--Vous êtes bon, mon noble frère, vos scrupules me le prouvent une

fois de plus. Mais ici ou ailleurs, à Madrid ou à Paris, à

l'Escurial ou au Louvre, qu'importe où l'on souffre, si l'on est

destiné à souffrir!

Et Marguerite, dont le cœur débordait enfin, lui adressa un

regard si désolé, qu'il se précipita vers elle, et, lui prenant les

mains, l'attira sur sa poitrine.

--Qu'est-ce cela? s'écria-t-il; tu as des chagrins, ma mignonne, et

tu me les caches!... Parle, je l'exige, et, tout prisonnier que je

suis, je trouverai peut-être encore assez d'autorité pour consoler

dans ses peines celle qui est venue me consoler dans ma prison!...

Pourquoi t'être tue si longtemps? Manques-tu de confiance en moi?

--Ah! soupira-t-elle, c'est qu'en demandant justice au roi, je

craignais d'affliger le frère.

--Si c'est justice qu'il te faut, je te la ferai, ma fille! si

c'est indulgence, n'es-tu pas assurée par avance de l'obtenir?

--Oui, vous êtes grand et libéral, et pour cela même j'ai reculé

devant une révélation qui incrimine des personnes qui vous sont

chères.

--Les rois sont faits pour passer par toutes les déceptions, fit-il

avec amertume. Va, parle librement; si tu es obligée de dire du mal

de ceux que je croyais mes amis, dis-en le moins possible, non par

égard pour eux, mais pour moi.

--Je voudrais me taire absolument sur leur compte, mon bien-aimé

seigneur, car ces révélations portent sur une personne qui ne m'est

pas moins proche qu'à vous-même.

--Je crains de comprendre, un désaccord entre notre mère et toi?...

--Mon frère, poursuivit-elle sans relever cette question, je suis

plus malheureuse que vous ne sauriez penser, car je porte en moi

deux affections, toutes deux profondes, immuables, et ceux qui en

sont l'objet gémissent l'un et l'autre dans les fers; vous, dans ce

palais; lui, dans les cachots de la Conciergerie.

--Lui? répéta le roi, dont l'œil s'anima d'un sourire amical un

peu sarcastique, à l'idée d'une intrigue de sa sœur.

--Un gentilhomme, un jeune homme lettré, plein de talent...

--Pour qu'il ait été distingué par la dixième muse, par la

Marguerite des Marguerites, son mérite doit être hors de

contestation...

Et François Ier, entraîné par son instinct de galanterie,

continuait de sourire, ne pressentant, sous tout ceci, qu'une

intrigue d'amour, et charmé de surprendre le secret de sa sœur.

--Hélas! vous riez, sire, et cependant il y va de sa tête et de mon

repos!

--Eh quoi! les choses sont-elles si graves?... Le nom de ce

gentilhomme?

--Vous l'avez vu à la cour de l'évêque de Meaux, messire Guillaume

Briçonnet, il s'appelle Guillaume de Pavannes...

--L'évêque de Meaux... murmura le roi, auquel ceci remettait en

mémoire les embarras causés par le parti de la Réforme.

[Illustration: Le chancelier déclara la séance terminée.]

Mais craignant de décourager les confidences de sa sœur:

--Il me revient, en effet, une vague idée de ce chevalier de

Pavanes, un beau jeune homme... Et c'est lui auquel tu portes

intérêt?

--Un intérêt profond, sire.

--Et pour quel méchef le détient-on à la Conciergerie, ce pauvre

gentilhomme?

--On l'accuse d'hérésie, de traduction des livres saints.

--Un crime qui devient bien commun... murmura le roi, tout pensif.

--Dites une accusation bien commode pour perdre ceux qu'on hait,

sire.

Le roi entrevit les griefs dont Marguerite avait parlé au début.

--A moins que les torts de ce jeune chevalier ne soient par trop

scandaleux, et ne motivent, en effet, une répression véhémente,

auquel cas encore, madame notre mère est investie du droit de

grâce, il me semble que vous pouviez réclamer d'elle des lettres de

pardon pour lui.

--C'est là qu'est mon affliction, sire. Notre honorée mère eût

souhaité m'accorder cette preuve de bienveillance, mais elle en a

été empêchée...

--Empêchée, sangdieu! Qui donc serait assez osé pour imposer ses

volontés à la régente de France? Foi de gentilhomme, je l'en ferai

repentir!

--Celui-là, sire, c'est votre chancelier, messire Antoine Duprat.

Ce nom éclata comme une tempête.

--Vous avez raison, Marguerite, prononça le roi tout assombri, vous

mettez en cause des personnes qui ne sont pas du vulgaire, et cette

affaire est digne de notre attention. Mais nous ne vous avons

jamais rien refusé; faites-nous connaître le fond des choses, et

ayez confiance en nous.

--O mon généreux frère, mon seul ami, j'en étais bien sûre, vous

aurez égard à ma peine; vous êtes le roi, d'ailleurs, vous, le

vrai, la seul roi; vous ne recevez d'injonctions de personne, et

quand une parole tombe de vos lèvres, elle devient une loi.

Prenez donc en pitié votre sœur et celui qu'on persécute à cause

d'elle. N'abandonnez pas à un ministre déloyal le droit de vie et

de mort sur vos sujets. Fermez les yeux sur les fautes de votre

mère, mais frappez de votre justice ceux qui la poussèrent à les

commettre, et qui s'en servent pour l'humilier.

Le faible monarque, en proie à un combat pénible eût tout donné

pour écarter cette situation critique. Se décider entre sa sœur,

sa mère et son ministre favori, c'était bien autre chose que

d'apposer sa signature au bas d'un décret.

Cependant, ceux qui étaient près de lui ayant toujours le dé sur

ceux qui se trouvaient loin, et son affection constante inclinant

pour sa sœur:

--Allons, dit-il avec résignation, puisqu'il le faut, j'entendrai

tout. Parle, ma mignonne, apprends-moi dans l'exil ce que je

chercherais vainement sur mon trône, la vérité. Par quels liens le

chancelier prétend-il régner sur sa souveraine, et soumettre sa

volonté à la sienne?

Marguerite aborda le récit de l'odieuse tragédie qui avait coûté la

vie à Semblançay, à Jean Poncher et à Rainier Gentil. Elle ne

dissimula rien, mais avec un tact généreux, elle évita d'insister

sur les griefs relatifs à la duchesse d'Angoulême.

Plus d'une fois, durant ce long exposé, le sang jaillit à la figure

du roi, lorsqu'il sut à ne plus en douter, comment sa mère et son

premier ministre, dans le but de perdre un général et de

discréditer sa favorite, avaient sacrifié la plus belle partie de

nos armées et aliéné un des fleurons de la couronne, l'idée de tant

de braves immolés sans fruit, de tant d'héroïsme perdu, faillit lui

arracher des larmes.

Un frémissement non moins cruel passa sur son front, quand revint

ce nom de Semblançay, de l'homme qu'il appelait son père, frappé,

innocent, de la peine des plus indignes scélérats, et cela par la

complicité froide et calculée de sa propre mère!

Le soupçon lui en était venu parfois, comme une de ces intuitions

horribles... que l'on écarte avec hâte, ou que les étouffe sous des

paradoxes. Marguerite changeait le doute en certitude, elle avait

reçu l'aveu du misérable qui avait vendu le surintendant.

François Ier la laissa parler jusqu'au bout sans l'interrompre. Il

se tenait les coudes appuyés sur la table, le visage caché dans ses

mains.

Lorsque sa sœur eut achevé, il sortit de cette attitude, et ses

traits étaient tellement bouleversés qu'elle ne put retenir un cri

d'effroi.

--Oui, dit-il avec un sourire contraint, décidément la vérité est

plus difficile à entendre que je ne le soupçonnais... Rassure-toi,

sœur, je ferai justice...

--Que votre arrêt se résume en trois mots, mon auguste frère: Rien

contre notre mère, grâce pour le chevalier de Pavanes, la peine des

traîtres pour le ministre félon!...

Il lui fit signe de la main de ne rien ajouter, et se rapprochant

de la table, il s'y installa pour écrire.

Marguerite ne respirait plus; avec un peu d'attention, le roi eût

entendu les battements brusques et sonores de sa poitrine.

Il attira à lui une des feuilles de papier éparses sur la table,

prit une plume et étendit le bras pour la tremper dans l'encre.

Deux coups frappés à la porte suspendirent ce mouvement.

La princesse se sentit défaillir, comme s'ils eussent donné le

signal de sa perte; le roi eut un geste et une interjection

d'impatience.

Un huissier entre-bâilla la portière, et d'un ton respectueux

annonça une visite de conséquence.

--Je n'en reçois aucune, fût-ce celle de l'infant! répondit

François Ier.

--Sire, insista l'huissier, c'est une députation de la sainte

inquisition, son directeur en tête...

Les lèvres pâlies et tremblantes de la princesse s'agitèrent pour

répéter tout bas:

--La sainte inquisition!...

Le roi, singulièrement adouci, demanda encore:

--Savez-vous le motif de leur démarche?

--Sire, ils viennent complimenter Votre Majesté sur l'organisation

d'un tribunal de la foi ordonnée par elle à Paris.

Marguerite s'était levée pour s'éloigner; à ces mots, elle éprouva

comme un étourdissement; la chambre, les meubles tourbillonnaient

devant ses yeux.

Le roi la vit chanceler, il lui prit le bras pour la soutenir, et,

la conduisant vers la porte de son appartement intime:

--Va, mignonne, lui dit-il; ces visites ne sont jamais longues;

nous reprendrons ensuite nos affaires où elles en étaient.

Elle ne répondit rien, se laissa conduire, mais jusqu'à sa sortie,

son regard demeura fixé sur la page blanche, à laquelle elle

semblait dire adieu.

Comment, dans quel but surtout, les chefs du saint office

avaient-ils été informés si exactement de ce qui se passait en

France! Pourquoi cette ardeur à en apporter leurs félicitations?

Marguerite de Valois s'était adressé ces deux questions, dont le

mot n'était que trop aisé à comprendre. Il fallait affermir dans

l'esprit variable du roi la haine contre les réformés, afin de

neutraliser son ascendant et de prévenir un acte de grâce. N'y

avait-il pas solidarité entre les inquisiteurs d'Espagne et ceux de

Paris?

Les adroits diplomates ne venaient pas, du reste, avec une seule

corde à leur arc. Avec leurs compliments, ils apportaient des

menaces déguisées et des promesses tentatrices.

Ils apprirent au royal prisonnier, que le succès de sa sœur à

Madrid avait excité l'inquiétude de son implacable ennemi le

connétable de Bourbon. Tremblant pour son influence menacée par

celle de la princesse Marguerite, il était accouru du fond de la

province dans la capitale, décidé à user toutes ses ressources pour

neutraliser les charmes de la sœur du roi et pour combattre

par-dessus tout les projets d'hymen qui gagnaient de plus en plus

dans l'opinion publique.

Le connétable, arrivé la veille seulement, avait, il est vrai, reçu

le plus décourageant accueil parmi les gentilshommes auxquels il

s'était présenté. Il n'était à leurs yeux qu'un traître, un

transfuge; ils concevaient que l'empereur utilisât ses talents,

mais ils s'étaient toujours tenus vis-à-vis de lui sur le pied

d'une extrême réserve, et depuis qu'ils appréciaient mieux les

qualités de François Ier, depuis surtout que Marguerite de Valois

avait conquis leurs sympathies et leur admiration, ils reniaient le

prince félon.

L'empereur voulant engager le marquis de Veillanne à le loger, le

fier seigneur lui avait répondu:

--Je ne puis rien refuser à Votre Majesté; mais je vous déclare que

si le duc de Bourbon descend dans mon palais, je le brûlerai dès

qu'il en sera sorti, comme un lieu infecté de la perfidie, et par

conséquent indigne d'être jamais habité par des gens d'honneur

(ANQUETIL).

L'empereur s'était contenté de froncer le sourcil et avait donné

ordre au chef de sa maison, son camerero mayor, d'aviser à loger le

duc dans un pavillon de son palais. Il pouvait ne pas estimer

Bourbon, mais il en avait besoin, et il n'était pas de ceux qui

sacrifient leurs intérêts à leurs scrupules.

Il fallait donc opposer un contre-poids à cet adversaire; ce

contre-poids ne pouvait venir de la noblesse, dont les sympathies

étaient honorables mais stériles; mais le saint office, qui

était un État dans l'État, pouvait l'offrir; il l'offrit, en

reconnaissance des services rendus à la foi par l'établissement de

l'inquisition et de la chambre ardente, et sous la condition que le

zèle des inquisiteurs n'éprouverait aucun contre-temps et

s'exercerait en plénitude.

C'était encore un pacte.

Il fut échangé bien des paroles dans cette conférence, car elle se

prolongea plusieurs heures.

Enfin on se sépara, et le roi ne se hâta pas, quand il fut libre,

d'envoyer chercher sa sœur. Ce fut elle qui revint d'elle-même

le trouver.

Elle prit la feuille de papier dont il avait voulu se servir avant

l'arrivée de la députation, et la mettant devant lui d'une main

tremblante:

--Allons, mon cher seigneur, lui dit-elle, j'ai votre promesse...

Mais il éloigna faiblement le papier, et se rejetant dans son

fauteuil de cuir de Cordoue, sans oser la regarder en face:

--Vous avez ma parole, chère sœur, ma parole de faire justice,

et je la maintiens...

--Alors?... interrompit-elle en lui tendant de nouveau la page

blanche.

--Mais pour faire bonne justice... il faut des preuves... Foi de

gentilhomme! apportez-moi ces preuves que vous dites exister, et je

signe!...

Des preuves!... Mais elle lui avait dit aussi comment Rainier

Gentil avait été exécuté, pour étouffer son témoignage; elle lui

avait dit que les quittances et les ordres étaient entre les mains

d'un démon qui se ferait plutôt brûler avec que de s'en

dessaisir... et il osait les lui demander!... dérision!..

Ah! décidément, encore une fois, Duprat avait le don de prophétie;

car il lui avait prédit mot pour mot ce qui lui arrivait!

XXVI

LA CASSETTE DU CHANCELIER.

Les persécutions organisées en France par Antoine Duprat,

signalèrent à coup sûr une de nos périodes critiques. Ce qu'il y

avait d'honorable, d'intelligent dans le haut clergé, au sein même

de la Sorbonne et du Parlement, gémissait de ses excès, mais

l'inflexible et haineux chancelier ne se ralentissait pas.

Le catalogue des peines destinées aux novateurs occupait les plus

chers de ses instants. Entouré de ses assesseurs, il aimait à

préluder par cette rédaction au supplice de ses ennemis.

Nous pénétrerons une après-dînée dans sa chambre, où, plus

tranquille encore que dans son cabinet de travail, il s'entretenait

avec frère Roma et quelques autres membres du _tribunal de la foi_.

A en juger par sa physionomie, une question d'une gravité toute

particulière s'agitait entre eux. Les inquisiteurs parlaient

beaucoup, entremêlant leurs discours de citation de la Bible et des

Pères.

Frère Roma faisait exception néanmoins; ainsi que les grands

capitaines qui se réservent pour assurer la victoire par un coup

décisif, il écoutait et observait.

Quant à Duprat, il se bornait à des interjections rapides, à

quelques mots secs et saccadés. Il est vraisemblable qu'il

consultait son entourage pour la forme, sur un point nettement

arrêté dans sa tête.

Mais ce n'était pas une affaire de minime importance, car en la

roulant sous sa volonté inflexible, il éprouvait d'involontaires

frissons, et parfois son œil fixe s'arrêtait sans rien voir sur

l'endroit le plus obscur de l'appartement.

Alors, les pommettes de ses joues se couvraient d'une ardeur

empourprée, ses lèvres se desséchaient, et la fièvre précipitait

les battements de sa poitrine.

De quoi s'agissait-il donc? D'inaugurer l'application de la peine

capitale aux novateurs.

Jusque-là, nous l'avons indiqué, on s'était tenu dans les limites

des autres châtiments; châtiments terribles, et dignes d'une époque

encore barbare, tels que celui infligé à Jean Leclerc et à ses

complices.

Ces malheureux, obstinés dans leurs idées réformistes, avaient

prétendu maintenir à Meaux l'hérésie abandonnée par l'évêque

Guillaume. Jean Leclerc, leur chef, en tête, ils avaient osé, tous

les fanatiques se ressemblent et arrivent à des excès, déchirer une

bulle relative aux indulgences, affichée aux portes de la ville par

des religieux. Non contents de ce méfait, ils avaient substitué à

la proclamation catholique un plaidoyer contre le trafic des

indulgences et des sacrements.

Arrêtés aussitôt, ils furent amenés à Paris et fouettés pendant

trois jours de la main du bourreau sur les places publiques. Puis

on les reconduisit à Meaux, pour renouveler ce supplice, et avant

de les remettre en liberté on les marqua au front d'un fer rouge.

Mais enfin leur laissa-t-on la vie sauve.

Or, c'est à la vie des novateurs qu'Antoine Duprat en voulait.

Le président de Mouchy était en train d'échafauder une véhémente

argumentation, lorsqu'un bruissement léger trahit la présence d'un

intrus dans le redoutable cénacle.

L'émoi fut grand, le chancelier, derrière le siège de qui

l'étranger se tenait blotti, se retourna vivement, mais se montra

aussitôt rassuré.

--Ne craignez rien, messires, dit-il, c'est un familier de ma

maison sur lequel nous pourrions compter au besoin, et pour qui je

n'ai pas de secrets.

Triboulet s'avança en affectant un air modeste et recueilli dont

l'effet ne fut pas aussi prompt qu'il l'espérait.

--Un bouffon!... s'écria le président.

--Le fou de la cour!... exclama frère Roma en manière d'écho.

--Votre serviteur le plus humble, messire, fit Triboulet; croyez-en

monseigneur le chancelier: quand on veut le succès d'une cause,

aucun dévouement n'est à dédaigner.

--Et maître Triboulet m'a donné plus d'une preuve du sien, ajouta

le chancelier.

Les membres du conseil s'inclinèrent en forme d'aquiescement.

--Tu viens à propos, maître, reprit Duprat: il fait ici une chaleur

excessive, ouvre un des châssis de la croisée, et donne-moi un

verre du breuvage là-bas, dans l'aiguière.

Puis il invita le révérend Démocharès à reprendre son discours

interrompu, et pour réparer par sa déférence ce petit incident, il

se tourna entièrement devant lui et l'écouta avec une attention

marquée.

Triboulet obéit discrètement, entrebâilla le châssis, et apporta,

en marchant sur la pointe des pieds, une coupe que le chancelier

prit et vida sans même y porter les yeux.

Le discours terminé, il en témoigna sa haute satisfaction; les

arguments lui en paraissaient irréfutables, c'était la voix d'en

haut qui s'exprimait par la bouche du docteur et concluait avec lui

à l'urgence de la peine de mort.

Mais ces émotions achevaient de remuer sa bile et d'allumer son

sang.

--Triboulet, dit-il en se penchant à l'oreille du bouffon accroupi

près de lui, encore un verre de cette boisson?

Son esclave impassible remplit une seconde fois la coupe et la lui

remit.

Il la vida d'un trait. Cette liqueur rafraîchissante semblait

exciter le feu dont il était brûlé.

C'était à frère Roma à parler.

--Comme tout le monde, fit-il d'un ton insinuant, je me suis

délecté aux sublimes réflexions de notre très honoré président, et

puisque la nécessité de la peine capitale est désormais démontrée

et acquise, je solliciterai l'attention de vos révérences sur les

moyens dont on pourrait user pour en rendre l'application plus

éloquente et plus efficace.

Chacun comprit que l'ingénieux jacobin avait découvert un nouveau

genre de supplice, et l'intérêt qu'il inspirait se manifesta par

les signes les plus encourageants.

--Que monseigneur le chancelier me pardonne, continua-t-il en forme

de parenthèse; mais ceci est un sujet tellement intime, que je le

crois de nature à être soumis aux délibérations des seuls membres

du tribunal de la foi...

Triboulet comprit parfaitement.

--Je me retire, mon révérend, dit-il.

Et en effet, il sortit, en faisant retomber derrière lui la porte

assez bruyamment pour qu'on n'en doutât pas.

--Dans la tâche qui m'a été dévolue depuis quelques semaines de

prêcher et d'exhorter certains hérétiques endurcis, j'ai reconnu

que la persuasion est un moyen peu efficace pour vaincre des

résistances insolentes telles que celles du chevalier de Pavanes.

Or, la peine doit être proportionnée à l'endurcissement des

coupables; autrement il n'y aurait plus équité.

--Mais, hasarda un des jacobins, on ne peut les exécuter qu'une

fois!...

A cette réflexion, un sourire triomphant passa sur les traits de

dom Roma.

--La chambre ardente, répliqua-t-il, est instituée pour décréter la

peine du bûcher, elle ne faillira pas à sa tâche, le zèle connu de

ses membres en est un sûr garant. Mais le bûcher tout d'un coup, en

une seule fois, c'est bientôt fait pour un crime commis avec

préméditation, récidive et scandale. Décapiter ou pendre le

condamné, puis le brûler quand il n'est plus en état de ressentir

le tourment du feu, c'était digne des anciens temps, des âges

barbares...

Je soumets à la sagesse du conseil un procédé nouveau.

Chacun redoubla d'intérêt.

--Nous possédons, dans l'arsenal de nos lois, un supplice qu'on

nomme l'estrapade. Il consiste à attacher le coupable sous les

épaules, à le hisser à une potence par une poulie, et à le laisser

retomber sur la terre un nombre limité de fois, ou jusqu'à ce que

mort s'en suive.

Eh bien, vénérés seigneurs, appliquons l'estrapade en même temps

que le feu. Une potence sera dressée à côté du bûcher, on y

attachera le condamné suivant la pratique habituelle, puis, quand

la flamme sera suffisamment ardente, au moyen de la corde et de la

poulie, on le laissera retomber non sur la terre, mais sur le

foyer, autant de fois qu'il sera nécessaire, jusqu'à ce qu'il ait

rendu à Satanas son âme maudite.

Nous prions le lecteur, si quelque doute lui venait à l'esprit sur

l'exactitude de ce monstrueux exposé, de se reporter à l'histoire,

qui malheureusement entre dans bien d'autres détails (SAUVAL,

DULAURE, etc.)

Démocharés et ses assesseurs regardèrent frère Roma avec envie et

admiration. Antoine Duprat se leva de son siège et alla lui serrer

les mains.

Le nouveau supplice fut adopté à l'unanimité.

Puis, le chancelier, s'excusant sur l'abondance de ses travaux, qui

lui causaient une lassitude inaccoutumée, déclara la séance

terminée.

Il se sentait, en effet, en proie à une pesanteur de tête. Une

somnolence qu'il s'efforçait vainement de combattre répandait la

torpeur dans ses membres.

Ayant rendu leur salut aux inquisiteurs, il fit un ou deux pas

vacillants à travers la chambre, se retrouva près de son fauteuil,

voulut gagner son lit, trébucha, avança le bras pour se retenir,

et fut très heureux de s'affaisser sur son siège et non sur la

natte.

[Illustration: Trop tard, Sire.]

Cependant il lutta encore un moment contre ce sommeil étrange; mais

tous ses mouvements se bornèrent à une crispation de ses doigts, à

soulever sa tête, qui retomba alourdie contre le dossier, et à

retenir ouvertes ses paupières, qui papillotaient et finirent par

se clore sous une pression trop pesante.

Il était plongé dans cette léthargie depuis une dizaine de minutes,

lorsque le panneau de l'issue dérobée glissa avec discrétion dans

sa rainure.

Une étincelle jaillit, éclaira la chambre et Triboulet alluma un

candélabre sur un guéridon; la lumière vint frapper en plein visage

le ministre endormi, insensible à toute impression extérieure.

Un rire diabolique envahit les traits du bouffon, et se termina par

un éclat strident; on eût juré un chacal qui glapit.

Son œil rond comme celui d'un oiseau de proie, rayonnait dans

son orbite, attaché sur son maître; il jouissait de l'impuissance

où gisait ce tyran si redouté de tous, et dont en ce moment il

tenait la volonté, l'existence à sa merci.

L'expression de son triomphe était terrible.

Enfin!... murmura-t-il; enfin l'heure est venue!

S'approchant alors de lui, et le couvrant toujours de son rire

sardonique, il se mit à écarter le haut de sa robe d'hermine, fit

sauter les boutons du justaucorps qu'il portait par-dessous, et le

fouilla.

Alors, ce ne fut plus un glapissement de bête fauve, mais un cri

d'aigle victorieux qu'il fit entendre.

Ses longs doigts osseux venaient de se saisir d'un objet passé avec

soin au cou d'Antoine Duprat, un cordon portant une petite clef.

Il l'enleva avec prestesse, et, s'adressant à son patron, comme si

véritablement il le tenait enchaîné et que celui-ci l'entendit:

--C'est la clef de ton cœur, mon maître; tu m'as choisi pour ton

jongleur, je gagne mon argent; ce tour-ci en vaut bien un autre!

Puis, palpant cette clef, talisman inappréciable, et se repaissant

de ce contact:

--Pauvre grand dignitaire, te voilà à la merci d'un bouffon! Pauvre

ambitieux insensé... c'est moi qui suis le sage de nous deux!...

Allons, à l'œuvre!

Le flambeau d'une main, la clef de l'autre, il se dirigea vers le

coffret de fer où le chancelier serrait ses richesses de tout

genre.

Les Mystères du Louvre · 第 20 / 41 段