Il songeait à réparer ses crimes, à prévenir les manœuvres du

chancelier, à mériter, par un aveu, par un avertissement salutaire,

le pardon de celle qu'il avait persécutée, au moment où, tombé

lui-même dans le piège où il comptait la prendre, il avait perdu la

faculté de parler et de se mouvoir.

Ses regrets venaient trop tard, et les bonnes intentions de Michel

Gerbier tournaient au détriment de sa maîtresse.

A l'instant où le refrain du rameur retentissait sur la rivière,

une clarté brillait à l'une des fenêtres du Louvre, retombé depuis

une heure, c'est-à-dire depuis la clôture de la fête, dans les

ténèbres; une clarté brillait et disparaissait rapide comme

l'éclair.

Le batelier s'était tu aussitôt, n'essayant plus de lutter de

poumons avec le meuglement de la tempête qui agitait la Seine, et

soufflait en rafales le long de la berge et contre l'aile

méridionale du vieux palais.

Michel Gerbier traversant les galeries, les salles, le lieu du

festin, se lança, la tête perdue, dans la chambre de sa maîtresse.

Trop tard! les appartements ne comptaient pas un varlet, et la

chambre était vide.

Où courir, où la trouver, où lui annoncer qu'un piège est sous ses

pas, que le plus redoutable de ses ennemis veille dans l'obscurité,

et qu'un danger plane sur sa tête?

Autant de problèmes insolubles.

Si du moins ce danger était connu, il se jetterait au-devant pour

sauver sa chère Marguerite; mais non, rien! Triboulet s'est endormi

avant d'avoir livré le mot de cette redoutable énigme.

Il s'approcha d'une croisée, de celle peut-être où avait lui peu

auparavant cette clarté, qui pouvait bien n'être autre chose qu'un

signal; machinalement encore, il tira le petit verrou qui en

fermait l'un des châssis carrés, et l'ouvrit.

Le vent se précipita par la trouée et vint le fouetter au visage,

chargé d'une pluie piquante comme de la grêle.

Les éléments étaient ce qu'il craignait le moins en cet instant; il

avança la tête et chercha à découvrir ce qui se passait au dehors.

Il lui fallut quelques minutes pour se faire à cette obscurité

mêlée de brume et de pluie.

La fenêtre donnait sur la berge étroite qui séparait le Louvre de

la rivière.

Il ne distingua d'abord que les flots houleux, se creusant en

vallons et s'élevant en monticules, avec des mugissements pleins de

présages funestes. Puis, son œil plus aguerri reconnut un objet

qui, tantôt grimpant sur les vagues, tantôt descendant avec elles,

et s'efforçant de les prendre par le travers, se rapprochait du

palais par de pénibles manœuvres.

Il y avait là une arche en plein cintre, conduisant, comme un

tunnel, du Louvre à la rivière. C'était une sorte d'embarcadère

terminé par un quai de dalles d'une ou deux toises de longueur, et

par un escalier en moellons.

Une épaisse porte en madriers de chêne, bardés de traverses de fer,

fermait l'ouverture du cintre, et ne s'était pas ouverte depuis

plusieurs règnes. La cour élégante et raffinée de François Ier

n'eût songé à se servir de ce chemin fangeux pour se rendre à une

partie de batelets sur la Seine. C'était un travail appartenant au

système de fortification du Louvre, et destiné dans l'origine au

service des défenseurs de la place.

L'attention du majordome se concentra cependant vers cet endroit.

Était-ce l'effet de la crainte, ou une cause réelle? Il lui

semblait apercevoir parfois des formes vagues au milieu des

amoncellements de pierres et des arbres qui entouraient ce petit

quai.

Ce qu'il avait vu glisser à travers les flots et les brisant était

un bachot, dirigé par un batelier sombre comme toute cette scène,

et qui parvint, non sans peine, à atteindre les degrés et à s'y

maintenir.

Un bruit singulier se manifesta bientôt; c'était la porte antique

et massive qui roulait sur ses gonds oxydés.

Le batelier se leva tout debout dans son bachot et fit mine de

s'avancer vers le bord; il étendait les bras, et deux personnes, un

homme et une femme, répondant par leurs gestes muets à cet appel,

s'approchaient de lui.

Enfin, un seul pas les séparait encore... Michel Gerbier ne

respirait plus; identifié à cette scène, il en ressentait toutes

les émotions.

Tout à coup, il se rejeta avec effroi dans la chambre, ferma la

fenêtre et ne voulut plus voir. La berge s'était éclairée; des

torches avaient surgi, allumées par l'enfer, de chaque côté de

l'arcade. Les deux personnages, sortis par la porte de chêne, se

virent entourés par une escouade d'archers bardés comme pour un

assaut.

Deux d'entre eux s'emparèrent du jeune homme qui ne put faire usage

de ses armes.

Le batelier, bondissant sur le quai, l'aviron levé en forme de

massue, en asséna un coup terrible sur le pot de fer qui coiffait

le plus proche, et le renversa.

--Que faites-vous, mon père? s'écria le captif, saisi aussitôt par

d'autres mains redoutables.

Mais le vieillard, c'était un vieillard, dont le feutre s'était

envolé au vent, laissant voir une épaisse chevelure et une longue

barbe blanches, le vieillard ne répondit pas.

Une hache s'était abattue sur son front, et le flot s'était ouvert

pour l'engloutir avec un bruit funèbre.

A ce bruit, les archers eux-mêmes avaient frissonné; les voix

s'étaient tues, on n'entendait que celle du jeune homme, qui répéta

avec un long gémissement, en cherchant à sonder l'abîme de son

regard désolé:

--Mon père! mon père! mon père!...

L'écho de la voûte voisine répéta trois fois ce triple appel; mais

le fleuve s'était refermé, et la victime ne reparut plus.

Sa compagne s'élança alors, frémissante et résolue, pour l'enlever

à ses persécuteurs, les domina un instant du regard et du geste:

--Arrière! ordonna-t-elle.

Cette attitude, cet accent faillirent leur faire rendre leur proie.

Mais un homme, vêtu d'un toge noire bordée d'hermine, le visage

caché sous un masque, et la tête couverte du mortier de la

magistrature suprême, apparut alors à son tour entre eux et cette

femme:

--Place!... s'écria-t-il d'une voix vibrante qui la fit

tressaillir.

--Soldats, reprit-elle, je suis la sœur du roi.

--La sœur du roi ne court pas la nuit en compagnie

d'aventuriers; sorcière ou femme, arrière, à votre tour! Je ne vous

connais pas!... Cet homme est hérétique, décrété d'accusation,

revendiqué par le sacré tribunal de l'inquisition.

--L'inquisition!...

--Oui, l'inquisition, dont un message de notre gracieux et très

catholique souverain François Ier autorise l'établissement.

--C'est impossible! Le roi François Ier, mon frère, ne peut avoir

signé cela!

--Vous en demanderez la certitude au parlement, qui, demain,

enregistrera l'édit, et nommera les membres de la chambre ardente.

--Calomnie, vous dis-je, calomnie!... Et vous, qui que vous soyez,

qui savez de telles épouvantables nouvelles, reconnaissez en moi,

je le veux, la duchesse d'Alençon, la fille de la régente et la

sœur de votre maître!

L'homme à la toge noire affecta de ne rien répondre à cet ordre, et

d'un geste impérieux:

--Archers, au Châtelet! prononça-t-il.

Ainsi, ce n'était même plus dans les fosses du Louvre que le

prisonnier allait être conduit.

Les hommes d'armes, impassibles comme leur consigne, se mirent en

devoir d'obéir.

La princesse, c'était bien elle, hélas! se précipita vers son cher

chevalier et s'attacha à lui, luttant contre ces hommes de fer pour

le leur reprendre.

Alors seulement il parut se ranimer et la voir. Depuis la

disparition de son père, il était demeuré anéanti, les yeux

obstinément fixés à la place où le gouffre s'était entr'ouvert,

puis refermé sur la noble victime.

--Merci, chère dame, dit-il en lui donnant un dernier baiser;

merci, il faut nous rendre à la fatalité, vous voyez bien qu'elle

est contre nous... Souvenez-vous des paroles et des enseignements

de celui qui vient de mourir: «Le corps s'éteint dans le trépas;

les âmes survivent, et leur récompense est de se retrouver dans une

existence plus heureuse!...» Fût-ce dans un siècle, Marguerite,

quelque chose me dit que nous serons réunis.

Les archers l'entraînèrent.

L'homme noir, avant de les suivre, lança un long regard ironique et

venimeux sur la pauvre femme dont il venait de briser le cœur,

et qui s'affaissa lentement, anéantie, sur la dalle humide et

glacée.

Le lendemain, des mariniers trouvèrent un bachot chaviré, et le

cadavre d'un vieillard jeté par le flot sur la berge en face du

Louvre.

Le bachot s'était crevé en plusieurs places en talonnant contre les

degrés de pierre, et le vieillard avait le crâne fendu d'un coup de

hache.

XXIII

LE DÉPART.

L'inquisition!... Duprat n'en imposait pas, c'était bien le cadeau

que, du fond de sa captivité lointaine, et pour le prix des

sympathies dont il était l'objet, François Ier faisait à son

royaume.

La Sorbonne ne suffisait pas au zèle du chancelier, il lui fallait

un tribunal spécial entièrement composé de ses créatures.

Ce fut d'abord aux livres et aux auteurs que l'on s'en prit,

l'arrestation et le crime réel de Jacobus de Pavanes en donnent

l'explication; le ministre avait à se venger du jeune lettré.

Antoine Duprat triomphait.

La nuit sanglante à laquelle nous assistions dans le chapitre

précédent, ne cédait la place qu'à une œuvre encore plus

sanglante.

Le jour le surprit présidant le conclave de ses nouveaux séides,

leur délivrant leur charte, et préludant par ses instructions aux

violences dont nous venons de donner une faible peinture.

Tous les luthériens étaient à ses yeux des Jacobus de Pavanes; afin

de frapper celui-ci, il voulait les frapper en masse. Des

aspirations sanguinaires rugissaient en lui, et il espérait les

assouvir, comme si le sang n'appelait pas le sang, et comme si la

hyène est jamais repue de cadavres.

Atteindre cette secte audacieuse et maudite, c'était d'ailleurs

frapper du même coup Marguerite dans son affection de femme, dans

sa foi de chrétienne. C'était s'attaquer à son cœur et à sa

conscience, ces deux forteresses inaccessibles à sa passion et à

son fanatisme.

Ah! c'était un grand calculateur, que ce grand misérable!

Une pensée importune ne laissait pas, au milieu de son conclave de

jacobins inquisiteurs, de lui revenir sans cesse, comme ces

aiguillons douloureux qui sont restés dans une plaie. Qu'était

devenue la princesse? Que faisait-elle à cette heure?

Oui, l'idée de cette femme était inhérente à lui, comme la tunique

du Centaure; il n'eût pu s'en délivrer qu'en enlevant les lambeaux

de sa poitrine. C'était son châtiment.

Il l'avait laissée, elle, la sœur adorée du roi, seule, brisée,

au sein de la nuit, sur les dalles imprégnées du sang de Jean de

Pavanes, se tordant de désespoir, au bord du fleuve dont l'écume

venait lui fouetter le visage.

Il l'avait méconnue, reniée, bravée. Il eût souhaité la rendre plus

malheureuse encore, si la chose eût été possible. Et cependant, il

essayait de descendre au fond de lui-même, il était contraint de

s'avouer avec des rugissements intérieurs qu'il la trouvait belle,

plus séduisante qu'aucune autre; que nulle n'avait soulevé en lui

de pareilles tempêtes, et que sa détresse la rendait plus

irrésistible que jamais.

Ses séides, étonnés, suivaient sans en pénétrer les vrais motifs

les nuages qui obscurcissaient son front; et chaque fois qu'il

avait suspendu son discours, dominé par ses tourments, il ne

reprenait la parole que pour ajouter une rigueur aux rigueurs déjà

prescrites.

Une circonstance l'étonnait aussi, c'était l'absence prolongée de

Triboulet.

Le bouffon n'était pas de ceux que la plus auguste assemblée

intimide, sa qualité de fou le rendait inviolable et couvrait ses

témérités. D'où vient donc qu'il ne se montrait pas?

C'était lui qui avait mis son chef sur la voie du plan d'évasion

combiné entre la princesse, l'ancien guichetier, le vieux Pavanes

et les deux serviteurs dévoués, Hélène de Tournon et Michel

Gerbier.

Triboulet, pénétrant partout, surveillant, espionnant tout, avait

saisi les fils de cette tentative et les avait livrés à Duprat, qui

avait organisé la contremine, trop bien exécutée.

Que le bouffon, conspirateur prudent, ne se fût pas montré au

moment critique, rien de plus naturel; mais que devenait-il

maintenant? N'avait-il pas vingt choses à apprendre à son patron et

à lui demander?

Le lecteur, mieux instruit, connaît le motif insurmontable qui

l'avait arrêté et mis à la discrétion de Michel Gerbier.

Il faisait jour lorsque son épais sommeil se dissipa.

Il se retrouva sur son escabelle, la tête appuyée sur la table

chargée de mets, de flacons et de vaisselle, et tout d'abord il se

crut en proie à un rêve moqueur.

Ce qui confirma un instant cette supposition, c'est qu'ayant voulu

se remuer, allonger les bras, détirer ses jambes, il ressentit un

engourdissement qui lui interdisait l'usage de ses membres.

La vue du gobelet perfide où il avait puisé le sommeil et l'ivresse

finit pourtant par le remettre sur la voix. Il se reconnut. Il

était dans l'office, mais il y était seul.

Alors il fut pris d'une profonde inquiétude sur les événements de

cette nuit pleine d'embûches. Il se rappela, à son tour, la

princesse trahie par lui et si malheureuse!

Quel que fût le résultat de ses projets, il comprenait que son

affliction était au comble, soit que Duprat eût ressaisi sa proie,

soit que le captif fût parvenu à s'enfuir, pour un exil perpétuel

sans doute.

Ainsi Jacobus de Pavanes, ce rival détesté, n'était plus à

craindre, et Duprat, le persécuteur, restait avec sa passion

odieuse et sa méchanceté. A cette réflexion, Triboulet sentit

croître la haine qu'il lui portait si sincèrement depuis longtemps,

depuis surtout qu'il avait consenti à le servir.

[Illustration: Devenez donc meilleur, dit-elle sans colère!]

L'impression qu'il en éprouva lui rendit le mouvement. Il bondit de

son siège et courut vers une croisée donnant sur la cour du Louvre.

Un spectacle inattendu s'offrit à ses regards.

Michel Gerbier, entouré de serviteurs de la maison de madame

Marguerite, présidait à un grand mouvement. Il y avait là une

litière de voyage attelée de deux mules, dans laquelle on

disposait des objets indiquant un départ immédiat, et d'autres

mules sur lesquelles les pages et les varlets assujettissaient des

bagages.

Tout ce monde, très-affairé, s'agitait dans un va-et-vient

précipité, mais plein de circonspection, et prenait soin d'échanger

ses observations à voix basse.

Le reste du palais paraissait dormir encore. Les rideaux des

appartements de la duchesse d'Angoulême étaient clos, et rien ne

trahissait la séance qui tenait le premier ministre debout dans son

cabinet de travail.

Quelqu'un allait partir, quelqu'un de conséquence, assurément. Mais

qui donc? Mais pourquoi ces préparatifs si soudains?

La réponse ne tarda pas. Une jeune femme en costume de voyage se

montra sur le perron et vint parler au majordome. C'était Hélène de

Tournon; elle paraissait précéder et attendre une personne, ce ne

pouvait être que sa maîtresse.

Triboulet comprit le reste, et quitta précipitamment son

observatoire.

C'était en effet Marguerite de Valois qui partait, et cette

résolution n'avait pas été longue à germer en elle.

A peine le chancelier s'était-il éloigné avec ses soldats,

entraînant le chevalier de Pavanes, et la laissant abimée dans sa

fatalité, qu'un homme était sorti de la porte de chêne pour lui

prêter son assistance.

C'était l'ancien guichetier, dont l'habileté avait tiré le captif

de sa cellule et l'avait amené jusqu'au port, où il venait

d'échouer. Cet homme avait craint de paraître devant Duprat; mais,

plus compatissant que lui, il ne voulait pas laisser une pauvre

femme sans secours en un pareil lieu, dans un tel moment.

A peine conservait-elle l'instinct de sa situation, les forces lui

manquaient entièrement; heureusement il en avait pour deux. Il

l'enleva dans ses bras, la rapporta dans la cour du palais, et

joignant bientôt mademoiselle de Tournon, qui se tenait en vedette,

réussit à la ramener dans son appartement.

Revenue à elle, sans vouloir entendre parler de soins ni de repos,

elle avait mandé son intendant et lui avait ordonné de disposer,

sur l'heure, son équipage de route avec le plus de prudence et le

moins d'embarras possible.

--Mais où donc allez-vous, madame? s'était écriée Hélène, doutant

qu'elle possédât son sang-froid.

--Tu le sauras, chère Hélène, pour peu que tu consentes à

m'accompagner.

--Et moi, Altesse, obtiendrai-je la même faveur? demanda Gerbier.

--Toi, mon fidèle, tu resteras... N'insiste point, il faut que cela

soit. Je n'ai que vous deux à m'aimer; si je vous emmène l'un et

l'autre, qui prendra mes intérêts, qui veillera pour moi ici? Va,

mon ami, mon père, ta tâche ne sera pas la plus douce; ainsi, ton

zèle n'aura pas à se plaindre.

--Vous avez des paroles qui affoleraient les gens... Je resterai

heureux de vous servir; mais serez-vous bien du temps partie?

--Autant qu'il en faut pour aller à Madrid voir l'empereur, voir le

roi mon frère, et revenir.

A cette époque, une pareille expédition offrait des longueurs, des

obstacles et des périls innombrables.

--Madrid!... Vous allez en Espagne! exclama son père nourricier

tout ému.

--Avec du courage on va partout, et l'on en revient!

Que répondre, qu'objecter à une telle résolution? Et puis, s'il

restait une dernière chance à la cause, à l'existence qu'elle

défendait, cette ressource suprême ne se trouvait-elle pas dans

l'affection que lui portait François Ier qui ne saurait pas

résister à ses larmes?

Le vieillard essuya du revers de sa main ses yeux humides, et

sentant bien la nécessité d'agir vite, il s'occupa de tout

disposer. En sorte qu'au même moment le chancelier préparait la

ruine du chevalier de Pavanes, et Marguerite de Valois son salut:

Le bon et le mauvais ange étaient aux prises.

Tout fut prêt avant que Duprat en reçût avis, car son auxiliaire

lui manquait.

Marguerite apparut alors sur le perron; adressant à ses serviteurs

un geste de bienveillance, et s'appuyant sur le bras de sa compagne

de route, elle commença à descendre les marches.

Au moment de franchir les dernières, elle poussa un cri de surprise

et se rejeta en arrière. Le bouffon était là, prosterné, comme s'il

eût voulu se faire écraser sous ses pieds.

--Encore lui!... dit-elle avec amertume.

Mais il se souleva à genoux, et ses mains jointes tendues vers

elle:

--Madame, supplia-t-il, ne partez pas sans me pardonner!

Le malheur rend les méchants impitoyables, mais il augmente la

générosité des bons cœurs. La princesse trouva tant de douleur

et de repentir dans cette attitude, dans cet accent, qu'elle n'eut

pas la force de tenir rigueur à ce triste complice de ses chagrins.

--Devenez donc meilleur, lui dit-elle, sans colère, sans mépris.

Et pour prouver qu'elle pardonnait en effet, elle lui tendit sa

main.

Il fit un mouvement pour la porter à ses lèvres, mais il s'arrêta.

--Non, dit-il, plus tard, quand j'en serai devenu digne... et je le

deviendrai!

Puis il se contenta de baiser le bas de sa mante, et se relevant

avec une énergie étrange:

--De cette heure, Altesse, prononça-t-il, vous pouvez compter sur

un esclave, et le chancelier sur un ennemi à la vie, à la mort.

XXIV

QUI TROMPE-T-ON.

Rien d'impossible à un cœur soutenu par un véritable amour.

En cette circonstance mémorable, Marguerite de Valois en fournit

une éclatante preuve. Ni la fatigue, ni les ennuis, ni les

privations d'une si longue course à travers des provinces hostiles

ou à demi-sauvages, par des chemins qu'il fallait créer, avec des

étapes de périls et de dénûment, rien ne la rebuta, rien ne lui

arracha une plainte pour ses propres souffrances.

Si elle exhala quelques paroles de ce genre, ce fut pour compatir à

la mauvaise étoile de ses compagnons, de sa chère Hélène et de ses

gens, qu'elle dédommageait ainsi amplement des incidents fâcheux de

l'expédition.

--Ne nous affligeons pas, ne nous désespérons pas, répétait-elle à

chaque mésaventure, nous sommes encore favorisés de notre sire

Dieu, car nous possédons notre liberté, et notre seigneur et roi se

consume dans les fers!

Ce fut ainsi, en relevant le moral de sa petite escouade, en se

jouant des obstacles, qu'elle atteignit la frontière.

Les Pyrénées, fort arides encore aujourd'hui, étaient à cette

époque une région entièrement sauvage, très peu et très mal hantée,

ce qui n'eût pas été un obstacle pour l'intrépide voyageuse. Mais

elle dut s'arrêter avant de les franchir, par une autre raison.

La sœur de François était une femme trop supérieure en toute

espèce de choses, notamment en politique, pour ne pas se tenir en

garde contre la duplicité de l'empereur Charles-Quint.

Ce n'était pas tout d'entrer en Espagne, il fallait être sûr d'en

sortir, et, de l'humeur dont on connaissait le monarque espagnol,

d'après sa conduite envers François Ier, qu'il continuait d'appeler

son frère, il était à craindre qu'il ne mît en avant le premier

subterfuge venu, pour retenir également la duchesse d'Alençon, et

réunir dans la même captivité le frère et la sœur. L'histoire

nous prouve que cette appréhension, si injurieuse qu'on la trouve,

était loin d'être chimérique.

François Ier n'y regardait pas d'aussi près que sa sœur,

malheureusement pour lui, car il eût alors évité plus d'une

mauvaise affaire, celle d'Italie, par exemple, à laquelle il devait

ses mésaventures actuelles.

C'est ici le cas de rappeler, en jetant un regard un peu

rétrospectif, que lorsqu'il était question au Louvre d'entreprendre

cette campagne, on tenait de grands conseils chez le roi, et chacun

cherchait le moyen de s'ouvrir passage dans la Péninsule. Les

généraux présentaient chacun le leur, en sorte qu'on passa bientôt

de cet embarras à celui du choix. Triboulet s'était glissé dans une

de ces réunions, et se montrait fort grave.

--Foi de gentilhomme! s'écria le roi, nous voilà bien empêchés,

messieurs, entre tant d'excellents avis; il n'y a que Triboulet qui

puisse trancher la difficulté. Ça donc, maître fou, que pensez-vous

sur tout cela?

--Je pense, sire, riposta le bouffon, que ces messieurs parlent à

merveille; seulement, ils oublient le plus important.

--Oui-da! et c'est, à votre avis?...

--C'est le moyen de sortir dont personne ne parle.

Triboulet avait en cette circonstance le don de prophétie. Le roi

devait passer par la captivité avant de revenir, et c'était

évidemment aussi en se rappelant la déloyauté de Charles-Quint,

que, plus tard, le bouffon, moins fort sur les lois de la

chevalerie que sur celles des représailles, donnait son opinion au

roi.

Charles-Quint demandait alors à passer par la France, pour aller

plus vite châtier ses sujets flamands révoltés, et François Ier,

avant de lui répondre, prenait l'avis de son fou.

--Si l'empereur, dit celui-ci, exécute ce beau dessein, et s'avise

de mettre le pied sur le territoire d'un souverain qu'il a si

odieusement maltraité, je lui donne mon bonnet de fou.

--Et si je le laisse passer sans obstacle?

--Oh! alors, sire, je lui reprends mon bonnet et vous en fais

cadeau.

Ces anecdotes prouvent qu'avant comme après la mésaventure de son

maître, Triboulet appréciait à sa valeur son ennemi. Mais revenons

au départ de la sœur du roi.

Il était donc sage de ne pas s'aventurer sur les domaines de ce

monarque sans générosité. Marguerite le savait et ne le tenta pas.

Mis en demeure de lui envoyer ou de lui refuser un sauf-conduit

pour visiter son frère, il se vit, sous peine d'assumer aux yeux du

monde un odieux vernis, contraint de le lui accorder. Mais il prit

soin d'y fixer une durée de quelques jour. (Voyez ANQUETIL.)

Dès qu'elle fut maîtresse de ce sauf-conduit, la princesse songea à

rattraper les moments perdus dans l'attente. Elle ne voulut plus

prendre de repos qu'elle ne fût arrivée à Madrid.

Si ce n'était pour son amour, du moins pour son frère était-il

grand temps qu'elle atteignît cette ville. Le chagrin, le désespoir

dévoraient le malheureux captif.

Marguerite le trouva au lit, sérieusement malade, dans un

état de marasme, de prostration effrayants chez un homme

aussi vigoureusement constitué. Un peu plus, et l'inflexible

Charles-Quint n'eût conservé dans sa prison que le cadavre de son

ennemi.

Avant de songer à son bonheur, la princesse songea à ce frère adoré

dont on ne soupçonnait pas en France la misérable condition. Elle

s'installa auprès de lui, véritable garde-malade, et lui prodigua

les soins sans lesquels il eût inévitablement péri.

Les Mystères du Louvre · 第 18 / 41 段