L'ordre était conçu en ces termes qui n'admettaient pas de retard;

il avait été apporté par un huissier de la régente, chargé d'en

vérifier l'exécution immédiate et d'en venir faire son rapport à la

mère du roi.

Le nouveau geôlier, bien que devant sa place au ministre, avait

senti le côté critique de la situation; il avait obéi à la

duchesse, qui était supérieure à son patron. Après quoi, pour se

prémunir aussi contre la colère de ce patron redouté, il était

accouru lui apporter le texte de l'ordre reçu et lui expliquer à

quelle pression il avait cédé.

Dans l'impossibilité où il était de songer au véritable instigateur

de cette démarche de la régente, le chancelier, frémissant de rage

et méditant déjà quelque vindicte bien perfide, avait naturellement

porté ses soupçons sur la princesse Marguerite.

En reconnaissant qu'elle ignorait même cette résolution de sa mère,

il devint fort perplexe, et demeura un moment absorbé à la

recherche de cette énigme.

La régente rompait-elle donc le pacte convenu? Oubliait-elle le

talisman redoutable qu'il possédait, et grâce auquel elle l'avait

dominé jusqu'alors?

Qui se fût douté, d'ailleurs, qu'une crainte superstitieuse avait

rendu la duchesse d'Angoulême plus docile aux désirs d'un nécroman

qu'aux prières de sa fille! Les prestiges opérés par le vieil

alchimiste sous ses yeux exerçaient sur elle assez d'empire pour

l'enhardir jusqu'à braver, pour la première fois sans doute, les

menaces et les volontés d'Antoine Duprat.

Cette princesse altière, vindicative et perfide, dont les serments

ne pesaient rien, et qui changeait même de religion au gré du vent

politique, n'avait eu l'esprit en repos que quand la parole donnée

à son sorcier avait été remplie.

La princesse Marguerite, faisant un moment abstraction du

contentement intérieur que lui causait sans le vouloir le

chancelier, en lui apprenant l'amélioration du sort du chevalier de

Pavanes, se souvint des motifs qui lui avaient fait souhaiter cet

entretien.

Elle y revint d'une façon beaucoup plus directe que cette simple

observation ne paraissait l'indiquer:

--Qu'avez-vous donc, messire? Une mesure aussi peu importante

est-elle capable de préoccuper à ce point un homme d'État tel que

vous?

--Cette mesure est plus grave que Votre Altesse ne veut bien le

croire. Quand j'ai prescrit les sévérités qu'elle supprime, c'est

que je les jugeais nécessaires, et je m'étonne que madame la

régente, qui a d'habitude quelque condescendance pour mes

décisions, n'ait pas daigné me consulter dans le cas présent.

--Eh quoi! messire, la régente du royaume, investie de toutes les

prérogatives souveraines, ne saurait-elle, de son propre mouvement,

exercer la plus belle de toutes, celle de faire grâce?

--Le souverain, madame, n'a pas moralement le droit d'amnistie,

quand des intérêts plus élevés que ceux de la politique, les

intérêts de la religion, sont en jeu.

--Vous oubliez toujours en me parlant, que vous vous adressez à une

novatrice, peu convaincue de ces grandes idées absolutistes et

purement métaphysiques.

Marguerite de Valois prononça ces mots avec une bonhomie qui causa

à son interlocuteur un déplaisir singulier.

--A Dieu ne plaise, fit-il aigrement, que je songe à mettre Votre

Altesse en cause; nous parlions de madame la duchesse d'Angoulême.

--Et je prenais sa défense, puisqu'elle s'est montrée pour mes

protégés plus indulgente que Votre Excellence... Je lui en sais

d'autant plus gré qu'elle a fait cela sans que j'eusse besoin de

l'en prier, et sans même m'en instruire, comme un acte spontané de

sa clémence. Vous trouverez bon, n'est-il pas vrai, messire, que je

lui adresse mes remerciements et mes félicitations.

Et la princesse feignit de se lever de son siège, pour aller de

suite remplir ce dessein.

Duprat, le front plissé, les sourcils croisés, fit un geste pour

l'engager à rester, ce qu'elle exécuta d'autant plus volontiers

qu'elle n'avait pas envie de rompre ainsi la conversation.

--Que Votre Altesse ne se hâte pas, dit-il: car à ses compliments

succéderaient peut-être bientôt des reproches...

--Je cesse de comprendre, messire.

--Je veux dire que l'indulgence de madame la régente cédera

probablement aux remontrances qu'elle ne manquera pas de recevoir.

--Et qui donc oserait adresser à la mère du roi François Ier de

telles observations, messire?

--Moi, Altesse!... répondit Antoine Duprat en soutenant de son

mieux le regard superbe avec lequel la princesse le toisait.

--Vous, messire?...

--Moi, le plus humble, mais le plus dévoué serviteur de notre très

honoré sire. Moi, dont le zèle est accoutumé à ne pas reculer

devant les obstacles... Et quand j'aurai parlé comme je dois le

faire à madame la duchesse, je suis sûr qu'elle rétablira les

choses suivant mes désirs.

--Permettez-moi d'en douter; ma mère s'appelle Louise de Savoie,

c'est un grand nom, dont elle comprend les obligations; dans notre

famille, monsieur, on est accoutumé au commandement, mais on ne

sait pas obéir.

--J'ose vous répéter, madame, que Votre Altesse se trompe, et que

madame la régente reviendra sur sa décision aussitôt que je le lui

demanderai.

--Il me semble, sur mon âme, entendre un sujet en pleine révolte.

--Je suis un sujet fidèle, au contraire, madame, et c'est pour cela

que ma parole est écoutée...

[Illustration: Il s'égara quelques minutes dans la salle à

manger.]

Il suspendit une seconde le cours de sa phrase; puis, tout à coup,

aussi insinuant qu'il venait de se montrer rogue:

--Une seule personne, dit-il, avait la puissance d'obtenir la grâce

de ces prisonniers, l'adoucissement de leur sort, la garantie de

leur existence... cette personne n'a pas voulu le comprendre...

--Messire, dit la princesse en l'écrasant de son maintien, il

m'était avis que Votre Excellence ne reviendrait jamais sur ce

chapitre!... Encore une fois, parlons de ma mère; est-ce vous qui

oseriez lui donner des ordres?...

Comme le reptile sur lequel on marche, Duprat, blessé jusqu'au fond

de son orgueil vindicatif, se redressa avec une rage désespérée:

--Madame la régente fera ce que je lui dirai de faire.

--Vous avez donc sur elle une autorité bien absolue? Vous vous

croyez donc bien sûr de l'influence par laquelle vous la

dominez?... Vous ne supposez donc pas que quelque circonstance

puisse détruire ce lien?... Si c'est un secret, prenez garde,--la

sagesse dit qu'il n'y a d'inviolables que ceux qui ne sont connus

que de soi... Si c'est un crime,--Marguerite de Valois, en

accentuant ces mots, s'était redressée de toute sa hauteur,

imposante et magnifique comme l'incarnation de la justice

céleste,--si c'est un crime, la sagesse dit encore que nul ne reste

impuni.

--Votre Altesse, balbutia le chancelier, a des formes de discours

impétueuses...

--Dites que j'aborde avec courage les objets les plus redoutés;

dites que je plonge un regard au fond des abîmes... N'est-ce pas là

qu'il faut aller chercher la vérité?... Les fantômes s'évanouissent

devant celui qui a la vaillance de les poursuivre. Il en est de

même de certains secrets, de certains pactes...

--Ne parliez-vous pas de votre sincérité, tout à l'heure, messire?

Eh bien, je serais capable, sachez-le, de vous donner, à

l'occasion, une preuve de la mienne,--s'il arrivait, ce qui ne doit

pas arriver, messire, une recrudescence de persécution contre les

captifs de la Grosse-Tour; moi, la sœur du roi, j'irais trouver

le roi,--si loin qu'il fût!--et je lui dirais une seule parole, je

prononcerais devant lui un seul nom, qui lui dessillerait les yeux

et lui ferait connaître ce dévouement dont vous vous targuez.

Cette parole, ce nom, c'est tout un drame, c'est la page rouge de

son règne,--elle a été tracée par vous, messire, avec du sang

innocent:--souvenez-vous de SEMBLANÇAY!!!

A ce nom de la plus signalée de ses victimes, une teinte livide

envahit les traits d'Antoine Duprat.

L'ombre du surintendant se montrant à lui, ne l'eût pas plongé dans

une stupeur plus cruelle que ce reproche d'homicide, éclatant à son

oreille par cette voix indignée.

Mais ce ne fut qu'un éclair. Satan, foudroyé, ne tarda pas à

relever son front marqué du sceau infernal, et il le releva plus

redoutable et plus audacieux qu'avant sa chute.

Il éclata en un rire nerveux et rauque, tel que doit être celui des

damnés; la princesse elle-même en ressentit un vague effroi:

--Vous m'avez dit le nom de la victime, exclama-t-il; eh bien,

voulez-vous que je vous dise, moi, celui du délateur?... Prononcez

plutôt une autre parole, celle que j'ai sollicitée à vos genoux, et

le nom de Rainier Gentil remplacera sur la liste d'écrou des fosses

du Louvre celui de Jacobus de Pavanes...

--Infâme!... s'écria la princesse; vous osez espionner et insulter

la sœur de votre roi!...

Le lecteur a tout compris, sans nul doute: le monstre suspendu à la

fenêtre de l'oratoire de la princesse avait reconnu dans un des

deux hommes masqués admis en sa présence le traître Rainier Gentil,

et avait tout dénoncé à Duprat.

Ce Rainier Gentil était Italien de naissance; il était conseiller

aux enquêtes, et secrétaire du baron de Semblançay; c'était lui

qui, vendant son maître, avait soustrait dans son chartrier les

pièces faisant foi de son innocence, pour les donner à Antoine

Duprat.

C'est à lui que font allusion ces vers où Clément Marot, dans

l'élégie consacrée par ce poète à la mort de Semblançay, fait dire

à cette grande victime:

En son giron jadis me nourrissait

Douce fortune, et tant me chérissait...

Mais cependant sa main gauche très orde

Secrètement me filait une corde

Qu'un de mes serfs, pour sauver sa jeunesse,

A mis au col de ma blanche vieillesse.

--Mon roi, répliqua le chancelier, brisant tout faux respect,--mon

roi connaît mon ardeur à le servir...

--Traître! il connaîtra votre forfait!... Vous lui avez arraché

l'arrêt de mort de l'homme qu'il appelait son père!... Tremblez, il

saura tout!...

Duprat fit entendre un rire strident, pareil au sifflement d'une

vipère, et grimaçant une entière assurance:

--Le roi François Ier est un prince éclairé, dont on ne surprend

pas aisément la religion. Il ne se rend que sur de bons motifs.

--Celui-ci n'est pas assez terrible, peut-être!...

--Le roi n'a pas condamné le surintendant sans l'entendre. Lorsque

le baron de Semblançay a osé accuser la mère du roi, pour se

justifier du grief de péculat, le roi lui a demandé des preuves...

--Des preuves!... répéta Marguerite avec délire.

--Le roi, poursuivit Duprat, demandera aussi des preuves à sa

sœur. Mais sa sœur ne pourra les lui fournir, et les eût-elle,

elle hésiterait peut-être; car ces preuves, elles ne condamnent

pas seulement son ennemi le premier ministre, mais sa propre mère...

--Ah! oui, n'est-ce pas, vous vous êtes dit:--La princesse

Marguerite connaît la vérité sur le procès du surintendant, elle

sait que j'y ai pris la plus grosse part, mais qu'importe! elle ne

pourra faire entendre à son royal frère que des accusations sans

consistance, et puis elle ne voudra pas livrer sa mère pour le

plaisir de perdre un ministre, et de sauver son amant.

N'est-ce pas, je lis à livre ouvert dans votre pensée, monseigneur.

C'est bien cela!... Vous vous êtes tenu ce langage!...

Eh bien, j'en suis fâchée pour votre pénétration, vous vous

trompez!... Pour délivrer le monde d'un monstre tel que vous, pour

sauver le chevalier de Pavanes, qu'elle aime de toute sa tendresse

de femme, de toute l'horreur que vous méritez, de toute la haine

que vous portez à ce noble captif,--pour accomplir cela, la

princesse Marguerite ne reculera devant rien!...

On eût dit une lionne courroucée, dont le chasseur téméraire a

frappé le compagnon dans la saison des amours.

Elle agitait son épaisse chevelure comme une plantureuse crinière,

ses yeux dardaient des regards de feu, et ses blanches mains

s'agitaient en des mouvements à la fois gracieux et menaçants.

Antoine Duprat affecta de rentrer dans le calme, à mesure que son

interlocutrice se montrait plus exaltée.

--Votre Altesse y réfléchira, dit-il, elle ne tentera pas une

fausse démarche. Le roi ne prendra pas parti contre son premier

ministre et sa mère, s'il ne lui est valablement démontré qu'ils ne

sont pas victimes d'une calomnie...

Allons, Altesse, vous voyez que je suis le plus fort, le plus

habile, et que mes serviteurs rendraient des points aux vôtres dans

ce genre d'escarmouches...

Cette hypocrite placidité acheva d'éperonner sa colère.

--Sur mon âme, dit-elle, en lui lançant ses arguments en traits

acérés par le sarcasme, à vous entendre, messire, on croirait que

les honnêtes gens sont condamnés à servir de jouet aux autres, et

que la cause juste inspire moins bien ses soutiens que la

mauvaise!... Vous vous abusez, je vous jure! Quand on sait à quels

adversaires on s'attaque, on se prémunit en conséquence.

Pensez-vous donc que je n'aie pas songé à ces subterfuges, à ces

subtilités sur lesquelles vous vous êtes fié?...

«Parce que ces témoignages écrits sont détenus par vous, me

croyez-vous donc désarmée? Me jugez-vous donc si imprudente que

j'eusse été vous faire connaître mes découvertes et mes desseins,

pour le plaisir de vous braver et de vous dire mes projets?...

«Allons, messire, vous êtes trop bon diplomate pour supposer tant

d'inconséquence à une femme de la cour, à une femme amoureuse!...

«Il est plus d'un moyen de convaincre le roi. Vous êtes maître des

témoins muets du forfait qui crée une alliance odieuse entre la

régente et vous; mais s'il existe un témoin vivant, un troisième

complice...

«Si, garanti par moi, ce complice repentant, et moins coupable que

les autres, d'ailleurs, confesse et déclare au roi la trame à

laquelle il prit part, le roi hésitera-t-il encore?...»

Le chancelier poussa de nouveau son rire d'aspic.

--Malheureusement pour tant d'habileté, dit-il, ce complice, ce

témoin ne fera pas cette confession.

--Et qui l'en empêchera?... Cet homme est à moi!

--Cet homme n'est à personne, madame, il appartient à la loi.

--Que prétendez-vous dire?

--Je veux dire qu'un homme a été arrêté, il y a quelques jours,

comme il sortait furtivement, à l'abri de la nuit, du palais du

Louvre...

--Vous avez osé!... s'écria la princesse, pâle d'indignation.

Duprat poursuivit imperturbablement en aiguisant à son tour chaque

syllabe:

--Cet homme était recherché pour crime de concussion dans des

fonctions publiques... A l'heure que voici, on le juge devant le

tribunal qui a condamné le surintendant Semblançay à mort, pour un

motif absolument pareil... Il est vraisemblable que les magistrats

qui ont si bien compris leur devoir une première fois, n'y

failliront pas aujourd'hui.

--Savez-vous que c'est véritablement infâme, de rendre la

justice, qui est religion et chose sacrée, complice de tant

d'abominations?...

--Et alors, reprit le chancelier avec son calme sardonique, Votre

Altesse comprend le surplus: ce délateur mort, plus d'indiscrétions

possibles, plus de témoin importun.

--Ah! c'en est trop! je devancerai vos coups, je préviendrai cet

arrêt d'iniquité... Ou plutôt, je m'égare, il est impossible que le

parlement laisse deux fois surprendre sa conscience; il refusera le

service odieux qu'on ose réclamer de lui...

--Écoutez, interrompit Duprat.

Il alla à la fenêtre donnant sur le quai et l'ouvrit.

Un crieur public s'était arrêté en face, et sa voix monta jusqu'à

la princesse:

«Arrêt du parlement, qui condamne maître Rainier Gentil, conseiller

aux enquêtes, à être pendu au gibet de Montfaucon, pour crime avéré

de péculat dans des fonctions publiques, et ordonne que l'exécution

aura lieu dans les vingt-quatre heures, à la diligence de M. le

procureur au Châtelet.»

Marguerite de Valois se soutint au dossier d'un fauteuil: ses

jambes fléchissaient sous elle.

--A présent, madame, demanda le chancelier, conviendrez-vous que je

l'emporte?... Eh bien, fit-il en se rapprochant avec une ardeur

involontaire, et en modérant les inflexions de sa voix, il ne tient

qu'à vous que tout ceci soit un rêve, que le conseiller Gentil

vive, et que le captif des fosses du Louvre soit mis en liberté.

A cette nouvelle et outrageante proposition, toutes ses forces lui

revinrent, et de son geste impérieux montrant la porte à ce

tentateur exécré:

--Sortez! lui dit-elle.

XXI

LE PHILTRE DE L'ALCHIMISTE.

En des temps comme ceux-là, dans un pays gouverné par des mains

telles que celles de Louise de Savoie et d'Antoine Duprat, la

justice n'a pas un bandeau, mais un voile pour se cacher la face;

ce n'est pas une balance, c'est une hache qu'elle tient.

Le conseiller Gentil, cet Italien infâme qui avait secondé le crime

de la régente et du chancelier, méritait la mort, à coup sûr, et

c'était un acte providentiel qu'il la reçût de l'homme auquel il

avait sacrifié son loyal maître. Mais son arrêt, tel qu'il fut

rendu, n'était pas moins inique, car il reposait sur des griefs

imaginaires, et non sur son forfait trop réel.

Duprat n'avait garde, en effet, de mettre l'accusation sue ce

terrain; il lui importait à tout prix d'étouffer le mystère de

l'affaire de Semblançay.

Quelques années auparavant, nous l'avons dit plus haut, soupçonnant

Jean Poncher, général des finances, seigneur de Chainfreau,

secrétaire du roi, ancien argentier de Charles VIII et de Louis

XII, d'être sur la voie de la vérité, il s'était hâté de se défaire

de lui, sans s'inquiéter de son rang ni de ses titres, par un de

ces mêmes arrêts d'un tribunal servile.

Jean Poncher, innocent et intègre, avait été pendu, sous prétexte

de péculat, comme le surintendant Semblançay, et aujourd'hui,

Rainier Gentil, seul coupable dans cette trame ténébreuse, et le

seul qui pût relever la vérité, subissait la même peine.

C'était donc la troisième tête qui tombait pour assurer le repos

des deux instigateurs, des deux seuls personnages qui eussent

profité de la dilapidation des fonds de l'armée, la régente et le

premier ministre.

Il eût fallu en immoler cent autres, cent autres eussent péri:

quand on est entré dans cette voie, on ne s'arrête plus.

Rainier Gentil était d'ailleurs loin de jouir de la même estime que

le baron de Semblançay et que Jean Poncher; son supplice ne souleva

pas les mêmes réprobations que le leur. Son innocence fut peu

discutée par l'opinion, qui s'étonna tout au plus, tant on l'avait

accoutumée à ces formes judiciaires, de la promptitude et de la

discrétion avec laquelle son procès avait été conduit.

Évidemment, tout s'était passé de façon qu'il ne pût ni se défendre

ni tenter la révélation de ce qu'il savait touchant ses deux

puissants complices. Le chancelier assistait à la séance, près du

président, et dès que l'accusé essayait de prendre la parole, on

lui imposait silence sous menaces de le mener à la salle de la

question, et de le juger en son absence.

La cour, subissant d'ailleurs l'influence du chancelier, affecta de

ne pas s'émouvoir de l'exécution; on s'en occupa un jour à peine au

Louvre, comme d'un acte de bonne justice.

La régente, qui en profitait pour sa sécurité propre, en manifesta

elle-même un contentement qui acheva d'imposer aux courtisans

l'attitude qu'on attendait d'eux.

Il survint enfin une circonstance qui ne permit plus d'y songer,

sous peine de se mettre en opposition flagrante avec le vent du

pouvoir: la princesse Marguerite fit distribuer des invitations

pour une petite fête intime.

Les plaisirs bruyants, tels que la danse et le jeu, devaient en

être exclus, mais on y retrouverait les amusements moraux, les

exercices intelligents et gracieux qui naguère signalaient

ces réunions chez la dixième muse, ainsi que les poètes la

qualifiaient.

Cette nouvelle causa d'abord une grande surprise. Depuis la mort de

la reine Claudine, celle du duc d'Alençon et la captivité du roi,

il ne s'était tenu au Louvre d'autres assemblées que les audiences

glaciales et attristées de la régente.

Tout l'intérêt fut pour ce signe de renaissance, on se confondit

pour y trouver mille prétextes plus ou moins plausibles, et, en fin

de compte, les invités se préparèrent à s'y rendre, en tenant fort

peu de cas des idées de la régente sur la modération nécessaire

dans le costume.

Bref, il y avait si longtemps qu'on ne s'était trouvé en demeure de

se parer, que les cavaliers et les dames déployèrent un luxe qui

rappelait de loin les folies du camp du Drap-d'or.

La fête ainsi improvisée eut donc le sort heureux des plaisirs que

l'on n'a pas prévus, et dont pour cela on profite bien mieux que de

ceux dont on escompte d'avance les jouissances.

L'appartement de la princesse, situé, comme on sait, dans l'aile

méridionale du palais, avait vue également sur la rivière et sur la

cour, et sur les jardins intérieurs.

A l'exception de l'oratoire donnant de ce dernier côté et relégué

dans la partie la plus retirée du logement, toutes les fenêtres se

montrèrent éclairées à la fois; si bien que de l'autre côté de la

Seine, les habitants du faubourg Saint-Germain durent se demander

avec surprise d'où venait ce réveil, et quelle fête non prévue par

le calendrier se célébrait là-bas.

Il y eut musique vocale et instrumentale, lecture de poésies,

exercice devenu fort rare depuis la persécution des lettrés.

La duchesse d'Alençon elle-même récita un fabliau de sa

composition, qui n'obtint pas un succès de complaisance, mais un de

ces accueils sincères tels que les décerne un véritable parterre

enthousiasmé. C'était un des contes qui devaient composer plus tard

le _Heptaméron_, et devenir immortels.

Elle avait gardé sa toilette de deuil; mais, pour faire honneur à

ses invités, elle s'était résignée à y ajouter quelques parures, à

se faire coiffer avec quelques ornements; ses cheveux bouffants et

relevés portaient au sommet sa couronne de duchesse entrelacée d'un

léger crêpe.

Elle se multipliait plus vive, plus affable, plus gracieuse qu'en

aucun temps. Elle avait des sourires pour tous, des paroles

aimables pour ses intimes, et son charme rejaillissait sur

l'assemblée.

C'était une gaieté communicative et que ne gênait aucune influence

fâcheuse, car le chancelier Antoine Duprat avait été excepté des

invitations. Sa présence importune eût tout gâté; cet homme avait

le privilège de porter avec lui la contrainte et la défiance.

On conçoit que la princesse devait l'exclure. Le résultat de leur

dernière entrevue les avait rendus irréconciliables.

Duprat était le mauvais génie de la cour, et cependant la

princesse, qui écrivait des contes, eût peut-être fait sagement de

se rappeler celui des banquets auxquels on oublie de convier la

méchante fée!...

Triboulet, qui tirait beaucoup moins à conséquence, et qui n'était

pas susceptible de garder, ostensiblement du moins, rancune d'une

parole offensante, s'était impudemment glissé parmi ces beaux

seigneurs et ces belles demoiselles.

Les pages ni les huissiers n'avaient pas d'ordre pour l'en

empêcher, et Marguerite de Valois, ne voulant pas troubler par le

moindre nuage la gaieté de ses invités, fit semblant de ne pas le

voir.

Peut-être bien calculait-elle qu'il valait mieux qu'il ne fût pas

en ce moment à épancher son venin avec le chancelier, et qu'il pût,

après la fête, lui porter le témoignage de l'entrain dont il aurait

été témoin.

Puis encore, sa verve et ses saillies contribuaient à cette gaieté.

Il allait, venait, se montrait partout, lutinait chacun, lançait

des épigrammes, débitait des lazzis. La pétulance de ses saillies

émerveillait ceux qui étaient les plus blasés sur ce chapitre.

En roulant ainsi de pièce en pièce, il s'égara quelques minutes

dans la salle à manger, où les varlets venaient de disposer un

souper splendide.

Sa taille lui permettait de se faufiler derrière les sièges ou sous

les tables sans être aperçu.

Leste comme une des levrettes dont il était le compagnon, il se

blottit derrière le dossier du fauteuil destiné à la princesse, au

haut bout de la salle, à gauche d'un autre siège surmonté de l'écu

aux fleurs de lis, réservé à la régente.

Et c'est alors qu'il eût fallu le voir!

La prunelle ardente, les narines enflées, l'écume au coin des

lèvres, sinistre autant qu'il affectait d'être insouciant tout à

l'heure, il tira de son pourpoint un imperceptible flacon de grès,

et étendant le bras vers une aiguière de vermeil, posée devant le

couvert de la princesse, il y vida tout le contenu de sa fiole.

Les Mystères du Louvre · 第 16 / 41 段