morose, et comprenant l'énormité des persécutions exercées à l'abri
de son indolence et de ses faiblesses pour ses favoris, François
Ier prit en détestation le plus coupable d'entre eux, et disgracia
enfin cet infâme Duprat.
Triboulet, protégé par Marguerite de Valois, arriva, en revanche,
au comble de la faveur.
Quant à cette princesse, son frère lui tint parole. Il la laissa
pleurer suffisamment l'ami qu'elle avait perdu, et un beau jour,
revenant à son idée fixe:
--Mignonne, lui dit-il, ton dévouement à mes intérêts t'a fait
manquer la couronne d'impératrice. Je sais que tu ne l'as pas
regrettée; mais je t'ai donné ma foi de t'en assurer une autre. Le
moment est venu de m'acquitter.
--Me remarier! Y pensez-vous, sire! Ne connaissez-vous pas les
désenchantements qui ont desséché mon cœur!
Mais François Ier ne croyait pas à la perpétuité des douleurs de ce
genre. Il insista, et pour lui être agréable, bien plus que par une
ambition qui n'était pas en elle, elle consentit à épouser Henri
d'Albret, roi de Navarre.
Tout entière alors à ses devoirs, elle devint le modèle des
souveraines; aucun soin important n'échappa à sa haute sagesse.
Elle fit fleurir l'agriculture, encouragea les arts, protégea
les savants, embellit ses villes et les fortifia. Son nom est
demeuré immortel par ses grandes œuvres, par ses productions
littéraires, et aussi par la gloire qu'elle eut de donner le jour à
Jeanne d'Albret, l'illustre mère de Henri IV.
La mémoire de Jean Poncher fut réhabilitée, comme celle de
Semblançay, par des actes authentiques.
Voilà, si nous ne nous trompons, nos comptes réglés avec tous nos
principaux personnages.
Nous eussions voulu ajouter quelques renseignements sur les
opérations astrologiques du vieux Jean de Pavanes; mais sa
disparition subite, qui ne fut jamais expliquée à Louise de Savoie,
laissa cette princesse indécise sur l'envoûtement de son ennemi
Antoine Duprat, les pratiques jugées indispensables au succès de
cette entreprise n'ayant pu être menées à terme par l'alchimiste.
Si le progrès des lumières nous a élevés au-dessus de ces croyances
superstitieuses, nous n'avons cependant pas le droit de mépriser de
même les idées philosophiques du vieux savant.
Il se pourrait donc que toute trace de nos héros ne fût pas perdue
avec le dénouement fatal et historique de cette première partie de
notre récit, et que celle qui va suivre présentât à nos lecteurs
quelque trace de ces âmes si pleines de foi en l'avenir.
FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE.
DEUXIÈME PARTIE
I
LES SOUCIS DE LA POURPRE.
Un siècle s'est passé depuis que François Ier, voulant recevoir
avec splendeur son ancien ennemi Charles-Quint, détruisit la grosse
tour féodale qui obstruait la cour carrée du Louvre. Henri II, son
fils, François II, Charles IX, Henri III, ont successivement habité
l'antique palais, en y apportant quelques appropriations destinées
à le rendre plus logeable ou plus commode pour leur service, mais
sans en modifier d'une manière sensible l'aspect principal.
Nous voici sous le règne de Louis XIII, nous allions écrire sous
celui du cardinal de Richelieu.
Le roi qui affectionnait le séjour de Fontainebleau, avait dû
momentanément quitter cette résidence, envahie par les charpentiers
et les maçons. Suivant un désir du monarque, on élevait alors la
façade du milieu du palais, vers la cour du Cheval-Blanc, et son
architecte, Lemercier, construisait la rampe de doubles degrés
connue sous le nom de fer-à-cheval.
La cour habitait le Louvre d'une manière plus sédentaire que
d'habitude.
La reine mère en occupait une aile presque entière, par les mêmes
motifs qui chassaient la cour de Fontainebleau, c'est-à-dire à
cause des constructions considérables qui s'élevaient par ses
ordres à sa résidence du Luxembourg, pour l'agrandir et la
compléter.
Richelieu n'avait pu encore achever le Palais-Royal, qu'il se
destinait, et qui devait suffire, après lui, au logement des rois.
Il se contentait, pour le moment, d'un appartement au Louvre, où le
roi avait souhaité l'avoir sous la main, et où il se trouvait au
milieu des manœuvres de la cour, comme l'araignée au milieu de
sa toile.
Ce matin-là, un beau matin de printemps, sur ma foi! il s'était
levé fort maussade, ainsi qu'avait pu le constater son fidèle valet
de chambre Desnoyers, l'unique serviteur en qui il eût à peu près
confiance.
Dans ces jours nébuleux, le cardinal refusait de voir personne au
moment de son lever; il descendait d'un air taciturne à la chapelle
du Louvre, et se faisait servir la messe, sans témoin, par
Desnoyers.
A la manière dont il prononçait le _Dominus vobiscum_ et l'_Ite
missa est_, Desnoyers savait à quoi s'en tenir sur le reste de
la journée. Quand ces trois derniers mots: «Allez-vous-en, la
messe est dite,» avaient été lancés d'un ton brusque, saccadé,--si
le rusé laquais voyait apparaître dans l'antichambre quelque
solliciteur auquel il voulût du bien, il se gardait de l'introduire.
Solliciter, en pareil cas, c'était courir au-devant d'un refus net
sinon d'une belle et bonne disgrâce. La chose était si bien connue
des familiers du château, que les plus intimes, en rencontrant
Desnoyers, l'interrogaient du coin de l'œil, et se sauvaient
sans insister, s'il leur répondait seulement ces trois mots
cabalistiques:
--_Ite missa est..._
--Je me sauve, la messe est dite! répondaient les plus résolus, en
accompagnant leur fuite d'un remerciement doré à l'adresser du
serviteur intelligent.
Quel profond philosophe que celui qui a écrit: «Il n'y a pas de
grand homme pour son valet de chambre!»
Desnoyers connaissait son maître par cœur, et doué d'une
sagacité remarquable, tout en lui demeurant sincèrement attaché, il
savait fort bien discerner en lui le bon et le mauvais, le fort et
le faible.
Les qualités, les capacités éminentes, les hautes conceptions,
étaient incontestables en ce personnage que la nature avait créé
homme de guerre et de lutte, et que les destinées avaient couvert
d'une robe rouge.
Mais ces mérites avaient une terrible et funeste contre-partie, une
ambition immense, un orgueil implacable, une ténacité féroce.
Comme ses vues n'étaient pas droites, ses moyens irréprochables,
ses actes exempts d'arbitraire, il éprouvait le châtiment de sa
mauvaise conscience. Une méfiance constante envers et contre tous
l'accompagnait, attachée à lui comme son mauvais génie. Il faisait
couler trop de larmes,--et trop de sang! pour ne pas se sentir
entouré de haines, de rivalités et d'embûches.
Ce sentiment de méfiance était toujours celui qui se peignait avant
tout autre dans son regard lorsqu'il voyait quelqu'un pour la
première fois. C'était là un des traits de sa politiques et de sa
philosophie, tant il croyait difficilement au bien.
Puis, l'homme qu'il avait considéré de la sorte était-il devenu son
obligé, il se gardait bien encore de s'ouvrir à lui sur-le-champ,
ni de l'investir de missions de confiance,--il avait lui-même si
largement professé l'ingratitude pour ceux qui l'avaient porté au
faîte du pouvoir, qu'il ne craignait rien tant que les ingrats.
[Illustration: Congédie-les lestement.]
Desnoyers, grâce à l'assiduité de son dévouement, était donc
parvenu, par une faveur exceptionnelle, à obtenir une part dans
cette confiance, qu'un seul homme pouvait se flatter de posséder
entière,--et encore...
Ce personnage était le père Joseph, la doublure du cardinal, et que
son attachement pour celui-ci faisait nommer l'Éminence grise.
Le père Joseph est demeuré pour les historiens et les auteurs de
mémoires les plus profonds et les plus indiscrets, à l'état
d'énigme. Nous ne chercherons pas à montrer plus de sagacité
qu'eux, nous bornant à tirer quelques-unes des conséquences des
incidents formant notre récit.
Ce matin donc où le cardinal avait si brusquement récité les
versets de l'office, le père Joseph, qui savait d'ailleurs entrer
chez lui par plus d'une porte, se présenta tout simplement par
celle de l'antichambre ordinaire, où il avisa Desnoyers en train de
tambouriner en chantonnant d'un air moqueur la diane sur les vitres
d'une croisée.
Il y avait là, sur des banquettes de cuir à clous dorés, un cercle
de solliciteurs attendant qu'il plût au maître de leur accorder
audience. C'étaient de ces gens peu considérables ou peu
sympathiques, auxquels le valet de chambre ne se souciait pas de
donner un bon conseil, et auxquels s'adressait probablement la
goguenardise de ses allures.
Le franciscain vit tout cela d'un coup d'œil. Il promena sa
prunelle cauteleuse sur cette assistance, et n'y distinguant aucun
visage bien intéressant, il joignit mons. Desnoyers dans son
embrasure.
--Eh bien, Son Éminence?... demanda-t-il.
Le valet secoua la tête d'une façon significative.
--Il ne s'est pas même déridé, hier soir, pour aller au jeu du roi.
--Comme avant-hier, comme les jours précédents... et cela depuis
des semaines!...
Pour toute réponse, Desnoyers se contenta d'un regard soucieux et
d'un soupir.
Le père Joseph demeura pensif un instant; puis, de ce coup d'œil
inquisitorial qu'il savait employer pour tirer aux gens le fond de
leurs pensées:
--Rien de madame de Chevreuse? fit-il.
Ceci était un détail intime. Richelieu s'était laissé prendre d'une
grande passion pour cette dame, qui se montrait fort éloignée d'y
répondre.
--Rien, répondit Desnoyers; monseigneur paraît avoir oublié la
duchesse.
Un vague et silencieux sourire du capucin fit comprendre qu'il ne
croyait pas à ce prétendu oubli; aussi le valet, qui n'y croyait
pas davantage, se hâta d'ajouter:
--Du moins n'en a-t-il pas parlé tous ces derniers temps.
--Et tu n'as aucun indice sur les causes de cette humeur noire?
recommença le père Joseph en scrutant toujours sa pensée.
--Pas le moindre, je m'y perds; mais pour sûr, si cela continue, il
en fera une maladie.
--Aide-moi, seconde-moi, il faudra bien que nous réussissions à le
distraire. Ah! si cette damnée coquette de duchesse voulait y
mettre un peu du sien!...
--Oui, mais elle est intraitable.
--Il faudra pourtant qu'elle s'humanise! murmura entre ses dents le
franciscain, dont les sourcils se contractèrent quasi à l'instar de
son maître.
--Espérons-le, fit benoîtement le valet.
--Çà, reprit le père Joseph en désignant le cercle de solliciteurs
rangés à l'autre bout de la vaste pièce, et qui n'osaient même
souffler, tant son froc leur causait de respect, tu ne vas pas
rebattre les oreilles de Son Éminence des noms et des requêtes de
tous ces gens-là. Congédie-les, et lestement.
Sur ce, il se dirigea vers la porte accédant au cabinet du
ministre, et comme il l'ouvrait sans façon, il entendit Desnoyers
signifier aux solliciteurs qu'il tenait depuis deux heures et plus
cloués sur leur banc d'angoisses, cet arrêt souverain et sans
appel:
--Messieurs, Son Éminence ne recevra pas aujourd'hui.
Ce fut comme un coup de tam-tam. Ils se levèrent avec stupeur, et
les plus opiniâtres ne s'éloignèrent qu'après avoir tenté
d'intéresser ou d'attendrir l'inflexible cerbère.
Le cardinal n'était pas dans le cabinet, ou plutôt dans le salon de
travail voisin de l'antichambre, et où il donnait ses audiences
ordinaires.
L'abbé Desroches, qui possédait le titre de secrétaire intime, mais
qui en fait de secrets et d'intimité en savait beaucoup moins que
le franciscain et le valet de chambre, était assis à un bureau,
répondant à une masse de lettres et de suppliques.
Il quitta sa place dès qu'il aperçut le confident par excellence,
et vint le saluer avec une déférence empressée.
--De grâce, mon cher abbé, fit celui-ci, qui affectait en toute
occasion une humilité monacale, ne prenez pas garde à moi; demeurez
au travail, vous n'en manquez pas, d'ailleurs, si j'en juge par
cette montagne d'épîtres décachetées.
--Ne m'en parlez pas, mon père, on croirait que la race des
solliciteurs pullule en France, comme les grains de sable; chaque
matin c'est une averse de placets plus volumineuse que la veille.
Il y en a en vers, en prose, en latin, et jusqu'en grec et en
hébreu.
--Et vous répondez en bon français?...
--Vous connaissez la formule habituelle.
--Eau bénite de cour.
--Sauf quelques exceptions fort rares. Comme Son Éminence entend
avoir _grosso modo_ l'indication de toutes ces requêtes, je lui
signale particulièrement les plus bizarres pour l'égayer, ou les
plus agréables...
--Pour la flatter.
--Et dans un cas ou dans l'autre, les originaux et les poètes se
ressentent de sa générosité.
--Le moyen ne manque pas d'adresse; je vous en fais compliment, mon
cher abbé, car Son Éminence a besoin de distractions, et si j'en
crois mes renseignements, vous aurez eu de la peine à la faire
sourire ce matin.
--Je n'ai pas même essayé, Révérence. Monseigneur a un gros nuage
sur le front; les plaisantins seraient mal venus aujourd'hui, se
nommassent-ils Boisrobert, Beautru ou Raconis. Je ne conseillerais
pas à tout autre qu'à Votre Révérence de s'y frotter.
--C'est bien, j'ai fait congédier tous les demandeurs d'audience:
veillez à ce que personne ne nous dérange. J'ai des affaires
sérieuses à traiter avec Son Éminence!
--Je m'installe à demeure ici, pour arrêter les plus entreprenants.
--Oh! de l'humeur dont on sait le premier ministre, les plus
entreprenants n'auront garde d'insister. Au revoir, mon cher abbé.
Le père Joseph disparut sous la tenture et pénétra dans la pièce
voisine, le sanctuaire du maître.
Les portières en étaient rouges, les rideaux rouges, les tapis du
parquet et des tables rouges, les meubles rouges.
C'était le cabinet cardinal par excellence.
L'ameublement était somptueux. Le marbre le plus rare, l'ébène
sculpté avec profusion, l'ivoire, le bronze, l'or s'y rencontraient
sous les formes les plus élégantes, jusque dans les objets les
moins en évidence. Le chiffre de Richelieu se détachait en
filigranes dorés sur toutes les étoffes, et son chapeau à torsades,
cimier de ses armoiries, se reproduisait dans la sculpture des
dossiers des fauteuils et des lambris. Il y avait encore deux
objets de rigueur et de pur luxe: un portrait du roi dans un cadre
splendide, sur le plus beau panneau, et un prie-Dieu monumental, au
pied d'un christ d'ivoire, de Germain Pilon.
Un grand bureau à incrustations merveilleuses occupait le centre de
ce cabinet, qui laissait bien loin, sous son faste et son confort,
celui du roi.
Mais ce faste, ce n'était pas le bonheur.
Le ministre absolu, plus roi que le roi, auquel il ne restait pas
de désir à former, avec qui les souverains traitaient de puissance
à puissance; l'homme qui se considérait comme la France et ne
craignait pas de dire, un jour d'épanchement et de conviction: «La
royauté, c'est moi!» était là, affaissé sur lui-même, dans les
coussins de son fauteuil couronné, pareil à un trône, l'œil fixe
et morne, les traits ravagés, si pâle et si défait, que les reflets
des draperies empourprées, au lieu de rehausser son teint, lui
donnaient un aspect plus livide.
A quoi pensait-il? D'où venaient ses soucis? des affaires de l'État
ou des siennes propres? Sa clairvoyance de lynx avait-elle surpris
dans l'air quelque trame destinée à jeter de nouveaux obstacles
sur sa voie, si énergiquement déblayée naguère? Voyait-il poindre
à l'horizon des orages politiques et religieux? Les menées
de Monsieur, frère du roi, les rancunes de la reine mère
menaçaient-elles de se rallumer?
Les cachots du Louvre, de Bagneux, de Rueil, le donjon de
Vincennes, les cellules de la Bastille contenaient-ils encore
quelque prisonnier de conséquence dont il fallut ajouter le sang
déjà versé entre leurs discrètes et sinistres murailles?
Desnoyers avait assuré que la duchesse de Chevreuse n'était pour
rien dans ce marasme, ce n'était donc pas l'amour qu'il fallait
interroger; mais de ces autres causes, laquelle était la vraie?
Le franciscain se le demandait, et se répondait sans hésitation:
aucune!
Ces accès n'étaient pas nouveaux pour son maître. Ils se
présentaient en quelque sorte périodiquement, et de tous ses
secrets, c'était peut-être le seul qu'il ne connut pas.
Le père Joseph, dans quelque disposition que fût le cardinal, était
toujours le bienvenu. On disait à la cour que c'était son âme
damnée, et le mot n'avait rien d'exagéré. Pour le mal comme le
bien, dans les mesures les plus violentes, à travers les crises les
plus scabreuses, les péripéties les plus critiques, le franciscain
était là, imperturbable dans son dévouement, et ce fut souvent lui
qui, plus fort que Richelieu, releva son moral abattu et remit à
flot sa barque chavirée.
Il avait d'ailleurs une manière de procéder dans leurs entretiens
et leurs conseils, qui séduisait l'Éminence. Sous ses formes
humbles et admiratives, il ne l'abordait pas par interrogations,
mais par affirmations. Doué d'une perspicacité et d'un tact
prodigieux, il ne demandait pas: Cela est-il? il ne disait même pas
dubitablement: Si cela était? Il arrivait sûr de lui, et entrant du
premier mot au vif de la question: Cela est, disait-il.
Et Richelieu, auquel cette forme évitait les circonlocutions, les
ambages, les confidences gênantes, le prenait également pour
intermédiaire de ses affaires de galanterie, et pour agent de sa
politique.
Comment se faisait-il donc qu'il ignorât le sujet de sa tristesse
présente?
Le cardinal, placé vis-à-vis d'une grande glace de Venise, cadeau
ducal du doge de la république, le vit entrer, humble et modeste
comme il était dans ses allures.
A cette vue, il poussa un soupir de soulagement, et pour se
ranimer:
--Enfin, c'est toi, fit-il en le tutoyant amicalement, comme il se
plaisait à le faire dans l'intimité.
--Avec une annonce satisfaisante, monseigneur.
--Satisfaisante?... répéta-t-il avec un air de doute et de
découragement.
--Je la crois telle, du moins, Éminence, car l'homme que vous avez
souhaité voir est là.
--Personne ne l'a aperçu? demanda-t-il vivement.
--Personne.
--Personne ne sait son arrivée à Paris?
--Personne. A sa descente du coche, une voiture sans armoiries, l'a
pris et amené jusqu'au poteau du midi, où je l'ai reçu et d'où je
l'ai conduit à mon oratoire.
--S'il allait s'aviser d'en sortir?
--Voici la clef; il est sous double tour.
--Et quel homme est-ce?
--Vous allez le voir vous-même. Boisenval, qui l'a été quérir et a
fait le voyage avec lui, sans le perdre de vue une seconde, dit que
c'est un fou ou un profond intriguant.
--Pourquoi Boisenval?... demanda Richelieu, revenant sur ce nom.
--Comme l'un de nos serviteurs les plus éprouvés. Une mission ne
pouvant être abandonnée au premier venu.
--Sans doute; mais souviens-toi que pour ce motif même il faut
ménager nos rapports avec lui. C'est un affidé précieux; il vaut
mieux qu'il nous serve sous le manteau qu'au grand jour.
--C'était assez clairement dire qu'il fallait réserver le sieur de
Boisenval pour le rôle d'espion ou d'agent provocateur. Le
franciscain n'eut garde de blâmer cette honnête tactique, et promit
au contraire de s'y conformer avec zèle.
--Plus qu'un mot: cet homme sait-il où il est et pourquoi on le
mande?
--Boisenval s'est présenté, muni de la lettre que j'écrivais
confidentiellement au supérieur de la communauté, à Amiens, pour le
prier de m'envoyer ce jeune frère. Le supérieur, avec une déférence
dont nous lui tiendrons compte, et sans élever une objection, l'a
fait venir et lui a donné l'ordre de suivre ce gentilhomme partout
où il lui plairait de le conduire. Il s'est incliné, a demandé la
bénédiction de son chef, et s'est remis à la discrétion de notre
messager avec une docilité évangélique.
--C'est étrange... murmura Richelieu, qui semblait se consulter
lui-même.
Puis ayant vaincu une mystérieuse réticence:
--Allons, conduis-moi! dit-il en indiquant la petite porte d'un
escalier dérobé, qui plongeait jusqu'aux souterrains du Louvre à
travers tous les étages.
II
LE VISIONNAIRE.
Le cardinal et le franciscain descendirent jusqu'aux salles basses
du palais. C'étaient des locaux qui, dans l'origine, formaient le
rez-de-chaussée. Les remblais et l'exhaussement successif du sol de
la cour carrée et des jardins intérieurs, d'une part, la
construction de quais et de défenses contre les débordements de la
rivière, de l'autre, les avaient réduits à l'état de souterrains.
Au-dessous, cependant, régnaient encore les anciens caveaux,
grottes obscures, disposés en compartiments sinistres, à la suite
de la destruction de la Grosse-Tour, pour en remplacer les cachots
et les fosses.
C'était donc dans cet espèce de sous-sol, désigné sous le nom de
salles basses, et en partie consacré au service du palais,
cuisines, offices, celliers, que le père Joseph, fidèle à son rôle
d'humilité, s'était choisi, au fond de la galerie la moins
fréquentée, une cellule et un oratoire.
Ces deux petites pièces donnaient l'une dans l'autre. A moitié
enfouies sous terre, comme on vient de l'expliquer, elles
recevaient chacune le jour par une croisée carrée, soupirail garni
de barres de fer, et plus pareil à des huis de prison qu'aux
fenêtres d'un hôtel libre.
Ces croisées se trouvaient presque au niveau du sol du côté de la
cour; mais en dedans, elles joignaient le plafond, et l'on ne
pouvait y mettre l'œil qu'en montant sur une chaise.
La cellule ne possédait qu'une couchette de cénobite: un matelas
sur des planches, deux ou trois sièges de bois, une petite table
munie des objets nécessaires pour écrire, et, dans un casier, une
demi-douzaine de bouquins mystiques.
L'oratoire était plus pauvre encore: un prie-Dieu sans coussins,
sous une grande croix de bois noir; un livre de prières, un
bénitier de grès et un bouquet d'anciens rameaux.
C'est là que se retirait le père Joseph, lorsque les intérêts ou
les travaux de son patron ne lui permettaient pas de se recueillir
dans la chère cellule de son couvent de la rue Saint-Honoré, son
asile de prédilection.
Le père Joseph avait alors une cinquantaine d'années; de ses
passions, qui avaient été brûlantes, une seule semblait survivre,
celle de l'intrigue, et, à ce titre, il ne pouvait trouver un
meilleur chef de file que le cardinal.
Il était de grande naissance; son père, Jean Leclerc, seigneur du
Tremblay, avait été président des requêtes du palais. Sous le nom
de Mastèce, le jeune du Tremblay avait abordé avec gloire la
carrière des armes; puis tout à coup, au moment où ses talents
donnaient le plus d'espérances, il avait quitté le monde, l'armée
et jusqu'à son nom, pour revêtir le froc de capucin, sous lequel
son mérite ne tarda point cependant à percer encore. Il atteignit
rapidement aux premières fonctions de son ordre.
Ce fut alors que Richelieu le distingua, le manda près de lui, et
que s'établit cette alliance pareille à un pacte, qui, de part et
d'autre, se perpétua si longtemps.
Lorsqu'ils arrivèrent à la cellule, le franciscain fit tourner la
clef dans la serrure, fermée à double tour, ainsi qu'il l'avait
dit, et invita silencieusement le cardinal à entrer.
La porte de l'oratoire était ouverte; sur le prie-Dieu, qui faisait
face, ils aperçurent celui qu'ils cherchaient, agenouillé, le coup
tendu vers la croix de bois, immobile, dans l'attitude de l'extase.
Il ne les avait pas entendus venir.
Richelieu observait d'un air pensif, sans remarquer que son
compagnon attendait ses ordres pour agir ou parler.
Évidemment, chose étrange et sans exemple peut-être, il éprouvait
certains scrupules, certaine hésitation, une sorte de respect
humain probablement dans la démarche à laquelle il se livrait.
Mais il n'était pas homme à balancer longtemps.
--Holà! commanda-t-il de son ton sec et impérieux, monsieur, on
souhaite vous entretenir un instant.
L'inconnu ne donna aucun signe d'attention.
Richelieu laissa poindre un geste d'impatience, que le père Joseph
réprima d'un autre signe respectueux, mais imposant à la fois.
S'approchant à petits pas de ce singulier personnage:
--Frère Jean, lui dit-il, vous reprendrez votre méditation tantôt;
pour l'heure, on a besoin de vous.
Celui auquel il s'adressait quitta enfin la croix du regard,
exécuta les mouvements d'un homme qui sort du sommeil, se leva
lentement, et se tournant vers ses visiteurs, les salua d'une
inclination profonde.
Richelieu se souvint du mot de Boisenval: «C'est un fou ou un
intriguant.»