[Illustration: Il tenait d'une main sa marotte inclinée vers la

natte.]

Marguerite de Valois, par suite de son état maladif, depuis ces

derniers temps, ne buvait pas de vin, mais seulement une espèce

d'orangeade, prescrite par un docteur. Cette aiguière ne servait

qu'à elle.

Le nain malfaisant se glissa ensuite, tout bouleversé par son

action, sous la table, et sortit à l'autre bout de la salle, pour

courir rejoindre les invités dans un salon voisin. Il ne songea

même pas à se retourner, crainte peut-être de se voir poursuivi par

son ombre,--les méchants ont peur de tout.

Cependant, s'il eût vu quelque chose, ce n'eût pas été cette ombre

de lui-même, mais entre deux rideaux d'une tenture entre-bâillée,

les yeux vigilants et les traits austères de Michel Gerbier faisant

fonctions d'intendant de sa maîtresse.

Gerbier ne rappela pas le bouffon, il le laissa partir au

contraire, puis il alla prendre l'aiguière, et en changea le

contenu, par précaution pure, car il avait reconnu le flacon dont

s'était servi Triboulet, et ce flacon, sorti du laboratoire de Jean

de Pavanes, ne l'effrayait pas.

Chose singulière, à mesure qu'il se rapprochait des salons,

Triboulet, loin de reprendre sa belle humeur, devenait plus sombre.

Il s'agitait, se démenait en vain pour s'exciter lui-même; le rire

se refusait à refleurir sur son visage, et il se sentait si

lugubre, qu'il n'osait se montrer en cet état; il avait peur qu'on

ne lût sa mauvaise action dans son trouble.

Au lieu donc d'entrer tout d'un coup dans la foule, il prit un

détour afin de gagner le temps de se remettre.

Nous l'avons dit, c'était une nature incomplète; il aimait le mal,

mais sans en posséder toute la profondeur.

Dans ce détour, il aperçut deux femmes qui traversaient à la hâte

une galerie joignant la chambre de la princesse.

Son instinct d'espion l'entraîna sur leurs pas; elles se glissèrent

dans un cabinet de toilette, et il reconnut la princesse et

mademoiselle de Tournon.

--Vite, vite, chère Hélène, disait Marguerite, du blanc sur mon

front, du rose sur mes joues, du carmin sur mes lèvres!...

Et elle se laissait tomber sur une chaise devant une table chargée

de cosmétiques.

Dans leur hâte, elles avaient seulement poussé la porte, et

l'entre-bâillement permettait d'observer et d'entendre tout.

La glace placée sur la toilette renvoya au bouffon l'image de la

princesse; cette image lui fit peur.

La belle des belles était pâle et défaite comme une morte.

--Ah! que je souffre, soupira-t-elle.

--Du courage!... encore cet effort, ma chère dame!... lui dit

Hélène en s'efforçant de réparer, à l'aide de fard et de couleurs,

les ravages de cette figure flétrie soudainement.

Marguerite de Valois se laissait faire, elle était anéantie.

--Et dire, reprit-elle, que voilà trois fois, depuis deux heures,

que je suis obligée de recourir à ce mensonge, pour ne pas faire

horreur à mes invités!... L'émoi, les angoisses qui me torturent

font couler mon fard et fondre mon carmin.

--Chère maîtresse, ne vous laissez pas abattre au moment décisif.

--Sois tranquille! Ne vois-tu pas comme je suis rieuse, affable;

comme je mêle mon mot à tous les entretiens; comme je souris a tous

les groupes!... Va, Dieu me sera en aide, j'irai jusqu'au bout...

si je ne suffoque pas!... reprit-elle en comprimant avec sa main

son sein gonflé par les tortures.

Hélène, tout en remplissant sa tâche, laissa perler une larme qui

vint brûler la main de sa royale amie.

Celle-ci la regarda alors avec une inexprimable affection.

--Tu pleures de mes maux, tendre sœur, lui dit-elle: oh! merci,

va! cette larme te sera comptée au ciel!... Ah! je n'ai pas le

droit de pleurer, moi!... je donne une fête!... Que Dieu pardonne à

ceux qui me rendent si malheureuse, et qu'il m'accorde cette nuit

la réussite de mon projet suprême, ou qu'il reprenne ma misérable

vie!...

Sa confidente sentit la nécessité de rompre cet épanchement.

--Voici le mal réparé, dit-elle; hâtons-nous de rentrer dans les

salons, on y remarquerait l'absence de Votre Altesse, et l'heure du

souper est venue.

Quelques secondes après, elles repassaient plus fraîches plus

animées, au milieu de la brillante assistance, où déjà Triboulet

faisait tinter ses grelots.

Mais, à son extrême contentement, il ne fut pas obligé de

recommencer ses facéties, car des pages, porteurs de candélabres

aux bougies parfumées, ouvraient les abords de la salle du festin,

où la régente et sa fille précédaient le reste de la cour.

Michel Gerbier, une chaîne d'argent fleurdelisée au cou, présidait

au service, un maître-queux découpait les pièces sur un buffet, et

des varlets, écussonnés sur toutes les coutures, pourvoyaient aux

besoins des convives.

Le fou de la cour se tenait près d'un dressoir surchargé de

vaisselle, se faisant petit et silencieux pour ne pas y être

découvert.

Il tenait d'une main sa marotte inclinée vers la natte du parquet,

et se rongeait, jusqu'à en faire sortir le sang, les ongles de

l'autre.

Il eût fallu une sensation bien plus cuisante pour l'arracher à

l'attention qu'il portait à la princesse Marguerite.

A travers l'éclat des bougies, le reflet des cristaux, le

rayonnement des vases d'or; au milieu de l'atmosphère saturée de

parfums de toilette et d'aromes culinaires, dominant de son siège

élevé, jumeau du trône de sa mère, la longue file des invités, elle

paraissait plus qu'une femme, plus qu'une altesse, elle semblait

une de ces déités que l'antiquité revêtait d'une forme féminine,

pour idéaliser la beauté et rendre la divinité palpable.

Les varlets ayant commencé à remplir les coupes, Michel Gerbier

prit l'aiguière de vermeil placée devant sa maîtresse, et versa de

l'orangeade jusqu'au bord du hanap qu'elle tendait de sa main

délicate.

L'intendant versait hardiment, sans trahir aucune méfiance, et

cependant Triboulet, dont le cœur battait par saccades

violentes, ayant cru voir son œil dirigé vers l'angle où il se

dissimulait, éprouva une défaillance, et s'affaissa sur ses talons.

Ce bruit insaisissable se perdit dans celui du banquet; et quand le

fou royal se hissa sur la pointe des pieds, peu de secondes après,

pour fixer encore son regard vers l'astre qui le fascinait,

l'intendant était dans une autre partie de la salle, et Marguerite

de Valois faisait raison aux santés de ses convives, en buvant une

longue gorgée de son breuvage particulier.

Toutes les arquebuses du Louvre auraient pu éclater en cet instant

aux oreilles du bouffon, sans qu'il les entendît. Son existence,

ses aspirations étaient attachées à cette coupe. Au mouvement de

ses lèvres, on eût juré qu'il la buvait lui-même.

Lorsque la princesse la reposa sur la table, il passa sa manche sur

son front, comme un homme qui vient d'accomplir un rude labeur; il

poussa un soupir pareil à un gémissement, et commença à grimacer un

sourire hébété, qui se termina par un frémissement de tous les

muscles de sa face.

Son œil halluciné par la persistance de sa contemplation, et son

imagination enfiévrée lui montraient la princesse changeant de

couleur et blêmissant sous son fard.

Parfois, il croyait la voir pâmée entre les bras de ses serviteurs;

le moindre de ses mouvements lui procurait des angoisses étranges.

Un observateur superstitieux eût certainement pensé que le bouffon

croyait sa destinée attachée à celle de la sœur du roi.

Il trépignait d'impatience, se tordait d'inquiétude, roulait des

yeux hagards; véritablement, ce soir-là, il était fou.

Il y avait des instants où les oreilles lui tintaient, le choc des

gobelets devenait pour lui un grincement lugubre; les éclats de

gaieté, des cris de menaces sardoniques. Alors, il se prenait les

tempes à deux mains et cherchait à appuyer son front sur le bord

froid du marbre du dressoir, pour se calmer par cette sensation.

Enfin, ce supplice eut un terme.

Il était neuf heures, la princesse se pencha vers sa mère, lui dit

un mot, et la régente se levant, ce fut le signal de la retraite.

Les deux princesses s'embrassèrent, Louise de Savoie fit signe à sa

favorite, la petite d'Heilly, de s'approcher et de l'accompagner;

Marguerite de Valois envoya un sourire d'adieu à ses invités, et

prenant le bras de mademoiselle de Tournon, regagna sa chambre.

Triboulet eut une impulsion involontaire, comme s'il allait

s'élancer sur sa trace; son gros torse s'agita sur ses frêles

fuseaux incrustés dans le plancher, ses bras suivirent le mouvement

de son torse, il baissait déjà la tête à l'exemple du bélier qui

donne en avant contre l'obstacle de son chemin; Michel Gerbier,

l'intendant, l'échanson, se trouva devant lui, et son aspect le

fit reculer jusqu'au fond de l'angle discret qu'il commençait à

fuir.

Le père nourricier de la princesse Marguerite n'offrait pourtant

rien de terrible. La paix, le contentement régnaient sur son

excellente figure, sa démarche était à l'avenant, celle d'un

majordome qui se réjouit du succès d'une fête dont il avait la

responsabilité.

Les convives les plus retardataires achevaient de disparaître au

fond des galeries avoisinantes; les varlets éteignaient les

girandoles, les pages retournaient à leur dortoir. La tranquillité

succédait à l'animation et au bruit.

Gerbier se montra surpris et content de rencontrer le bouffon sur

ses pas.

Eh! par là, mordieu! s'écria-t-il, c'est maître Triboulet!

Qu'êtes-vous donc devenu pendant le festin, mon joyeux compère? On

ne vous a pas vu... Pensiez-vous que l'ordonnateur vous eût

négligé?... Vous eûtes tort; votre place était marquée: la folie ne

nuit jamais dans un souper de prince.

Le bouffon allait répondre, il lui coupa la parole.

--Pas d'excuses, dit-il, tout peut se réparer. Les maîtres ont

festoyé, mais cela ne remplit pas la panse des serviteurs. Messire

Triboulet, si vous êtes en bonnes dispositions, c'est moi qui vous

invite.

Le bouffon, suffoqué d'abord en se voyant rencontré dans son coin

par Michel, pour lequel il ressentait une méfiance innée, céda à

cet accueil engageant. Les soucis qui couvraient son front de rides

pareilles à des cordes rugueuses s'amoindrirent peu à peu, puis se

changèrent en une satisfaction rutilante, lorsque l'intendant

ajouta:

--Nous n'aurons pas loin à aller. Vous savez qu'un bon majordome

sait penser à ses maîtres, sans s'oublier. Ma foi! j'ai fait mettre

de côté, là, dans un office, où nul ne nous dérangera, un quartier

de venaison, la moitié d'un pâté de paon, un chapelet d'ortolans

rôtis, et quelques fioles d'un vin d'Argenteuil dont vous me direz

des nouvelles.

--Là, tout près?... répéta le bouffon pour lequel cette

circonstance avait un intérêt considérable.

--Au bout de ce couloir; tenez, vous voyez la porte. Vous acceptez,

n'est-ce pas?

--Pour vous obliger, ricana le bouffon avec un clignement d'yeux

aussi aimable que possible; je pense que vous êtes comme moi, je ne

trouve rien de fâcheux comme de souper sans compagnie... et puisque

le vin est bon...

--Soyez sans crainte. Je ne vous verserai pas de l'orangeade, comme

à madame Marguerite!...

Ce diable de Michel Gerbier eut beau dire cela avec un gros rire de

bonhomie, sa plaisanterie figea le sang dans les veines de son

invité.

Mais il eut honte de cette impression, et, secouant frénétiquement

ses grelots, pour se donner une contenance:

--Pouah! de l'orangeade! une médecine qui rend malades les gens en

bonne santé!... Vous êtes expert ès matières de gourmandise, maître

Gerbier; j'ai faim de venaison et soif de vin d'Argenteuil!

--Alors, mon camarade, aux fourchettes et aux bouchons!

Des mets succulents et surtout épicés par un raffinement perfide,

encombraient la table de l'office.

Le majordome referma avec précaution la porte sur lui et son

compagnon, et ayant donné une escabelle à celui-ci, se mit en

devoir d'ajouter au menu les objets indispensables à un couvert

complet: fourchettes à trois dents, couteaux bien affilés, et deux

gobelets d'étain, luisants comme de l'argent, qu'il prit sur une

étagère, où peut-être ils ne se trouvaient pas tout à fait rangés

par hasard, comme ils en avaient l'air.

Absolument pareils à première vue, ils portaient cependant vers le

milieu de leur hauteur, une lettre gravée différente. Mais qui eût

été s'aviser et surtout se préoccuper de cela!

L'amphitryon en donna un à son hôte et plaça négligemment le second

à sa place, puis, ayant apporté sous sa main plusieurs bouteilles

de grès à large encolure, il attaqua la pièce de venaison.

Dès les premières bouchées, la soif s'alluma de part et d'autre.

Michel fit sauter un bouchon et remplit jusqu'au bord les gobelets,

puis tendant le sien pour trinquer:

--A nos santés, maître Triboulet!...

--A notre festoiement perpétuel en ce monde et en l'autre!

Et le bouffon choqua son gobelet contre celui de l'intendant, mais

sans se presser de boire.

Il n'y a que les empoisonneurs pour vivre sous la peur continuelle

du poison.

Michel Gerbier ne fit pas mine de voir cette hésitation, il

engloutit son vin en deux gorgées.

Triboulet, gagné et rassuré par son exemple, le suivit de près.

L'éloge du liquide et celui des mets se succédèrent dès lors sans

interruption, au milieu des rasades et des meilleurs morceaux.

Le bouffon n'attendait plus qu'on lui versât, il allait au-devant

des fioles. Il buvait, buvait, buvait, non pas en joyeux viveur,

car, malgré ses efforts, il ne trouvait pas un lazzi pour payer

l'hospitalité de son compagnon; une insurmontable humeur noire

éteignait ses intentions de gaieté; il buvait en homme qui cherche

à s'étourdir.

Mais, loin de remplir ce but, le vin ne servait qu'à compliquer la

tempête et le tumulte qui grondaient en son cerveau.

Deux idées fixes, indélébiles, obstinées, se dressaient surtout

devant lui: la mixtion qu'il avait jetée dans l'aiguière de la

princesse, et la scène du cabinet de toilette.

Il continuait de boire, que depuis longtemps déjà il ne mangeait

plus, mais c'était à la façon de ces ivrognes taciturnes que le vin

n'a plus la vertu d'égayer, ni même d'étourdir.

--Eh bien! maître Triboulet, fit le majordome après l'avoir observé

silencieusement, ne me chantez-vous point, pour terminer cette

petite frairie, une de vos bouffonneries exhilarantes?

--Foi de gentilhomme! répondit-il péniblement, ce n'est pas la

volonté, c'est la voix qui me manque. Je me sens incapable de

donner une note.

--Plaisanterie pure; je ne vous demande pas des sons de rossignol,

mais un refrain que je puisse répéter avec vous.

--Excusez-moi, maître, je me sens tout maussade; c'est la faute de

votre vin, vous m'en avez trop versé.

--D'ordinaire, plus on boit plus on rit, et vous êtes tout

mélancolique.

--Mélancolique, moi! allons donc!...

Il voulut rire, mais la gaieté ne vint pas.

--Décidément, murmura-t-il, je crois que vous dites vrai; je ne me

sens pas bien; et comment se fait-il que vous, qui m'avez tenu tête

coup pour coup, vous conserviez votre bonne humeur?

--Hum! ma bonne humeur, répondit Gerbier en secouant la tête; il

n'y a pas de quoi, cependant; le service de madame Marguerite n'est

pas gai depuis longtemps.

Au nom de la princesse, Triboulet se ranima.

--Elle est fort tourmentée, la belle Altesse?

--Il faudrait le voir comme moi, pour s'en bien faire une idée. Ah!

les grandeurs ne donnent pas la félicité!... Son existence se

consume dans les chagrins, dans les larmes... Vous l'avez vue

sourire et plaisanter ce soir, au milieu de ces gentilshommes et de

ces damoiselles... eh bien, je peux vous avouer cela, la mort était

en elle...

--Je le sais... prononça tout bas le bouffon, en proie à une

émotion singulière.

--Elle passe ses nuits sans sommeil, ses jours sans sécurité.

Autour d'elle semble s'agiter un monde d'ennemis implacables,

acharnés à sa misère!... Et, seule pour lutter, elle n'a que moi et

mademoiselle de Tournon à qui se confier; sa propre mère est

l'alliée de ses ennemis!...

Triboulet écoutait en proie à une agitation morale de plus en plus

prononcée; mais en même temps les forces physiques paraissaient lui

manquer. Ses mouvements devenaient lourds, sa tête retombait malgré

lui sur sa poitrine.

Michel Gerbier suivait chacun de ces symptômes, et, à mesure qu'ils

augmentaient, sa voix devenait plus forte, ses déclarations plus

nettes, ses aveux plus francs.

Il trouvait une éloquence irrésistible pour peindre les peines de

sa chère maîtresse, pour flétrir ses persécuteurs, et, voyant le

bouffon cloué à sa place par la torpeur insurmontable qui montait

de sa poitrine à sa tête:

--Ces persécuteurs, exclama-t-il en se dressant avec force, tu es

le plus lâche et le plus infâme de tous!

Le vieillard était transfiguré. Le majordome patelin, l'amphitryon

caressant avait disparu. C'était un champion terrible, auguste,

solennel, au regard redoutable.

--Qu'est ceci? Que prétendez-vous? balbutia le bouffon confondu.

--Je prétends que l'heure est enfin venue de te jeter tes vérités à

la face! Infâme suppôt de Duprat, sache donc que je ne t'ai pas

perdu de vue une minute durant toute cette soirée. Je t'ai vu te

glisser comme un voleur et un assassin dans la salle du banquet, je

t'ai vu répandre dans le breuvage de ma chère maîtresse le contenu

de ton flacon criminel.

--Grand Dieu! s'écria Triboulet.

Mais son compagnon poursuivit:

--Par malheur pour toi, j'étais là, j'ai changé l'aiguière, et

cependant je ne craignais pas ta sophistication... Ta fiole, pauvre

fourbe, ne contenait que de l'eau pure, inoffensive...

--Gaspard Cinchi!...

--Gaspard Cinchi s'était joué de toi!... Le soporifique avait été

livré pourtant et devait servir: tu voulais le faire prendre à

autrui, et c'est toi qui l'as bu...

--Ce vin?

--Ce vin était sans mixture, je l'ai partagé avec toi, mais j'avais

préparé ton gobelet...

--Malheureux!...

--Et veux-tu que je te dise pour quoi je te surveillais, pourquoi

madame Marguerite, consumée de douleur, a donné une fête?... C'est

parce que nous avons conçu un plan qu'il importait de tenir secret

à ton maître et à toi; un plan qui va s'exécuter tout à l'heure,

qui va rendre la sérénité de l'âme à madame Marguerite, et

confondre les desseins de Duprat et les tiens!... Ah! tu as beau

chercher à soulever ta tête, à user de tes jambes engourdies; tu es

à moi, ou plutôt à ce philtre puissant, et le succès est à nous!...

Il jeta encore un regard sur le nain, transformé en une masse

inerte, et s'apprêta à sortir en l'enfermant derrière lui.

Mais, par un dernier, par un suprême effort, Triboulet souleva sa

grosse tête, et tournant de son côté ses yeux glauques:

--Malheur!... malheur! murmura-t-il; pauvre sot!... tu t'es trop

méfié de moi... Je vaux mieux que tu n'as cru... Tu as pris pour de

la tristesse ce qui était du remords... J'ai tant vu souffrir ta

maîtresse que j'ai eu des regrets... Ah!... ma tête s'alourdit...

J'eusse pu vous sauver... tu as voulu me perdre... un danger

terrible vous menace... C'est ta maîtresse que tu as perdue...

[Illustration: Le Châtelet.]

Il balbutia encore quelques syllabes inintelligibles, et sa tête

retomba si pesamment sur la table, qu'elle imprima un soubresaut à

la vaisselle.

Le vieillard, éperdu, se précipita vers lui, le secoua, l'inonda

d'eau fraîche; quelques gouttes du philtre de l'alchimiste avaient

provoqué ce sommeil, rien n'était capable de le rompre.

En cet instant, un refrain lancé par un batelier monta de la

rivière jusqu'à l'endroit où ils étaient.

Triboulet eut un dernier tressaillement machinal, et Michel Gerbier

lui jetant un regard désespéré, s'élança à travers les galeries

vers la chambre de la princesse.

XXII

SUR LA GRÈVE.

Qu'avait donc comploté et que savait donc Triboulet, ce séide

assidu d'Antoine Duprat?

D'abord, son flair diabolique l'avait mis sur la voie des projets

désespérés de la princesse; il n'avait pas été une minute dupe de

la joie factice qui lui faisait donner une fête. Mais s'il voyait

clairement que cette fête n'avait pour but que d'égarer

l'attention, il ne se doutait pas des tortures qu'elle imposait à

la pauvre Marguerite.

Triboulet valait mieux que Duprat.

Rien au monde n'était capable de détourner celui-ci d'un mauvais

dessein. La vie de ses adversaires, le bonheur de ses ennemis

étaient de faibles hochets qu'il brisait sans plus de scrupules

qu'un enfant brise ses jouets.

Le bouffon, au milieu de ses penchants détestables, n'était pas

aussi absolu, et quelquefois une bonne pensée surgissait parmi ses

pires entraînements.

Il était possédé d'une passion insensée pour la même femme que son

patron; mais on a vu déjà que, loin de prétendre comme celui-ci, à

la réciprocité de sa tendresse, il se rendait justice et fût

devenu, au prix de la plus légère faveur, son esclave dévoué.

Ses mépris, ses dédains avaient exaspéré son humeur; renonçant à la

flétrir, il l'avait traquée pour la réduire au désespoir, pour

perdre le rival heureux dont il enviait jusqu'à la captivité.

Maître de ses secrets, il avait livré le plus grave de tous à

Duprat, dans un but horrible et qui ne pouvait être entrevu que par

une imagination en proie à un délire infernal.

Tandis que le chancelier dresserait un piège à sa victime, lui,

Triboulet, maître de leurs plans à tous, usant du philtre qu'il

tenait précieusement en réserve, plongerait la princesse dans une

sommeil insurmontable, et, s'introduisant près d'elle, aurait à sa

merci cette beauté superbe.

C'était odieux, c'était infâme, c'était lâche, mais qu'attendre

d'un tel être, transporté d'une telle frénésie!

Et vous l'avez vu, fidèle à son complot, ramper jusqu'à l'aiguière

de la princesse, et y vider le flacon que la sage prévoyance de

l'alchimiste avait rempli d'un liquide inoffensif.

Il aimait cette femme, pourtant; il l'aimait d'un amour sincère

dans son exaltation. Ce qu'il faisait contre elle, c'était par la

rage de cette passion misérable, à jamais condamnée à rester

inassouvie.

Aussi, l'émoi qu'il ressentait en accomplissant la sophistication,

sa défaillance après l'avoir accomplie, étaient autant des

symptômes de désespoir et de remords que des marques de colère.

Il se voyait déjà maître de cette femme, livrée à lui par ce

subterfuge; il allait la posséder à sa merci, plus heureux que

Duprat, auquel elle ne serait jamais!... Oui, mais à quel prix?

dans quel état? Et ce philtre, était-ce bien un soporifique et non

un poison?

A cette idée, d'avoir peut-être à se reprocher la mort de

l'œuvre la plus accomplie de la création, il avait cru mourir

lui-même.

C'est en proie à ces violences, à ces luttes, tout prêt à courir

renverser le breuvage pernicieux, qu'il s'était égaré jusqu'à la

porte du cabinet de toilette.

La découverte des angoisses de la princesse l'avait frappé en plein

cœur, comme un dard acéré. Il ne l'eût pas crue malheureuse à ce

point; la haine, l'amour, la compassion, la concupiscence, se

livraient dans son esprit et dans ses sens un combat furieux, et

suivant que l'une de ces passions triomphait, il éprouvait tour à

tour de la rage, du désir, et de la pitié.

Tous les raffinements de l'enfer l'avaient torturé durant ce long

repas, où chaque atteinte portée par la princesse à sa coupe lui

étreignait la poitrine comme dans un étau.

Il s'attendait à la voir défaillir d'instant en instant, il

tremblait que la dose de la mixture n'eût été trop considérable,

que le sommeil n'arrivât trop tôt, que Marguerite n'eût pas le

temps de regagner sa chambre, et puis surtout l'idée du poison.

Lorsqu'elle s'éloigna, il aurait voulu s'élancer sur ses traces;

retenu par un instinct de sûreté personnelle, il espérait, dans son

coin, échapper à la vigilance des varlets. Surpris par Michel

Gerbier, il avait accepté son invitation parce qu'elle lui

fournissait le moyen le plus naturel de ne pas quitter les

appartements, et qu'il comptait, par un expédient ou un autre,

peut-être en grisant le vieillard, rester maître de la place.

L'éloge de la princesse, le récit de ses chagrins, dont la

révélation ne cessait de le poursuivre, avaient porté un coup

décisif à son esprit ébranlé.

Les Mystères du Louvre · 第 17 / 41 段