Aborder en un pareil instant le but de son voyage, répondre aux

épanchements, à la reconnaissance attendrie de son frère, qui se

croyait le seul objet de ce dévouement, par l'exposé des intrigues

du premier ministre, par une demande qui devenait une affaire

d'État, ce n'était pas le fait d'une âme délicate et affectueuse.

Avant de parler affaires, Marguerite parla guérison. Avant

d'aborder la délivrance du chevalier de Pavanes, elle s'occupa de

celle de son frère.

François espérait beaucoup de sa présence à Madrid, pour hâter

cette grosse solution. Duprat avait trouvé un moyen de neutraliser

les efforts de la régente, et d'empêcher que l'empereur prît en

considération le traité qui lui offrait la main de la duchesse

d'Alençon.

Mais le roi se rappelait que Charles avait été naguère fort épris

de sa sœur; Marguerite atteignait, nous l'avons dit au

commencement de notre récit, au déploiement de sa beauté et de ses

charmes. Sa vue, son entretien, pouvaient ranimer la passion de

l'empereur, et lui rendre désirable un hymen qui trancherait toutes

les difficultés.

Pour Marguerite, si enviable que fût un trône comme celui

d'Occident, elle bornait généreusement son ambition à rendre la

liberté à son frère, à sauver la vie de l'homme qu'elle aimait.

Mais pour remplir ce double but, ce but sacré, elle était résolue à

tous les sacrifices compatibles avec sa dignité.

Quoi que cette démarche pût lui coûter, pour être agréable à son

frère, elle sollicita une audience de l'empereur, qui n'avait pas

jugé à propos, s'abritant sous les rigueurs de l'étiquette

espagnole, de venir le premier à elle. Satisfait de cet acte de

déférence d'une princesse aussi illustre, il s'empressa de lui

envoyer sa réponse par un des seigneurs de sa chambre.

De ce côté donc, si les choses éprouvaient d'insurmontables

lenteurs, elles n'offraient du moins que des symptômes satisfaisants.

En était-il de même au Louvre?

La régente avait éprouvé un vif chagrin du départ subit de sa

fille, et surtout du secret observé vis-à-vis d'elle.

Elle ne se dissimulait pas ses torts, son manque de foi; elle

comprenait que Marguerite eût voulu recourir à la seule ressource

qui lui demeurât, la tendresse de son frère. Et cependant, elle la

taxait d'ingratitude, pour n'avoir pas compris qu'elle-même était

victime d'une tyrannie détestée, et persécutée par un ennemi

commun.

Apprenant que Michel Gerbier était resté à Paris, et se doutant

bien que c'était pour maintenir et représenter les intérêts de sa

maîtresse, elle le fit venir, afin de s'entendre avec lui sur les

messagers à envoyer à Madrid, et sur les moyens de servir et de

renseigner la duchesse d'Alençon.

Le vieillard accepta ces offres, qui avaient leur importance, tout

en se réservant de ne se confier que dans des limites fort

circonspectes, à une princesse dont le bon vouloir avait lui-même

des bornes si funestes.

Quant à Duprat, on pense comment il accueillit son confident, lui

annonçant, quand depuis une heure c'était chose accomplie, le

dessein de la sœur du roi de partir rejoindre son frère.

Mais Triboulet reçut les reproches, les injures avec une

résignation parfaite. Il s'excusa humblement de son retard, ainsi

que de son absence involontaire aux événements de la nuit,

récriminant fort contre le piège que lui avait tendu le majordome,

mais se gardant bien, on doit le croire, de se vanter de celui

qu'il avait préalablement tendu à la princesse.

A cette confidence astucieuse, le front du chancelier s'obscurcit.

--Oui, murmura-t-il, ce majordome, ce conseiller se mêle trop des

affaires de sa maîtresse... C'est décidément un homme dangereux. Je

gagerais qu'il a charge d'espionner mes actions, pour en instruire

le roi par le canal de madame Marguerite...

--La supposition est au moins vraisemblable, monseigneur, appuya le

bouffon; et que me conseillez-vous à son égard?

--De ne pas le perdre de vue, sangdieu! et de le surveiller plus

qu'il ne me surveillera moi-même.

--Vous connaissez mon talent en cette matière, messire.

--Oui, tu m'as bien servi; mais il faut redoubler de zèle, cet

homme m'inquiète.

--Fi donc! un malheureux, un varlet!

--Le père nourricier de madame Marguerite!... C'est plus grave que

tu ne l'imagines. Je la connais, cette princesse renommée pour sa

bienveillance; quand on s'attaque à ceux qu'elle aime, c'est une

louve en furie.

--Vous lui avez, cependant, parfaitement pris son amant! fit le

bouffon d'un air de bonhomie!

--Oh! pour celui-là, pas de pitié! murmura Duprat en serrant ses

poings avec fureur. Hérétique au premier chef, l'inquisition

réglera son affaire; et le frère Roma lui infligera désormais, soir

et matin, une de ses homélies, avec le régime du pain et de l'eau.

--Eh bien, messire, est-ce qu'en cas de forfaiture à votre endroit,

la sainte inquisition, en y mettant du sien, ne pourrait pas un peu

décréter aussi ce majordome d'hérésie? cela ferait deux néophytes

au lieu d'un à ce bon père Roma...

Triboulet accompagna cette heureuse insinuation d'un éclat de rire

à donner la chair de poule. Mais le chancelier était homme à

comprendre à merveille ces plaisanteries sinistres. Il daigna

accorder un sourire à son conseiller, et lui jeta sa bourse.

--Tu as des idées sages, sur ma foi, maître fou! et si tu n'étais

pas un si utile bouffon, tu ferais un fier agent de nos frères

Démocharès et Roma. Pour l'heure, il suffit de surveiller le

majordome, sa maîtresse va trouver auprès du roi, sur lequel elle

exerce un ascendant considérable; ne nous créons pas à plaisir des

complications sans profit.

--Que Votre Seigneurie se tienne en paix, alors. Je m'incorpore à

la personne de maître Gerbier; je veux savoir non seulement ce

qu'il fait, mais ce qu'il pense. Il apprendra qu'on ne joue pas

impunément des tours comme celui de son vin sophistiqué au bouffon

du roi!

--Ce pauvre intendant s'est jeté dans la gueule du loup!... murmura

avec satisfaction le chancelier, en regardant le bouffon qui

s'éloignait, sa marotte à la main.

Triboulet s'en allait joyeux aussi, raffermi qu'il était dans la

confiance de son redoutable et détesté patron.

Il avait promis de joindre Michel Gerbier. Ce fut, en effet, l'un

de ses soins, mais il n'y réussit pas aussi vite qu'il l'espérait,

car, moins indulgent, moins facile que sa maîtresse, le brave

intendant conservait rancune au complice de tant de chagrin. Il

n'était pas sans s'apercevoir de ses poursuites, et s'arrangeait de

façon à ne pas le rencontrer.

Cependant, quand Triboulet voulait une chose de ce genre, il savait

s'y prendre de manière qu'elle arrivât. Aussi, un beau jour,

tomba-t-il comme une bombe, sans crier gare, dans l'appartement de

la princesse, où Michel Gerbier se promenait seul, en donnant à

chaque objet un regard mélancolique.

--Oui, fit une voix derrière lui, voilà le fauteuil où elle

s'asseyait, le dernier livre qu'elle ait lu, la fenêtre par

laquelle elle aimait à voir rouler les nuages et s'écouler la

rivière...

Le vieillard se retourna vivement et reconnut le bouffon.

--Vous ici! s'écria-t-il en fronçant les sourcils. Vous êtes le

seul peut-être que je n'y eusse pas attendu! Ces lieux, ces meubles

que vous détaillez, ne sont-ils pas empreints de souvenirs tout

frais qui devraient vous parler le langage des remords, si vous

étiez capable de le comprendre?

«Pourquoi cette salle est-elle déserte et morne? Pourquoi

ressemble-t-elle à un logis mortuaire? sinon parce que vous avez

réduit celle qui en était la vie et le mouvement à un cruel

exil!... Vous regardez ce volume! C'est un livre d'Heures; voyez,

il est marqué à l'office des morts...

«C'est la mort, en effet, c'est le désespoir, plus cruel encore,

que vous avez attirés sur nous... Est-ce pour contempler votre

œuvre ou pour en jouir, que vous vous y glissez comme un voleur

ou comme un espion?

--Vous avez la douleur amère, maître Gerbier, fit tranquillement le

bouffon de la cour.

Ce calme et surtout ce sérieux peu habituel à un tel personnage,

éveillèrent l'attention du père nourricier de Marguerite, et ne

sachant démêler la vérité sur le visage grimaçant et fardé de son

interlocuteur:

[Illustration: Ayez donc confiance.]

--Enfin, demanda-t-il, que venez-vous faire ici?

--Vous voir et vous parler, mon maître.

--Soyez bref, alors; j'ai peu de temps à donner aux ennemis de ceux

que j'aime.

--Hum! vous êtes prompt aux mauvaises paroles... Soyez tranquille,

je ne vous cherchais pas pour vous en adresser.

--Au fait.

--J'y arrive, l'homme pressé! Vous parliez de souvenirs, tout à

l'heure? Dites-moi, n'assistiez-vous pas au départ de madame

Marguerite?...

Le cœur gonflé de l'intendant exhala à cette idée un souvenir

plaintif.

--Eh bien! poursuivit le bouffon, ne vous rappelez-vous plus ce qui

se passa comme elle franchissait la portière de sa voiture?

--Oui, vous étiez là...

--Le front dans la poussière, implorant mon pardon.

--Et ma chère maîtresse, ange de clémence...

--M'a pardonné... Vous l'avez entendue. Çà donc, ne me regardez

plus de ce coup d'œil sombre et plein de menaces.

Un serviteur, tel que vous êtes, n'a pas le droit de garder rancune

à ceux que ses maîtres ont absous.

--Que souhaitez-vous, enfin?... demanda le vieillard, cédant peu à

peu.

--Maître, mon repentir avait touché l'âme miséricordieuse de madame

Marguerite; sa grâce ne s'est pas bornée à des mots: elle m'a tendu

sa main généreuse... N'en fûtes-vous pas témoin?

--J'en conviens...

--Eh bien! vous ne ferez pas moins qu'elle... Une main loyale est

le gage d'une sincère alliance... ou, tout au moins, d'une franche

réconciliation: ne me refusez pas la vôtre, maître.

Le vieillard ne la lui avança peut-être pas, mais il la lui

abandonna.

--De cette minute, prononça Triboulet avec une espèce

d'entraînement, le bouffon a cessé d'exister pour vous, maître.

Vous comptez un auxiliaire, un aide dévoué, dans la tâche que vous

accomplissez.

--Si vous me trompiez, dit le vieillard, ce serait bien mal, car je

ne sais pas me défendre contre un bon mouvement, et j'aurais du

bonheur à vous croire... Déjà je vous crois...

Triboulet leva sur lui son regard rayonnant, sa laideur

s'affaiblissait sous l'éclat de sa prunelle; une expression de joie

honorable le transfigurait.

--Le bien est plus difficile à accomplir que le mal, dit-il; mais

il procure un contentement inconnu des méchants... Allons! plus de

perte des heures qui s'envolent. Maître, prêtez-moi toutes vos

oreilles!

«Vous m'avez pris naguère dans un piège adroit et bien mérité. Le

nécroman du quartier des Tuileries s'était joué de moi, et c'était

de bonne guerre. Mais il n'a pas dû vous donner seulement une

fiole, car je lui en avais commandé deux: l'une contenant un

soporifique, l'autre un poison. Or, ces instruments de mort et de

crime, il faut qu'ils deviennent pour nous des moyens de justice et

de vie.

--Je ne sais ce que vous prétendez faire, répondit Gerbier avec

inquiétude.

Mais, sans s'interrompre, son compagnon poursuivit:

--Il vous reste encore le poison tout entier et une partie du

philtre?

--Pourquoi me demandez-vous cela?

--Parce qu'il me faut ces deux fioles.

A la manière dont cette déclaration fut dite, l'intendant se sentit

pâlir.

--Impossible!

--Il me les faut, vous dis-je!

--Qu'en prétendez-vous faire, enfin?...

--Du poison?... sauver tes jours, si on les menace... Du

philtre?... venger ta maîtresse et lui rendre le bonheur!

--Si tu dis vrai, exclama le vieillard en l'entraînant près du

guéridon où reposait le livre saint, pose ta main sur ces

feuillets, et atteste ta sincérité par ton salut éternel.

--Par mon salut éternel!... prononça avec force Triboulet.

--Alors que notre Seigneur, qui scrute les consciences, te

récompense suivant tes œuvres, et qu'il prenne en pitié ma

détresse!

Il se recueillit encore une minute; puis, cédant à l'impulsion que

l'accent et la physionomie de son compagnon excitaient en lui:

--Viens!... lui dit-il.

Celui-ci se laissa entraîner plutôt qu'il ne le suivit. Un charme

cruel l'enchaînait à ces lieux. Marguerite lui semblait vivre en

chacun de ces objets; son haleine embaumait cette atmosphère, ses

regards étaient encore empreints sur ces tentures, sur ces

tableaux. Tout ici était elle-même.

Le pauvre fou eût accepté comme une félicité suprême d'y demeurer

toujours. Mais c'était pour elle qu'il était appelé ailleurs, il se

décida à s'éloigner.

Le vieillard lui fit traverser la longue file des appartements et

l'introduisit dans le retrait le plus reculé, le plus sombre et le

plus recueilli.

Triboulet le reconnut avec un serrement de cœur, c'était

l'oratoire de la princesse. Le candélabre était toujours là sur la

petite table, le coussin du prie-Dieu gardait l'impression des

genoux qui s'étaient posés; l'étroite et longue croisée tamisait un

jour douteux à travers ses vitres coloriées. Le grand chêne frôlait

ses branches contre le mur.

Chaque pas dans ce sanctuaire éveillait un remords chez le

malheureux, qui en avait surpris le secret solennel.

Le vieillard souleva un coin de tapisserie, et, prenant une clef,

ouvrit une armoire pratiquée dans la muraille.

Il en retira un coffret qu'il remit à son compagnon.

--Les fioles sont dans cette boîte, dit-il; vous reconnaîtrez celle

qui contient le philtre à son bouchon qui a été ouvert: l'autre est

intacte. Souvenez-vous de votre serment, si vous vous en servez.

Triboulet s'en saisit avec une ardeur fiévreuse.

--Vive Dieu! s'écria-t-il, je les tiens donc!

Le vieillard ne s'en fut pas dessaisi qu'il éprouva comme un regret

et fit un geste pour les reprendre; mais le bouffon les étreignit

contre sa poitrine.

--Ayez donc confiance, maître!... Sur mon âme, si j'eusse possédé

plus tôt ce trésor, madame Marguerite ne serait pas partie pour

l'Espagne, et le chevalier Jacobus de Pavanes serait libre!

«N'importe! j'en ferai aujourd'hui l'usage que j'en eusse fait

alors, et si notre sire Jésus nous assiste, quand elle reviendra,

l'illustre princesse, et ce sera bientôt, j'aurai le droit de

toucher sa main bénie, comme j'ai touché la vôtre, et celui de la

baiser comme son féal serviteur.»

XXV

MADRID.

Charles-Quint se montra, pour Marguerite de Valois, dans leur

première entrevue, empressé et galant, connue s'il entretenait

toujours les sentiments sur lesquels avait compté naguère la

régente de France.

Il la présenta lui-même à sa cour, la plus aristocratique et la

plus somptueuse du monde, comme celle de François Ier en était la

plus aimable et la plus élégante; et ce fut, entre ces fiers

hidalgos, à qui témoignerait le plus de déférence, de respect et

d'admiration pour l'étoile qui venait du Louvre luire jusqu'à

l'Escurial.

Animée par ces sympathies, Marguerite déploya en retour les

ressources de ses grâces et de son esprit; son triomphe devint

complet, toute la cour d'Espagne tomba à ses genoux.

Charles-Quint ordonna pour elle des fêtes splendides, telles que

les comportaient alors les mœurs castillanes; ce furent des

carrousels, dont elle était la reine, des processions fastueuses à

travers la capitale, des représentations scéniques, dans lesquelles

nos voisins se montraient d'un goût et d'une habileté supérieurs

aux nôtres. Puis, vinrent les combats de taureaux, où l'on

convoquait les torreros les plus renommés et dans lesquels une

population immense venait, moins pour l'attrait de ces spectacles

nationaux, que pour admirer la perle de la France.

Charles, enfin, par une courtoisie sans précédent, voulut faire à

la sœur de son captif les honneurs de ses principaux _sitios_,

c'est-à-dire de ces résidences féeriques consacrées, aux alentours

de Madrid, au repos, aux plaisirs des monarques espagnols.

Mais une marque de déférence qui dépassa toutes les autres, et qui

mit le comble à l'estime conçue par les courtisans pour Marguerite,

fut l'entrevue accordée par l'empereur à François Ier.

Par une succession de subterfuges et d'excuses de mauvais aloi, le

fier et implacable vainqueur avait toujours, nous croyons l'avoir

dit, ajourné cette démarche. François Ier, roi et gentilhomme

aussi, en dépit de ses revers, avait cessé de renouveler une

demande qui n'aboutissait qu'à des attermoiements, devenus

blessants par leur persistance.

Ce fut dans une promenade à Aranjuez, la splendide résidence des

rois, que Marguerite obtint cette faveur. Charles se plaisait à lui

montrer les attraits de ce palais, le parc qui l'entoure, et où,

par une exception, sous ce dévorant soleil de la Péninsule, on

trouve à chaque pas des bosquets, des berceaux partout, de

l'ombrage à toutes les heures.

Le Tage et la Xarama baignent ses murs, et lui font une ceinture de

leurs eaux transparentes; on peut suivre leur cours sur un rivage

verdoyant qu'ils quittent à regret pour s'enfoncer dans les

terrains crayeux et arides du reste du pays.

Marguerite, amazone hardie, marchait de concert avec son hôte deux

fois couronné, au fond de la vallée qu'on nomme _Calle de la

Reyna_, la perfection de ce paradis terrestre.

L'empereur s'efforçait de lui en détailler les aspects ravissants;

auprès de la muse du Louvre, il devenait en quelque sorte poète;

mais, à son extrême surprise, elle ne lui répondait que par

monosyllabes, et son beau front obscurci s'inclinait sur le chemin.

--De grâce, demanda le conquérant, devenu cicérone par galanterie,

parlez, Altesse, quelle souffrance vous tourmente, quelle peine

vous absorbe, au point de passer, indifférente, au milieu de ces

merveilles?

--Pardonnez-moi, Majesté, répondit-elle en soupirant; je dois vous

paraître bien ingrate; je réponds mal à la bienveillance dont vous

daignez me combler; c'est qu'il est en moi un chagrin que votre

bonté même rend plus cruel.

Le conquérant parut flatté d'entendre ce titre de Majesté, qu'il

fut le premier des souverains d'Europe à prendre, confirmé par

cette charmante bouche.

--Un chagrin... ici! se récria-t-il, dans mon royaume, au milieu de

ma cour!... Je ne saurais le souffrir; et s'il est en mon pouvoir

de vous consoler, j'atteste Notre-Dame d'Atocha que j'en userai à

l'instant.

--Parole d'empereur?

--Je vous la renouvelle!... Parlez donc, Altesse.

--Je suis bien téméraire et bien insatiable, senor, car je ne me

contente pas du bonheur inespéré qui m'arrive, je souhaiterais en

faire rejaillir quelques rayons sur autrui.

Charles devint plus grave; la princesse affecta de ne pas s'en

apercevoir, et poursuivit:

--Une pensée douloureuse a traversé mon âme, en me trouvant à la

droite de Votre Majesté, en me reconnaissant l'objet de ses

discours les plus gracieux, c'est qu'il y a, non loin de moi, à

Madrid, un autre moi-même qui ne prend aucune part à ces joies; qui

se consume et se meurt de langueur, tandis que je nage dans les

distractions, dans les honneurs.

Charles fronça imperceptiblement ce sourcil qui, comme Jupiter,

ébranlait le monde. La princesse ne se laissa pas décourager, et,

puisant sa fermeté et son éloquence dans les grandes résolutions

qui la dominaient, elle le désarma de ses regards les plus

séduisants, de ses sourires les plus irrésistibles.

--Senor, vous êtes le soleil, l'astre vivifiant de cet empire;

votre ennemi, vaincu, se désespère dans l'ombre; que vos rayons

pénètrent jusqu'à lui!... Vous l'appeliez votre frère, autrefois;

oubliez les jours de discorde, souvenez-vous seulement de ceux de

l'union. Vous m'avez donné votre serment, mais je ne m'adresse qu'à

votre grand cœur: rendez une visite au roi de France.

Nous ne saurions dire au juste quelles pensées, quelles prévisions

traversèrent l'esprit de Charles-Quint; répondant par un sourire à

son interlocutrice:

--Je suis le souverain ici, dit-il, mais vous êtes la souveraine.

Et, se retournant vers les caballeros qui venaient, à quelques pas

en arrière, il leur fit signe d'avancer:

--Senores, leur dit-il, nous vous invitons à venir avec nous, dès

notre rentrée dans notre ville royale de Madrid, rendre visite à

notre frère de France, François Ier.

--Seigneur, prononça Marguerite, vous êtes un héros!

La joie l'avait emportée un peu loin, mais l'épithète ne déplut

pas.

--Je voudrais le devenir du moins, très gracieuse dame, pour

justifier vos éloges, et vous retenir à cette cour transformée par

vos charmes.

Sur ce terrain et dans ce coin enchanté de l'Espagne, l'entretien

pouvait se prolonger en termes encourageants. Les seigneurs du

cortège, tenus à une distance respectueuse par leur rigoureuse

étiquette, ne saisissaient que quelques mots, mais c'en était assez

pour autoriser bien des conjectures.

Nous n'avons pas besoin d'expliquer la plus accréditée; chacun

connaissait les précédentes négociations tendant à un mariage entre

la princesse Marguerite et l'empereur encore simple archiduc. Les

événements politiques avaient porté l'un et l'autre à des unions

différentes, mais le veuvage les rendait également libres, et l'on

n'ignorait pas non plus l'existence du projet de traité offert par

la régente de France et entravé par Duprat.

Aux yeux des plus fins diplomates, la présence de Marguerite de

Valois n'avait pour but que la conclusion de cet arrangement, et la

courtoisie de l'empereur vis-à-vis d'elle devenait un symptôme

significatif.

De ce moment, les hommages redoublèrent; ce fut à qui renchérirait

sur les égards du souverain pour la traiter en reine.

Charles exécuta avec fidélité sa promesse, chose assez rare chez

lui pour mériter une mention.

Il alla, escorté de ses principaux dignitaires, rendre visite au

prisonnier.

Il est vrai que François Ier, dont ce grand nombre de témoins

gênait l'expansion, eût préféré une simple entrevue à ce

déploiement un peu théâtral. Mais on s'adressa de part et d'autre

des paroles obligeantes, et l'empereur, en partant, daigna

l'assurer, en désignant la princesse, qu'avec un tel négociateur il

était impossible qu'on ne s'entendît pas bientôt.

Cette entrevue était un grand pas de gagné, car le monarque

français se trouvait autorisé à aller lui-même au devant d'une

seconde.

Impressionnable et mobile comme on le connaît, il en ressentit un

contentement qui exerça une salutaire influence sur son moral et

sur sa santé.

Déjà, d'ailleurs, la présence de sa sœur l'avait transformé. En

l'embrassant, il avait cru embrasser la France. Il respirait auprès

d'elle l'air, les émanations de la patrie. Il retrouvait un cœur

battant à l'unisson du sien, rempli des mêmes aspirations, et dont

le sang était son sang.

Il la savait décidée à tous les engagements pour concourir à sa

délibération, et cette certitude, en lui inspirant la crainte de la

perdre, la lui rendait encore plus chère.

Elle avait attendu ces dispositions pour aborder l'autre but de son

voyage, celui qu'elle voulait mener à bonne fin aussi, et pour

lequel, comme pour le rachat de son frère, elle était disposée à

s'immoler.

Nous ne savons même ce qu'il faudrait le plus admirer, ou de sa

délicatesse envers son frère, ou du courage qu'elle avait mis à

repousser toute trace de cette perplexité constante, pour ne

laisser voir à l'empereur, aux courtisans ou au captif, qu'un

visage souriant, pour ne tenir que des discours pleins de poésie et

d'entrain, pour asseoir enfin dans tous les esprits qu'elle était

heureuse et ambitieuse, lorsqu'elle portait en elle le deuil de son

seul et irréparable amour!

François Ier, gâté par son entourage, entraîné à des excès fatals

par sa passion pour le luxe, conservait intacte une vertu, le

sentiment de la fraternité. Il ne voulait pas que l'alliance

projetée devînt pour sa sœur un sujet d'affliction, il eût

plutôt laissé se prolonger son exil.

Une fois donc, causant amicalement avec elle, il voulut en avoir le

cœur net.

--Çà, ma mignonne, lui dit-il en se servant du terme familier qu'il

employait vis-à-vis d'elle, j'exige qu'on me parle sans feintise:

si tu deviens le gage de ma réconciliation avec mon cousin

l'empereur, sera-ce sans arrière-pensée et sans regret?

--Ce sera avec contentement, mon cher sire, dès lors que

j'assurerai par là la fin de vos ennuis.

--Tu ne ressentiras pas de contrariété à renoncer ainsi à notre

belle cour de France, pour t'enchaîner à l'étiquette de ces rigides

et vaniteux Castillans?

Les Mystères du Louvre · 第 19 / 41 段