâce avec son terrible client.

--Vous allez, ajouta Richelieu, regagner le cellule où vous étiez

tout à l'heure, et le père Joseph pourvoira à votre retour dans

votre communauté d'Amiens.

Labadie se souvint alors qu'il avait le premier pied dans les

ordres religieux, et qu'il se trouvait devant un prince de

l'Église. Il fléchit un genou, et lui dit de son air glacé:

--Je suis venu pour obéir à mes supérieurs, Éminence; ils m'ont

enseigné le respect qui vous est dû, et m'ont chargé de réclamer

pour eux vos bénédictions.

--Je crois que c'est un bon exorcisme qu'il lui faudrait plutôt,

fit le cardinal en riant à l'oreille du franciscain.

--Ce serait du bien perdu, monseigneur, riposta celui-ci sur le

même ton; le diable qui le possède est un pauvre diable.

Comme le jeune homme demeurait imperturbablement dans son humble

position, le cardinal se décida, et, étendant la main sur lui:

--Que le bon Dieu vous éclaire, dit-il, vous et vos révérends Pères

d'Amiens.

--Venez, frère Jean, dit alors le franciscain.

Mais Labadie lui montra Henriette plongée dans un sommeil

léthargique.

--Rien qu'une minute, mon Père, le temps de tirer cette jeune fille

de ce sommeil, qui serait dangereux s'il se prolongeait davantage.

--C'est vrai, murmura à part lui le confident de Richelieu, elle

dort toujours...

Il se garda pourtant de communiquer cette réflexion à son maître,

qu'il entraîna lentement dans l'allée, en l'entretenant d'objets

propres à élaguer ses idées de ce qui venait de se passer.

Richelieu n'en parlait plus, en effet, mais sa préoccupation

l'avait repris; il ne répondait que par monosyllabes, ou même ne

répondait pas du tout aux observations les plus directes.

Puis, revenant tout d'un coup sur une particularité de

l'interrogatoire d'Henriette:

--Pourquoi diable! fit-il, cette petite Duchesne a-t-elle si grand

peur de moi, qui ne lui ai pas adressé quatre mots en ma vie?

--Comédie! enfantillage!...

--Non, non! Ce n'était pas ici un coup monté. Elle ne nous

attendait pas. Si elle avait eu conscience d'elle-même, elle eût

fait comme tant d'autres, elle m'eût souri.

--Votre Éminence a raison, insinua le franciscain, et je tiens le

mot. Cette petite n'est-elle pas l'amie de mademoiselle de

Lafayette, qui ne vous idolâtre pas? C'est pour le compte de sa

compagne que celle-ci a peur de vous.

--C'est cela! exclama le cardinal, saisissant cette supposition. Tu

le vois, je te disais bien qu'il faut se défier de ce serpent aux

doux regards... Elle me crée des ennemis...

--Soyez sans crainte, monseigneur, je vous répète qu'elle s'en crée

de plus redoutables à elle-même, et s'il ne faut qu'y aider un peu,

on y aidera.

L'œil de Richelieu se voila d'un nuage.

--Quelle vie!... quelle vie!...

--Une glorieuse vie, monseigneur; vous êtes le maître!

--Le maître!... répéta-t-il avec un sourire amer; oui, je dispose

de l'existence, de la fortune, du bonheur des autres,--dérision! je

ne puis rien pour moi!... Je connais tous les secrets des

souverains, je ne peux pas même découvrir le mien...

Alors, emporté par un de ces orages intérieurs qui lui étaient

familiers, il commença à marcher à grands pas, et atteignit en

quelques enjambées le pont de la galerie.

Le père Joseph le laissa s'éloigner seul, et revint pensif vers la

tourelle.

Il faut dire que, tout en marchant et en conversant, il n'avait pas

perdu de vue ce qui s'y passait.

Frère Jean s'était d'abord tenu dans une contemplation immobile et

profonde. Le rayonnement de ses prunelles inspirées enveloppait la

jeune fille, comme si sa pensée prétendait pénétrer au fond de ce

front si candide et si pur.

Sur ces traits, éclairés de nouveau par le feu inspirateur,

apparaissaient tour à tour la bienveillance et l'appréhension.

La docilité avec laquelle elle s'était remise à son influence

extatique, le flattait et le sollicitait en sa faveur.

Il s'intéressait instinctivement à elle, et il avait lu de la haine

pour elle et pour lui dans le mécompte du cardinal. Cette haine

seule eût suffi pour les rapprocher.

Avant de la rappeler au sentiment des choses réelles, il était

tenté de profiter encore de son état, pour l'interroger sur les

périls qu'elle avait paru craindre.

Mais le temps lui manquait, il s'aperçut que le cardinal et son

compagnon allaient se séparer. Il ne restait plus qu'un expédient,

fort spécieux, pour témoigner de sa bienveillance envers cette

enfant, compromise par lui, malgré lui, aux yeux du soupçonneux

despote.

Il se pencha vers elle et souffla doucement par petites bouffées,

sur son front et sur chacune de ses tempes.

Elle agita, d'abord, insensiblement sa tête, puis sa respiration, à

peine saisissable, devint plus forte, ses paupières se soulevèrent

peu à peu, comme une rose qui éclôt, et son regard, encore

incertain, rencontra celui de l'évocateur.

[Illustration: Le peintre en cet état, est comme le poète

absorbé.]

Son premier mouvement fut une surprise craintive, que dissipa le

geste respectueux et le sourire du jeune homme.

A mesure qu'elle revenait à elle, il avait perdu l'ardeur de son

regard, mais une expression particulière, peu commune, se montrait

toujours sur son pâle et mélancolique visage.

--Pardon, monsieur, dit-elle en se levant; mais je ne sais, il me

semblait...

Il y avait à la fois de la confiance dans son esprit et de la

lassitude dans tous ses membres.

--N'ayez pas peur, mademoiselle, lui dit-il. Je suis de vos amis.

--De mes amis?... Oui, j'ai dû vous voir quelque part...

A mesure que le sommeil extatique s'éloignait, elle perdait la

mémoire de la vision, mais la sympathie magnétique résistait.

Un regard vers le palais montra au jeune homme le père Joseph et le

cardinal se quittant.

Il n'y avait plus une minute à perdre.

--Mademoiselle, lui dit-il vivement, assez bas pour être entendu

d'elle seule, vous avez des ennemis...

--Moi!... fit-elle étonnée.

--Un, du moins, qu'il faut redouter.

--Mais, monsieur...

--Je le sais, et vous l'ignorez. Or, je veux vous aider autant

qu'il est en mon pouvoir. Si nous ne nous revoyons pas, vous aurez

un gage de mon appui et de mon influence.

Il prit sous son pourpoint un petit médaillon en cristal:

--Acceptez ceci, et conservez-le précieusement; c'est en apparence

un objet sans valeur. Pour vous, c'est un talisman efficace.

--Mais qu'en ferai-je?... balbutia-t-elle toute émue et gagnée par

le ton convaincu dont il parlait.

--Lorsqu'il vous arrivera un grand chagrin, un ennui cuisant,

l'appréhension d'un malheur, vous irez trouver la personne en qui

vous aurez confiance, une confiance assez grande pour mettre tous

les mystères de votre âme à sa discrétion.

«Vous poserez ce cristal sur votre front, et vous direz à cette

personne de vous interroger.

Le père Joseph affectait de revenir très lentement et jouait

l'indifférence, mais il ne perdait pas un de leurs mouvements et

cherchait à deviner leurs discours.

--Gardez-vous d'oublier une seule de mes paroles, poursuivit le

jeune homme, il y va de votre bonheur... et peut-être plus encore.

--Mais la vertu de ce médaillon...

--Est infaillible pour vous. Il possède la puissance attractive et

lumineuse qui produisait jadis les augures et les prophètes. Son

contact vous procurera le sommeil de l'extase, et dans ce sommeil

lucide vous lirez à livre ouvert dans le passé et dans le présent,

et si vous ne pénétrez pas dans l'avenir, vous en aurez du moins

l'intuition.

--Oh! dit-elle en lui tendant le cristal pour le lui rendre, ce

médaillon me fait peur... gardez-le... je n'en veux pas. Que ma

destinée s'accomplisse... je ne veux pas tenter Dieu!

--Il est à vous, et vous serez toujours libre de n'en pas faire

usage. Moi, j'accomplis un devoir en vous l'abandonnant...

Et comme le franciscain arrivait à la porte verdoyante du berceau:

--Silence!... fit-il en posant d'un air impératif son doigt sur ses

lèvres.

--Qui donc êtes-vous et de quel nom vous appelle-t-on?

ajouta-t-elle, cependant, en glissant l'amulette dans son corsage.

--Frère Jean, murmura le père Joseph d'un ton traînard, je vous

attends.

--Frère Jean!... répéta tout bas Henriette.

--Me voici, mon père, tout à vos ordres.

Le franciscain les enveloppa tous les deux de son regard

inquisitorial, et suivant le mouvement de la jeune fille pour

cacher le médaillon.

--Vous souvenez-vous de ce qui vient de se passer? lui

demanda-t-il.

Elle le regarda avec une surprise trop sincère pour ne pas le

convaincre.

--Que s'est-il passé?...

--Avec le sommeil on perd la mémoire, dit l'évocateur au père

Joseph; de même que le somnambule ne se rappelle ni ses actes, ni

ses paroles, de même le visionnaire, sorti de son extase, ne garde

aucune connaissance de ce qu'il a vu.

--Que parlez-vous d'extase et de vision, messieurs? fit la jeune

fille avec anxiété. S'agit-il de moi?... Je me suis endormie sous

ce berceau je ne sais comment; je croyais mademoiselle de Lafayette

auprès de moi, et c'est vous que j'y aperçois... Ai-je donc parlé

dans mon sommeil? Qu'ai-je pu dire?

--Ne vous inquiétez pas, mademoiselle, intervint de sa parole

posée, mais pénétrante, Labadie; votre sommeil était celui de

l'innocence, et si vous ne vous rappelez rien, nous non plus

n'avons rien entendu.

--Rien! insista d'un ton étrange le franciscain.

Mais Henriette éprouvait en elle un trouble, une perturbation

exceptionnelle; elle se sentait circonvenue par un mystère.

L'expression diabolique des traits du capucin, la gravité attristée

du jeune homme, le contact de cette amulette glissée dans son

corsage, lui causaient des éblouissements, des secousses

vertigineuses, bien naturelles en un jeune cerveau de dix-sept ans,

soumis à une épreuve de ce genre.

Le père Joseph hésitait à s'éloigner, il y avait en lui un désir

secret de renouveler, en l'absence de son maître, l'expérience

d'illuminisme. Mais, possesseur de lui-même, il refréna ce souhait

indiscret, dangereux peut-être en ce moment.

Il adressa à Henriette un sourire aussi aimable qu'il le put.

--Ma belle enfant, lui dit-il, nous sommes au désespoir d'avoir

troublé votre repos dans notre promenade aventureuse. Excusez-nous.

Puis, prenant le bras de Labadie:

--Frère Jean, c'est l'heure de nous rendre à l'oratoire.

Celui-ci se détourna une dernière fois vers la jeune fille, pour

lui adresser un signe de discrétion.

Elle les regarda s'éloigner, gagner le petit parc, disparaître dans

le palais, et s'étant assurée qu'elle était bien seule, elle tira

avec une curiosité craintive le médaillon, qu'elle tourna et

retourna dans ses doigts, toute songeuse.

--Ce morceau de cristal est un talisman, murmura-t-elle. Il l'a

dit... et une voix secrète m'assure que cet homme mérite

confiance... Avec ceci, je puis pénétrer l'intention la plus

cachée, lire dans le cœur le plus fermé... discerner ce qu'on

pense de ce qu'on dit...

Elle revint s'asseoir à la place où l'extase l'avait surprise, et

demeura longtemps l'œil arrêté sur les roses effeuillées à ses

pieds. Elle poursuivait une idée fixe, une aspiration naissante qui

soulevait sa jeune poitrine et donnait de vagues contemplations à

son œil d'azur.

Mais en elle tout était trouble et sensibilité excessive, ses idées

ne se reliaient pas et elle avait peur de les approfondir. On lui

avait parlé d'ennemis, de dangers, de songes révélateurs, à elle

qui ne haïssait personne, qui vivait heureuse et innocente comme

les libellules dont les essaims se miraient dans la pièce d'eau

voisine.

Reportant alors son attention sur le morceau de cristal:

--Ainsi, reprit-elle en lui parlant, avec toi je peux connaître si

l'on me hait... et si l'on m'aime!...

Elle articula ce dernier mot si bas, si bas, que le talisman même

ne dût pas l'entendre.

--Ah! si j'osais!... soupira-t-elle.

V

L'ATELIER DU LOUVRE.

Nous avons expliqué par suite de quelles circonstances la

reine-mère habitait alors le Louvre avec le reste de la cour, de

préférence à ses autres hôtels ou palais. Celui-ci obtint, du

reste, toujours une bienveillance signalée de sa part, et malgré

les épreuves cruelles qu'elle eut à y subir, elle contribua

puissamment à en déterminer la splendeur, puisque le nom de

Marie de Médicis est devenu indispensable du souvenir de ses

embellissements.

Installée d'une manière considérable dans l'aile joignant la

galerie des peintres ou des tableaux, elle avait autour d'elle

toute sa maison, fort importante encore à cette époque;

c'est-à-dire, non seulement ses dames et demoiselles d'honneur,

les femmes et les gens de son service, mais cet entourage de

lettrés et d'artistes qu'elle aimait à soutenir.

Entre ceux-ci, le plus favorisé était son peintre en titre,

Duchesne, artiste médiocre cependant, mais qui jouissait alors

d'une vogue dont le temps a fait bonne et complète justice.

Non seulement elle l'avait chargé en chef de la décoration de son

palais du Luxembourg, où elle lui avait accordé un logement, mais

elle avait voulu qu'il eût un atelier près d'elle, dans le Louvre,

et les combles de l'aile qu'elle habitait avaient été largement

disposés pour cette destination.

Enfin, accumulant faveur sur faveur, elle avait adopté sa fille

Henriette, l'avait attachée à sa personne, et la traitait avec une

tendresse maternelle.

C'est dans cet atelier du Louvre que nous allons nous transporter.

Le maître peintre, retenu au Luxembourg, n'y était pas venu ce

jour-là. Il ne s'y trouvait pour l'heure qu'un de ses élèves.

Une vraie et belle physionomie d'artiste: vingt-quatre ans, la

taille haute et pleine, les cheveux et les yeux noirs; les uns

soyeux et bouclés sans art, les derniers doux parfois, intelligents

toujours, brillants d'inspiration à l'occasion.

Son maintien sérieux indiquait une gravité précoce; sur son front

élargi, on lisait une conscience droite, et dans ses contours

harmonieux une invariable bienveillance et la modestie du talent.

Nous ne faisons pas un portrait de fantaisie; l'image de ce jeune

homme, qui va devenir le héros principal de notre récit, se trouve

dans nos musées, et nous nous bornons, quant à ses qualités

physiques et morales, à copier le chroniqueur Félibien.

Ami de Poussin, qui entrait comme lui dans la carrière, il était le

premier, le plus habile élève de Duchesne, sous lequel il

travaillait depuis bientôt cinq ans.

Il était né dans les Flandres, à Bruxelles, et après avoir eu pour

maître Feuquières, le paysagiste, il était venu, vers l'âge de

dix-neuf ans, se perfectionner en France, où, sans abandonner

entièrement la spécialité de son premier professeur, il se livrait

volontiers à l'histoire et au portrait.

Son premier protecteur avait été messire Maugis, abbé de

Saint-Ambroise, intendant des bâtiments de Marie de Médicis, homme

capable, et qui avait, dans les ébauches de l'élève, deviné le

grand artiste.

Son œuvre actuelle était une nymphe commandée pour le

Luxembourg.

L'ébauche était finie, les détails commencés. Les mains et les

pieds se détachaient déjà avec une perfection rare, car ce devait

être un des premiers mérites de ce maître à venir.

Cependant, au moment d'achever la main droite, négligemment posée

sur une branche d'arbre, tandis que la gauche retenait les plis

d'une écharpe emportée par le vent, il s'était arrêté pris

d'embarras et d'hésitation.

Quittant son siège, la palette et les brosses d'une main, se

faisant un garde-vue de l'autre, il s'était reculé de plusieurs

pas, étudiant ses effets et cherchant les lignes qui manquaient à

son idéal.

Le peintre, en cet état, est comme le poète absorbé à la poursuite

d'une inspiration, isolé de ce qui l'entoure, hommes ou choses.

Le nôtre ne s'aperçut pas que quelqu'un entrait et furetait autour

de lui.

Cet atelier, d'ailleurs, était une sorte de lieu de rendez-vous, un

salon banal où les beaux seigneurs et les belles dames de la cour

venaient volontiers passer quelques instants.

Les Mystères du Louvre · 第 24 / 41 段