La clef fit son office; les deux compartiments s'ouvrirent

ensemble. Dans l'un s'entassaient des piles d'or, dans l'autre se

montraient seulement quelques papiers.

Triboulet regarda à peine le premier.

--Voilà qui ferait de jolis grelots à mon bonnet et à mademoiselle

du Carillon!... se contenta-t-il de dire avec ironie.

Mais ses prunelles se rallumèrent en considérant les feuillets

disposés sous enveloppes dans le second.

--Foi de gentilhomme! jura-t-il avec un rire assez sérieux, on me

prendrait pour un larron larronnant; je suis pourtant un bien

modeste filou, puisque de tout ceci, je n'en veux qu'à ces

chiffons.

Il examinait successivement le titre de chaque dossier et les

remettait en place avec soin, jusqu'à ce qu'il rencontrât celui

qu'il cherchait.

C'était le plus mince, il ne contenait que trois fragments de

papier sur lesquels couraient quatre à cinq lignes d'une écriture

rapide, avec une signature de la même main.

--Vive Dieu! exclama-t-il en les agitant avec joie, je les tiens

donc!... Ah!... rira bien qui verra la fin de tout ceci!...

Mais, reprit-il en dirigeant son regard sardonique sur le

chancelier, puisque je suis un honnête voleur, il faut faire les

choses au complet et rendre à chacun son compte, autrement la

comédie serait défectueuse.

Il vint à la table, y tailla à même les papiers blancs trois

morceaux pareils à ceux qu'il tenait, les plaça dans le dossier,

remit celui-ci à son ordre, et referma le coffre-fort.

--A chacun son bien! fit-il toujours riant et moqueur.

Sur quoi il cacha dans la poche de son pourpoint les précieux

papiers, replaça fidèlement la petite clef au coup de son patron,

rattacha ses vêtements, éteignit sa lumière, et se glissa comme il

était venu par la porte secrète.

XXVII

LES DEUX MESSAGES.

L'attitude des grands d'Espagne à son égard, compliquée de leur

empressement autour de Marguerite de Valois, avait mortellement

blessé le duc de Bourbon. Un sentiment pareil, dans une âme

vindicative, pouvait amener de graves conséquences.

Il avait sacrifié à sa rancune contre la duchesse d'Angoulême, son

honneur de prince du sang français, son pays, la vie de ses

concitoyens. Il n'était pas à espérer qu'il ménagerait rien pour

envelopper dans un échec commun la princesse et ses admirateurs.

Il se sentait fort parce que tous ces seigneurs réunis n'exerçaient

pas sur l'esprit de l'empereur l'influence que ses services, son

habileté et le besoin qu'on avait encore de ses talents, lui

assuraient.

Quant à l'Inquisition, il s'en savait aussi peu aimé, et n'ignorait

pas les bonnes relations existant entre elle et le roi de France,

mais il avait déjà réussi à diviser Charles-Quint et le Saint-Père,

et, en fait d'intrigues, il se sentait aussi adroit que les

révérends fils de Saint-Dominique.

Il commença à déployer toutes ses ressources, s'efforçant de

présenter Marguerite comme une rusée comédienne qui ne cherchait

qu'à se créer des amis à la cour d'Espagne et à endormir la

prudence du monarque, dans un but aisé à entrevoir, et dont il alla

jusqu'à donner de prétendues preuves, celui d'opérer l'évasion de

François Ier.

Charles dressa l'oreille, mais une considération le retenait, il

était résolu de se remarier, et l'union avec une princesse de

France lui souriait, par la haute considération dont jouissait

cette famille et ce royaume.

Bourbon avait en poche un argument tout prêt. C'était le portrait

de la princesse Élisabeth, fille d'Emmanuel, roi de Portugal.

--Sire, lui dit-il, ceci est ma réponse. Tandis que mes ennemis et

vos flatteurs ne songeaient qu'à vous trahir, je m'occupais des

intérêts de votre auguste personne et de votre gloire. Je suis

chargé de vous offrir la main de l'infante dont voici les

merveilleux attraits, et l'union intime avec son père...

La sagacité diplomatique de Charles-Quint saisit avidement des

ouvertures aussi inespérées, et bien supérieures à ce qu'il rêvait.

--Quoi! s'écria-t-il, vous avez conçu et amené à ce point un tel

projet!...

--Rien n'est impossible, sire, à qui se dévoue à Votre Majesté.

J'ai voulu que mes services pour elles me vengeassent des

misérables persécutions des envieux.

Sire, la princesse Marguerite est veuve, son avoir n'est pas

proportionné à son rang, elle est la sœur d'un roi, votre

prisonnier, que vous tenez à votre merci. Que Votre Majesté

compare: l'infante Élisabeth est à la fleur de l'âge et n'a connu

aucun homme; sa dot est immense, et avec sa dot elle apporte des

droits éventuels à la couronne de Portugal...

Charles sourit silencieusement, et regarda son favori avec cette

finesse qui le caractérisait.

--En vérité, dit-il, vous soupçonnez la princesse Marguerite de

méditer quelque plan pour m'enlever mon prisonnier?

--Les indications que j'ai eu l'honneur de soumettre à Votre

Majesté, les colloques mystérieux qu'entretient le prisonnier avec

les agents du saint office, ne sont-ils pas des preuves?...

--Par saint Jacques de Compostelle! cette rusée Française ne sait

pas à qui elle s'attaque!... Mon cher duc, il m'est venu une idée

aussi...

--Elle ne saurait qu'être bonne.

--Que diriez-vous si, prenant nos ennemis à leur piège, au lieu

d'un prisonnier, je me trouvais en avoir deux?

--Je crois comprendre, sire. Mais la princesse Marguerite, dont la

prévoyance aurait pu éveiller les soupçons d'un prince moins

magnanime que Votre Majesté, la princesse n'est entrée en Espagne

que sur un sauf-conduit...

--Que nous avons eu soin de restreindre à un délai fort court.

--Qui est expiré!... exclama le duc, saisissant déjà avec une

infâme satisfaction l'idée de la captivité de la duchesse

d'Alençon.

--Qui expire dans quelques jours, reprit l'empereur.

--Ah! fit le duc avec regret, dans quelques jours seulement?...

--Mais, insinua Charles de son accent le plus perfide, comme nous

sommes un ennemi généreux, nous nous garderons que rien rappelle

ce terme à la princesse qui daigne nous visiter. Nous voulons, au

contraire, que les fêtes, les distractions se multiplient autour

d'elle, l'enivrent et ne lui laissent pas le loisir de respirer.

--Je recommence à comprendre.

--Sur Dieu! la chose est claire; nous tenons à lui laisser un grand

souvenir de l'hospitalité castillane; après cela, ce ne sera pas

notre faute si elle oublie que tous les armistices ont une fin, et

que cette échéance venue, les princes de France doivent se tenir

sur leur territoire, sous peine de demeurer plus qu'ils ne

souhaiteraient sur celui d'autrui... Ne vous inquiétez donc de

rien, cher duc; si mes gentilshommes fêtent la princesse

Marguerite, c'est pour me complaire.

--Oh! Votre Majesté est l'intelligence la plus profonde!... Mais ne

daignera-t-elle rien me répondre touchant cette affaire de

Portugal?...

--Par Dieu! vous êtes d'une hâte!... vous voudriez tout faire en un

jour!...

--Les négociations restent pendantes, l'infante est un parti fort

envié...

--Laissez-moi son portrait, et si vous êtes mis en demeure de

donner une réponse, dites que je l'ai trouvé charmant...

Charles-Quint ne croyait pas plus que le duc de Bourbon au projet

de fuite de François Ier. Mais, dirigés, l'un par sa rancune

vivace, l'autre par sa politique égoïste, ils saisissaient

volontiers ce prétexte pour ajouter la captivité de la sœur à

celle du frère, et obtenir une double rançon.

L'alliance portugaise offrait à l'empereur un attrait plus puissant

que celle de la France, et dès lors il rentrait, vis-à-vis de cette

dernière, dans l'attitude la plus hostile. On sait que toute la vie

de ce prince s'écoula dans ces alternatives sans pudeur ni

générosité.

Suivant le dessein arrêté entre le duc et lui, Marguerite se vit

l'objet d'une recrudescence d'hommages et de plaisirs.

Seulement, les ingénieux diplomates ignoraient que sous son visage

affable et riant, elle portait un cœur cruellement ulcéré, et

que l'enjouement n'était qu'au bord de ses lèvres.

Plus que ses ennemis, elle supputait les heures, les minutes, et

celles-ci apportaient une aggravation à sa peine, à son anxiété,

car il n'arrivait aucun courrier de France à son adresse.

Que faisait le vieux Michel?... Triboulet était-il coupable

de nouvelles trahisons?... ou bien, plutôt, les nouvelles

étaient-elles si fâcheuses qu'ils n'osassent les lui transmettre?...

Pour le roi, il se retranchait avec l'opiniâtreté des gens faibles

dans son invariable argument:

--Apporte-moi les preuves, et, foi de gentilhomme! je signe l'acte

de grâce.

Et le temps s'envolait, et le terrain devenait brûlant, et déjà des

avis non suspects lui faisaient soupçonner la duplicité de

l'empereur et ses méchants desseins.

Avoir accompli une telle entreprise, traversé deux royaumes,

affronté tant d'obstacles, rendu la vie et la santé à son frère, et

repartir sans cette faveur que lui seul pouvait accorder! Retomber

vaincue au milieu de cette cour livrée à la merci d'un intriguant

infâme, quelle perspective!

Trois jours encore, et le terme du sauf-conduit expirait, c'était à

peine le laps suffisant, en faisant la plus grande diligence, pour

gagner la frontière.

La princesse prétexta une indisposition et s'enferma chez elle,

s'en remettant à mademoiselle de Tournon de disposer tout pour le

départ devenu urgent.

Le roi voyait ces préparatifs et cette tristesse de sa sœur avec

chagrin; mais il sentait l'œil de l'Inquisition sur lui, et se

flattait qu'en raison de tant de sacrifices, l'appui de ces

cautauleux alliés lui viendrait puissamment en aide, pour conclure

ce traité sans cesse ajourné par l'empereur.

Au milieu de ces perplexités, et comme Marguerite se disposait à

adresser ses adieux à son frère, le bruit d'un cheval entrant à

bride abattue dans la cour de son hôtel la fit tressaillir et

pâlir.

--Va! va!... dit-elle à Hélène de Tournon, n'osant y aller

elle-même, vois ce que c'est!...

Hélène était déjà à la fenêtre:

--Un courrier!... repartit-elle, un courrier de France!...

--De France?... répéta Marguerite éperdue.

Et elle voulut regarder aussi, mais ses jambes se dérobèrent sous

elle; elle fut forcée de se rasseoir.

--Ne vous dérangez pas, lui dit Hélène, il descend de cheval,.. Oh!

ni l'homme ni la bête n'en peuvent mais!... Des varlets les

reçoivent; on amène le messager... Entendez-vous ses pas?... Il

monte... il approche...

Certes elle entendait car chacun de ses pas retentissait dans son

cœur.

Enfin la portière s'entr'ouvrit, et l'huissier, au courant de

l'impatience de sa maîtresse, introduisit sur-le-champ un homme

haletant de fatigue, et dont les vêtements disparaissaient sous une

couche de poussière épaisse d'un pouce.

Il tira de son pourpoint, un paquet où la princesse reconnut son

cachet, confié à son intendant.

Le messager ne s'était arrêté depuis Paris que pour changer quatre

fois ses chevaux, crevés sous lui.

--Prenez, madame, dit-il, c'est la bonne nouvelle!

C'était le mot d'ordre qu'il devait prononcer, et ce soin rempli,

il fut obligé de demander à se reposer et à se rafraîchir.

Mademoiselle de Tournon le confia à l'huissier, qui était à ses

ordres.

La princesse n'avait pas encore brisé le sceau, à peine avait-elle

pu répéter avec cet homme:

--La bonne nouvelle!...

Un éblouissement, un vertige l'avait prise.

--Regarde, dit-elle à sa compagne, je n'ai pas la force.

Mademoiselle de Tournon rompit l'enveloppe:

--Madame! s'écria-t-elle, madame, ce sont les ordres et les

quittances écrits et signés par madame la duchesse!

--Les preuves!... ce sont les preuves!... Oh! merci, merci, mon

Dieu!...

Et la princesse, saisissant les feuillets dérobés par Triboulet au

coffre d'Antoine Duprat, tomba à genoux devant une image du Christ.

--Madame, reprit mademoiselle de Tournon, les minutes sont

brûlantes... Chez le roi, courons chez le roi!

Et la saisissant par le bras, elle la força à se relever et

l'entraîna, folle éperdue, mourante de joie, de saisissement,

auprès de François Ier.

--Justice, sire! s'écria-t-elle dès qu'elle l'aperçut: c'est

justice que je veux, vous me l'avez jurée au nom de votre foi de

gentilhomme.

--Qu'apportez-vous donc, ma sœur?

--Ce que vous avez exigé: les preuves!... Voyez, reconnaissez-vous

cette écriture?...

--Oui, répondit-il en frémissant et en levant au ciel un regard

désolé; je la reconnais, c'est celle de ma mère...

--Eh bien, lisez aussi ce qu'elle a ordonné, et vous ne douterez

plus de ma foi, et vous comprendrez pour quelles fins votre déloyal

ministre avait confisqué et retenu ces papiers.

François Ier était d'une pâleur effrayante: sa mère si coupable,

son ministre favori si infâme!

Il se souvint cependant, au milieu de sa stupeur, qu'il était roi.

--Je n'ai qu'une parole, ma sœur, dit-il; en échange de ces

papiers, prenez celui-ci.

Et ayant signé la grâce expresse du chevalier de Pavanes, il alla

brûler les lettres de la régente au brasero placé au fond de sa

chambre.

--J'ai tenu mon serment, dit-il avec tristesse, êtes-vous contente?

--Recevez mes adieux, sire; je pars, je vais porter moi-même cet

acte de grâce...

--Allez, soyez heureuse; moi, je reste seul avec mes chagrins!...

Il retomba près de sa table dans un épuisement profond.

Marguerite fit un pas pour se rapprocher de lui; elle se penchait

pour l'embrasser une dernière fois: un bruit précipité dans la

galerie l'arrêta.

--Sire, madame, fit un huissier tout troublé, c'est un messager de

France.

--Un messager?... répétèrent le frère et la sœur.

--Quelque malheur encore, murmura le roi à demi-voix.

--Qu'ils entre, ordonna la princesse.

Un homme se présenta, si pâle, si défait, que ni le roi ni elle ne

le reconnurent d'abord, quoique ce fût leur serviteur le plus

fidèle.

Cependant Marguerite, égarée, l'œil halluciné, s'avança jusqu'à

le toucher, et, reculant avec un grand cri vers le roi, qui la

reçut dans ses bras:

--Ah! Michel Gerbier!... toi ici?... il est donc mort?...

--Quoi! demanda le roi, le chevalier de Pavanes dont je viens de

signer la grâce?...

--Trop tard, sire!,..

Marguerite n'entendit pas, elle était évanouie.

Le dévoué Michel n'avait voulu confier à personne cette mission

terrible. Il s'était mis en route, pour informer lui-même sa

maîtresse de ce dénouement fatal. Il savait qu'elle voudrait

connaître toutes les circonstances, et qu'elle n'aurait pas trop

d'amis autour d'elle pour la consoler. Et puis, le chevalier mort,

que restait-il à faire au Louvre?

Le conciliabule tenu chez le chancelier avait porté ses fruits; le

tribunal de la foi avait condamné Jacobus de Pavanes, et la chambre

ardente, spécifiant la peine, avait ordonné que le supplice aurait

lieu, par l'estrapade et le bûcher réunis, sur la place de Grève.

Mais un autre raffinement, appliqué fort communément depuis aux

condamnés déclarés, comme Jacobus, _mal sentants de la foi_, lui

fit couper la langue avant de le sortir de prison. On craignait que

par ses discours il n'influençât la foule[11].

[11] _Histoire ecclésiastique_ de Théodore de Bèze, t. 1er, p. 6.

Jacobus de Pavanes fut le premier luthérien qui subit en France la

peine capitale. Nous eussions voulu atténuer l'horreur du

dénouement, mais l'histoire oblige.

La nuit qui précéda son supplice, deux hommes, munis d'un

laisser-passer signé du chancelier, c'est-à-dire d'un blanc seing

dérobé sur sa table par Triboulet, étaient descendus près de lui.

Il connaissait déjà son sort, que frère Roma n'avait eu garde de

lui cacher, et se tenait en prières, récitant à haute voix la

traduction qu'il avait faite des psaumes.

--C'est vous, ami? dit-il en présentant sa main chargée de fers au

vieillard; merci! Je n'espérais plus voir un visage bienveillant

avant de mourir.

--Et vous en voyez deux, repartit Gerbier, en amenant le bouffon,

qui se tenait timidement près de la porte.

Une contraction de mépris involontaire passa sur le visage du

condamné.

--Oui, une âme repentie et sincère, insista le vieillard.

--Qui sollicite son pardon... ajouta Triboulet, agenouillé devant

lui.

--A l'heure où j'arrive, prononça gravement le chevalier, les

haines et les ressentiments s'effacent; Dieu m'attend. Maître, je

meurs sans rancune contre vous.

[Illustration: Ite missa est.]

--Et il a mérité cette parole, reprit Gerbier; car ce qui pouvait

être fait pour vous sauver, je l'atteste, il l'a tenté; hélas, trop

tard!

--Non, murmura sourdement Triboulet, je n'ai pas tout fait; au lieu

d'élixir, c'est du poison que je devais verser dans la coupe du

monstre!... Dieu m'est témoin que j'ai hésité, et ce sera mon

remords éternel d'avoir causé la mort de bien des innocents,

peut-être, pour ménager la vie d'un scélérat!

--Ne vous repentez point, dit Jacobus, la vie des hommes

n'appartient qu'à la Providence; malheur à Caïn!

--Ce poison, balbutia Triboulet, je l'ai apporté, je l'ai sur

moi... Messire, on a dû vous notifier votre peine... Elle dépasse

les forces d'un martyr... C'est une offre désespérée que celle-ci;

mais si vous souhaitiez d'échapper à ces tigres... au moyen de ce

flacon, demain, au lieu de leur victime, ils ne trouveraient qu'un

cadavre...

--Maudits sont ceux qui disposent de la vie d'autrui, mais

également maudit celui qui dispose de la sienne... Fût-ce l'enfer,

j'attendrai mon heure!...

«Mais c'est trop parler de moi... Maître, d'_elle_, n'avez-vous

rien à me dire?

--Oh! sans doute, car elle serait près de vous, comme nous y

sommes, si l'espoir de vous sauver ne la retenait au loin, à

Madrid, où elle est allée chercher votre grâce.

--Elle a fait cela!... Chère et révérée dame!...

Le condamné, si calme et si ferme jusqu'alors, laissa couler de

grosses larmes, puis, cet épanchement passé:

--Vous la reverrez, vous, mes derniers consolateurs, chargez-vous

donc de lui transmettre mes paroles suprêmes.

--Je les lui porterai moi-même, mot pour mot, dit Gerbier.

--Eh bien, elle saura comprendre ceci: Qu'elle se rappelle les

enseignements de mon père... La vie des âmes n'est pas un vain mot;

et je meurs tranquille, soutenu par la foi qu'il arrivera un jour,

fût-ce dans un ou plusieurs siècles, je le lui ai dit moi-même, où

nos esprits se rencontreront avec plus de bonheur. S'il nous est

accordé alors, par l'intuition des sympathies, de nous rappeler

cette phase de notre existence passée, qu'il en reste un gage

matériel.

Maître, j'ai là, passé sous mon pourpoint, un talisman confectionné

par mon père, le savant alchimiste. Prenez-le, je vous prie, et

remettez-le à madame Marguerite...

Le vieillard obéit. C'était un bijou de métal précieux, où deux

cœurs étaient figurés enlacés dans une formule astrologique.

--Comptez sur moi, messire; cette commission sera remplie. Est-ce

tout?

--Ajoutez, en lui remettant cela, que je suis mort content de

savoir qu'elle m'aimait toujours, et que je serai pleuré par ses

yeux.

Michel Gerbier l'avait alors serré dans ses bras, tandis que

Triboulet baisait ses mains chargées de fers; puis il avait fallu

s'arracher à cette étreinte, s'éloigner et laisser, pour ne plus le

revoir, le martyr en compagnie du Dieu qui le soutenait.

Michel avait prévu juste, sa maîtresse, dont son récit excitait le

désespoir, voulut connaître jusqu'au moindre mot, jusqu'au plus

petit détail.

Elle pressa convulsivement pendant plusieurs minutes le talisman

sur ses lèvres, comme si c'était encore son cher chevalier qu'elle

embrassât. Puis, l'ayant à son tour posé sur son sein, elle sembla

revêtir avec lui son courage, et se dressant devant son frère:

--Sire, lui dit-elle, je vous quitte, ne comptez plus me revoir

dans votre Louvre.

François Ier ne répondit rien d'abord.

L'heure irrévocable du départ avait sonné; au moment où elle

montait dans sa litière, il la prit dans ses bras, la combla de

caresses, et d'un ton affectueux mais énigmatique:

--Va, lui dit-il, je te consolerai, ma mignonne. Le chevalier t'a

pris ton amour, je te donnerai un trône!

On voit que François Ier avait profité à l'école de Charles-Quint,

il pratiquait aussi la diplomatie.

Mais disons-le à l'honneur du cœur féminin, la perspective d'une

couronne n'était pas même capable de consoler le désespoir de

l'infortunée Marguerite. Elle les eût sacrifiées toutes, si un tel

sacrifice eût pu désarmer l'inflexible mort.

Ce fut moins une femme qu'un pauvre corps insensible et prêt à

s'éteindre, que la litière royale ramena en France.

ÉPILOGUE DE LA PREMIÈRE PARTIE.

Nous allons ouvrir l'histoire, pour lui demander un dernier mot sur

les principaux personnages de cette première époque de notre récit.

Charles-Quint épousa l'infante Élisabeth de Portugal, mais il ne

pardonna pas à Marguerite de Valois de s'être soustraite au

guet-apens dressé pour la retenir en Espagne. Ne pouvant s'en

venger directement sur elle, il ne voulut plus entendre parler des

négociations pendantes et présenta pour la libération de son captif

des exigences judaïques.

Il fallait qu'elles fussent bien inacceptables, puisque le roi,

auquel les soins et les visites de sa sœur avaient rendu la

vigueur et la santé, prit la résolution d'abdiquer plutôt que de

s'y soumettre. Il écrivit à sa mère et au conseil de ne plus le

regarder que comme une personne privée. A l'appui de cette

déclaration, il envoya le pouvoir de remettre la couronne au

dauphin Henri, et l'ordre de le faire sacrer au plus tard dans deux

mois.

Charles comprit alors seulement qu'il n'avait rien à gagner par la

violence. Il rabattit quelque chose de ses conditions, et François

Ier put enfin quitter ses fers.

Louise de Savoie se vit alors dépouiller de la régente. C'était la

peine méritée par ses crimes. Mais la colère du roi ne dura guère;

grâce à son aversion pour les affaires, à son besoin de plaisirs,

il ne tarda pas à la lui rendre.

Elle connaissait la destruction des pièces accusatrices, et ne

craignant plus rien de ce côté, elle recommença à nier toute

participation à l'affaire de Semblançay. Il fallut que le ciel

intervînt pour faire jaillir la vérité de ce drame odieux.

Oui, ce fut comme un miracle! La peste régnait à Paris, on était en

1532; la duchesse d'Angoulême se retira à Fontainebleau pour fuir

la contagion; mais celle-ci gagnant la contrée, elle prit la route

de Romorantin, et, atteinte du mal, elle fut forcée de s'arrêter

dans le village de Grez en Gâtinais. On espérait la sauver, lorsque

survint une circonstance inouïe. S'étant éveillée pendant la nuit,

il lui sembla voir sa chambre tout en feu. C'était une comète qui

jetait cette clarté.

En proie comme elle était à des croyances superstitieuses, cette

apparition l'affecta si vivement, qu'elle s'écria aussitôt:

--Voilà un signe qui n'apparaît pas pour une personne de basse

qualité! Dieu le réserve pour nous autres grands et grandes de la

terre. Fermez ces rideaux, je ne veux plus le voir... C'est une

comète qui annonce l'heure de mon agonie; c'est aussi celle des

aveux et du repentir (Voyez les _Mémoires des Reines de France_).

Elle envoya chercher son confesseur, et quoique les médecins

s'efforçassent de la tranquilliser:

--C'est vrai, leur dit-elle, je ne me sens pas faible ni souffrante

comme on doit l'être à l'approche de la mort, et si je n'avais vu

le signe de la mienne, je n'y croirais pas; mais, je vous le

répète, mon heure est venue.

Et trois jours après elle succomba à cet effroi, comme devait

succomber, trois ans plus tard, Charles-Quint à la vue d'une autre

comète. Mais avant de mourir, et seulement alors, elle avoua sa

conduite criminelle dans l'affaire Semblançay, et justifia la

mémoire de l'infortuné surintendant.

Et témoignant son irritation à sa mère, François Ier comptait

briser Antoine Duprat. Mais il arriva qu'il fallait payer la rançon

à Charles-Quint et remonter sur un pied fastueux la maison royale.

Or, de grosses sommes étaient indispensables, et le trésor

était à sec. Où donc puiser? Un seul homme pouvait résoudre

ce problème,--Duprat inventa un nouvel impôt, celui de la

gabelle.--Comment disgracier un génie si précieux?

Il est juste de dire, d'ailleurs, qu'il ne devint pas pape, comme

il s'en était flatté. Le trône de Saint-Pierre demeura intact de

cette affliction. Seulement, on le créa cardinal.

Les Mystères du Louvre · 第 21 / 41 段