Je ne rappellerai pas la désolation du roi à cette nouvelle, Votre

Altesse en fut témoin. Il avait juré de ne plus voir de sa vie

messire Lautrec, et ne revint sur cette résolution que pressé par

les instances de madame la comtesse de Châteaubriand, sa sœur.

Consterné de la froideur de Sa Majesté, Lautrec insista pour

connaître la cause d'une disgrâce qu'il savait imméritée. Une

explication fut forcément amenée, et le roi apprit avec stupeur que

les quatre cent mille ducats qu'il croyait avoir été envoyés au

général ne lui étaient pas parvenus.

Il manda aussitôt le baron de Semblançay, son surintendant du

trésor, l'homme du royaume en qui il avait le plus de confiance et

qu'il se plaisait dans son affection à appeler _son père_. Ce qui

fut dit dans cette explication est jusqu'ici demeuré impénétrable.

Mais ce que chacun sait, c'est que Sa Majesté donna sur-le-champ

des commissaires au baron de Semblançay.

Le chancelier Antoine Duprat[9] fut chargé de lui désigner des

juges, devant lesquels il comparut sous l'accusation de péculat et

de faux, et qui le condamnèrent à la peine du gibet... Je me tais

sur les détails de cette exécution, Votre Altesse a pu les

connaître. Le malheureux surintendant protesta de son innocence

jusque sur l'échafaud, où il attendit longtemps sa grâce qui

n'arriva pas.

[9] C'est à l'occasion de cette odieuse affaire, que l'évêque de

Metz appelle, dans ses écrits, Duprat «le plus méchant des

hommes».

Puis, comme ce n'était pas assez d'un tel forfait, ou plutôt comme

les coupables craignaient la vigilance et la probité du général des

finances, messire Jean Poncher, ami et serviteur du surintendant,

vous avez vu messire Jean Poncher poursuivi à son tour. On le

croyait sur la voie de la vérité, il prenait le parti du

surintendant, on le condamna comme lui, et on l'attacha au même

gibet.

Ici le vieillard fit une pose. Chacun de ses auditeurs connaissait,

en effet, ces événements; mais l'accent dont il les racontait

excitait leur attention, car il présageait une conclusion

importante.

Pour nous, nous n'appuierons pas davantage sur ce simple exposé,

nécessaire à l'intelligence de notre récit. Nous nous bornerons à

rappeler que, malgré l'ignorance où le public était encore du

nœud de cette intrigue, chacun tenait pour constante l'innocence

de Semblançay et de Jean Poncher, ainsi que le prouve ce huitain,

que lui consacra Clément Marot, le poète de Marguerite de Valois:

Lorsque Maillard, juge d'enfer, menait

A Montfaucon Semblançay l'âme rendre,

A votre avis, lequel des deux tenait

Meilleur maintien? Pour vous le faire entendre,

Maillard semblait l'homme que mort va prendre,

Et Semblançay fut si ferme vieillard,

Que l'on cuidait pour vrai qu'il menât pendre

A Montfaucon le lieutenant Maillard.

Les Parisiens, qui s'étaient portés en foule sur le passage du

cortège, ne pouvaient croire que l'exécution eût lieu. Ils se

rappelaient la grâce accordée naguère, sur l'échafaud, au comte de

Saint-Vallier, et s'attendaient à saluer aussi celle du

surintendant. Celui-ci marchait comme un héros des temps antiques;

on vit peu de condamnés montrer cette dignité et cette présence

d'esprit. Mais sa mort importait à deux trop grands personnages,

pour que sa grâce fût possible.

Lors donc qu'après cette longue attente au pied de l'échelle

l'exécuteur lui annonça qu'il ne devait plus compter sur son

pardon, et qu'il fallait mourir, il accueillit cet arrêt sans

trembler; seulement, une amertume profonde se peignit sur son

visage.

«Je reconnais enfin, dit-il, la différence qu'il y a entre servir

Dieu et servir les rois. Si j'avais autant travaillé pour mon salut

que pour le bien de l'État, je ne me verrais pas réduit à

l'affreuse extrémité où me voici... J'ai mérité la mort, car j'ai

plus servi aux hommes qu'à Dieu[10]!»

[10] Jean Bouchet, _Annales d'Aquitaine_, IVe partie.

--Il me reste, reprit Jean de Pavanes, à vous instruire de ce que

j'ai découvert aujourd'hui, par la confidence un peu forcée de

madame la duchesse d'Angoulême.

La voix publique avait raison en s'élevant contre la procédure

dirigée par le grand chancelier Antoine Duprat, en s'intéressant

hautement à l'accusé, en attendant comme lui un acte de clémence

royale qui, hélas! n'est pas venu, car deux personnes obsédaient le

roi pour empêcher qu'il ne cédât à sa générosité instinctive.

Ces personnes, les nommerai-je? c'étaient celles qui avaient fait

décréter le surintendant d'accusation, l'avaient noirci aux yeux de

Sa Majesté, avaient intercepté toutes ses lettres, ses suppliques,

et surtout ses explications. Ces grands coupables, madame la

régente et le chancelier, en un mot, connaissaient cependant bien

l'innocence du baron de Semblançay, car les quatre cent mille

ducats qu'on lui reprochait d'avoir dérobés, c'étaient eux qui les

avaient reçus...

--Que dites-vous, maître? s'écria Marguerite de Valois, effrayée de

cette affirmation, qui éclatait comme un trait de lumière dans une

des plus ténébreuses intrigues du règne de son frère.

--La vérité, Altesse, car ce que je vous rapporte, je le tiens de

la bouche même de madame la duchesse...

--Ainsi, le surintendant Semblançay?...

--Le surintendant est mort victime d'une infernale machination;

c'est là le pacte qui unit madame la régente au chancelier.

Écoutez, d'ailleurs, ses détails qui lèveront tous vos doutes.

Le surintendant avait réuni la somme et se disposait à l'envoyer à

messire Lautrec, lorsque le chancelier, remplissant le rôle de

tentateur, fit luire aux yeux de madame la régente, dont on connaît

malheureusement le faible pour les grosses sommes, la possibilité

d'arrêter celle-ci au passage. En caressant l'amour de sa complice

pour l'argent, messire Antoine Duprat servait leurs rancunes

communes contre madame de Châteaubriand et le général son frère, en

privant celui-ci d'un subside indispensable.

Madame la duchesse d'Angoulême se rendit en conséquence auprès du

baron de Semblançay, et là, par prières, par menaces surtout, au

nom de son royal fils, elle lui extorqua la somme.

Lorsque le roi, à la suite de ses explications avec le général

Lautrec, fit comparaître le surintendant, celui-ci déclara sans

hésiter ce qu'il avait cru devoir faire, connaissant l'autorité

laissée par le roi à sa mère. Sa Majesté alla trouver madame la

duchesse, lui reprochant avec amertume la perte de son duché de

Milan, et l'accablant de reproches pour une félonie sans exemple de

la part d'une mère d'un roi.

Mais alors la duchesse nia le fait sans vergogne, et accusa le

surintendant de calomnie.

On appela celui-ci une seconde fois; confondu d'abord par la

hardiesse et la duplicité de la mère de son souverain, il finit par

retrouver sa présence d'esprit, et offrit d'apporter les preuves de

son innocence, c'est-à-dire les ordres et les quittances écrits et

signés de la main même de madame la duchesse d'Angoulême.

L'embarras du monarque devenait extrême entre les affirmations de

son ministre et les dénégations de sa mère. Ce fut celle-ci qui

trancha la question. «Eh bien! s'écria-t-elle, rien n'est plus aisé

que de vous assurer qui dit vrai ou qui a menti. Puisque messire le

surintendant prétend posséder ces pièces, qu'il les montre.»

Rien qu'à la manière dont elle prononça ces mots, le baron de

Semblançay se sentit enlacé dans un piège. Cependant, comme il

avait classé ces pièces importantes dans son chartrier, il courut

les chercher... Hélas! elles avaient disparu, un misérable était

venu en aide au chancelier et à la duchesse, et les avait

soustraites.

Le monde s'écroulait autour de l'infortuné surintendant. De cette

heure, il ne conserva plus d'espoir. Il tendit la tête au coup qui

devait l'abattre sur l'échafaud de Montfaucon, après une procédure

sans bonne foi, où les juges avaient promis sa mort avant de monter

sur leurs sièges.

Voilà, Altesse, ce que vous avez voulu savoir: telle est l'alliance

basée sur le sang innocent qui relie le chancelier à madame la

duchesse régente. Les armes qui font la puissance de messire

Duprat, ce sont ces ordres et ces quittances, qu'il détient par

devers lui, et qu'il n'aurait qu'à envoyer au roi pour amener une

rupture éclatante entre le fils et la mère, et faire supprimer à

celle-ci les hautes prérogatives dont elle est investie. Le roi est

trop bon gentilhomme, trop amoureux de sa gloire, pour laisser son

pouvoir entre les mains qui ont fait couler le sang du juste, et

amené le plus cruel revers de nos armées.

Quand au fourbe qui a tissé les fils de cette intrigue, il a

manœuvré de telle sorte que rien ne peut établir sa complicité,

et qu'il semble n'avoir figuré au procès que comme un magistrat

investi, sans l'avoir cherchée, de la confiance de son maître et du

soin d'assurer la vindicte des rois.

Le vieillard s'arrêta laissant ses trois auditeurs méditer quelque

temps en silence ses révélations.

Mademoiselle de Tournon, non plus que Michel Gerbier, n'osaient

exprimer leurs sentiments; ce fut la princesse qui prit la première

la parole:

--Certes, dit-elle, c'est là une trame infernale et bien conduite.

Il m'est cruel d'avoir à reconnaître tant de duplicité chez ma

propre mère. Mais le ciel, en nous permettant de descendre dans cet

abîme de noirceurs, nous a livré un secret dont il nous laissera

sans doute tirer avantage. Maître, vous n'avez encore rempli que la

moitié de votre œuvre; pour que nous soyons maîtres du

chancelier, comme il est maître de la régente, il faut que vous

sachiez le nom du misérable qui vola les quittances dans le

chartrier du surintendant; il y a plus, il faut que vous m'ameniez

cet homme et que je m'assure de lui.

«Quand une fois on est entré dans la voie de Judas, il n'y a pas de

raison pour qu'on s'y arrête. Cet homme a vendu son bon maître au

chancelier, cet homme me vendra certainement le chancelier. Il ne

s'agit que d'y mettre le prix.

«Les quittances signées de ma mère ne peuvent perdre que ma mère;

mais ce serviteur déloyal, agent du chancelier, peut perdre le

chancelier.

«Allez donc, maître: s'il faut de l'or, Michel Gerbier vous donnera

tout celui de mon épargne; si ce n'est assez, je mets tous mes

joyaux à votre discrétion; cherchez, fouillez, payez, mais, sur

votre salut, ne revenez ici que pour m'amener cet homme!...»

--Notre sire Dieu m'inspirera, et je reviendrai bientôt, je

l'espère!

--Soyez-vous exaucé! Songez que je vous attends!...

--Oui, madame, je songerai que mon fils souffre!...

XVIII

L'ENVOUTEMENT.

Malgré sa promesse, la semaine touchait à sa fin, le vieux Jean de

Pavanes n'avait pas reparu.

Marguerite l'attendait dans une morne anxiété, car chacun de ces

jours qui s'écoulait en vain aggravait la situation misérable du

prisonnier de la Grosse-Tour, et avivait le ressentiment de Duprat.

Ses gens, rendus incorruptibles à force d'argent et de menaces,

gardaient les prisons du Louvre avec l'âpre férocité de véritables

Cerbères. Les tentatives faites auprès d'eux pour procurer quelque

allégement à la position rigoureuse du chevalier de Pavanes avaient

amené un résultat contraire et rendu ses chaînes plus pesantes.

Après l'avoir privé de sa liberté, on ne se contentait plus de le

tenir sous la menace d'un arrêt qui ne pouvait être que terrible,

on s'en prenait à sa conscience.

Par un raffinement digne de l'infâme chancelier Duprat, chaque

jour, un moine, ce même frère Roma, si ingénieux dans l'invention

des supplices, descendait dans sa cellule, et abusant de l'état où

le réduisaient ses fers, s'installait en face de lui, lui lisait un

chapitre de l'Évangile, et le texte de l'arrêt rendu sur l'ordre de

Duprat par la Sorbonne contre les doctrines de Luther.

Un sermon plein de menaces et de tempêtes suivait ces lectures, et

la séance se terminait par la mise en demeure, signifiée au captif,

d'abjurer les doctrines de la réforme.

On voit que, si Antoine Duprat n'était pas encore venu à bout de

créer officiellement l'inquisition, il n'en appliquait pas moins

avec assez de talent les principes et les pratiques.

A ces persécutions, à ces attaques contre sa foi, l'héroïque jeune

homme opposait un silence impassible. Tant que durait la lecture ou

le sermon, il fermait les yeux et semblait ne rien entendre.

Puis, lorsque dom Roma le sommait d'abjurer, se soulevant sur son

banc de bois, le front haut, le regard illuminé, il entonnait d'une

voix sonore et vibrante, la traduction en vers qu'il avait faite du

cantique des Machabées et de l'histoire de Daniel, jeté dans la

fosse aux bêtes féroces.

Son chant retentissant s'en allait, répercuté par l'écho, jusqu'au

fond de chaque cellule, et les autres prisonniers, animés par ce

souffle plein de foi, s'associaient à lui, s'unissant en chœur,

et transformant ces lieux de malédiction en un temple consacré à la

louange du ciel.

Et le moine s'en retournait, plus haineux, plus fanatique qu'il

n'était venu.

Alors aussi, en récompense de sa misère et de son courage, le ciel

venait à l'aide du captif. Souvent, la nuit, entre les deux rondes

des geôliers, la porte de pierre tournait sur son pivot, et l'ange

de l'amour, le séraphin de l'espoir, effaçait d'un baiser le

souvenir des persécutions passées, allégeait d'un mot le poids des

chaînes, et versait dans cette âme raffermie le baume de sa

tendresse.

Sublimité de l'amour! Marguerite désolée, navrée, trouvait moyen de

porter la joie et la consolation à son amant persécuté!

Pour elle, le reste du temps n'était que souffrance. Elle se

sentait circonvenue par les persécutions de ses ennemis; un

espionnage incessant, revêtant toutes les formes, recourant à tous

les subterfuges, entourait ses pas. Quoi qu'elle entreprît, où

qu'elle allât, elle reconnaissait la trace ou l'œil de Duprat et

du bouffon.

L'odieux despote gagnait chaque jour en importance; il empiétait

effrontément sur les attributions de la régente, et cette altière

et vindicative princesse affectait de ne pas voir ces usurpations.

Sa conscience avait suivi le chemin de son autorité; elle se

montrait raffermie dans la religion romaine, tout écrit novateur

avait disparu de chez elle; elle témoignait une déférence extrême

pour le grand-pénitencier Loys Chantereau, pour Robert de

Lenoncourt, son chapelain, et pour messire Cagny, premier aumônier

du roi, tous séides de Duprat et de la Sorbonne.

De telles accointances ne présageaient rien de bon pour les

réformistes.

Marguerite, qui le comprenait et qui avait renoncé à toute

tentative sur l'esprit de sa mère, redoublait de pressentiments

funestes. Que faire? Comment heurter de front le ministre

omnipotent? La sœur du roi était au-dessus de ses atteintes,

sans doute; mais l'amante de Jacobus de Pavanes pouvait-elle ne pas

trembler pour les jours de son ami devant l'homme qui avait fait

assassiner juridiquement Semblançay et tant d'autres!

Ainsi donc, une chaîne sanglante rivait la régente au chancelier;

mais il eût fallu peu connaître le caractère altier, implacable de

cette princesse, pour ne pas comprendre que, sous les concessions

qu'elle faisait une à une, son redoutable complice couvait une

sourde vengeance.

Pour se récupérer de l'influence de la comtesse de Châteaubriand et

de Lautrec sur l'esprit du roi, la régente n'avait pas hésité un

instant à sacrifier notre armée et notre territoire italien.

Opiniâtre en ses desseins, elle nourrissait habilement celui de

faire détrôner la comtesse dans les faveurs royales par cette

petite d'Heilly, sa créature et sa fille d'adoption.

Elle avait immolé notre gloire séculaire à sa haine contre le

connétable de Bourbon, en réduisant par ses injustices et ses

vexations ce vaillant homme à offrir son épée à l'ennemi de la

France. Patrie, honneur, dignité, conscience, elle ne tenait

compte de rien quand il s'agissait d'assouvir son ambition ou de

satisfaire ses passions perverses.

[Illustration: Ils n'étaient pas moins pressés de s'éloigner.]

Était-il présumable qu'elle épargnât longtemps l'homme qui lui

faisait maintenant obstacle?

A travers ses palinodies de religion, une chose n'avait pas changé

chez elle: c'étaient ses idées superstitieuses, son faible pour les

œuvres de cabale. La science réelle de son nouveau docteur et

l'adresse qu'il avait déployée dans ces dernières circonstances,

lui avaient assuré la confiance qu'elle avait retirée au trop

consciencieux Corneille Agrippa, l'un des hommes les plus éclairés

de son temps.

Ce jour-là, elle avait mandé l'alchimiste pour connaître l'état de

son opération capitale; car il lui avait, à leur dernière

entrevue, promis de frapper un grand coup.

C'était à l'entrée de la nuit.

On l'introduisit discrètement dans son oratoire où elle ne se

faisait aucun scrupule de se livrer également à ses dévotions et à

ses projets homicides.

Une lampe éclairait les lambris tapissés de cuirs frappés, au

reflet mat, comme il convenait ici.

Le grand Christ, que nous connaissons, étendait toujours ses bras

au-dessus d'un prie-Dieu d'ébène, aux moelleux coussins de velours.

Un livre d'Heures reposait entre deux cierges éteints.

De grands rideaux de damas lampassé retombaient devant la double

ogive de la croisée, pour intercepter toute communication avec le

dehors.

Jean de Pavanes était couvert d'un manteau, sous lequel il portait

un objet précieux et fragile, à en juger par les précautions de sa

marche.

Était-il consciencieux lui-même dans ses pratiques cabalistiques;

avait-il la foi qu'il prétendait imposer aux autres? C'est une

question applicable aussi bien à tous ses confrères du moyen-âge,

nous n'hésitons pas à la résoudre dans le sens affirmatif.

L'alchimie et l'astrologie faisaient alors partie inséparable de la

médecine, de même que les métaux formaient la base de la

médication. Il est vraisemblable que les découvertes très réelles

que les physiciens retiraient des amalgames de leurs creusets,

leur inspiraient créance dans les effets de leurs pratiques

métaphysiques, et que, dans le désordre plein de mysticisme où

flottaient encore les idées, à travers ce monde surnaturel dont la

théologie faisait articles de religion, ces savants, étonnés

eux-mêmes de leurs trouvailles, étaient les premiers trompés par

leurs œuvres.

Cela ne pouvait les empêcher d'user de ruse pour consolider la

confiance qu'on mettait en eux. De même que les docteurs en

religion se servaient sans scrupule de ce qu'ils appelaient des

ruses pieuses, pour accréditer de faux miracles, destinés à faire

croire à ceux qu'ils tenaient pour vrais, de même, les docteurs en

alchimie ne méprisaient pas des auxiliaires, comme les indications

qui avaient mis le vieux de Pavanes sur la voie des intrigues de la

régente et du chancelier.

--Vous apportez l'œuvre!... s'écria la mère de François Ier, en

s'élançant avec joie au-devant du vieillard.

Et sans lui laisser le temps de répondre, elle écarta son manteau.

--L'objet est là, madame; nous allons procéder aux premières

incantations.

Il déposa sur une table un coffret de bois de chêne, dont les

faces et le couvercle portaient, sculptées, diverses figures

fantastiques.

Puis il alluma gravement les cierges du prie-Dieu, colla sur chacun

d'eux un nombre impair de petites médailles de plomb, et ouvrit le

livre d'Heures à l'office des morts.

La duchesse suivait avec avidité tous ses mouvements; elle se

sentait gagnée par sa gravité et son air solennel.

Ces préliminaires achevés, il revint au coffret, dont il tira une

figurine de cire, suffisamment modelée pour qu'on reconnût un homme

vêtu d'une simarre, le mortier en tête, et ayant une intention de

ressemblance avec le chancelier.

--Enfin! murmura la régente, nous le tenons!...

Il y avait du rauquement du tigre dans le ton guttural dont elle

prononça ces mots.

--J'ai eu soin, dit l'alchimiste, de placer le linge imbibé de son

sang à la place du cœur, afin que l'image fût entièrement

assimilée à l'original. Cependant, une formalité serait nécessaire,

vous ne l'ignorez pas, Altesse. Quoique ce sang soit celui d'un

homme baptisé, il est d'usage que les simulacres reçoivent

eux-mêmes le baptême et avec lui les noms de la personne qu'ils

représentent. De très honnêtes ecclésiastiques ne refusent pas

leurs services, en ces circonstances.

Votre Altesse, craignant que les noms qu'il s'agit de donner à

cette image n'éveillent l'attention et ne provoquent la traîtrise,

n'a pas voulu que je recoure à cette mesure; que résout-elle

présentement?

--Ne savez-vous pas, maître, que le baptême est valable, venant de

toute personne qui l'a reçu elle-même?

--Que prétend Votre Altesse?

--Voici de l'eau bénite, dit-elle en montrant la coupe suspendue

au-dessous du crucifix; voici une image sainte; ceci est un

oratoire consacré comme une chapelle; nous sommes chrétiens l'un et

l'autre. Prenez cette eau, et baptisez la figurine, je vais

répondre pour elle.

L'alchimiste lui-même sentit comme un frisson de remords lui

traverser les reins à cette proposition sacrilège.

--Hésiteriez-vous?... demanda l'implacable duchesse; croyez-vous

que ce ne soit pas œuvre pieuse et méritoire de perdre cet

homme?...

--Œuvre sainte et juste!... Oui, sur mon âme!... C'est écraser

le serpent, renvoyer Satanas à la géhenne!...

Exalté alors par sa haine et par l'horreur de cette cérémonie

démoniaque, il détacha la coupe, et la tenant suspendue sur la

statuette:

--Toi qui as du sang humain dans le cœur, qui es-tu?

prononça-t-il.

--Antoine Duprat, ministre, chancelier de France, répondit la

régente, les lèvres agitées par la haine, en laissant passer ces

titres.

--Que veux-tu, en présence de ce Christ, dans ce lieu bénit?

--Le baptême.

--Antoine, fit le centenaire en répandant l'eau consacrée sur

l'image, je te baptise au nom du Père, du Fils et de l'Esprit...

On eût dit que cette cérémonie blasphématoire avait trouvé la

matière plus sensible que ces chrétiens profanateurs.

La lampe crépita sur son socle d'or, comme pour protester, et la

flamme des cierges, devenue bleuâtre, cessa un instant de donner

aucune lumière.

--Voyez-vous? demanda la duchesse frémissante.

--Oui, madame, et si ce n'est le ciel, du moins l'enfer s'associe à

notre œuvre.

--L'enfer! soit! s'écria-t-elle en relevant le front et en fixant

l'image du Dieu crucifié, comme pour le mettre au défi; l'enfer,

soit, mais que cet homme meure!

--De maux terribles et prolongés, tels que ceux qu'il impose à ses

victimes!... appuya le nécroman.

Il enleva la figurine de la table et la posa sur le prie-Dieu,

entre les cierges qui avaient recommencé à éclairer, mais qui

pleuraient de longues larmes de cire.

Il assujettit à côté exactement au-dessous du crucifix, les prières

des morts; puis, ayant examiné d'un air pensif cette cire qui s'en

allait par traînées:

--Il y a ici un mauvais présage, dit-il. Je ne sais encore s'il

menace l'un de nous ou le chancelier, mais je ne peux le

méconnaître.

--Poursuivons... murmura la duchesse exaltée jusqu'au délire.

--Voici une longue épingle de fer, vous allez la faire rougir à

l'un des cierges, et une fois rouge, vous l'enfoncerez au cœur

de la figure baptisée.

Pendant ce temps, je me livrerai aux supputations astrologiques

indispensables.

Laissant la duchesse accomplir cette instruction, il s'assit à la

table, déroula un parchemin couvert de cercles et de triangles,

parmi lesquels il traça à la pointe d'un crayon rouge diverses

images symboliques.

La duchesse lui obéit exactement; de sa main princière elle fit

rougir l'épingle et l'enfonça avec passion dans la cire dont une

parcelle se fondit, mais où elle resta fixée.

--J'ai fait suivant vos désirs, maître, dit-elle alors.

--C'est bien, madame, répondit-il tout préoccupé; nous

renouvellerons cette opération pendant neuf jours. Mais que Votre

Altesse le sache, les calculs que voici, et que je tiens pour sûrs,

m'annoncent que le neuvième jour, si l'envoûtement n'a pas réussi

contre notre adversaire, un malheur atteindra l'un de nous.

--J'irai jusqu'au bout! La mort de cet homme ou ma perte!...

--A moins que ce ne soit la mienne... murmura pensivement

l'alchimiste.

Et il demeura de nouveau penché sur son vélin cabalistique.

--Tout n'est-il pas fini pour ce soir, maître? demanda la duchesse,

qu'une anxiété vague gagnait peu à peu.

Les Mystères du Louvre · 第 14 / 41 段