le père Joseph, d'un regard mêlé d'astuce et de méfiance, mais d'un
véritable coup d'œil d'aigle. Ce premier jugement était
d'ailleurs sûr et irrévocable.
Il considéra donc l'inconnu de cet air calme et froid qui lui était
propre, et sous lequel les plus forts rentraient en eux-mêmes
intimidés.
--Mais cette fois, celui qu'il observait demeura impassible, et
l'étonna lui-même par l'expression singulière de sa prunelle d'un
azur pareil à l'outremer, claire et profonde à la fois.
C'était un tout jeune homme, que son absence de barbe rajeunissait
encore. Il était mince et élancé, d'une pâleur étrange, presque
transparente, sous laquelle on sentait une organisation nerveuse
d'une mobilité et d'une expression extrêmes. Ses cheveux blonds et
soyeux tombaient sans art jusque sur ses épaules.
Son costume était d'une grande simplicité et noir dans toutes ses
parties.
--Frère Jean, lui dit le père Joseph, savez-vous devant qui vous
êtes?
--Devant de puissants personnages, sans doute, mais moins grands
que Dieu, devant qui j'étais tout à l'heure.
Richelieu observait toujours; le maintien de ce jeune homme, son
organe clair et pénétrant n'étaient pas ceux d'un insensé; la
simplicité et l'accent convaincu de sa réponse n'indiquaient pas
non plus un intriguant ni un ambitieux; et le cardinal formula son
opinion par ces mots adressés au franciscain, qui seul pouvait les
comprendre:
[Illustration: Elle paraissait trop pensive pour les avoir
remarqués.]
--Boisenval est un sot.
--C'est bien possible, répondit par un geste silencieux le père
Joseph; mais alors, sembla-t-il ajouter, que faut-il croire?
--Monsieur, dit le cardinal au jeune homme, vous vous nommez
Labadie?
--Frère Jean, répondit-il.
--Soit! frère Jean, puisque tel est le nom que vous avez voulu
adopter en entrant aux Jésuites de Bordeaux, que vous quittâtes
pour ceux d'Amiens. Votre père était un des archers de la citadelle
de Bourg en Guienne. Vous n'avez encore reçu que les premiers
ordres, et vous vous disposez à faire profession, votre âge s'étant
opposé à ce que vous prononciez vos vœux plus tôt.
--Tout est exact, monseigneur, et vous êtes aussi bien renseigné
sur mon compte que je le suis moi-même. Daignerez-vous me dire à
quoi je suis redevable de cet honneur?
--Il faut d'abord que vous sachiez qui nous sommes: le père Joseph,
supérieur des capucins de l'ordre de Saint-François, et...
--Et monseigneur le cardinal de Richelieu, acheva le jeune homme,
devinant le titre de son interlocuteur et le saluant de nouveau.
Mais cet acte de respect vis-à-vis d'un prince de l'Église était
accompli sans servilité et sans hypocrisie.
--Que Votre Éminence parle, j'obéirai.
--Je suis ennemi des novateurs, monsieur, mais je le suis tout
autant des superstitions.
--C'est le propre de la vraie religion de se tenir dans un sage
milieu.
--Or, poursuivit le cardinal sans relever cette réflexion, je tiens
pour superstitieuses toutes pratiques tendant à violer l'ordre
naturel et logique des choses constituées par le Créateur, et à
amener des résultats contraires à ses lois.
--Votre Éminence a raison de proscrire les pratiques de nécromancie
et d'astrologie, qui sont pactes démoniaques; mais elle appartient
à l'Église, dont la foi repose sur des miracles, et elle ne nie pas
les miracles, qui sont manifestations divines, mais surnaturelles
aussi.
Richelieu échangea un regard singulier avec le père Joseph, en
présence de cette logique embarrassante.
--Je m'incline devant les miracles, répondit-il, mais je suis homme
à faire brûler les faux prophètes.
Cette terrible parole devait se réaliser un peu plus tard, par le
supplice d'Urbain Grandier.
--Tout imposteur mérite châtiment, prononça sans s'émouvoir le
jeune homme.
--Je suis charmé de vous trouver de cet avis. Conservez la même
franchise, dites-moi pourquoi les Pères de la compagnie de Jésus
d'Amiens vous appellent le _Visionnaire_.
--En raison, monseigneur, de l'influence et des pratiques qui m'ont
été révélées par des voix inconnues.
--Et si ces voix émanaient de l'esprit des ténèbres?
--Elles émanent du ciel, monseigneur, car elles ne m'ont jamais
conseillé que le bien. Elles m'ont enseigné que je posséderais la
vertu de dominer certaines intelligences, et d'en obtenir, une fois
soumises à ma volonté, des révélations surhumaines.
Le cardinal éprouva comme un frémissement involontaire et ne
répondit pas de suite.
Ce jeune homme se trompait peut-être, mais à coup sûr il avait la
foi. La réputation qui l'avait précédé et indiqué à Richelieu était
étrange et fort accréditée. On lui attribuait des prodiges, et des
témoins respectables s'en portaient garants.
Il ne procédait pas par les moyens ténébreux des nécromans; il
prétendait tirer toute sa puissance de l'effet de son simple regard
et de sa persistance de volonté. Une émanation était en lui,
disait-il, qui domptait les résistances et provoquait l'extase et
la révélation.
Aujourd'hui que cette influence a pris un nom et s'est constituée
en école sous le nom de mesmérisme, nous nous rendons un compte
plus exact des courants magnétiques. Sous Louis XIII, on ne
connaissait encore que les sorciers.
On avait même perdu, à cette époque, la notion de certains cas fort
éclatants de magnétisme, tels que ceux de l'infortuné curé des
Accoules, de Marseille, Gaufridy, brûlé pour avoir retrouvé une
science oubliée depuis les temps païens, qui la connaissaient et la
pratiquaient comme chose divine.
Richelieu, en dépit de la profession de foi qu'il venait de faire à
Labadie, était enclin à croire aux œuvres surnaturelles.
Autrement, eût-il condamné à l'autodafé Urbain Grandier, dont nous
parlions tout à l'heure, coupable absolument du même crime de
magnétisme que frère Jean, mandé par le cardinal avec tant de
précautions du fond de la communauté d'Amiens?
Labadie n'est donc point un personnage imaginaire; c'est l'histoire
qui nous transmet les détails de son existence, et qui ne permet
aucun doute sur l'intérêt et l'attention que lui porta le
tout-puissant ministre de Louis XIII.
Ce jeune homme mena, dès qu'il eut l'âge de raison, une vie
singulière, exceptionnelle, insubstantielle en quelque façon. Il ne
mangea jamais de viande ni d'aliments condimentés, les fruits et
les herbes composaient toute sa subsistance, et il est permis de
croire que ce régime contribua aux phénomènes qui lui valurent son
nom de _Visionnaire_ et qui l'assimilèrent aux Pères du désert, sur
les traces desquels il prétendait marcher.
Mais sans devancer les événements, nous le voyons ici au début de
sa carrière, et c'est là que nous devons provisoirement nous
arrêter.
Richelieu, en proie à ces accès de misanthropie que nous avons
signalés, poursuivi par une idée fixe pleine d'amertume, avait
voulu le consulter.
L'interrogatoire préalable qu'il lui imposait avait pour but de
s'assurer qu'il n'allait pas au-devant d'une mystification, et que
la réputation de frère Jean reposait sur des circonstances au moins
plausibles.
--Ainsi, monsieur, reprit-il, vous prétendez, grâce à une seconde
vue, renouer le fil des événements passés, évoquer les mystères les
plus ignorés, saisir la trame de ceux qui s'agitent, tenir en un
mot, en votre main, la clef du passé, du présent et de l'avenir?
--Pardonnez-moi, monseigneur, vous exagérez ma puissance. L'avenir
n'appartient qu'à Dieu. Mais il accorde, en effet, à certains
hommes, et j'en suis un, le pouvoir de descendre au fond des
ténèbres du passé et de l'actuel.
Soit que cet accent eût gagné Richelieu, soit que, comme tous les
humains, il crût volontiers à ce qu'il souhaitait, son œil jeta
une flamme soudaine.
--Maître du présent!... murmura-t-il, ce serait assez...
Il pensait à la force qu'il aurait, si un agent sûr lui dévoilait,
à mesure qu'elles surgiraient, les trames de ses ennemis.
Le franciscain, habitué à lire dans sa pensée, se pencha vers lui.
--Ce serait trop beau!... lui dit-il.
Mais son imagination était lancée.
--C'est le présent que je veux connaître... Parlez, et pour peu que
votre art s'exerce avec le moindre bonheur, frère Jean, vous
n'aurez qu'à souhaiter; formés par vous, tous les désirs qu'un roi
pourrait satisfaire seront satisfaits.
--Ma vie est d'humilité et d'abnégation, répondit le jeune homme;
ma cellule pour prier, une chaire pour faire entendre la parole de
Dieu, voilà mon ambition. Mais je me suis mis à votre discrétion,
monseigneur, et je veux vous obéir.
--Nous vous écoutons.
--Oh! fit le visionnaire, je ne saurais procéder ainsi et avec mes
seules ressources!
--Que vous faut-il donc?
--Une personne autant que possible en âge d'adolescence, une jeune
fille préférablement, avec laquelle j'entre en communication, par
la seule force de la pensée, que je réduise à mon gré en état
d'extase, et de qui j'obtienne, par la seconde vue, la révélation
souhaitée.
--Je ne comprends pas très bien.
--Que Votre Éminence daigne me mettre en présence de plusieurs
jeunes filles, je lui indiquerai la plus propre à recevoir
l'impression extatique, et les faits expliqueront ce que mes
paroles peuvent avoir d'obscur.
--Une jeune fille? répéta Richelieu; mais on n'en manque pas dans
ce palais. Chacune des deux reines en a un essaim autour d'elle. Il
s'agit seulement de vous faire choisir la mieux disposée pour votre
expérience.
--Rien de plus aisé, intervint le père Joseph; que Votre Éminence
et frère Jean veuillent bien m'accompagner.
--Conduisez-nous, dit Richelieu, qui s'appliquait à ne pas trahir
l'importance qu'il attachait à cette épreuve.
Et il se mit à marcher après le franciscain, suivi lui-même par
frère Jean.
Parvenus au premier étage du palais, le père Joseph ouvrit un petit
salon voisin de la grande galerie, et, comme elle, désert en ce
moment.
La croisée donnait sur le parterre de la reine-mère; jardinet assez
modeste, mais que les limites forcées du Louvre ne permettaient pas
d'agrandir d'un pouce, et dont le bon entretien rachetait
l'exiguïté.
Deux jeunes filles se promenaient, amicalement enlacées, dans
l'allée principale.
C'était un tableau ravissant. L'aînée n'avait pas vingt ans; elle
était svelte, châtain et rose. Son costume, plus gracieux que
recherché, dessinait ses formes virginales, et, dans son abandon
même, laissait pressentir d'adorables trésors.
Sa compagne, un peu plus petite et un peu plus jeune encore, était
mise avec une égale simplicité. Elle était blonde comme un épis de
blé à peine mûr, blanche comme une de ces belles roses dont un
incarnat diaphane irise les pétales.
Elles allaient donc à travers l'allée, sur le sable que leurs pieds
mignons ne foulaient guère, et s'entretenaient avec grande ardeur
de quelqu'un de ces riens mystérieux si importants à cet âge.
Le soleil s'était mis de la fête, il rayonnait sur le parterre, où
chaque plante, épanouie par sa chaleur, s'empressait de le saluer.
C'était le printemps, et de tels rayons étaient rares au fond de ce
Louvre, échafaudé de cinq grands étages.
Cependant, nos trois observateurs ne paraissaient pas même se
douter du charme de cette scène, de l'influence radieuse de ce beau
ciel. Hors de leur idée, ils ne connaissaient rien.
Le père Joseph observait les traits de son patron, il se demandait
si enfin il allait être initié à la pensée secrète qui exerçait sur
cette haute et robuste intelligence une pression si grande et si
fâcheuse.
Le cardinal, retombé dans ses réflexions, s'appliquait à modérer
son impatience.
Le visionnaire considérait attentivement les deux jeunes filles.
--Eh bien, frère Jean, demanda le franciscain, l'une de ces
demoiselles peut-elle convenir à vos expériences?
--Celle-ci, répondit-il en désignant la plus blonde.
--Henriette Duchesne? fit le cardinal.
--Je ne sais pas son nom, il importe peu. Mais avec celle-ci, je
m'engage, monseigneur, à vous faire connaître le secret que vous
poursuivez.
A ce ton affirmatif, l'œil de Richelieu scintilla comme
l'éclair, mais il se voila bien vite sous sa paupière prudente,
évitant de s'enthousiasmer à l'avance.
--En ce cas, répliqua-t-il, venez, monsieur, descendons au jardin
de madame la reine-mère, et disposez de cette jeune fille.
III
L'ÉVOCATEUR.
Le Louvre était fort calme ce jour-là, car, profitant de la
clémence de la température, le roi, la jeune reine, Anne
d'Autriche, et Marie de Médicis étaient allés, en compagnie d'une
partie de la cour, visiter les travaux de Fontainebleau.
Lorsque Richelieu et ses deux compagnons atteignirent le petit pont
qui, des appartements de la reine-mère, conduisait au jardin, ils
se trouvèrent à la rencontre de l'aînée des deux jeunes filles
qu'ils avaient observées du salon supérieur.
Celle-ci éprouva un léger embarras en reconnaissant le cardinal et
le franciscain, mais le premier la salua avec un empressement
gracieux, et se hâta de lui adresser la parole en jouant à
merveille la surprise:
--Mademoiselle de Lafayette ici!...
--Vous voyez, monseigneur, répondit-elle.
--Comment se fait-il, quand le roi est à Fontainebleau?...
Cette remarque était une belle méchanceté de Son Éminence; mais si
mademoiselle de Lafayette avait paru contrariée de le rencontrer,
ce n'était pas précisément par timidité ni par crainte. Elle vivait
depuis assez d'années déjà à la cour, et avait assez l'usage du
monde officiel pour ne pas se laisser confondre comme une
pensionnaire.
De plus, c'était une intelligence remarquable et un cœur d'or.
Elle repartit donc, rendant coup pour coup:
--Le roi est à Fontainebleau, comme le dit Votre Éminence, mais
c'est de la reine, ce me semble, que je suis demoiselle d'honneur.
Richelieu eut un de ces sourires énigmatiques qui, sur sa
physionomie, exprimaient souvent tant de choses, et insistant sur
ce qu'il avait dit:
--Je n'ai jamais ouï prétendre le contraire; mais la reine
n'est-elle pas elle-même à Fontainebleau?
--Certes, monseigneur, riposta la jeune fille en aiguisant
gentiment son babil, et cependant vous n'y êtes pas plus que moi.
Cette parole avait remué le dard dans la plaie, et s'il se fût
trouvé là quelques oreilles moins discrètes que celles du père
Joseph, ou moins indifférentes que celles du frère Jean, il en fût
bien certainement résulté un ample chapitre pour la chronique
scandaleuse, ou deux ou trois épigrammes et chansons telles que les
ennemis du cardinal se plaisaient à en inonder Paris et la
province.
C'était bien fait, après tout, il avait voulu reprocher à
mademoiselle de Lafayette les égards tout particuliers que Louis
XIII lui témoignait depuis quelques temps; mademoiselle de
Lafayette lui reprochait les rapports un peu trop affectueux qu'on
l'accusait d'avoir entretenus avec la reine.
Mais ce qui prouvait en faveur de l'innocence des relations de la
demoiselle d'honneur et du roi, c'est que celle-ci avait
parfaitement reçu le trait, tandis que le cardinal avait serré les
lèvres et froncé le sourcil au seul nom de la reine.
--Je craignais, reprit-il, que vous ne fussiez restée par cause
fâcheuse, mais je constate avec plaisir que vous n'avez ni le
visage, ni surtout la parole d'une malade; vous possédez toute
votre beauté et tout votre esprit.
--Puisque Votre Éminence daigne s'intéresser à ce point à ce qui me
concerne, je lui répondrai que je vais bien maintenant, mais que ce
matin j'éprouvais comme une indisposition qui m'a empêchée
d'accompagner la reine, laquelle a, du reste, auprès d'elle notre
chère duchesse de Chevreuse.
Elle appuya sur ce dernier mot; mais Richelieu ne jugea pas à
propos de relever cette nouvelle attaque. On sait que ses
préoccupations actuelles l'emportaient même sur la passion que lui
inspirait la duchesse.
--L'air et le soleil vous ont soulagée, dit-il, et vraiment je
plains la cour de ne pas vous admirer, jolie comme vous voici.
--Prenez garde, monseigneur, fit-elle en riant, ces compliments-là
pourraient vous coûter cher, si je les répétais à cette personne
absente, dont je vous parlais tout à l'heure.
Et elle se sauva pour en finir.
A mesure qu'elle s'éloignait, les traits du cardinal reprenaient
leur gravité, et s'adressant au père Joseph:
--Cette jeune fille peut devenir un embarras, prononça-t-il
sourdement. Il est encore temps, il faut la briser.
--Laissez faire, monseigneur, répondit à demi-voix avec un sourire
étrange le capucin, elle se brisera toute seule.
--N'importe, ayez l'œil sur elle.
--Il y a plus de six mois que je ne fais pas autre chose, répondit
toujours sur le même ton et du même air le confident.
--Alors, tout va bien... Maintenant, à l'autre.
Frère Jean se tenait sur le petit pont, examinant avec une grande
attention un certain endroit du parterre.
Ce pont était celui qu'on avait détruit naguère, durant la disgrâce
de la reine-mère qui précéda son exil à Blois. Comme il accédait au
jardin, sa suppression avait changé en une prison absolue les
appartements de Marie de Médicis, dont les issues étaient gardées.
On l'avait rétabli depuis la réconciliation du jeune roi et de sa
mère, réconciliation qui durait toujours et gênait fort le premier
ministre en restreignant son influence.
La jeune fille restée seule dans le jardin, était allée s'asseoir
sous un berceau de clématites et de chèvrefeuilles, dont
l'épaisseur lui masquait les arrivants.
Elle paraissait d'ailleurs trop pensive pour les remarquer ni les
entendre.
A peine son amie l'avait-elle quittée, qu'elle venait s'asseoir
sur le banc de la salle verte, où ses doigts effeuillaient
machinalement un bouquet de belles roses printanières, cueillies
tout à l'heure avec grand soin.
Si, au lieu d'un capucin et d'un illuminé, le cardinal eût été en
compagnie de quelqu'un des poètes qu'il aimait à traîner à sa
suite, celui-ci n'eût pas manqué d'improviser un triolet ou un
madrigal dans le goût du jour, c'est-à-dire où Cypris et les
nymphes eussent figuré avec honneur à côté d'Adonis ou de Cupidon.
Et certes, il y avait bien de quoi inspirer leur muse! Rien de
suave, d'idéal, comme cette enfant si blonde et si blanche. Le vent
ondulait les longues boucles de sa chevelure, et découvrait son
front harmonieux comme une mélodie éolienne. On voyait courir ses
veines azurées sous la transparence de sa peau au reflet virginal.
La nature s'était complue à cette œuvre charmante, elle avait
mis son plus profond azur dans ses grands yeux limpides, et pour en
rehausser la grâce, elle avait orné ses paupières de longs cils
châtains, et découpé ses sourcils dans un arc irréprochable.
Elle avait toute la souplesse de la puberté, sans la ténuité
excessive qui l'accompagne souvent et la dépare. Ses épaules
étaient voluptueusement arrondies; on devinait sous son jeune
corsage la naissance de formes exquises; son poignet avait de
délicieuses fossettes, et ses lèvres purpurines encadraient un
double collier de perles.
Sous ces grâces vaporeuses et séraphiques, cette jeune fille
respirait une candeur si merveilleuse, que son atmosphère en était
imprégnée. Ce n'étaient pas les sens, c'était l'âme qui volait vers
elle; on eût éprouvé une sorte de honte à lui adresser un désir de
convoitise matérielle.
Elle demeurait donc toute songeuse, affaissée avec abandon sur son
banc, arrachant une à une les feuilles de ses roses, qui
s'abattaient sur le sable, et formaient à ses pieds une natte
vermeille et odorante, telle que les sentiers destinés aux
archanges doivent être là-haut.
Des oisillons gazouillaient dans la charmille prochaine, et
voltigeaient çà et là jusqu'au berceau, où parfois même ils se
posaient sans crainte.
Mais, nous l'avons dit, ce spectacle n'était pas de ceux que
comprennent des esprits en proie aux passions fiévreuses de nos
trois observateurs.
Frère Jean seul, peut-être, dont les études spirituelles avaient
développé la sensibilité, eût pu s'y complaire.
Son regard ne se détachait point du bosquet, et c'était lui
maintenant qui conduisait l'Éminence et le père Joseph.
[Illustration: Il était arrivé auprès d'elle.]
A mesure qu'il s'approchait du but, sa physionomie pâle et morbide
se transfigurait.
Sa taille fluette se redressait nerveusement, sa démarche prenait
de la solennité et de l'autorité, ses joues se coloraient d'une
flamme ardente, et son œil, cet œil verdâtre, qui avait
impressionné désagréablement le cardinal, s'inondait de reflets
mouvants, tour à tour sombres comme la plus noire ébène et luisants
comme des charbons rougis.
Ses mains avaient des titillations fébriles, sous lesquelles ses
longs doigts osseux se crispaient jusqu'à pénétrer dans sa chair,
pour se détendre ensuite par saccades, au point de se renverser en
arrière, à angle droit.
Le bosquet n'était plus qu'à une douzaine de pas.
Tout à coup, il étendit ses bras, pour arrêter par cette barrière
silencieuse ses compagnons, au milieu desquels il marchait.
Ce geste fut compris, et le cardinal, qui s'était borné à regarder
la tonnelle, ramena machinalement sa vue sur l'illuminé; son
expression inspirée l'avait frappé; il se sentait gagné par un
vague respect ou une appréhension indéfinie.
Il voulut consulter du regard le père Joseph, mais le père Joseph
était tout entier au magnétiseur.
Celui-ci s'approchait seul de la salle verte, le regard flamboyant,
les narines enflées, la poitrine haletante, les bras étendus en
avant, et les mains agitées d'un frisson surnaturel.
Il parut à ses deux observateurs, sous ce regard et sous ce geste,
tenir la jeune fille assouplie et vaincue, comme l'aigle qui
fascine le roitelet.
Celle-ci se présentait de trois quarts, il décrivit un léger cercle
et se dirigea entièrement derrière elle.
A mesure qu'il se rapprochait, sa marche devenait plus lente et
plus accentuée; il n'allait qu'à très petits pas, et son front,
sous la violence de ses efforts, était inondé de sueur.
La jeune fille ne l'entendait pas, quoique le sable criât sous ses
pieds; de rêveuse qu'elle était, elle devenait somnolente.
Le premier symptôme de cette transition se trahit par son bouquet,
dont les brindilles lui échappèrent sans qu'elle tentât de les
retenir.
Puis, l'illuminé s'étant approché encore, elle porta mollement la
main à son front, où se produisait une torpeur inattendue, mais sa
main retomba doucement sur ses genoux, et sa tête elle-même vint
s'appuyer lentement sur le dossier du siège, et ses paupières
demeurèrent closes, tandis que sa petite bouche grenadine
entr'ouverte laissait entrevoir l'émail de ses dents.
Frère Jean était alors arrivé auprès d'elle; il pénétra dans le
berceau, et resta encore plusieurs minutes les mains imposées et
les yeux fixés sur elle.
Il lui prit doucement le bras, sans qu'elle fît aucun mouvement
pour s'en défendre, et convaincu par sa morbidesse que l'expérience
était arrivée à son point, il se retourna vers les deux spectateurs
et les invita à s'approcher.
--C'est le calme, leur dit-il, la transition de la vie à
l'extase.--Encore quelques secondes, celle-ci arrivera.
--Et l'extase?... demanda Richelieu.
--L'extase, c'est la révélation.
--Ce sommeil est bien réel?... insista le premier ministre,
toujours sur ses gardes.
--Vous pouvez vous en assurer par vous-même, monseigneur.
Le cardinal pénétra à son tour dans le berceau, à l'entrée duquel
il s'était tenu jusque-là, et vint prendre la main de la jeune
fille, dont il supputa méthodiquement les pulsations et dont il
observa la respiration.
Il allait quitter et reposer cette main, convaincu de la réalité de
cet état comateux, étrange, quand il la sentit se crisper
violemment, comme pour se soustraire à son contact.
Il la retint alors plus fortement, mais la jeune fille, les yeux
toujours fermés et toujours appuyée sur le dossier du banc, exhala
une plainte déchirante, dont l'accent semblait plutôt appartenir à
une évocation, à un fantôme, qu'à une poitrine vivante.
Frère Jean porta soudain son regard de feu sur le cardinal, qui
avait machinalement lâché la main de la jeune fille, mais
s'apprêtait à la reprendre.
--Laissez, monseigneur, lui dit-il de cette voix imposante dont il
parlait depuis un moment; cette enfant souffre.