fois de plus. Mais ici ou ailleurs, à Madrid ou à Paris, à
l'Escurial ou au Louvre, qu'importe où l'on souffre, si l'on est
destiné à souffrir!
Et Marguerite, dont le cœur débordait enfin, lui adressa un
regard si désolé, qu'il se précipita vers elle, et, lui prenant les
mains, l'attira sur sa poitrine.
--Qu'est-ce cela? s'écria-t-il; tu as des chagrins, ma mignonne, et
tu me les caches!... Parle, je l'exige, et, tout prisonnier que je
suis, je trouverai peut-être encore assez d'autorité pour consoler
dans ses peines celle qui est venue me consoler dans ma prison!...
Pourquoi t'être tue si longtemps? Manques-tu de confiance en moi?
--Ah! soupira-t-elle, c'est qu'en demandant justice au roi, je
craignais d'affliger le frère.
--Si c'est justice qu'il te faut, je te la ferai, ma fille! si
c'est indulgence, n'es-tu pas assurée par avance de l'obtenir?
--Oui, vous êtes grand et libéral, et pour cela même j'ai reculé
devant une révélation qui incrimine des personnes qui vous sont
chères.
--Les rois sont faits pour passer par toutes les déceptions, fit-il
avec amertume. Va, parle librement; si tu es obligée de dire du mal
de ceux que je croyais mes amis, dis-en le moins possible, non par
égard pour eux, mais pour moi.
--Je voudrais me taire absolument sur leur compte, mon bien-aimé
seigneur, car ces révélations portent sur une personne qui ne m'est
pas moins proche qu'à vous-même.
--Je crains de comprendre, un désaccord entre notre mère et toi?...
--Mon frère, poursuivit-elle sans relever cette question, je suis
plus malheureuse que vous ne sauriez penser, car je porte en moi
deux affections, toutes deux profondes, immuables, et ceux qui en
sont l'objet gémissent l'un et l'autre dans les fers; vous, dans ce
palais; lui, dans les cachots de la Conciergerie.
--Lui? répéta le roi, dont l'œil s'anima d'un sourire amical un
peu sarcastique, à l'idée d'une intrigue de sa sœur.
--Un gentilhomme, un jeune homme lettré, plein de talent...
--Pour qu'il ait été distingué par la dixième muse, par la
Marguerite des Marguerites, son mérite doit être hors de
contestation...
Et François Ier, entraîné par son instinct de galanterie,
continuait de sourire, ne pressentant, sous tout ceci, qu'une
intrigue d'amour, et charmé de surprendre le secret de sa sœur.
--Hélas! vous riez, sire, et cependant il y va de sa tête et de mon
repos!
--Eh quoi! les choses sont-elles si graves?... Le nom de ce
gentilhomme?
--Vous l'avez vu à la cour de l'évêque de Meaux, messire Guillaume
Briçonnet, il s'appelle Guillaume de Pavannes...
--L'évêque de Meaux... murmura le roi, auquel ceci remettait en
mémoire les embarras causés par le parti de la Réforme.
[Illustration: Le chancelier déclara la séance terminée.]
Mais craignant de décourager les confidences de sa sœur:
--Il me revient, en effet, une vague idée de ce chevalier de
Pavanes, un beau jeune homme... Et c'est lui auquel tu portes
intérêt?
--Un intérêt profond, sire.
--Et pour quel méchef le détient-on à la Conciergerie, ce pauvre
gentilhomme?
--On l'accuse d'hérésie, de traduction des livres saints.
--Un crime qui devient bien commun... murmura le roi, tout pensif.
--Dites une accusation bien commode pour perdre ceux qu'on hait,
sire.
Le roi entrevit les griefs dont Marguerite avait parlé au début.
--A moins que les torts de ce jeune chevalier ne soient par trop
scandaleux, et ne motivent, en effet, une répression véhémente,
auquel cas encore, madame notre mère est investie du droit de
grâce, il me semble que vous pouviez réclamer d'elle des lettres de
pardon pour lui.
--C'est là qu'est mon affliction, sire. Notre honorée mère eût
souhaité m'accorder cette preuve de bienveillance, mais elle en a
été empêchée...
--Empêchée, sangdieu! Qui donc serait assez osé pour imposer ses
volontés à la régente de France? Foi de gentilhomme, je l'en ferai
repentir!
--Celui-là, sire, c'est votre chancelier, messire Antoine Duprat.
Ce nom éclata comme une tempête.
--Vous avez raison, Marguerite, prononça le roi tout assombri, vous
mettez en cause des personnes qui ne sont pas du vulgaire, et cette
affaire est digne de notre attention. Mais nous ne vous avons
jamais rien refusé; faites-nous connaître le fond des choses, et
ayez confiance en nous.
--O mon généreux frère, mon seul ami, j'en étais bien sûre, vous
aurez égard à ma peine; vous êtes le roi, d'ailleurs, vous, le
vrai, la seul roi; vous ne recevez d'injonctions de personne, et
quand une parole tombe de vos lèvres, elle devient une loi.
Prenez donc en pitié votre sœur et celui qu'on persécute à cause
d'elle. N'abandonnez pas à un ministre déloyal le droit de vie et
de mort sur vos sujets. Fermez les yeux sur les fautes de votre
mère, mais frappez de votre justice ceux qui la poussèrent à les
commettre, et qui s'en servent pour l'humilier.
Le faible monarque, en proie à un combat pénible eût tout donné
pour écarter cette situation critique. Se décider entre sa sœur,
sa mère et son ministre favori, c'était bien autre chose que
d'apposer sa signature au bas d'un décret.
Cependant, ceux qui étaient près de lui ayant toujours le dé sur
ceux qui se trouvaient loin, et son affection constante inclinant
pour sa sœur:
--Allons, dit-il avec résignation, puisqu'il le faut, j'entendrai
tout. Parle, ma mignonne, apprends-moi dans l'exil ce que je
chercherais vainement sur mon trône, la vérité. Par quels liens le
chancelier prétend-il régner sur sa souveraine, et soumettre sa
volonté à la sienne?
Marguerite aborda le récit de l'odieuse tragédie qui avait coûté la
vie à Semblançay, à Jean Poncher et à Rainier Gentil. Elle ne
dissimula rien, mais avec un tact généreux, elle évita d'insister
sur les griefs relatifs à la duchesse d'Angoulême.
Plus d'une fois, durant ce long exposé, le sang jaillit à la figure
du roi, lorsqu'il sut à ne plus en douter, comment sa mère et son
premier ministre, dans le but de perdre un général et de
discréditer sa favorite, avaient sacrifié la plus belle partie de
nos armées et aliéné un des fleurons de la couronne, l'idée de tant
de braves immolés sans fruit, de tant d'héroïsme perdu, faillit lui
arracher des larmes.
Un frémissement non moins cruel passa sur son front, quand revint
ce nom de Semblançay, de l'homme qu'il appelait son père, frappé,
innocent, de la peine des plus indignes scélérats, et cela par la
complicité froide et calculée de sa propre mère!
Le soupçon lui en était venu parfois, comme une de ces intuitions
horribles... que l'on écarte avec hâte, ou que les étouffe sous des
paradoxes. Marguerite changeait le doute en certitude, elle avait
reçu l'aveu du misérable qui avait vendu le surintendant.
François Ier la laissa parler jusqu'au bout sans l'interrompre. Il
se tenait les coudes appuyés sur la table, le visage caché dans ses
mains.
Lorsque sa sœur eut achevé, il sortit de cette attitude, et ses
traits étaient tellement bouleversés qu'elle ne put retenir un cri
d'effroi.
--Oui, dit-il avec un sourire contraint, décidément la vérité est
plus difficile à entendre que je ne le soupçonnais... Rassure-toi,
sœur, je ferai justice...
--Que votre arrêt se résume en trois mots, mon auguste frère: Rien
contre notre mère, grâce pour le chevalier de Pavanes, la peine des
traîtres pour le ministre félon!...
Il lui fit signe de la main de ne rien ajouter, et se rapprochant
de la table, il s'y installa pour écrire.
Marguerite ne respirait plus; avec un peu d'attention, le roi eût
entendu les battements brusques et sonores de sa poitrine.
Il attira à lui une des feuilles de papier éparses sur la table,
prit une plume et étendit le bras pour la tremper dans l'encre.
Deux coups frappés à la porte suspendirent ce mouvement.
La princesse se sentit défaillir, comme s'ils eussent donné le
signal de sa perte; le roi eut un geste et une interjection
d'impatience.
Un huissier entre-bâilla la portière, et d'un ton respectueux
annonça une visite de conséquence.
--Je n'en reçois aucune, fût-ce celle de l'infant! répondit
François Ier.
--Sire, insista l'huissier, c'est une députation de la sainte
inquisition, son directeur en tête...
Les lèvres pâlies et tremblantes de la princesse s'agitèrent pour
répéter tout bas:
--La sainte inquisition!...
Le roi, singulièrement adouci, demanda encore:
--Savez-vous le motif de leur démarche?
--Sire, ils viennent complimenter Votre Majesté sur l'organisation
d'un tribunal de la foi ordonnée par elle à Paris.
Marguerite s'était levée pour s'éloigner; à ces mots, elle éprouva
comme un étourdissement; la chambre, les meubles tourbillonnaient
devant ses yeux.
Le roi la vit chanceler, il lui prit le bras pour la soutenir, et,
la conduisant vers la porte de son appartement intime:
--Va, mignonne, lui dit-il; ces visites ne sont jamais longues;
nous reprendrons ensuite nos affaires où elles en étaient.
Elle ne répondit rien, se laissa conduire, mais jusqu'à sa sortie,
son regard demeura fixé sur la page blanche, à laquelle elle
semblait dire adieu.
Comment, dans quel but surtout, les chefs du saint office
avaient-ils été informés si exactement de ce qui se passait en
France! Pourquoi cette ardeur à en apporter leurs félicitations?
Marguerite de Valois s'était adressé ces deux questions, dont le
mot n'était que trop aisé à comprendre. Il fallait affermir dans
l'esprit variable du roi la haine contre les réformés, afin de
neutraliser son ascendant et de prévenir un acte de grâce. N'y
avait-il pas solidarité entre les inquisiteurs d'Espagne et ceux de
Paris?
Les adroits diplomates ne venaient pas, du reste, avec une seule
corde à leur arc. Avec leurs compliments, ils apportaient des
menaces déguisées et des promesses tentatrices.
Ils apprirent au royal prisonnier, que le succès de sa sœur à
Madrid avait excité l'inquiétude de son implacable ennemi le
connétable de Bourbon. Tremblant pour son influence menacée par
celle de la princesse Marguerite, il était accouru du fond de la
province dans la capitale, décidé à user toutes ses ressources pour
neutraliser les charmes de la sœur du roi et pour combattre
par-dessus tout les projets d'hymen qui gagnaient de plus en plus
dans l'opinion publique.
Le connétable, arrivé la veille seulement, avait, il est vrai, reçu
le plus décourageant accueil parmi les gentilshommes auxquels il
s'était présenté. Il n'était à leurs yeux qu'un traître, un
transfuge; ils concevaient que l'empereur utilisât ses talents,
mais ils s'étaient toujours tenus vis-à-vis de lui sur le pied
d'une extrême réserve, et depuis qu'ils appréciaient mieux les
qualités de François Ier, depuis surtout que Marguerite de Valois
avait conquis leurs sympathies et leur admiration, ils reniaient le
prince félon.
L'empereur voulant engager le marquis de Veillanne à le loger, le
fier seigneur lui avait répondu:
--Je ne puis rien refuser à Votre Majesté; mais je vous déclare que
si le duc de Bourbon descend dans mon palais, je le brûlerai dès
qu'il en sera sorti, comme un lieu infecté de la perfidie, et par
conséquent indigne d'être jamais habité par des gens d'honneur
(ANQUETIL).
L'empereur s'était contenté de froncer le sourcil et avait donné
ordre au chef de sa maison, son camerero mayor, d'aviser à loger le
duc dans un pavillon de son palais. Il pouvait ne pas estimer
Bourbon, mais il en avait besoin, et il n'était pas de ceux qui
sacrifient leurs intérêts à leurs scrupules.
Il fallait donc opposer un contre-poids à cet adversaire; ce
contre-poids ne pouvait venir de la noblesse, dont les sympathies
étaient honorables mais stériles; mais le saint office, qui
était un État dans l'État, pouvait l'offrir; il l'offrit, en
reconnaissance des services rendus à la foi par l'établissement de
l'inquisition et de la chambre ardente, et sous la condition que le
zèle des inquisiteurs n'éprouverait aucun contre-temps et
s'exercerait en plénitude.
C'était encore un pacte.
Il fut échangé bien des paroles dans cette conférence, car elle se
prolongea plusieurs heures.
Enfin on se sépara, et le roi ne se hâta pas, quand il fut libre,
d'envoyer chercher sa sœur. Ce fut elle qui revint d'elle-même
le trouver.
Elle prit la feuille de papier dont il avait voulu se servir avant
l'arrivée de la députation, et la mettant devant lui d'une main
tremblante:
--Allons, mon cher seigneur, lui dit-elle, j'ai votre promesse...
Mais il éloigna faiblement le papier, et se rejetant dans son
fauteuil de cuir de Cordoue, sans oser la regarder en face:
--Vous avez ma parole, chère sœur, ma parole de faire justice,
et je la maintiens...
--Alors?... interrompit-elle en lui tendant de nouveau la page
blanche.
--Mais pour faire bonne justice... il faut des preuves... Foi de
gentilhomme! apportez-moi ces preuves que vous dites exister, et je
signe!...
Des preuves!... Mais elle lui avait dit aussi comment Rainier
Gentil avait été exécuté, pour étouffer son témoignage; elle lui
avait dit que les quittances et les ordres étaient entre les mains
d'un démon qui se ferait plutôt brûler avec que de s'en
dessaisir... et il osait les lui demander!... dérision!..
Ah! décidément, encore une fois, Duprat avait le don de prophétie;
car il lui avait prédit mot pour mot ce qui lui arrivait!
XXVI
LA CASSETTE DU CHANCELIER.
Les persécutions organisées en France par Antoine Duprat,
signalèrent à coup sûr une de nos périodes critiques. Ce qu'il y
avait d'honorable, d'intelligent dans le haut clergé, au sein même
de la Sorbonne et du Parlement, gémissait de ses excès, mais
l'inflexible et haineux chancelier ne se ralentissait pas.
Le catalogue des peines destinées aux novateurs occupait les plus
chers de ses instants. Entouré de ses assesseurs, il aimait à
préluder par cette rédaction au supplice de ses ennemis.
Nous pénétrerons une après-dînée dans sa chambre, où, plus
tranquille encore que dans son cabinet de travail, il s'entretenait
avec frère Roma et quelques autres membres du _tribunal de la foi_.
A en juger par sa physionomie, une question d'une gravité toute
particulière s'agitait entre eux. Les inquisiteurs parlaient
beaucoup, entremêlant leurs discours de citation de la Bible et des
Pères.
Frère Roma faisait exception néanmoins; ainsi que les grands
capitaines qui se réservent pour assurer la victoire par un coup
décisif, il écoutait et observait.
Quant à Duprat, il se bornait à des interjections rapides, à
quelques mots secs et saccadés. Il est vraisemblable qu'il
consultait son entourage pour la forme, sur un point nettement
arrêté dans sa tête.
Mais ce n'était pas une affaire de minime importance, car en la
roulant sous sa volonté inflexible, il éprouvait d'involontaires
frissons, et parfois son œil fixe s'arrêtait sans rien voir sur
l'endroit le plus obscur de l'appartement.
Alors, les pommettes de ses joues se couvraient d'une ardeur
empourprée, ses lèvres se desséchaient, et la fièvre précipitait
les battements de sa poitrine.
De quoi s'agissait-il donc? D'inaugurer l'application de la peine
capitale aux novateurs.
Jusque-là, nous l'avons indiqué, on s'était tenu dans les limites
des autres châtiments; châtiments terribles, et dignes d'une époque
encore barbare, tels que celui infligé à Jean Leclerc et à ses
complices.
Ces malheureux, obstinés dans leurs idées réformistes, avaient
prétendu maintenir à Meaux l'hérésie abandonnée par l'évêque
Guillaume. Jean Leclerc, leur chef, en tête, ils avaient osé, tous
les fanatiques se ressemblent et arrivent à des excès, déchirer une
bulle relative aux indulgences, affichée aux portes de la ville par
des religieux. Non contents de ce méfait, ils avaient substitué à
la proclamation catholique un plaidoyer contre le trafic des
indulgences et des sacrements.
Arrêtés aussitôt, ils furent amenés à Paris et fouettés pendant
trois jours de la main du bourreau sur les places publiques. Puis
on les reconduisit à Meaux, pour renouveler ce supplice, et avant
de les remettre en liberté on les marqua au front d'un fer rouge.
Mais enfin leur laissa-t-on la vie sauve.
Or, c'est à la vie des novateurs qu'Antoine Duprat en voulait.
Le président de Mouchy était en train d'échafauder une véhémente
argumentation, lorsqu'un bruissement léger trahit la présence d'un
intrus dans le redoutable cénacle.
L'émoi fut grand, le chancelier, derrière le siège de qui
l'étranger se tenait blotti, se retourna vivement, mais se montra
aussitôt rassuré.
--Ne craignez rien, messires, dit-il, c'est un familier de ma
maison sur lequel nous pourrions compter au besoin, et pour qui je
n'ai pas de secrets.
Triboulet s'avança en affectant un air modeste et recueilli dont
l'effet ne fut pas aussi prompt qu'il l'espérait.
--Un bouffon!... s'écria le président.
--Le fou de la cour!... exclama frère Roma en manière d'écho.
--Votre serviteur le plus humble, messire, fit Triboulet; croyez-en
monseigneur le chancelier: quand on veut le succès d'une cause,
aucun dévouement n'est à dédaigner.
--Et maître Triboulet m'a donné plus d'une preuve du sien, ajouta
le chancelier.
Les membres du conseil s'inclinèrent en forme d'aquiescement.
--Tu viens à propos, maître, reprit Duprat: il fait ici une chaleur
excessive, ouvre un des châssis de la croisée, et donne-moi un
verre du breuvage là-bas, dans l'aiguière.
Puis il invita le révérend Démocharès à reprendre son discours
interrompu, et pour réparer par sa déférence ce petit incident, il
se tourna entièrement devant lui et l'écouta avec une attention
marquée.
Triboulet obéit discrètement, entrebâilla le châssis, et apporta,
en marchant sur la pointe des pieds, une coupe que le chancelier
prit et vida sans même y porter les yeux.
Le discours terminé, il en témoigna sa haute satisfaction; les
arguments lui en paraissaient irréfutables, c'était la voix d'en
haut qui s'exprimait par la bouche du docteur et concluait avec lui
à l'urgence de la peine de mort.
Mais ces émotions achevaient de remuer sa bile et d'allumer son
sang.
--Triboulet, dit-il en se penchant à l'oreille du bouffon accroupi
près de lui, encore un verre de cette boisson?
Son esclave impassible remplit une seconde fois la coupe et la lui
remit.
Il la vida d'un trait. Cette liqueur rafraîchissante semblait
exciter le feu dont il était brûlé.
C'était à frère Roma à parler.
--Comme tout le monde, fit-il d'un ton insinuant, je me suis
délecté aux sublimes réflexions de notre très honoré président, et
puisque la nécessité de la peine capitale est désormais démontrée
et acquise, je solliciterai l'attention de vos révérences sur les
moyens dont on pourrait user pour en rendre l'application plus
éloquente et plus efficace.
Chacun comprit que l'ingénieux jacobin avait découvert un nouveau
genre de supplice, et l'intérêt qu'il inspirait se manifesta par
les signes les plus encourageants.
--Que monseigneur le chancelier me pardonne, continua-t-il en forme
de parenthèse; mais ceci est un sujet tellement intime, que je le
crois de nature à être soumis aux délibérations des seuls membres
du tribunal de la foi...
Triboulet comprit parfaitement.
--Je me retire, mon révérend, dit-il.
Et en effet, il sortit, en faisant retomber derrière lui la porte
assez bruyamment pour qu'on n'en doutât pas.
--Dans la tâche qui m'a été dévolue depuis quelques semaines de
prêcher et d'exhorter certains hérétiques endurcis, j'ai reconnu
que la persuasion est un moyen peu efficace pour vaincre des
résistances insolentes telles que celles du chevalier de Pavanes.
Or, la peine doit être proportionnée à l'endurcissement des
coupables; autrement il n'y aurait plus équité.
--Mais, hasarda un des jacobins, on ne peut les exécuter qu'une
fois!...
A cette réflexion, un sourire triomphant passa sur les traits de
dom Roma.
--La chambre ardente, répliqua-t-il, est instituée pour décréter la
peine du bûcher, elle ne faillira pas à sa tâche, le zèle connu de
ses membres en est un sûr garant. Mais le bûcher tout d'un coup, en
une seule fois, c'est bientôt fait pour un crime commis avec
préméditation, récidive et scandale. Décapiter ou pendre le
condamné, puis le brûler quand il n'est plus en état de ressentir
le tourment du feu, c'était digne des anciens temps, des âges
barbares...
Je soumets à la sagesse du conseil un procédé nouveau.
Chacun redoubla d'intérêt.
--Nous possédons, dans l'arsenal de nos lois, un supplice qu'on
nomme l'estrapade. Il consiste à attacher le coupable sous les
épaules, à le hisser à une potence par une poulie, et à le laisser
retomber sur la terre un nombre limité de fois, ou jusqu'à ce que
mort s'en suive.
Eh bien, vénérés seigneurs, appliquons l'estrapade en même temps
que le feu. Une potence sera dressée à côté du bûcher, on y
attachera le condamné suivant la pratique habituelle, puis, quand
la flamme sera suffisamment ardente, au moyen de la corde et de la
poulie, on le laissera retomber non sur la terre, mais sur le
foyer, autant de fois qu'il sera nécessaire, jusqu'à ce qu'il ait
rendu à Satanas son âme maudite.
Nous prions le lecteur, si quelque doute lui venait à l'esprit sur
l'exactitude de ce monstrueux exposé, de se reporter à l'histoire,
qui malheureusement entre dans bien d'autres détails (SAUVAL,
DULAURE, etc.)
Démocharés et ses assesseurs regardèrent frère Roma avec envie et
admiration. Antoine Duprat se leva de son siège et alla lui serrer
les mains.
Le nouveau supplice fut adopté à l'unanimité.
Puis, le chancelier, s'excusant sur l'abondance de ses travaux, qui
lui causaient une lassitude inaccoutumée, déclara la séance
terminée.
Il se sentait, en effet, en proie à une pesanteur de tête. Une
somnolence qu'il s'efforçait vainement de combattre répandait la
torpeur dans ses membres.
Ayant rendu leur salut aux inquisiteurs, il fit un ou deux pas
vacillants à travers la chambre, se retrouva près de son fauteuil,
voulut gagner son lit, trébucha, avança le bras pour se retenir,
et fut très heureux de s'affaisser sur son siège et non sur la
natte.
[Illustration: Trop tard, Sire.]
Cependant il lutta encore un moment contre ce sommeil étrange; mais
tous ses mouvements se bornèrent à une crispation de ses doigts, à
soulever sa tête, qui retomba alourdie contre le dossier, et à
retenir ouvertes ses paupières, qui papillotaient et finirent par
se clore sous une pression trop pesante.
Il était plongé dans cette léthargie depuis une dizaine de minutes,
lorsque le panneau de l'issue dérobée glissa avec discrétion dans
sa rainure.
Une étincelle jaillit, éclaira la chambre et Triboulet alluma un
candélabre sur un guéridon; la lumière vint frapper en plein visage
le ministre endormi, insensible à toute impression extérieure.
Un rire diabolique envahit les traits du bouffon, et se termina par
un éclat strident; on eût juré un chacal qui glapit.
Son œil rond comme celui d'un oiseau de proie, rayonnait dans
son orbite, attaché sur son maître; il jouissait de l'impuissance
où gisait ce tyran si redouté de tous, et dont en ce moment il
tenait la volonté, l'existence à sa merci.
L'expression de son triomphe était terrible.
Enfin!... murmura-t-il; enfin l'heure est venue!
S'approchant alors de lui, et le couvrant toujours de son rire
sardonique, il se mit à écarter le haut de sa robe d'hermine, fit
sauter les boutons du justaucorps qu'il portait par-dessous, et le
fouilla.
Alors, ce ne fut plus un glapissement de bête fauve, mais un cri
d'aigle victorieux qu'il fit entendre.
Ses longs doigts osseux venaient de se saisir d'un objet passé avec
soin au cou d'Antoine Duprat, un cordon portant une petite clef.
Il l'enleva avec prestesse, et, s'adressant à son patron, comme si
véritablement il le tenait enchaîné et que celui-ci l'entendit:
--C'est la clef de ton cœur, mon maître; tu m'as choisi pour ton
jongleur, je gagne mon argent; ce tour-ci en vaut bien un autre!
Puis, palpant cette clef, talisman inappréciable, et se repaissant
de ce contact:
--Pauvre grand dignitaire, te voilà à la merci d'un bouffon! Pauvre
ambitieux insensé... c'est moi qui suis le sage de nous deux!...
Allons, à l'œuvre!
Le flambeau d'une main, la clef de l'autre, il se dirigea vers le
coffret de fer où le chancelier serrait ses richesses de tout
genre.