œuvres de cabale... Un homme a servi d'agent aux manœuvres
qui mirent le baron de Semblançay à la merci de Votre Altesse, et
Votre Altesse à la merci du chancelier... Je croyais le nom de cet
homme utile à nos conspirations, et vous vous êtes refusée à me le
révéler.
Mais la science a des secrets plus puissants que la discrétion
humaine. Cet homme, je le connais, madame.
--C'est impossible!... vieillard, tu mens!...
D'un geste calme il imposa silence à cette explosion courroucée.
--Écoutez, vous êtes une Altesse, la mère d'un roi, la régente d'un
grand royaume; nous venons d'accomplir ensemble une œuvre
ténébreuse qui compromet notre salut éternel, et qu'il faudrait
bien de bonnes actions pour effacer. Eh bien, permettez-moi
d'accomplir une de celles-ci dès demain, fût-ce en dépit du
chancelier: que l'on allège la condition des prisonniers retenus
dans les fosses de la Grosse-Tour; qu'on détache les fers de ceux
qui en sont chargés, et l'ombre de cet homme passera devant vous à
l'instant!...
Il y avait dans son maintien, dans son regard luisant, une
influence qui donnait le vertige.
--Vous feriez cela, vous?
--L'heure va sonner, ces cierges vont s'éteindre; promettez, madame
et je vous montre cet homme!
--Soit!... je le jure!
Il étendit le bras, et dans le silence qui pesait sur le palais,
l'horloge laissa lentement tomber les coups de dix heures.
Au dernier son, les cierges s'éteignirent dans une mare de cire
fondue.
La lampe seule continua de jeter autour d'elle ses clartés
affaiblies; une nuit complète eût été moins sinistre.
L'alchimiste s'avança jusqu'à la fenêtre, dont il écarta
brusquement les rideaux, et, faisant signe à la duchesse:
--Regardez, madame!...
Elle plongea ses yeux vers la cour carrée, qui s'étendait
au-dessous de cette fenêtre, et dans un large rayon de la lune,
elle distingua un homme qui traversait l'espace, enveloppé dans un
manteau pareil à celui du nécromancien. Il marchait droit et ferme,
sans se hâter.
--C'est lui!... s'écria-t-elle en se rejetant en arrière; c'est
lui! Rainier Gentil, le conseiller aux enquêtes, secrétaire du
surintendant!... Fermez! fermez ces rideaux!...
C'était inutile, les ombres se recherchent, et celle-ci était allée
se perdre dans celle des grands murs du Louvre.
XIX
LES HOMMES MASQUÉS.
De toutes les croisées intérieures du Louvre, une seule, donnant
sur un étroit jardin placé à l'angle du pavillon de l'Horloge et de
celui qui fait retour sur la ligne de la rivière, autrement dit
pavillon de l'Infante, une seule laissait apparaître une lueur
tamisée par le coloriage de ses vitraux.
Encore fallait-il être bien au fait des localités pour s'en
apercevoir, car un arbre énorme, que l'on pouvait considérer comme
un spécimen séculaire de ceux qui naguère formaient en ce lieu une
forêt épaisse, se dressait précisément devant cette fenêtre, dont
ses branches vigoureuses joignaient les rinceaux.
Il était une heure tout à fait exceptionnelle, minuit ou bien près,
et pour que quelqu'un veillât encore, il fallait qu'il fût captivé
par un motif pressant.
On devait croire les parterres et les cours bien déserts, et nul
bruit ne venait en effet y trahir la présence d'un être vivant.
Cependant quelque chose, nous n'osons dire quelqu'un, avait passé
et repassé à plusieurs reprises sous cette croisée, s'était arrêté
au pied du grand arbre, et avait poussé un soupir ou un respir qui
s'était confondu dans le frôlement plaintif du feuillage contre le
mur de pierre.
Quel était cet être? Un djinn sans doute, un de ces génies inconnus
et redoutés, qui rôdent la nuit autour des demeures humaines pour y
introduire le malheur.
Si les esprits des ténèbres dormaient, que resterait-il pour
peupler les nuits?...
Celui-ci semblait attiré invinciblement par cette fenêtre, luisant
en manière de phare, comme les chauves-souris et les phalènes le
sont par la lumière.
Il allait, il venait, et plus il répétait ce manège, plus ses
stations au pied de l'arbre se prolongeaient, plus les soulas de sa
poitrine étaient gros d'orages ou de chagrins.
Cette croisée éclairée le fascinait, lui donnait le vertige; si
bien qu'il finit par cesser sa promenade, resta immobile contre
l'arbre, et sembla prendre racine dans ses racines.
Mais la lumière l'appelait, l'invitait; il s'élançait au-devant
d'elle, et, n'y tenant plus, il saisit l'arbre dans ses longs bras,
s'attacha de ses mains osseuses et crochues à l'écorce, gagna la
première branche, et, une fois là, se mit à courir, à sautiller de
l'une à l'autre avec la souplesse d'un singe, dont il avait tout
l'aspect.
A force de monter, il atteignit l'une des plus hautes; elle donnait
sur cette fenêtre, objet de ses aspirations... Il se glissa, sans
trop la faire ployer, jusqu'à la margelle, et s'aidant du faisceau
de colonnettes qui séparait la double ogive, il parvint à
s'équilibrer, quoique la pierre offrît sous ses pieds une
inclinaison très prononcée.
Accroupi dans cet encadrement gothique, il se confondait si bien
avec les figures fantastiques sculptées çà et là à travers la
façade du monument, qu'on n'eût fait entre elles et lui aucune
distinction.
Il colla son galbe difforme contre la vitre, et appliqua l'un de
ses gros yeux louches et éraillés à l'endroit le plus favorable.
C'est alors surtout qu'il eût fallu le voir.
Sa physionomie exprimait une béatitude horrible, ses prunelles
dilatées sortaient de leur orbite; ses narines humaient l'air avec
force, ses lèvres épaisses s'ouvraient en une grimace immense, qui
était sa façon de sourire.
Que voyait-il qui le réjouît à ce point? D'où venait ce
contentement?
Le retrait était petit et d'une simplicité presque austère: c'était
un oratoire, mais sans le luxe de celui de la régente. On y avait,
dans une pensée qui eût certes paru suspecte d'hérésie à la
Sorbonne, supprimé toute image de piété.
Une grande croix d'ébène, toute nue, se dressait contre la
muraille, au-dessus d'un prie-Dieu sans ornements, offrant un
coussin de tapisserie aux genoux qui s'y posaient.
Les murs étaient tendus d'une étoffe précieuse par sa matière mais
tout unie et de couleur brune; on paraissait avoir évité les
tapisseries, à cause des images qu'elles ne pouvaient manquer de
contenir.
Au milieu était une table carrée couverte de livres, de papiers et
d'écritoires.
Mais ce n'était pas cet ameublement, ces particularités qui
absorbaient notre étrange curieux.
Il n'y avait qu'un siège dans cet oratoire, un fauteuil de velours,
au dossier immense, aux bras larges et rembourrés.
C'était évidemment la partie la plus recueillie d'un appartement
princier; et, en effet, une jeune femme d'une distinction exquise,
assise dans ce siège unique, s'y trouvait absolument seule.
Une chandelle de cire, plantée sur un support de vermeil
ingénieusement disposé, comme toute l'orfèvrerie d'alors, se
consumait lentement sur la table.
Sa flamme douce et régulière éclairait, en exagérant leur pâleur,
les traits ravissants et mélancoliques de cette femme. Couchée avec
abandon sur le dossier du fauteuil, les mains jointes sur ses
genoux, les paupières demi-closes, tout indiquait sa méditation,
son recueillement.
Le démon suspendu à la fenêtre s'enivrait de cette contemplation.
Si cette femme eût dû y rester toujours, il se fût incrusté à cette
place pour l'éternité.
A l'observer ainsi dans son immobilité et sa pâleur, il était
permis de se demander si elle sommeillait ou même si ce n'était pas
une princesse des contes enchantés, frappée d'insensibilité par la
baguette d'une fée méchante.
Mais bientôt cette supposition devint impossible, car elle
tressaillit, ouvrit ses grands yeux, se redressa avec une souplesse
de houri et une distinction de reine sur son siège.
Elle avait saisi dans le voisinage de l'oratoire un bruit que la
verrière rendait insensible à son observateur. Celui-ci pourtant
sembla le deviner par intuition, car la béatitude où il nageait
disparut de ses traits, qui devinrent plus sérieux, plus inquiets
que ceux de la jeune femme.
Une tenture de même étoffe que celle des lambris recouvrait la
porte du retrait. Elle se souleva discrètement, et ne laissa
d'abord apercevoir qu'une longue main décharnée, blanche comme
l'ivoire, et la manche d'un vêtement sombre.
Le djinn, accroupi sur la fenêtre, cessa de respirer, écarquillant
horriblement ses paupières et ouvrant ses larges oreilles plates
dépourvues de lobes telles que celle d'un membre de cette race
simiane avec laquelle il avait beaucoup plus d'analogie qu'avec la
race humaine.
Mais, à son grand désespoir, la vitre transparente pour son œil
était trop opaque pour son ouïe. Que n'eût-il pas donné cependant
pour saisir seulement quelques mots!
Deux hommes, ensevelis sous de vastes manteaux, s'approchèrent de
la maîtresse du lieu qui les attendit assise.
Des capuchons rabattus dérobaient leur visage, il saluèrent, sans
les enlever, la dame qui leur adressa un geste plein de
bienveillance.
Ses traits s'étaient animés, un incarnat inaccoutumé dominait sa
pâleur mate de tout à l'heure, et sa prunelle brillante lançait des
feux plus vifs que ceux de la bougie.
Elle parlait d'un ton chaleureux, et enfin, ô espoir! ses visiteurs
portèrent la main à leurs coqueluchons pour les rejeter sur leurs
épaules.
On allait donc connaître leurs traits!... Déception soudaine, ces
gens avaient évidemment de graves motifs de dérober leur identité;
sous leurs coiffes, ils étaient masqués! Un loup d'étoffe brune
était adapté au haut de leur visage, et leur barbe en couvrait le
bas.
L'un d'eux, celui qui paraissait avoir introduit l'autre, portait
cette barbe longue et épaisse, descendant en flocons de neige sur
sa poitrine.
Le second, beaucoup plus jeune, était brun de cheveux. Ceux-ci
étaient ras, suivant la mode créée par François Ier; quant à la
barbe, elle était de médiocre longueur, de nuance rousse, et se
partageait en deux pointes au-dessous du menton. Ce détail
éveillait l'attention de l'observateur de la croisée, qui y
cherchait quelque signalement.
Ce personnage, d'un maintien beaucoup plus indécis, plus flexible
que le vieillard, se confondait en prosternations chaque fois que
la dame s'adressait personnellement à lui; mais il se montrait fort
sobre de paroles.
[Illustration: Le chancelier fut annoncé avec fracas.]
Par sa pantomime pressante, son guide l'invitait à être plus
explicite, et paraissait lui rappeler des faits sur lesquels il
souhaitait qu'il s'expliquât.
Le geste involontairement impatient de la dame, le mouvement de ses
lèvres, l'attention de son regard, prouvaient qu'elle aussi
attendait des renseignements que cet homme se faisait arracher.
Tout à coup, ayant promené sa main sur son front, en marque de
contrariété, elle eut le mouvement rapide d'une personne qui a
enfin trouvé une idée longtemps cherchée en vain. Cette idée, comme
toutes les meilleures et les plus simples, retenue par d'autres
préoccupations, se traduisit en fouillant à l'escarcelle pendue à
sa ceinture.
L'espion de la fenêtre ne voyait pas la figure de l'homme à barbe
rousse, mais il saisit aisément le rayon qui passa par les trous de
son masque, quand ses yeux avides aperçurent ce geste. Il tendit en
même temps ses deux mains, sans qu'on lui eût encore rien offert,
et la dame y laissa tomber, avec un dédain qu'il ne remarqua guère,
une énorme bourse.
Magie de l'or! cet homme fut transformé dès que le métal eut passé
de l'escarcelle de la dame dans la sienne.
Son maintien devint plus ferme, son front se redressa, sa personne
s'anima d'une ardeur nouvelle, et ses paroles, accentuées par son
attitude, coulèrent de source.
Le personnage du dehors réfléchissait profondément, sans perdre un
iota du côté plastique de cette scène. Évidemment, il s'opérait
dans sa cervelle déformée un prodigieux effort de mémoire, relatif
à l'individualité de cette barbe fourchue et de ce maintien.
Tout à coup, sans se soucier du dénouement, il se frappa la tête,
en poussant un rire sardonique qui grinça contre la vitrine, au
point que les gens qu'il observait l'entendirent et tournèrent la
tête vers cet endroit. Mais ils n'y attachèrent pas d'importance,
et d'ailleurs, eussent-ils été tentés d'ouvrir le châssis, ils
n'eussent rien trouvé.
L'observateur fantastique, sautant avec la légèreté dont il avait
fait preuve pour monter, était descendu et s'était évanoui comme un
lutin sous l'épais branchage.
Le colloque de l'oratoire se prolongea encore assez longtemps, car
ce ne fut qu'une demi-heure après cet incident que deux hommes
abrités dans de grands manteaux encapuchonnés et discrets, tels que
ceux que nous avons décrits, sortirent d'une porte de service du
palais, pour pénétrer dans la cour du carré.
On ne saurait dire qu'ils affectassent de se cacher, seulement ils
marchaient avec réserve, en gens qui ne tremblent pas d'être vus,
mais qui préfèrent que cela n'arrive pas. Ils étaient, au reste,
muets comme des poissons, et puis, à pareille heure, l'intérieur de
la place, gardée par des factionnaires suffisamment actifs en
dehors, était absolument désert.
Le roi était absent, la capitale était tranquille; le gouvernement
du palais pouvait dormir sur les deux oreilles.
Ils se dirigèrent, en familiers qui connaissent le terrain, vers la
porte donnant sur le quartier des Tuileries.
Tout semblait reposer dans le petit corps de garde auquel elle
était confiée. Les soldats, étendus sur le lit de camp, ronflaient
lourdement; le guichetier de service faisait de même, dans un
fauteuil de cuir, à côté d'une lampe qui remplissait ce trou d'une
fumée infecte.
Le plus vieux des deux aventuriers le réveilla le moins brusquement
possible, et lui montra une carte de passe qui l'autorisait à
entrer et sortir à toute heure, seul ou accompagné d'un serviteur
pour sa défense.
Le cerbère connaissait cet homme et cette carte, qui évidemment ne
se recommandaient pas à lui pour la première fois:--la carte
portait la propre recommandation de la duchesse d'Angoulême, et le
lecteur a compris qu'elle n'avait pu être donnée qu'au médecin, au
physicien de cette haute dame.--Il prit la grosse clef qui ouvrait
la porte, et sans même articuler une phrase, se hâta de livrer
passage à ces importuns.
Ils n'étaient pas moins pressés de s'éloigner, et ne voyant que
cette porte bienheureuse, ils ne s'aperçurent pas que, comme ils la
franchissaient, une escouade de reîtres, tous armés, se détachait
de l'arche des contre-forts sous la poterne.
En même temps encore, un personnage bizarre d'aspect et de taille,
hissé dans une des niches gothiques destinées à recevoir des
statues, de chaque côté de l'entrée, se dressait sur la pointe des
pieds, et étendant la main, désignait silencieusement le plus jeune
des deux aux hommes d'armes.
Nous l'avons dit, la nuit était épaisse. La lune ne se montrait
pas; les étoiles ne répandaient qu'un semblant de lueur, à peine
suffisante pour ne pas se heurter contre les murailles.
Les deux compagnons marchèrent quelque temps de concert, échangeant
à peine quelques mots entrecoupés à voix si basse, que les
passants, s'il eût pu s'en trouver, n'en auraient rien saisi.
Le bruit de leurs pas troublait seul la tranquillité des rues et
des carrefours. Le vieillard, d'ailleurs, soit par l'effet de son
tempérament nerveux, soit qu'une pensée généreuse le soutint, ne le
cédait pas au jeune homme en légèreté ni en vitesse.
S'étant arrêtés à l'embranchement de deux rues, ils prêtèrent
l'oreille pour s'assurer du silence de celles qu'ils allaient
prendre; puis, bien sûrs de leur solitude, ils s'adressèrent
réciproquement un adieu, intelligible pour eux seuls:
--J'emporte le serment de votre silence, dit le plus jeune.
--Soyez sans crainte, répondit le vieillard; à défaut de la haute
protection que vous venez de conquérir, ma reconnaissance vous
garantirait ma discrétion.
Là-dessus, ils tirèrent chacun de leur côté, le vieillard
continuant de marcher d'un pas hâtif sans précipitation, l'autre se
livrant à une sorte de course, comme si l'isolement et la nuit lui
eussent causé d'insurmontables terreurs.
Ce fut probablement cette vitesse agitée qui l'empêcha de saisir, à
quelque distance de lui et s'attachant à sa direction, un bruit de
pas étouffés et d'armes maintenues avec soin.
Le vieillard, plus calme, perçut à travers la distance, qui
devenait assez grande entre eux, quelque chose de ces particularités,
mais trop vaguement pour en préciser le théâtre. Il n'en modifia pas
sa marche et prêta seulement une oreille attentive.
Mais tout à coup il dut s'arrêter, plein d'émoi; quelque chose de
pareil à un cri de détresse, étouffé aussitôt que lancé, avait
retenti dans cette nuit féconde en énigmes.
Il attendit quelques minutes, dans une vive anxiété, si cet appel
se renouvellerait, s'il en reconnaîtrait l'accent, mais tout était
resté dans un recueillement inaltérable.
Les étoiles envoyaient leur clair-obscur sur ce triste faubourg; il
n'y avait aucun bruit dans les maisons, et les rues voisines ne
trahissaient nulle rumeur.
Le vieillard finit par acquérir la certitude que ces bruits étaient
un jeu de son cerveau préoccupé; il reprit son chemin, regagna
l'impasse où se trouvait son logis, et rentra sans que rien lui
donnât la plus légère cause d'alarme.
XX
LE NOM DU DÉLATEUR.
Dans les termes où s'était accomplie la dernière entrevue de Duprat
et de la princesse Marguerite, il devenait impossible que l'un ou
l'autre, tous deux peut-être ne fissent pas naître bientôt
l'occasion d'une nouvelle rencontre.
Comme deux champions dans une lutte décisive, ils y vinrent, armés
de toutes pièces, c'est-à-dire apportant chacun leurs secrets, leur
méfiance et leur habileté. L'amour et la colère avaient élevé l'âme
poétique de Marguerite de Valois à la proportion d'un homme d'État
consommé.
Chez notre sexe, c'est l'ambition, la cupidité qui opèrent ces
prodiges; chez les femmes, un sentiment plus pur, plus délicat,
plus désintéressé, développe en la plus timide la hardiesse, en la
plus simple l'esprit de tactique, en la plus inexpérimentée une
assurance qui trompent et déjouent les Machiavels les plus déliés.
Ainsi, encore cette fois, ce n'était pas la sœur de François Ier
qui avait fait les avances; le chancelier se trouvait chez elle par
un effet du hasard, sans se rendre compte comment il y était venu,
ou plutôt, c'était lui qui avait voulu y venir, s'y trouver ce
jour-là à l'heure précisément où nous l'y rencontrons. Seulement,
il avait mis en avant un prétexte futile, qui déguisait mal
l'impatience qu'il ressentait d'aborder, coûte que coûte, un
tête-à-tête décisif.
Les circonstances l'avaient servi à souhait. Michel Gerbier s'était
rencontré sur son passage pour demander son audience, et, au moment
où il pénétrait auprès de la princesse, ses demoiselles de
compagnie se retiraient.
La conversation s'engagea en termes banals, comme cette
mousqueterie isolée et décousue qui prélude aux grandes batailles.
--Votre Altesse manquait ce matin au lever de madame la duchesse,
chacun en a exprimé son inquiétude, et j'ai souhaité m'assurer par
moi-même que sa santé n'avait subi aucune nouvelle atteinte.
--Cette attention mérite ma reconnaissance, messire.
--Reconnaissance est un bien beau mot, Altesse.
--Qu'on prononce souvent à la cour, mais qu'on y pratique peu;
n'est-ce pas là la fin de votre pensée, messire?
--Oui, si Votre Altesse envisage la généralité des choses; non, si
elle daigne considérer celles qui lui sont propres... Je n'ai pas
l'outrecuidance d'avoir jamais rien réussi qui pût être agréable
comme je l'eusse souhaité, à Votre Altesse, et eussé-je eu ce
bonheur, je me considérerais encore comme l'obligé.
--Voilà qui est parler en vrai gentilhomme, messire. Mais nous le
disions tout à l'heure, il y a à la cour des tours de phrases et
des expressions auxquels il ne faut pas attacher plus d'importance
que de raison. Si tous les grands sentiments qu'on y montre étaient
sincères, en vérité, le monde serait trop beau.
--Et Votre Altesse ne le trouve pas tel?
--Hélas! qu'en pense Votre Excellence?
--Que Votre Altesse a raison, et qu'il en est des belles phrases
comme des plus adorables visages: les unes cachent la plupart du
temps de fort méchantes intentions, et les autres des âmes
perfides.
La princesse eut un de ses plus charmants sourires de sphynx;
--Messire, ne m'avez-vous pas fait entendre quelquefois que ces
avantages de beauté ne m'étaient pas entièrement étrangers?
--Sur ma foi de chrétien! oui, madame. Ce n'est pas moi, c'est un
de nos poètes qui l'a dit le premier: vous êtes la quatrième des
grâces; et ce qu'a dit Clément Marot, tout le monde le pense; je
suis de l'avis de tout le monde.
--A merveille, voilà pour la première partie de votre proposition;
expliquerez-vous aussi bien la seconde? Considérez-vous ces faibles
attraits, que vous prisez beaucoup trop comme la séduisante
enveloppe d'un naturel moins bon?
--Vous êtes princesse, madame, et les personnes de votre rang ne
sauraient être confondues avec le commun de l'humanité, fit Duprat
avec un sourire quelque peu ironique.
--En d'autres termes, les personnes de mon rang ne sont pas de
celles auxquelles on dit la vérité...
--Oh! madame, l'élévation de votre caractère...
--Bien, bien! Le fond de ces aimables subtilités, messire, est que
je suis plus jolie que bonne.
--Au nom du ciel, madame, ne me prêtez pas des idées qui sont loin
de moi!
--Eh! mon Dieu, je ne vous en veux pas!... Nous avons l'un contre
l'autre des griefs, n'est-ce pas?
--Si Votre Altesse aborde ainsi les choses, elle daignera peut-être
reconnaître qu'elle n'a pas montré toujours pour moi la
bienveillance parfaite qu'elle manifeste pour tout le monde.
--Et si Votre Excellence veut rentrer en elle-même, là, bien
sincèrement, au fond de sa conscience, elle s'apercevra peut-être
qu'elle n'a pas toujours fait tout ce qui pouvait lui mériter ce
sentiment de ma part...
Insensiblement, par ces feintes et ces passes, on arrivait à
croiser le fer plus sérieusement. Le terrain devenait brûlant.
--Croyez-vous, messire, que si mon très honoré frère eût été ici,
au lieu de subir la captivité à Madrid, bien des choses qui se sont
accomplies dans ce palais depuis quelque temps auraient eu lieu?
--Je sais, madame, que votre influence sur l'esprit du roi, mon
maître, est sans limites; mais je ne suis qu'un humble ministre,
très responsable, et je ne me dirige pas comme je veux, mais comme
je dois.
--Encore, messire, cette direction devrait-elle être conforme à la
clémence bien connue, à la magnanimité de ce maître! Si
rigoureusement closes que soient les cellules de la Grosse-Tour, il
est arrivé à mon oreille un écho des gémissements de ceux qu'on y
détient... Ces prisons ne sont-elles pas assez étroites et assez
sûres, sans qu'on en aggrave le séjour par des tortures inutiles
pour la garde des prisonniers?
Une intention satanique se dessina au coin des lèvres du
chancelier.
--Permettez, Altesse, ces prisons sont sûres, mais pas assez pour
que les captifs ne puissent recevoir, à l'occasion, de mystérieuses
visites, qui déjouent la vigilance des gardiens, sinon leur
fidélité.
--Rien ne prouve que cela soit, messire, et ce que je vous dis de
la rigueur exercée contre quelques détenus est un fait notoire.
--Peut-être bien hier, Altesse, mais non à coup sûr aujourd'hui.
--Que voulez-vous dire?
--Ce que vous savez aussi bien sinon mieux que moi, c'est-à-dire
que quelqu'un a eu assez d'empire sur madame la régente pour
obtenir la suppression de ces mesures.
Duprat regardait la princesse comme s'il l'accusait d'être cette
personne influente dont il parlait avec amertume; mais à sa
surprise, il vit qu'elle ignorait absolument l'ordre donné le matin
par la duchesse d'Angoulême, de supprimer les fers imposés à
certains prisonniers de religion par la volonté du premier
ministre.