--Plus qu'un instant, madame... Cette nuit est propice aux

œuvres de cabale... Un homme a servi d'agent aux manœuvres

qui mirent le baron de Semblançay à la merci de Votre Altesse, et

Votre Altesse à la merci du chancelier... Je croyais le nom de cet

homme utile à nos conspirations, et vous vous êtes refusée à me le

révéler.

Mais la science a des secrets plus puissants que la discrétion

humaine. Cet homme, je le connais, madame.

--C'est impossible!... vieillard, tu mens!...

D'un geste calme il imposa silence à cette explosion courroucée.

--Écoutez, vous êtes une Altesse, la mère d'un roi, la régente d'un

grand royaume; nous venons d'accomplir ensemble une œuvre

ténébreuse qui compromet notre salut éternel, et qu'il faudrait

bien de bonnes actions pour effacer. Eh bien, permettez-moi

d'accomplir une de celles-ci dès demain, fût-ce en dépit du

chancelier: que l'on allège la condition des prisonniers retenus

dans les fosses de la Grosse-Tour; qu'on détache les fers de ceux

qui en sont chargés, et l'ombre de cet homme passera devant vous à

l'instant!...

Il y avait dans son maintien, dans son regard luisant, une

influence qui donnait le vertige.

--Vous feriez cela, vous?

--L'heure va sonner, ces cierges vont s'éteindre; promettez, madame

et je vous montre cet homme!

--Soit!... je le jure!

Il étendit le bras, et dans le silence qui pesait sur le palais,

l'horloge laissa lentement tomber les coups de dix heures.

Au dernier son, les cierges s'éteignirent dans une mare de cire

fondue.

La lampe seule continua de jeter autour d'elle ses clartés

affaiblies; une nuit complète eût été moins sinistre.

L'alchimiste s'avança jusqu'à la fenêtre, dont il écarta

brusquement les rideaux, et, faisant signe à la duchesse:

--Regardez, madame!...

Elle plongea ses yeux vers la cour carrée, qui s'étendait

au-dessous de cette fenêtre, et dans un large rayon de la lune,

elle distingua un homme qui traversait l'espace, enveloppé dans un

manteau pareil à celui du nécromancien. Il marchait droit et ferme,

sans se hâter.

--C'est lui!... s'écria-t-elle en se rejetant en arrière; c'est

lui! Rainier Gentil, le conseiller aux enquêtes, secrétaire du

surintendant!... Fermez! fermez ces rideaux!...

C'était inutile, les ombres se recherchent, et celle-ci était allée

se perdre dans celle des grands murs du Louvre.

XIX

LES HOMMES MASQUÉS.

De toutes les croisées intérieures du Louvre, une seule, donnant

sur un étroit jardin placé à l'angle du pavillon de l'Horloge et de

celui qui fait retour sur la ligne de la rivière, autrement dit

pavillon de l'Infante, une seule laissait apparaître une lueur

tamisée par le coloriage de ses vitraux.

Encore fallait-il être bien au fait des localités pour s'en

apercevoir, car un arbre énorme, que l'on pouvait considérer comme

un spécimen séculaire de ceux qui naguère formaient en ce lieu une

forêt épaisse, se dressait précisément devant cette fenêtre, dont

ses branches vigoureuses joignaient les rinceaux.

Il était une heure tout à fait exceptionnelle, minuit ou bien près,

et pour que quelqu'un veillât encore, il fallait qu'il fût captivé

par un motif pressant.

On devait croire les parterres et les cours bien déserts, et nul

bruit ne venait en effet y trahir la présence d'un être vivant.

Cependant quelque chose, nous n'osons dire quelqu'un, avait passé

et repassé à plusieurs reprises sous cette croisée, s'était arrêté

au pied du grand arbre, et avait poussé un soupir ou un respir qui

s'était confondu dans le frôlement plaintif du feuillage contre le

mur de pierre.

Quel était cet être? Un djinn sans doute, un de ces génies inconnus

et redoutés, qui rôdent la nuit autour des demeures humaines pour y

introduire le malheur.

Si les esprits des ténèbres dormaient, que resterait-il pour

peupler les nuits?...

Celui-ci semblait attiré invinciblement par cette fenêtre, luisant

en manière de phare, comme les chauves-souris et les phalènes le

sont par la lumière.

Il allait, il venait, et plus il répétait ce manège, plus ses

stations au pied de l'arbre se prolongeaient, plus les soulas de sa

poitrine étaient gros d'orages ou de chagrins.

Cette croisée éclairée le fascinait, lui donnait le vertige; si

bien qu'il finit par cesser sa promenade, resta immobile contre

l'arbre, et sembla prendre racine dans ses racines.

Mais la lumière l'appelait, l'invitait; il s'élançait au-devant

d'elle, et, n'y tenant plus, il saisit l'arbre dans ses longs bras,

s'attacha de ses mains osseuses et crochues à l'écorce, gagna la

première branche, et, une fois là, se mit à courir, à sautiller de

l'une à l'autre avec la souplesse d'un singe, dont il avait tout

l'aspect.

A force de monter, il atteignit l'une des plus hautes; elle donnait

sur cette fenêtre, objet de ses aspirations... Il se glissa, sans

trop la faire ployer, jusqu'à la margelle, et s'aidant du faisceau

de colonnettes qui séparait la double ogive, il parvint à

s'équilibrer, quoique la pierre offrît sous ses pieds une

inclinaison très prononcée.

Accroupi dans cet encadrement gothique, il se confondait si bien

avec les figures fantastiques sculptées çà et là à travers la

façade du monument, qu'on n'eût fait entre elles et lui aucune

distinction.

Il colla son galbe difforme contre la vitre, et appliqua l'un de

ses gros yeux louches et éraillés à l'endroit le plus favorable.

C'est alors surtout qu'il eût fallu le voir.

Sa physionomie exprimait une béatitude horrible, ses prunelles

dilatées sortaient de leur orbite; ses narines humaient l'air avec

force, ses lèvres épaisses s'ouvraient en une grimace immense, qui

était sa façon de sourire.

Que voyait-il qui le réjouît à ce point? D'où venait ce

contentement?

Le retrait était petit et d'une simplicité presque austère: c'était

un oratoire, mais sans le luxe de celui de la régente. On y avait,

dans une pensée qui eût certes paru suspecte d'hérésie à la

Sorbonne, supprimé toute image de piété.

Une grande croix d'ébène, toute nue, se dressait contre la

muraille, au-dessus d'un prie-Dieu sans ornements, offrant un

coussin de tapisserie aux genoux qui s'y posaient.

Les murs étaient tendus d'une étoffe précieuse par sa matière mais

tout unie et de couleur brune; on paraissait avoir évité les

tapisseries, à cause des images qu'elles ne pouvaient manquer de

contenir.

Au milieu était une table carrée couverte de livres, de papiers et

d'écritoires.

Mais ce n'était pas cet ameublement, ces particularités qui

absorbaient notre étrange curieux.

Il n'y avait qu'un siège dans cet oratoire, un fauteuil de velours,

au dossier immense, aux bras larges et rembourrés.

C'était évidemment la partie la plus recueillie d'un appartement

princier; et, en effet, une jeune femme d'une distinction exquise,

assise dans ce siège unique, s'y trouvait absolument seule.

Une chandelle de cire, plantée sur un support de vermeil

ingénieusement disposé, comme toute l'orfèvrerie d'alors, se

consumait lentement sur la table.

Sa flamme douce et régulière éclairait, en exagérant leur pâleur,

les traits ravissants et mélancoliques de cette femme. Couchée avec

abandon sur le dossier du fauteuil, les mains jointes sur ses

genoux, les paupières demi-closes, tout indiquait sa méditation,

son recueillement.

Le démon suspendu à la fenêtre s'enivrait de cette contemplation.

Si cette femme eût dû y rester toujours, il se fût incrusté à cette

place pour l'éternité.

A l'observer ainsi dans son immobilité et sa pâleur, il était

permis de se demander si elle sommeillait ou même si ce n'était pas

une princesse des contes enchantés, frappée d'insensibilité par la

baguette d'une fée méchante.

Mais bientôt cette supposition devint impossible, car elle

tressaillit, ouvrit ses grands yeux, se redressa avec une souplesse

de houri et une distinction de reine sur son siège.

Elle avait saisi dans le voisinage de l'oratoire un bruit que la

verrière rendait insensible à son observateur. Celui-ci pourtant

sembla le deviner par intuition, car la béatitude où il nageait

disparut de ses traits, qui devinrent plus sérieux, plus inquiets

que ceux de la jeune femme.

Une tenture de même étoffe que celle des lambris recouvrait la

porte du retrait. Elle se souleva discrètement, et ne laissa

d'abord apercevoir qu'une longue main décharnée, blanche comme

l'ivoire, et la manche d'un vêtement sombre.

Le djinn, accroupi sur la fenêtre, cessa de respirer, écarquillant

horriblement ses paupières et ouvrant ses larges oreilles plates

dépourvues de lobes telles que celle d'un membre de cette race

simiane avec laquelle il avait beaucoup plus d'analogie qu'avec la

race humaine.

Mais, à son grand désespoir, la vitre transparente pour son œil

était trop opaque pour son ouïe. Que n'eût-il pas donné cependant

pour saisir seulement quelques mots!

Deux hommes, ensevelis sous de vastes manteaux, s'approchèrent de

la maîtresse du lieu qui les attendit assise.

Des capuchons rabattus dérobaient leur visage, il saluèrent, sans

les enlever, la dame qui leur adressa un geste plein de

bienveillance.

Ses traits s'étaient animés, un incarnat inaccoutumé dominait sa

pâleur mate de tout à l'heure, et sa prunelle brillante lançait des

feux plus vifs que ceux de la bougie.

Elle parlait d'un ton chaleureux, et enfin, ô espoir! ses visiteurs

portèrent la main à leurs coqueluchons pour les rejeter sur leurs

épaules.

On allait donc connaître leurs traits!... Déception soudaine, ces

gens avaient évidemment de graves motifs de dérober leur identité;

sous leurs coiffes, ils étaient masqués! Un loup d'étoffe brune

était adapté au haut de leur visage, et leur barbe en couvrait le

bas.

L'un d'eux, celui qui paraissait avoir introduit l'autre, portait

cette barbe longue et épaisse, descendant en flocons de neige sur

sa poitrine.

Le second, beaucoup plus jeune, était brun de cheveux. Ceux-ci

étaient ras, suivant la mode créée par François Ier; quant à la

barbe, elle était de médiocre longueur, de nuance rousse, et se

partageait en deux pointes au-dessous du menton. Ce détail

éveillait l'attention de l'observateur de la croisée, qui y

cherchait quelque signalement.

Ce personnage, d'un maintien beaucoup plus indécis, plus flexible

que le vieillard, se confondait en prosternations chaque fois que

la dame s'adressait personnellement à lui; mais il se montrait fort

sobre de paroles.

[Illustration: Le chancelier fut annoncé avec fracas.]

Par sa pantomime pressante, son guide l'invitait à être plus

explicite, et paraissait lui rappeler des faits sur lesquels il

souhaitait qu'il s'expliquât.

Le geste involontairement impatient de la dame, le mouvement de ses

lèvres, l'attention de son regard, prouvaient qu'elle aussi

attendait des renseignements que cet homme se faisait arracher.

Tout à coup, ayant promené sa main sur son front, en marque de

contrariété, elle eut le mouvement rapide d'une personne qui a

enfin trouvé une idée longtemps cherchée en vain. Cette idée, comme

toutes les meilleures et les plus simples, retenue par d'autres

préoccupations, se traduisit en fouillant à l'escarcelle pendue à

sa ceinture.

L'espion de la fenêtre ne voyait pas la figure de l'homme à barbe

rousse, mais il saisit aisément le rayon qui passa par les trous de

son masque, quand ses yeux avides aperçurent ce geste. Il tendit en

même temps ses deux mains, sans qu'on lui eût encore rien offert,

et la dame y laissa tomber, avec un dédain qu'il ne remarqua guère,

une énorme bourse.

Magie de l'or! cet homme fut transformé dès que le métal eut passé

de l'escarcelle de la dame dans la sienne.

Son maintien devint plus ferme, son front se redressa, sa personne

s'anima d'une ardeur nouvelle, et ses paroles, accentuées par son

attitude, coulèrent de source.

Le personnage du dehors réfléchissait profondément, sans perdre un

iota du côté plastique de cette scène. Évidemment, il s'opérait

dans sa cervelle déformée un prodigieux effort de mémoire, relatif

à l'individualité de cette barbe fourchue et de ce maintien.

Tout à coup, sans se soucier du dénouement, il se frappa la tête,

en poussant un rire sardonique qui grinça contre la vitrine, au

point que les gens qu'il observait l'entendirent et tournèrent la

tête vers cet endroit. Mais ils n'y attachèrent pas d'importance,

et d'ailleurs, eussent-ils été tentés d'ouvrir le châssis, ils

n'eussent rien trouvé.

L'observateur fantastique, sautant avec la légèreté dont il avait

fait preuve pour monter, était descendu et s'était évanoui comme un

lutin sous l'épais branchage.

Le colloque de l'oratoire se prolongea encore assez longtemps, car

ce ne fut qu'une demi-heure après cet incident que deux hommes

abrités dans de grands manteaux encapuchonnés et discrets, tels que

ceux que nous avons décrits, sortirent d'une porte de service du

palais, pour pénétrer dans la cour du carré.

On ne saurait dire qu'ils affectassent de se cacher, seulement ils

marchaient avec réserve, en gens qui ne tremblent pas d'être vus,

mais qui préfèrent que cela n'arrive pas. Ils étaient, au reste,

muets comme des poissons, et puis, à pareille heure, l'intérieur de

la place, gardée par des factionnaires suffisamment actifs en

dehors, était absolument désert.

Le roi était absent, la capitale était tranquille; le gouvernement

du palais pouvait dormir sur les deux oreilles.

Ils se dirigèrent, en familiers qui connaissent le terrain, vers la

porte donnant sur le quartier des Tuileries.

Tout semblait reposer dans le petit corps de garde auquel elle

était confiée. Les soldats, étendus sur le lit de camp, ronflaient

lourdement; le guichetier de service faisait de même, dans un

fauteuil de cuir, à côté d'une lampe qui remplissait ce trou d'une

fumée infecte.

Le plus vieux des deux aventuriers le réveilla le moins brusquement

possible, et lui montra une carte de passe qui l'autorisait à

entrer et sortir à toute heure, seul ou accompagné d'un serviteur

pour sa défense.

Le cerbère connaissait cet homme et cette carte, qui évidemment ne

se recommandaient pas à lui pour la première fois:--la carte

portait la propre recommandation de la duchesse d'Angoulême, et le

lecteur a compris qu'elle n'avait pu être donnée qu'au médecin, au

physicien de cette haute dame.--Il prit la grosse clef qui ouvrait

la porte, et sans même articuler une phrase, se hâta de livrer

passage à ces importuns.

Ils n'étaient pas moins pressés de s'éloigner, et ne voyant que

cette porte bienheureuse, ils ne s'aperçurent pas que, comme ils la

franchissaient, une escouade de reîtres, tous armés, se détachait

de l'arche des contre-forts sous la poterne.

En même temps encore, un personnage bizarre d'aspect et de taille,

hissé dans une des niches gothiques destinées à recevoir des

statues, de chaque côté de l'entrée, se dressait sur la pointe des

pieds, et étendant la main, désignait silencieusement le plus jeune

des deux aux hommes d'armes.

Nous l'avons dit, la nuit était épaisse. La lune ne se montrait

pas; les étoiles ne répandaient qu'un semblant de lueur, à peine

suffisante pour ne pas se heurter contre les murailles.

Les deux compagnons marchèrent quelque temps de concert, échangeant

à peine quelques mots entrecoupés à voix si basse, que les

passants, s'il eût pu s'en trouver, n'en auraient rien saisi.

Le bruit de leurs pas troublait seul la tranquillité des rues et

des carrefours. Le vieillard, d'ailleurs, soit par l'effet de son

tempérament nerveux, soit qu'une pensée généreuse le soutint, ne le

cédait pas au jeune homme en légèreté ni en vitesse.

S'étant arrêtés à l'embranchement de deux rues, ils prêtèrent

l'oreille pour s'assurer du silence de celles qu'ils allaient

prendre; puis, bien sûrs de leur solitude, ils s'adressèrent

réciproquement un adieu, intelligible pour eux seuls:

--J'emporte le serment de votre silence, dit le plus jeune.

--Soyez sans crainte, répondit le vieillard; à défaut de la haute

protection que vous venez de conquérir, ma reconnaissance vous

garantirait ma discrétion.

Là-dessus, ils tirèrent chacun de leur côté, le vieillard

continuant de marcher d'un pas hâtif sans précipitation, l'autre se

livrant à une sorte de course, comme si l'isolement et la nuit lui

eussent causé d'insurmontables terreurs.

Ce fut probablement cette vitesse agitée qui l'empêcha de saisir, à

quelque distance de lui et s'attachant à sa direction, un bruit de

pas étouffés et d'armes maintenues avec soin.

Le vieillard, plus calme, perçut à travers la distance, qui

devenait assez grande entre eux, quelque chose de ces particularités,

mais trop vaguement pour en préciser le théâtre. Il n'en modifia pas

sa marche et prêta seulement une oreille attentive.

Mais tout à coup il dut s'arrêter, plein d'émoi; quelque chose de

pareil à un cri de détresse, étouffé aussitôt que lancé, avait

retenti dans cette nuit féconde en énigmes.

Il attendit quelques minutes, dans une vive anxiété, si cet appel

se renouvellerait, s'il en reconnaîtrait l'accent, mais tout était

resté dans un recueillement inaltérable.

Les étoiles envoyaient leur clair-obscur sur ce triste faubourg; il

n'y avait aucun bruit dans les maisons, et les rues voisines ne

trahissaient nulle rumeur.

Le vieillard finit par acquérir la certitude que ces bruits étaient

un jeu de son cerveau préoccupé; il reprit son chemin, regagna

l'impasse où se trouvait son logis, et rentra sans que rien lui

donnât la plus légère cause d'alarme.

XX

LE NOM DU DÉLATEUR.

Dans les termes où s'était accomplie la dernière entrevue de Duprat

et de la princesse Marguerite, il devenait impossible que l'un ou

l'autre, tous deux peut-être ne fissent pas naître bientôt

l'occasion d'une nouvelle rencontre.

Comme deux champions dans une lutte décisive, ils y vinrent, armés

de toutes pièces, c'est-à-dire apportant chacun leurs secrets, leur

méfiance et leur habileté. L'amour et la colère avaient élevé l'âme

poétique de Marguerite de Valois à la proportion d'un homme d'État

consommé.

Chez notre sexe, c'est l'ambition, la cupidité qui opèrent ces

prodiges; chez les femmes, un sentiment plus pur, plus délicat,

plus désintéressé, développe en la plus timide la hardiesse, en la

plus simple l'esprit de tactique, en la plus inexpérimentée une

assurance qui trompent et déjouent les Machiavels les plus déliés.

Ainsi, encore cette fois, ce n'était pas la sœur de François Ier

qui avait fait les avances; le chancelier se trouvait chez elle par

un effet du hasard, sans se rendre compte comment il y était venu,

ou plutôt, c'était lui qui avait voulu y venir, s'y trouver ce

jour-là à l'heure précisément où nous l'y rencontrons. Seulement,

il avait mis en avant un prétexte futile, qui déguisait mal

l'impatience qu'il ressentait d'aborder, coûte que coûte, un

tête-à-tête décisif.

Les circonstances l'avaient servi à souhait. Michel Gerbier s'était

rencontré sur son passage pour demander son audience, et, au moment

où il pénétrait auprès de la princesse, ses demoiselles de

compagnie se retiraient.

La conversation s'engagea en termes banals, comme cette

mousqueterie isolée et décousue qui prélude aux grandes batailles.

--Votre Altesse manquait ce matin au lever de madame la duchesse,

chacun en a exprimé son inquiétude, et j'ai souhaité m'assurer par

moi-même que sa santé n'avait subi aucune nouvelle atteinte.

--Cette attention mérite ma reconnaissance, messire.

--Reconnaissance est un bien beau mot, Altesse.

--Qu'on prononce souvent à la cour, mais qu'on y pratique peu;

n'est-ce pas là la fin de votre pensée, messire?

--Oui, si Votre Altesse envisage la généralité des choses; non, si

elle daigne considérer celles qui lui sont propres... Je n'ai pas

l'outrecuidance d'avoir jamais rien réussi qui pût être agréable

comme je l'eusse souhaité, à Votre Altesse, et eussé-je eu ce

bonheur, je me considérerais encore comme l'obligé.

--Voilà qui est parler en vrai gentilhomme, messire. Mais nous le

disions tout à l'heure, il y a à la cour des tours de phrases et

des expressions auxquels il ne faut pas attacher plus d'importance

que de raison. Si tous les grands sentiments qu'on y montre étaient

sincères, en vérité, le monde serait trop beau.

--Et Votre Altesse ne le trouve pas tel?

--Hélas! qu'en pense Votre Excellence?

--Que Votre Altesse a raison, et qu'il en est des belles phrases

comme des plus adorables visages: les unes cachent la plupart du

temps de fort méchantes intentions, et les autres des âmes

perfides.

La princesse eut un de ses plus charmants sourires de sphynx;

--Messire, ne m'avez-vous pas fait entendre quelquefois que ces

avantages de beauté ne m'étaient pas entièrement étrangers?

--Sur ma foi de chrétien! oui, madame. Ce n'est pas moi, c'est un

de nos poètes qui l'a dit le premier: vous êtes la quatrième des

grâces; et ce qu'a dit Clément Marot, tout le monde le pense; je

suis de l'avis de tout le monde.

--A merveille, voilà pour la première partie de votre proposition;

expliquerez-vous aussi bien la seconde? Considérez-vous ces faibles

attraits, que vous prisez beaucoup trop comme la séduisante

enveloppe d'un naturel moins bon?

--Vous êtes princesse, madame, et les personnes de votre rang ne

sauraient être confondues avec le commun de l'humanité, fit Duprat

avec un sourire quelque peu ironique.

--En d'autres termes, les personnes de mon rang ne sont pas de

celles auxquelles on dit la vérité...

--Oh! madame, l'élévation de votre caractère...

--Bien, bien! Le fond de ces aimables subtilités, messire, est que

je suis plus jolie que bonne.

--Au nom du ciel, madame, ne me prêtez pas des idées qui sont loin

de moi!

--Eh! mon Dieu, je ne vous en veux pas!... Nous avons l'un contre

l'autre des griefs, n'est-ce pas?

--Si Votre Altesse aborde ainsi les choses, elle daignera peut-être

reconnaître qu'elle n'a pas montré toujours pour moi la

bienveillance parfaite qu'elle manifeste pour tout le monde.

--Et si Votre Excellence veut rentrer en elle-même, là, bien

sincèrement, au fond de sa conscience, elle s'apercevra peut-être

qu'elle n'a pas toujours fait tout ce qui pouvait lui mériter ce

sentiment de ma part...

Insensiblement, par ces feintes et ces passes, on arrivait à

croiser le fer plus sérieusement. Le terrain devenait brûlant.

--Croyez-vous, messire, que si mon très honoré frère eût été ici,

au lieu de subir la captivité à Madrid, bien des choses qui se sont

accomplies dans ce palais depuis quelque temps auraient eu lieu?

--Je sais, madame, que votre influence sur l'esprit du roi, mon

maître, est sans limites; mais je ne suis qu'un humble ministre,

très responsable, et je ne me dirige pas comme je veux, mais comme

je dois.

--Encore, messire, cette direction devrait-elle être conforme à la

clémence bien connue, à la magnanimité de ce maître! Si

rigoureusement closes que soient les cellules de la Grosse-Tour, il

est arrivé à mon oreille un écho des gémissements de ceux qu'on y

détient... Ces prisons ne sont-elles pas assez étroites et assez

sûres, sans qu'on en aggrave le séjour par des tortures inutiles

pour la garde des prisonniers?

Une intention satanique se dessina au coin des lèvres du

chancelier.

--Permettez, Altesse, ces prisons sont sûres, mais pas assez pour

que les captifs ne puissent recevoir, à l'occasion, de mystérieuses

visites, qui déjouent la vigilance des gardiens, sinon leur

fidélité.

--Rien ne prouve que cela soit, messire, et ce que je vous dis de

la rigueur exercée contre quelques détenus est un fait notoire.

--Peut-être bien hier, Altesse, mais non à coup sûr aujourd'hui.

--Que voulez-vous dire?

--Ce que vous savez aussi bien sinon mieux que moi, c'est-à-dire

que quelqu'un a eu assez d'empire sur madame la régente pour

obtenir la suppression de ces mesures.

Duprat regardait la princesse comme s'il l'accusait d'être cette

personne influente dont il parlait avec amertume; mais à sa

surprise, il vit qu'elle ignorait absolument l'ordre donné le matin

par la duchesse d'Angoulême, de supprimer les fers imposés à

certains prisonniers de religion par la volonté du premier

ministre.

Les Mystères du Louvre · 第 15 / 41 段