Altesse en fut témoin. Il avait juré de ne plus voir de sa vie
messire Lautrec, et ne revint sur cette résolution que pressé par
les instances de madame la comtesse de Châteaubriand, sa sœur.
Consterné de la froideur de Sa Majesté, Lautrec insista pour
connaître la cause d'une disgrâce qu'il savait imméritée. Une
explication fut forcément amenée, et le roi apprit avec stupeur que
les quatre cent mille ducats qu'il croyait avoir été envoyés au
général ne lui étaient pas parvenus.
Il manda aussitôt le baron de Semblançay, son surintendant du
trésor, l'homme du royaume en qui il avait le plus de confiance et
qu'il se plaisait dans son affection à appeler _son père_. Ce qui
fut dit dans cette explication est jusqu'ici demeuré impénétrable.
Mais ce que chacun sait, c'est que Sa Majesté donna sur-le-champ
des commissaires au baron de Semblançay.
Le chancelier Antoine Duprat[9] fut chargé de lui désigner des
juges, devant lesquels il comparut sous l'accusation de péculat et
de faux, et qui le condamnèrent à la peine du gibet... Je me tais
sur les détails de cette exécution, Votre Altesse a pu les
connaître. Le malheureux surintendant protesta de son innocence
jusque sur l'échafaud, où il attendit longtemps sa grâce qui
n'arriva pas.
[9] C'est à l'occasion de cette odieuse affaire, que l'évêque de
Metz appelle, dans ses écrits, Duprat «le plus méchant des
hommes».
Puis, comme ce n'était pas assez d'un tel forfait, ou plutôt comme
les coupables craignaient la vigilance et la probité du général des
finances, messire Jean Poncher, ami et serviteur du surintendant,
vous avez vu messire Jean Poncher poursuivi à son tour. On le
croyait sur la voie de la vérité, il prenait le parti du
surintendant, on le condamna comme lui, et on l'attacha au même
gibet.
Ici le vieillard fit une pose. Chacun de ses auditeurs connaissait,
en effet, ces événements; mais l'accent dont il les racontait
excitait leur attention, car il présageait une conclusion
importante.
Pour nous, nous n'appuierons pas davantage sur ce simple exposé,
nécessaire à l'intelligence de notre récit. Nous nous bornerons à
rappeler que, malgré l'ignorance où le public était encore du
nœud de cette intrigue, chacun tenait pour constante l'innocence
de Semblançay et de Jean Poncher, ainsi que le prouve ce huitain,
que lui consacra Clément Marot, le poète de Marguerite de Valois:
Lorsque Maillard, juge d'enfer, menait
A Montfaucon Semblançay l'âme rendre,
A votre avis, lequel des deux tenait
Meilleur maintien? Pour vous le faire entendre,
Maillard semblait l'homme que mort va prendre,
Et Semblançay fut si ferme vieillard,
Que l'on cuidait pour vrai qu'il menât pendre
A Montfaucon le lieutenant Maillard.
Les Parisiens, qui s'étaient portés en foule sur le passage du
cortège, ne pouvaient croire que l'exécution eût lieu. Ils se
rappelaient la grâce accordée naguère, sur l'échafaud, au comte de
Saint-Vallier, et s'attendaient à saluer aussi celle du
surintendant. Celui-ci marchait comme un héros des temps antiques;
on vit peu de condamnés montrer cette dignité et cette présence
d'esprit. Mais sa mort importait à deux trop grands personnages,
pour que sa grâce fût possible.
Lors donc qu'après cette longue attente au pied de l'échelle
l'exécuteur lui annonça qu'il ne devait plus compter sur son
pardon, et qu'il fallait mourir, il accueillit cet arrêt sans
trembler; seulement, une amertume profonde se peignit sur son
visage.
«Je reconnais enfin, dit-il, la différence qu'il y a entre servir
Dieu et servir les rois. Si j'avais autant travaillé pour mon salut
que pour le bien de l'État, je ne me verrais pas réduit à
l'affreuse extrémité où me voici... J'ai mérité la mort, car j'ai
plus servi aux hommes qu'à Dieu[10]!»
[10] Jean Bouchet, _Annales d'Aquitaine_, IVe partie.
--Il me reste, reprit Jean de Pavanes, à vous instruire de ce que
j'ai découvert aujourd'hui, par la confidence un peu forcée de
madame la duchesse d'Angoulême.
La voix publique avait raison en s'élevant contre la procédure
dirigée par le grand chancelier Antoine Duprat, en s'intéressant
hautement à l'accusé, en attendant comme lui un acte de clémence
royale qui, hélas! n'est pas venu, car deux personnes obsédaient le
roi pour empêcher qu'il ne cédât à sa générosité instinctive.
Ces personnes, les nommerai-je? c'étaient celles qui avaient fait
décréter le surintendant d'accusation, l'avaient noirci aux yeux de
Sa Majesté, avaient intercepté toutes ses lettres, ses suppliques,
et surtout ses explications. Ces grands coupables, madame la
régente et le chancelier, en un mot, connaissaient cependant bien
l'innocence du baron de Semblançay, car les quatre cent mille
ducats qu'on lui reprochait d'avoir dérobés, c'étaient eux qui les
avaient reçus...
--Que dites-vous, maître? s'écria Marguerite de Valois, effrayée de
cette affirmation, qui éclatait comme un trait de lumière dans une
des plus ténébreuses intrigues du règne de son frère.
--La vérité, Altesse, car ce que je vous rapporte, je le tiens de
la bouche même de madame la duchesse...
--Ainsi, le surintendant Semblançay?...
--Le surintendant est mort victime d'une infernale machination;
c'est là le pacte qui unit madame la régente au chancelier.
Écoutez, d'ailleurs, ses détails qui lèveront tous vos doutes.
Le surintendant avait réuni la somme et se disposait à l'envoyer à
messire Lautrec, lorsque le chancelier, remplissant le rôle de
tentateur, fit luire aux yeux de madame la régente, dont on connaît
malheureusement le faible pour les grosses sommes, la possibilité
d'arrêter celle-ci au passage. En caressant l'amour de sa complice
pour l'argent, messire Antoine Duprat servait leurs rancunes
communes contre madame de Châteaubriand et le général son frère, en
privant celui-ci d'un subside indispensable.
Madame la duchesse d'Angoulême se rendit en conséquence auprès du
baron de Semblançay, et là, par prières, par menaces surtout, au
nom de son royal fils, elle lui extorqua la somme.
Lorsque le roi, à la suite de ses explications avec le général
Lautrec, fit comparaître le surintendant, celui-ci déclara sans
hésiter ce qu'il avait cru devoir faire, connaissant l'autorité
laissée par le roi à sa mère. Sa Majesté alla trouver madame la
duchesse, lui reprochant avec amertume la perte de son duché de
Milan, et l'accablant de reproches pour une félonie sans exemple de
la part d'une mère d'un roi.
Mais alors la duchesse nia le fait sans vergogne, et accusa le
surintendant de calomnie.
On appela celui-ci une seconde fois; confondu d'abord par la
hardiesse et la duplicité de la mère de son souverain, il finit par
retrouver sa présence d'esprit, et offrit d'apporter les preuves de
son innocence, c'est-à-dire les ordres et les quittances écrits et
signés de la main même de madame la duchesse d'Angoulême.
L'embarras du monarque devenait extrême entre les affirmations de
son ministre et les dénégations de sa mère. Ce fut celle-ci qui
trancha la question. «Eh bien! s'écria-t-elle, rien n'est plus aisé
que de vous assurer qui dit vrai ou qui a menti. Puisque messire le
surintendant prétend posséder ces pièces, qu'il les montre.»
Rien qu'à la manière dont elle prononça ces mots, le baron de
Semblançay se sentit enlacé dans un piège. Cependant, comme il
avait classé ces pièces importantes dans son chartrier, il courut
les chercher... Hélas! elles avaient disparu, un misérable était
venu en aide au chancelier et à la duchesse, et les avait
soustraites.
Le monde s'écroulait autour de l'infortuné surintendant. De cette
heure, il ne conserva plus d'espoir. Il tendit la tête au coup qui
devait l'abattre sur l'échafaud de Montfaucon, après une procédure
sans bonne foi, où les juges avaient promis sa mort avant de monter
sur leurs sièges.
Voilà, Altesse, ce que vous avez voulu savoir: telle est l'alliance
basée sur le sang innocent qui relie le chancelier à madame la
duchesse régente. Les armes qui font la puissance de messire
Duprat, ce sont ces ordres et ces quittances, qu'il détient par
devers lui, et qu'il n'aurait qu'à envoyer au roi pour amener une
rupture éclatante entre le fils et la mère, et faire supprimer à
celle-ci les hautes prérogatives dont elle est investie. Le roi est
trop bon gentilhomme, trop amoureux de sa gloire, pour laisser son
pouvoir entre les mains qui ont fait couler le sang du juste, et
amené le plus cruel revers de nos armées.
Quand au fourbe qui a tissé les fils de cette intrigue, il a
manœuvré de telle sorte que rien ne peut établir sa complicité,
et qu'il semble n'avoir figuré au procès que comme un magistrat
investi, sans l'avoir cherchée, de la confiance de son maître et du
soin d'assurer la vindicte des rois.
Le vieillard s'arrêta laissant ses trois auditeurs méditer quelque
temps en silence ses révélations.
Mademoiselle de Tournon, non plus que Michel Gerbier, n'osaient
exprimer leurs sentiments; ce fut la princesse qui prit la première
la parole:
--Certes, dit-elle, c'est là une trame infernale et bien conduite.
Il m'est cruel d'avoir à reconnaître tant de duplicité chez ma
propre mère. Mais le ciel, en nous permettant de descendre dans cet
abîme de noirceurs, nous a livré un secret dont il nous laissera
sans doute tirer avantage. Maître, vous n'avez encore rempli que la
moitié de votre œuvre; pour que nous soyons maîtres du
chancelier, comme il est maître de la régente, il faut que vous
sachiez le nom du misérable qui vola les quittances dans le
chartrier du surintendant; il y a plus, il faut que vous m'ameniez
cet homme et que je m'assure de lui.
«Quand une fois on est entré dans la voie de Judas, il n'y a pas de
raison pour qu'on s'y arrête. Cet homme a vendu son bon maître au
chancelier, cet homme me vendra certainement le chancelier. Il ne
s'agit que d'y mettre le prix.
«Les quittances signées de ma mère ne peuvent perdre que ma mère;
mais ce serviteur déloyal, agent du chancelier, peut perdre le
chancelier.
«Allez donc, maître: s'il faut de l'or, Michel Gerbier vous donnera
tout celui de mon épargne; si ce n'est assez, je mets tous mes
joyaux à votre discrétion; cherchez, fouillez, payez, mais, sur
votre salut, ne revenez ici que pour m'amener cet homme!...»
--Notre sire Dieu m'inspirera, et je reviendrai bientôt, je
l'espère!
--Soyez-vous exaucé! Songez que je vous attends!...
--Oui, madame, je songerai que mon fils souffre!...
XVIII
L'ENVOUTEMENT.
Malgré sa promesse, la semaine touchait à sa fin, le vieux Jean de
Pavanes n'avait pas reparu.
Marguerite l'attendait dans une morne anxiété, car chacun de ces
jours qui s'écoulait en vain aggravait la situation misérable du
prisonnier de la Grosse-Tour, et avivait le ressentiment de Duprat.
Ses gens, rendus incorruptibles à force d'argent et de menaces,
gardaient les prisons du Louvre avec l'âpre férocité de véritables
Cerbères. Les tentatives faites auprès d'eux pour procurer quelque
allégement à la position rigoureuse du chevalier de Pavanes avaient
amené un résultat contraire et rendu ses chaînes plus pesantes.
Après l'avoir privé de sa liberté, on ne se contentait plus de le
tenir sous la menace d'un arrêt qui ne pouvait être que terrible,
on s'en prenait à sa conscience.
Par un raffinement digne de l'infâme chancelier Duprat, chaque
jour, un moine, ce même frère Roma, si ingénieux dans l'invention
des supplices, descendait dans sa cellule, et abusant de l'état où
le réduisaient ses fers, s'installait en face de lui, lui lisait un
chapitre de l'Évangile, et le texte de l'arrêt rendu sur l'ordre de
Duprat par la Sorbonne contre les doctrines de Luther.
Un sermon plein de menaces et de tempêtes suivait ces lectures, et
la séance se terminait par la mise en demeure, signifiée au captif,
d'abjurer les doctrines de la réforme.
On voit que, si Antoine Duprat n'était pas encore venu à bout de
créer officiellement l'inquisition, il n'en appliquait pas moins
avec assez de talent les principes et les pratiques.
A ces persécutions, à ces attaques contre sa foi, l'héroïque jeune
homme opposait un silence impassible. Tant que durait la lecture ou
le sermon, il fermait les yeux et semblait ne rien entendre.
Puis, lorsque dom Roma le sommait d'abjurer, se soulevant sur son
banc de bois, le front haut, le regard illuminé, il entonnait d'une
voix sonore et vibrante, la traduction en vers qu'il avait faite du
cantique des Machabées et de l'histoire de Daniel, jeté dans la
fosse aux bêtes féroces.
Son chant retentissant s'en allait, répercuté par l'écho, jusqu'au
fond de chaque cellule, et les autres prisonniers, animés par ce
souffle plein de foi, s'associaient à lui, s'unissant en chœur,
et transformant ces lieux de malédiction en un temple consacré à la
louange du ciel.
Et le moine s'en retournait, plus haineux, plus fanatique qu'il
n'était venu.
Alors aussi, en récompense de sa misère et de son courage, le ciel
venait à l'aide du captif. Souvent, la nuit, entre les deux rondes
des geôliers, la porte de pierre tournait sur son pivot, et l'ange
de l'amour, le séraphin de l'espoir, effaçait d'un baiser le
souvenir des persécutions passées, allégeait d'un mot le poids des
chaînes, et versait dans cette âme raffermie le baume de sa
tendresse.
Sublimité de l'amour! Marguerite désolée, navrée, trouvait moyen de
porter la joie et la consolation à son amant persécuté!
Pour elle, le reste du temps n'était que souffrance. Elle se
sentait circonvenue par les persécutions de ses ennemis; un
espionnage incessant, revêtant toutes les formes, recourant à tous
les subterfuges, entourait ses pas. Quoi qu'elle entreprît, où
qu'elle allât, elle reconnaissait la trace ou l'œil de Duprat et
du bouffon.
L'odieux despote gagnait chaque jour en importance; il empiétait
effrontément sur les attributions de la régente, et cette altière
et vindicative princesse affectait de ne pas voir ces usurpations.
Sa conscience avait suivi le chemin de son autorité; elle se
montrait raffermie dans la religion romaine, tout écrit novateur
avait disparu de chez elle; elle témoignait une déférence extrême
pour le grand-pénitencier Loys Chantereau, pour Robert de
Lenoncourt, son chapelain, et pour messire Cagny, premier aumônier
du roi, tous séides de Duprat et de la Sorbonne.
De telles accointances ne présageaient rien de bon pour les
réformistes.
Marguerite, qui le comprenait et qui avait renoncé à toute
tentative sur l'esprit de sa mère, redoublait de pressentiments
funestes. Que faire? Comment heurter de front le ministre
omnipotent? La sœur du roi était au-dessus de ses atteintes,
sans doute; mais l'amante de Jacobus de Pavanes pouvait-elle ne pas
trembler pour les jours de son ami devant l'homme qui avait fait
assassiner juridiquement Semblançay et tant d'autres!
Ainsi donc, une chaîne sanglante rivait la régente au chancelier;
mais il eût fallu peu connaître le caractère altier, implacable de
cette princesse, pour ne pas comprendre que, sous les concessions
qu'elle faisait une à une, son redoutable complice couvait une
sourde vengeance.
Pour se récupérer de l'influence de la comtesse de Châteaubriand et
de Lautrec sur l'esprit du roi, la régente n'avait pas hésité un
instant à sacrifier notre armée et notre territoire italien.
Opiniâtre en ses desseins, elle nourrissait habilement celui de
faire détrôner la comtesse dans les faveurs royales par cette
petite d'Heilly, sa créature et sa fille d'adoption.
Elle avait immolé notre gloire séculaire à sa haine contre le
connétable de Bourbon, en réduisant par ses injustices et ses
vexations ce vaillant homme à offrir son épée à l'ennemi de la
France. Patrie, honneur, dignité, conscience, elle ne tenait
compte de rien quand il s'agissait d'assouvir son ambition ou de
satisfaire ses passions perverses.
[Illustration: Ils n'étaient pas moins pressés de s'éloigner.]
Était-il présumable qu'elle épargnât longtemps l'homme qui lui
faisait maintenant obstacle?
A travers ses palinodies de religion, une chose n'avait pas changé
chez elle: c'étaient ses idées superstitieuses, son faible pour les
œuvres de cabale. La science réelle de son nouveau docteur et
l'adresse qu'il avait déployée dans ces dernières circonstances,
lui avaient assuré la confiance qu'elle avait retirée au trop
consciencieux Corneille Agrippa, l'un des hommes les plus éclairés
de son temps.
Ce jour-là, elle avait mandé l'alchimiste pour connaître l'état de
son opération capitale; car il lui avait, à leur dernière
entrevue, promis de frapper un grand coup.
C'était à l'entrée de la nuit.
On l'introduisit discrètement dans son oratoire où elle ne se
faisait aucun scrupule de se livrer également à ses dévotions et à
ses projets homicides.
Une lampe éclairait les lambris tapissés de cuirs frappés, au
reflet mat, comme il convenait ici.
Le grand Christ, que nous connaissons, étendait toujours ses bras
au-dessus d'un prie-Dieu d'ébène, aux moelleux coussins de velours.
Un livre d'Heures reposait entre deux cierges éteints.
De grands rideaux de damas lampassé retombaient devant la double
ogive de la croisée, pour intercepter toute communication avec le
dehors.
Jean de Pavanes était couvert d'un manteau, sous lequel il portait
un objet précieux et fragile, à en juger par les précautions de sa
marche.
Était-il consciencieux lui-même dans ses pratiques cabalistiques;
avait-il la foi qu'il prétendait imposer aux autres? C'est une
question applicable aussi bien à tous ses confrères du moyen-âge,
nous n'hésitons pas à la résoudre dans le sens affirmatif.
L'alchimie et l'astrologie faisaient alors partie inséparable de la
médecine, de même que les métaux formaient la base de la
médication. Il est vraisemblable que les découvertes très réelles
que les physiciens retiraient des amalgames de leurs creusets,
leur inspiraient créance dans les effets de leurs pratiques
métaphysiques, et que, dans le désordre plein de mysticisme où
flottaient encore les idées, à travers ce monde surnaturel dont la
théologie faisait articles de religion, ces savants, étonnés
eux-mêmes de leurs trouvailles, étaient les premiers trompés par
leurs œuvres.
Cela ne pouvait les empêcher d'user de ruse pour consolider la
confiance qu'on mettait en eux. De même que les docteurs en
religion se servaient sans scrupule de ce qu'ils appelaient des
ruses pieuses, pour accréditer de faux miracles, destinés à faire
croire à ceux qu'ils tenaient pour vrais, de même, les docteurs en
alchimie ne méprisaient pas des auxiliaires, comme les indications
qui avaient mis le vieux de Pavanes sur la voie des intrigues de la
régente et du chancelier.
--Vous apportez l'œuvre!... s'écria la mère de François Ier, en
s'élançant avec joie au-devant du vieillard.
Et sans lui laisser le temps de répondre, elle écarta son manteau.
--L'objet est là, madame; nous allons procéder aux premières
incantations.
Il déposa sur une table un coffret de bois de chêne, dont les
faces et le couvercle portaient, sculptées, diverses figures
fantastiques.
Puis il alluma gravement les cierges du prie-Dieu, colla sur chacun
d'eux un nombre impair de petites médailles de plomb, et ouvrit le
livre d'Heures à l'office des morts.
La duchesse suivait avec avidité tous ses mouvements; elle se
sentait gagnée par sa gravité et son air solennel.
Ces préliminaires achevés, il revint au coffret, dont il tira une
figurine de cire, suffisamment modelée pour qu'on reconnût un homme
vêtu d'une simarre, le mortier en tête, et ayant une intention de
ressemblance avec le chancelier.
--Enfin! murmura la régente, nous le tenons!...
Il y avait du rauquement du tigre dans le ton guttural dont elle
prononça ces mots.
--J'ai eu soin, dit l'alchimiste, de placer le linge imbibé de son
sang à la place du cœur, afin que l'image fût entièrement
assimilée à l'original. Cependant, une formalité serait nécessaire,
vous ne l'ignorez pas, Altesse. Quoique ce sang soit celui d'un
homme baptisé, il est d'usage que les simulacres reçoivent
eux-mêmes le baptême et avec lui les noms de la personne qu'ils
représentent. De très honnêtes ecclésiastiques ne refusent pas
leurs services, en ces circonstances.
Votre Altesse, craignant que les noms qu'il s'agit de donner à
cette image n'éveillent l'attention et ne provoquent la traîtrise,
n'a pas voulu que je recoure à cette mesure; que résout-elle
présentement?
--Ne savez-vous pas, maître, que le baptême est valable, venant de
toute personne qui l'a reçu elle-même?
--Que prétend Votre Altesse?
--Voici de l'eau bénite, dit-elle en montrant la coupe suspendue
au-dessous du crucifix; voici une image sainte; ceci est un
oratoire consacré comme une chapelle; nous sommes chrétiens l'un et
l'autre. Prenez cette eau, et baptisez la figurine, je vais
répondre pour elle.
L'alchimiste lui-même sentit comme un frisson de remords lui
traverser les reins à cette proposition sacrilège.
--Hésiteriez-vous?... demanda l'implacable duchesse; croyez-vous
que ce ne soit pas œuvre pieuse et méritoire de perdre cet
homme?...
--Œuvre sainte et juste!... Oui, sur mon âme!... C'est écraser
le serpent, renvoyer Satanas à la géhenne!...
Exalté alors par sa haine et par l'horreur de cette cérémonie
démoniaque, il détacha la coupe, et la tenant suspendue sur la
statuette:
--Toi qui as du sang humain dans le cœur, qui es-tu?
prononça-t-il.
--Antoine Duprat, ministre, chancelier de France, répondit la
régente, les lèvres agitées par la haine, en laissant passer ces
titres.
--Que veux-tu, en présence de ce Christ, dans ce lieu bénit?
--Le baptême.
--Antoine, fit le centenaire en répandant l'eau consacrée sur
l'image, je te baptise au nom du Père, du Fils et de l'Esprit...
On eût dit que cette cérémonie blasphématoire avait trouvé la
matière plus sensible que ces chrétiens profanateurs.
La lampe crépita sur son socle d'or, comme pour protester, et la
flamme des cierges, devenue bleuâtre, cessa un instant de donner
aucune lumière.
--Voyez-vous? demanda la duchesse frémissante.
--Oui, madame, et si ce n'est le ciel, du moins l'enfer s'associe à
notre œuvre.
--L'enfer! soit! s'écria-t-elle en relevant le front et en fixant
l'image du Dieu crucifié, comme pour le mettre au défi; l'enfer,
soit, mais que cet homme meure!
--De maux terribles et prolongés, tels que ceux qu'il impose à ses
victimes!... appuya le nécroman.
Il enleva la figurine de la table et la posa sur le prie-Dieu,
entre les cierges qui avaient recommencé à éclairer, mais qui
pleuraient de longues larmes de cire.
Il assujettit à côté exactement au-dessous du crucifix, les prières
des morts; puis, ayant examiné d'un air pensif cette cire qui s'en
allait par traînées:
--Il y a ici un mauvais présage, dit-il. Je ne sais encore s'il
menace l'un de nous ou le chancelier, mais je ne peux le
méconnaître.
--Poursuivons... murmura la duchesse exaltée jusqu'au délire.
--Voici une longue épingle de fer, vous allez la faire rougir à
l'un des cierges, et une fois rouge, vous l'enfoncerez au cœur
de la figure baptisée.
Pendant ce temps, je me livrerai aux supputations astrologiques
indispensables.
Laissant la duchesse accomplir cette instruction, il s'assit à la
table, déroula un parchemin couvert de cercles et de triangles,
parmi lesquels il traça à la pointe d'un crayon rouge diverses
images symboliques.
La duchesse lui obéit exactement; de sa main princière elle fit
rougir l'épingle et l'enfonça avec passion dans la cire dont une
parcelle se fondit, mais où elle resta fixée.
--J'ai fait suivant vos désirs, maître, dit-elle alors.
--C'est bien, madame, répondit-il tout préoccupé; nous
renouvellerons cette opération pendant neuf jours. Mais que Votre
Altesse le sache, les calculs que voici, et que je tiens pour sûrs,
m'annoncent que le neuvième jour, si l'envoûtement n'a pas réussi
contre notre adversaire, un malheur atteindra l'un de nous.
--J'irai jusqu'au bout! La mort de cet homme ou ma perte!...
--A moins que ce ne soit la mienne... murmura pensivement
l'alchimiste.
Et il demeura de nouveau penché sur son vélin cabalistique.
--Tout n'est-il pas fini pour ce soir, maître? demanda la duchesse,
qu'une anxiété vague gagnait peu à peu.