il avait été apporté par un huissier de la régente, chargé d'en
vérifier l'exécution immédiate et d'en venir faire son rapport à la
mère du roi.
Le nouveau geôlier, bien que devant sa place au ministre, avait
senti le côté critique de la situation; il avait obéi à la
duchesse, qui était supérieure à son patron. Après quoi, pour se
prémunir aussi contre la colère de ce patron redouté, il était
accouru lui apporter le texte de l'ordre reçu et lui expliquer à
quelle pression il avait cédé.
Dans l'impossibilité où il était de songer au véritable instigateur
de cette démarche de la régente, le chancelier, frémissant de rage
et méditant déjà quelque vindicte bien perfide, avait naturellement
porté ses soupçons sur la princesse Marguerite.
En reconnaissant qu'elle ignorait même cette résolution de sa mère,
il devint fort perplexe, et demeura un moment absorbé à la
recherche de cette énigme.
La régente rompait-elle donc le pacte convenu? Oubliait-elle le
talisman redoutable qu'il possédait, et grâce auquel elle l'avait
dominé jusqu'alors?
Qui se fût douté, d'ailleurs, qu'une crainte superstitieuse avait
rendu la duchesse d'Angoulême plus docile aux désirs d'un nécroman
qu'aux prières de sa fille! Les prestiges opérés par le vieil
alchimiste sous ses yeux exerçaient sur elle assez d'empire pour
l'enhardir jusqu'à braver, pour la première fois sans doute, les
menaces et les volontés d'Antoine Duprat.
Cette princesse altière, vindicative et perfide, dont les serments
ne pesaient rien, et qui changeait même de religion au gré du vent
politique, n'avait eu l'esprit en repos que quand la parole donnée
à son sorcier avait été remplie.
La princesse Marguerite, faisant un moment abstraction du
contentement intérieur que lui causait sans le vouloir le
chancelier, en lui apprenant l'amélioration du sort du chevalier de
Pavanes, se souvint des motifs qui lui avaient fait souhaiter cet
entretien.
Elle y revint d'une façon beaucoup plus directe que cette simple
observation ne paraissait l'indiquer:
--Qu'avez-vous donc, messire? Une mesure aussi peu importante
est-elle capable de préoccuper à ce point un homme d'État tel que
vous?
--Cette mesure est plus grave que Votre Altesse ne veut bien le
croire. Quand j'ai prescrit les sévérités qu'elle supprime, c'est
que je les jugeais nécessaires, et je m'étonne que madame la
régente, qui a d'habitude quelque condescendance pour mes
décisions, n'ait pas daigné me consulter dans le cas présent.
--Eh quoi! messire, la régente du royaume, investie de toutes les
prérogatives souveraines, ne saurait-elle, de son propre mouvement,
exercer la plus belle de toutes, celle de faire grâce?
--Le souverain, madame, n'a pas moralement le droit d'amnistie,
quand des intérêts plus élevés que ceux de la politique, les
intérêts de la religion, sont en jeu.
--Vous oubliez toujours en me parlant, que vous vous adressez à une
novatrice, peu convaincue de ces grandes idées absolutistes et
purement métaphysiques.
Marguerite de Valois prononça ces mots avec une bonhomie qui causa
à son interlocuteur un déplaisir singulier.
--A Dieu ne plaise, fit-il aigrement, que je songe à mettre Votre
Altesse en cause; nous parlions de madame la duchesse d'Angoulême.
--Et je prenais sa défense, puisqu'elle s'est montrée pour mes
protégés plus indulgente que Votre Excellence... Je lui en sais
d'autant plus gré qu'elle a fait cela sans que j'eusse besoin de
l'en prier, et sans même m'en instruire, comme un acte spontané de
sa clémence. Vous trouverez bon, n'est-il pas vrai, messire, que je
lui adresse mes remerciements et mes félicitations.
Et la princesse feignit de se lever de son siège, pour aller de
suite remplir ce dessein.
Duprat, le front plissé, les sourcils croisés, fit un geste pour
l'engager à rester, ce qu'elle exécuta d'autant plus volontiers
qu'elle n'avait pas envie de rompre ainsi la conversation.
--Que Votre Altesse ne se hâte pas, dit-il: car à ses compliments
succéderaient peut-être bientôt des reproches...
--Je cesse de comprendre, messire.
--Je veux dire que l'indulgence de madame la régente cédera
probablement aux remontrances qu'elle ne manquera pas de recevoir.
--Et qui donc oserait adresser à la mère du roi François Ier de
telles observations, messire?
--Moi, Altesse!... répondit Antoine Duprat en soutenant de son
mieux le regard superbe avec lequel la princesse le toisait.
--Vous, messire?...
--Moi, le plus humble, mais le plus dévoué serviteur de notre très
honoré sire. Moi, dont le zèle est accoutumé à ne pas reculer
devant les obstacles... Et quand j'aurai parlé comme je dois le
faire à madame la duchesse, je suis sûr qu'elle rétablira les
choses suivant mes désirs.
--Permettez-moi d'en douter; ma mère s'appelle Louise de Savoie,
c'est un grand nom, dont elle comprend les obligations; dans notre
famille, monsieur, on est accoutumé au commandement, mais on ne
sait pas obéir.
--J'ose vous répéter, madame, que Votre Altesse se trompe, et que
madame la régente reviendra sur sa décision aussitôt que je le lui
demanderai.
--Il me semble, sur mon âme, entendre un sujet en pleine révolte.
--Je suis un sujet fidèle, au contraire, madame, et c'est pour cela
que ma parole est écoutée...
[Illustration: Il s'égara quelques minutes dans la salle à
manger.]
Il suspendit une seconde le cours de sa phrase; puis, tout à coup,
aussi insinuant qu'il venait de se montrer rogue:
--Une seule personne, dit-il, avait la puissance d'obtenir la grâce
de ces prisonniers, l'adoucissement de leur sort, la garantie de
leur existence... cette personne n'a pas voulu le comprendre...
--Messire, dit la princesse en l'écrasant de son maintien, il
m'était avis que Votre Excellence ne reviendrait jamais sur ce
chapitre!... Encore une fois, parlons de ma mère; est-ce vous qui
oseriez lui donner des ordres?...
Comme le reptile sur lequel on marche, Duprat, blessé jusqu'au fond
de son orgueil vindicatif, se redressa avec une rage désespérée:
--Madame la régente fera ce que je lui dirai de faire.
--Vous avez donc sur elle une autorité bien absolue? Vous vous
croyez donc bien sûr de l'influence par laquelle vous la
dominez?... Vous ne supposez donc pas que quelque circonstance
puisse détruire ce lien?... Si c'est un secret, prenez garde,--la
sagesse dit qu'il n'y a d'inviolables que ceux qui ne sont connus
que de soi... Si c'est un crime,--Marguerite de Valois, en
accentuant ces mots, s'était redressée de toute sa hauteur,
imposante et magnifique comme l'incarnation de la justice
céleste,--si c'est un crime, la sagesse dit encore que nul ne reste
impuni.
--Votre Altesse, balbutia le chancelier, a des formes de discours
impétueuses...
--Dites que j'aborde avec courage les objets les plus redoutés;
dites que je plonge un regard au fond des abîmes... N'est-ce pas là
qu'il faut aller chercher la vérité?... Les fantômes s'évanouissent
devant celui qui a la vaillance de les poursuivre. Il en est de
même de certains secrets, de certains pactes...
--Ne parliez-vous pas de votre sincérité, tout à l'heure, messire?
Eh bien, je serais capable, sachez-le, de vous donner, à
l'occasion, une preuve de la mienne,--s'il arrivait, ce qui ne doit
pas arriver, messire, une recrudescence de persécution contre les
captifs de la Grosse-Tour; moi, la sœur du roi, j'irais trouver
le roi,--si loin qu'il fût!--et je lui dirais une seule parole, je
prononcerais devant lui un seul nom, qui lui dessillerait les yeux
et lui ferait connaître ce dévouement dont vous vous targuez.
Cette parole, ce nom, c'est tout un drame, c'est la page rouge de
son règne,--elle a été tracée par vous, messire, avec du sang
innocent:--souvenez-vous de SEMBLANÇAY!!!
A ce nom de la plus signalée de ses victimes, une teinte livide
envahit les traits d'Antoine Duprat.
L'ombre du surintendant se montrant à lui, ne l'eût pas plongé dans
une stupeur plus cruelle que ce reproche d'homicide, éclatant à son
oreille par cette voix indignée.
Mais ce ne fut qu'un éclair. Satan, foudroyé, ne tarda pas à
relever son front marqué du sceau infernal, et il le releva plus
redoutable et plus audacieux qu'avant sa chute.
Il éclata en un rire nerveux et rauque, tel que doit être celui des
damnés; la princesse elle-même en ressentit un vague effroi:
--Vous m'avez dit le nom de la victime, exclama-t-il; eh bien,
voulez-vous que je vous dise, moi, celui du délateur?... Prononcez
plutôt une autre parole, celle que j'ai sollicitée à vos genoux, et
le nom de Rainier Gentil remplacera sur la liste d'écrou des fosses
du Louvre celui de Jacobus de Pavanes...
--Infâme!... s'écria la princesse; vous osez espionner et insulter
la sœur de votre roi!...
Le lecteur a tout compris, sans nul doute: le monstre suspendu à la
fenêtre de l'oratoire de la princesse avait reconnu dans un des
deux hommes masqués admis en sa présence le traître Rainier Gentil,
et avait tout dénoncé à Duprat.
Ce Rainier Gentil était Italien de naissance; il était conseiller
aux enquêtes, et secrétaire du baron de Semblançay; c'était lui
qui, vendant son maître, avait soustrait dans son chartrier les
pièces faisant foi de son innocence, pour les donner à Antoine
Duprat.
C'est à lui que font allusion ces vers où Clément Marot, dans
l'élégie consacrée par ce poète à la mort de Semblançay, fait dire
à cette grande victime:
En son giron jadis me nourrissait
Douce fortune, et tant me chérissait...
Mais cependant sa main gauche très orde
Secrètement me filait une corde
Qu'un de mes serfs, pour sauver sa jeunesse,
A mis au col de ma blanche vieillesse.
--Mon roi, répliqua le chancelier, brisant tout faux respect,--mon
roi connaît mon ardeur à le servir...
--Traître! il connaîtra votre forfait!... Vous lui avez arraché
l'arrêt de mort de l'homme qu'il appelait son père!... Tremblez, il
saura tout!...
Duprat fit entendre un rire strident, pareil au sifflement d'une
vipère, et grimaçant une entière assurance:
--Le roi François Ier est un prince éclairé, dont on ne surprend
pas aisément la religion. Il ne se rend que sur de bons motifs.
--Celui-ci n'est pas assez terrible, peut-être!...
--Le roi n'a pas condamné le surintendant sans l'entendre. Lorsque
le baron de Semblançay a osé accuser la mère du roi, pour se
justifier du grief de péculat, le roi lui a demandé des preuves...
--Des preuves!... répéta Marguerite avec délire.
--Le roi, poursuivit Duprat, demandera aussi des preuves à sa
sœur. Mais sa sœur ne pourra les lui fournir, et les eût-elle,
elle hésiterait peut-être; car ces preuves, elles ne condamnent
pas seulement son ennemi le premier ministre, mais sa propre mère...
--Ah! oui, n'est-ce pas, vous vous êtes dit:--La princesse
Marguerite connaît la vérité sur le procès du surintendant, elle
sait que j'y ai pris la plus grosse part, mais qu'importe! elle ne
pourra faire entendre à son royal frère que des accusations sans
consistance, et puis elle ne voudra pas livrer sa mère pour le
plaisir de perdre un ministre, et de sauver son amant.
N'est-ce pas, je lis à livre ouvert dans votre pensée, monseigneur.
C'est bien cela!... Vous vous êtes tenu ce langage!...
Eh bien, j'en suis fâchée pour votre pénétration, vous vous
trompez!... Pour délivrer le monde d'un monstre tel que vous, pour
sauver le chevalier de Pavanes, qu'elle aime de toute sa tendresse
de femme, de toute l'horreur que vous méritez, de toute la haine
que vous portez à ce noble captif,--pour accomplir cela, la
princesse Marguerite ne reculera devant rien!...
On eût dit une lionne courroucée, dont le chasseur téméraire a
frappé le compagnon dans la saison des amours.
Elle agitait son épaisse chevelure comme une plantureuse crinière,
ses yeux dardaient des regards de feu, et ses blanches mains
s'agitaient en des mouvements à la fois gracieux et menaçants.
Antoine Duprat affecta de rentrer dans le calme, à mesure que son
interlocutrice se montrait plus exaltée.
--Votre Altesse y réfléchira, dit-il, elle ne tentera pas une
fausse démarche. Le roi ne prendra pas parti contre son premier
ministre et sa mère, s'il ne lui est valablement démontré qu'ils ne
sont pas victimes d'une calomnie...
Allons, Altesse, vous voyez que je suis le plus fort, le plus
habile, et que mes serviteurs rendraient des points aux vôtres dans
ce genre d'escarmouches...
Cette hypocrite placidité acheva d'éperonner sa colère.
--Sur mon âme, dit-elle, en lui lançant ses arguments en traits
acérés par le sarcasme, à vous entendre, messire, on croirait que
les honnêtes gens sont condamnés à servir de jouet aux autres, et
que la cause juste inspire moins bien ses soutiens que la
mauvaise!... Vous vous abusez, je vous jure! Quand on sait à quels
adversaires on s'attaque, on se prémunit en conséquence.
Pensez-vous donc que je n'aie pas songé à ces subterfuges, à ces
subtilités sur lesquelles vous vous êtes fié?...
«Parce que ces témoignages écrits sont détenus par vous, me
croyez-vous donc désarmée? Me jugez-vous donc si imprudente que
j'eusse été vous faire connaître mes découvertes et mes desseins,
pour le plaisir de vous braver et de vous dire mes projets?...
«Allons, messire, vous êtes trop bon diplomate pour supposer tant
d'inconséquence à une femme de la cour, à une femme amoureuse!...
«Il est plus d'un moyen de convaincre le roi. Vous êtes maître des
témoins muets du forfait qui crée une alliance odieuse entre la
régente et vous; mais s'il existe un témoin vivant, un troisième
complice...
«Si, garanti par moi, ce complice repentant, et moins coupable que
les autres, d'ailleurs, confesse et déclare au roi la trame à
laquelle il prit part, le roi hésitera-t-il encore?...»
Le chancelier poussa de nouveau son rire d'aspic.
--Malheureusement pour tant d'habileté, dit-il, ce complice, ce
témoin ne fera pas cette confession.
--Et qui l'en empêchera?... Cet homme est à moi!
--Cet homme n'est à personne, madame, il appartient à la loi.
--Que prétendez-vous dire?
--Je veux dire qu'un homme a été arrêté, il y a quelques jours,
comme il sortait furtivement, à l'abri de la nuit, du palais du
Louvre...
--Vous avez osé!... s'écria la princesse, pâle d'indignation.
Duprat poursuivit imperturbablement en aiguisant à son tour chaque
syllabe:
--Cet homme était recherché pour crime de concussion dans des
fonctions publiques... A l'heure que voici, on le juge devant le
tribunal qui a condamné le surintendant Semblançay à mort, pour un
motif absolument pareil... Il est vraisemblable que les magistrats
qui ont si bien compris leur devoir une première fois, n'y
failliront pas aujourd'hui.
--Savez-vous que c'est véritablement infâme, de rendre la
justice, qui est religion et chose sacrée, complice de tant
d'abominations?...
--Et alors, reprit le chancelier avec son calme sardonique, Votre
Altesse comprend le surplus: ce délateur mort, plus d'indiscrétions
possibles, plus de témoin importun.
--Ah! c'en est trop! je devancerai vos coups, je préviendrai cet
arrêt d'iniquité... Ou plutôt, je m'égare, il est impossible que le
parlement laisse deux fois surprendre sa conscience; il refusera le
service odieux qu'on ose réclamer de lui...
--Écoutez, interrompit Duprat.
Il alla à la fenêtre donnant sur le quai et l'ouvrit.
Un crieur public s'était arrêté en face, et sa voix monta jusqu'à
la princesse:
«Arrêt du parlement, qui condamne maître Rainier Gentil, conseiller
aux enquêtes, à être pendu au gibet de Montfaucon, pour crime avéré
de péculat dans des fonctions publiques, et ordonne que l'exécution
aura lieu dans les vingt-quatre heures, à la diligence de M. le
procureur au Châtelet.»
Marguerite de Valois se soutint au dossier d'un fauteuil: ses
jambes fléchissaient sous elle.
--A présent, madame, demanda le chancelier, conviendrez-vous que je
l'emporte?... Eh bien, fit-il en se rapprochant avec une ardeur
involontaire, et en modérant les inflexions de sa voix, il ne tient
qu'à vous que tout ceci soit un rêve, que le conseiller Gentil
vive, et que le captif des fosses du Louvre soit mis en liberté.
A cette nouvelle et outrageante proposition, toutes ses forces lui
revinrent, et de son geste impérieux montrant la porte à ce
tentateur exécré:
--Sortez! lui dit-elle.
XXI
LE PHILTRE DE L'ALCHIMISTE.
En des temps comme ceux-là, dans un pays gouverné par des mains
telles que celles de Louise de Savoie et d'Antoine Duprat, la
justice n'a pas un bandeau, mais un voile pour se cacher la face;
ce n'est pas une balance, c'est une hache qu'elle tient.
Le conseiller Gentil, cet Italien infâme qui avait secondé le crime
de la régente et du chancelier, méritait la mort, à coup sûr, et
c'était un acte providentiel qu'il la reçût de l'homme auquel il
avait sacrifié son loyal maître. Mais son arrêt, tel qu'il fut
rendu, n'était pas moins inique, car il reposait sur des griefs
imaginaires, et non sur son forfait trop réel.
Duprat n'avait garde, en effet, de mettre l'accusation sue ce
terrain; il lui importait à tout prix d'étouffer le mystère de
l'affaire de Semblançay.
Quelques années auparavant, nous l'avons dit plus haut, soupçonnant
Jean Poncher, général des finances, seigneur de Chainfreau,
secrétaire du roi, ancien argentier de Charles VIII et de Louis
XII, d'être sur la voie de la vérité, il s'était hâté de se défaire
de lui, sans s'inquiéter de son rang ni de ses titres, par un de
ces mêmes arrêts d'un tribunal servile.
Jean Poncher, innocent et intègre, avait été pendu, sous prétexte
de péculat, comme le surintendant Semblançay, et aujourd'hui,
Rainier Gentil, seul coupable dans cette trame ténébreuse, et le
seul qui pût relever la vérité, subissait la même peine.
C'était donc la troisième tête qui tombait pour assurer le repos
des deux instigateurs, des deux seuls personnages qui eussent
profité de la dilapidation des fonds de l'armée, la régente et le
premier ministre.
Il eût fallu en immoler cent autres, cent autres eussent péri:
quand on est entré dans cette voie, on ne s'arrête plus.
Rainier Gentil était d'ailleurs loin de jouir de la même estime que
le baron de Semblançay et que Jean Poncher; son supplice ne souleva
pas les mêmes réprobations que le leur. Son innocence fut peu
discutée par l'opinion, qui s'étonna tout au plus, tant on l'avait
accoutumée à ces formes judiciaires, de la promptitude et de la
discrétion avec laquelle son procès avait été conduit.
Évidemment, tout s'était passé de façon qu'il ne pût ni se défendre
ni tenter la révélation de ce qu'il savait touchant ses deux
puissants complices. Le chancelier assistait à la séance, près du
président, et dès que l'accusé essayait de prendre la parole, on
lui imposait silence sous menaces de le mener à la salle de la
question, et de le juger en son absence.
La cour, subissant d'ailleurs l'influence du chancelier, affecta de
ne pas s'émouvoir de l'exécution; on s'en occupa un jour à peine au
Louvre, comme d'un acte de bonne justice.
La régente, qui en profitait pour sa sécurité propre, en manifesta
elle-même un contentement qui acheva d'imposer aux courtisans
l'attitude qu'on attendait d'eux.
Il survint enfin une circonstance qui ne permit plus d'y songer,
sous peine de se mettre en opposition flagrante avec le vent du
pouvoir: la princesse Marguerite fit distribuer des invitations
pour une petite fête intime.
Les plaisirs bruyants, tels que la danse et le jeu, devaient en
être exclus, mais on y retrouverait les amusements moraux, les
exercices intelligents et gracieux qui naguère signalaient
ces réunions chez la dixième muse, ainsi que les poètes la
qualifiaient.
Cette nouvelle causa d'abord une grande surprise. Depuis la mort de
la reine Claudine, celle du duc d'Alençon et la captivité du roi,
il ne s'était tenu au Louvre d'autres assemblées que les audiences
glaciales et attristées de la régente.
Tout l'intérêt fut pour ce signe de renaissance, on se confondit
pour y trouver mille prétextes plus ou moins plausibles, et, en fin
de compte, les invités se préparèrent à s'y rendre, en tenant fort
peu de cas des idées de la régente sur la modération nécessaire
dans le costume.
Bref, il y avait si longtemps qu'on ne s'était trouvé en demeure de
se parer, que les cavaliers et les dames déployèrent un luxe qui
rappelait de loin les folies du camp du Drap-d'or.
La fête ainsi improvisée eut donc le sort heureux des plaisirs que
l'on n'a pas prévus, et dont pour cela on profite bien mieux que de
ceux dont on escompte d'avance les jouissances.
L'appartement de la princesse, situé, comme on sait, dans l'aile
méridionale du palais, avait vue également sur la rivière et sur la
cour, et sur les jardins intérieurs.
A l'exception de l'oratoire donnant de ce dernier côté et relégué
dans la partie la plus retirée du logement, toutes les fenêtres se
montrèrent éclairées à la fois; si bien que de l'autre côté de la
Seine, les habitants du faubourg Saint-Germain durent se demander
avec surprise d'où venait ce réveil, et quelle fête non prévue par
le calendrier se célébrait là-bas.
Il y eut musique vocale et instrumentale, lecture de poésies,
exercice devenu fort rare depuis la persécution des lettrés.
La duchesse d'Alençon elle-même récita un fabliau de sa
composition, qui n'obtint pas un succès de complaisance, mais un de
ces accueils sincères tels que les décerne un véritable parterre
enthousiasmé. C'était un des contes qui devaient composer plus tard
le _Heptaméron_, et devenir immortels.
Elle avait gardé sa toilette de deuil; mais, pour faire honneur à
ses invités, elle s'était résignée à y ajouter quelques parures, à
se faire coiffer avec quelques ornements; ses cheveux bouffants et
relevés portaient au sommet sa couronne de duchesse entrelacée d'un
léger crêpe.
Elle se multipliait plus vive, plus affable, plus gracieuse qu'en
aucun temps. Elle avait des sourires pour tous, des paroles
aimables pour ses intimes, et son charme rejaillissait sur
l'assemblée.
C'était une gaieté communicative et que ne gênait aucune influence
fâcheuse, car le chancelier Antoine Duprat avait été excepté des
invitations. Sa présence importune eût tout gâté; cet homme avait
le privilège de porter avec lui la contrainte et la défiance.
On conçoit que la princesse devait l'exclure. Le résultat de leur
dernière entrevue les avait rendus irréconciliables.
Duprat était le mauvais génie de la cour, et cependant la
princesse, qui écrivait des contes, eût peut-être fait sagement de
se rappeler celui des banquets auxquels on oublie de convier la
méchante fée!...
Triboulet, qui tirait beaucoup moins à conséquence, et qui n'était
pas susceptible de garder, ostensiblement du moins, rancune d'une
parole offensante, s'était impudemment glissé parmi ces beaux
seigneurs et ces belles demoiselles.
Les pages ni les huissiers n'avaient pas d'ordre pour l'en
empêcher, et Marguerite de Valois, ne voulant pas troubler par le
moindre nuage la gaieté de ses invités, fit semblant de ne pas le
voir.
Peut-être bien calculait-elle qu'il valait mieux qu'il ne fût pas
en ce moment à épancher son venin avec le chancelier, et qu'il pût,
après la fête, lui porter le témoignage de l'entrain dont il aurait
été témoin.
Puis encore, sa verve et ses saillies contribuaient à cette gaieté.
Il allait, venait, se montrait partout, lutinait chacun, lançait
des épigrammes, débitait des lazzis. La pétulance de ses saillies
émerveillait ceux qui étaient les plus blasés sur ce chapitre.
En roulant ainsi de pièce en pièce, il s'égara quelques minutes
dans la salle à manger, où les varlets venaient de disposer un
souper splendide.
Sa taille lui permettait de se faufiler derrière les sièges ou sous
les tables sans être aperçu.
Leste comme une des levrettes dont il était le compagnon, il se
blottit derrière le dossier du fauteuil destiné à la princesse, au
haut bout de la salle, à gauche d'un autre siège surmonté de l'écu
aux fleurs de lis, réservé à la régente.
Et c'est alors qu'il eût fallu le voir!
La prunelle ardente, les narines enflées, l'écume au coin des
lèvres, sinistre autant qu'il affectait d'être insouciant tout à
l'heure, il tira de son pourpoint un imperceptible flacon de grès,
et étendant le bras vers une aiguière de vermeil, posée devant le
couvert de la princesse, il y vida tout le contenu de sa fiole.