La bonne mine que vous font les serviteurs des princes est l'indice

de la faveur de ceux-ci; le premier ministre le savait mieux que

personne. Encouragé dans ses idées de la veille par cet accueil, il

poussa plus loin l'entretien.

--Que disent les médecins? demanda-t-il.

--Rien; Son Altesse a refusé d'en laisser venir aucun. Elle ne

souffre pas du corps, a-t-elle répondu à mes questions; et c'est

tout ce que j'ai obtenu.

--Mais cette indisposition subite...

--Ce que j'en sais, c'est que Son Altesse est rentrée hier fort

émue de chez madame la duchesse, où elle était allée chercher des

nouvelles de notre sire le roi.

--Les nouvelles de Sa Majesté ne sont pas plus mauvaises que les

précédentes.

--Alors, je m'y perds.

--L'état de Son Altesse s'améliorera, espérons-le, fit le

chancelier tout pensif lui-même, et si vous croyez que ce ne soit

pas l'offenser, veuillez lui présenter mes hommages.

--Je n'y manquerai pas, messire, et je suis garante qu'elle ne sera

pas blessée... Oh! il s'est opéré depuis peu un grand changement

dans ses idées.

--En vérité!... fit Duprat avec plus de curiosité qu'il n'eût voulu

en laisser voir.

--Il allait poser encore une question, mais, à quelques pas de là,

au détour d'une galerie voisine, un joyeux grelot retentit, et un

organe connu fit entendre son fredon habituel:

La demoiselle d'honneur s'enfuit à cette voix, comme une biche

effarouchée.

Le chancelier fronça le sourcil, ce qui n'empêcha pas Triboulet

d'arriver toujours carillonnant et achevant son quatrain.

--Assez de chansons, murmura le chancelier, j'ai d'autres soins.

[Illustration: Nos troupes luttaient avec de grands efforts.]

--Par le grand Comus, dieu de la galanterie, la belle Hélène de

Tournon jouait-elle ici le rôle de Circé, la sorcière, ou celui de

son homonyme la demoiselle de M. Jupiter, deux ribaudes déterminées

ensorcelant tout un chacun?

--Trêve de sornettes! N'as-tu rien de plus sensé à me dire?

--Sur ma foi de jongleur patenté, pas autre chose, monseigneur, si

ce n'est que mademoiselle de Carillon est devenue trop lourde pour

mon intellect; je ne peux plus la faire jaser à mon gré et je vous

supplie de vous en charger, vous la manœuvrerez mieux que moi.

Et, sans plus de façon, il se sauva en lançant un gros rire

sardonique, qui agaça très désagréablement les oreilles de son

patron.

Nous ne savons comment cela se fit, mais, peu de jours après,

celui-ci se croisa avec la demoiselle d'honneur, au sortir de la

chapelle du Louvre.

Quoique l'écho de ce rire diabolique tintât encore autour de lui,

il ne put s'empêcher de lui adresser quelques mots. Elle y

répondit, sans affectation, que la princesse allait mieux, et avait

reçu avec plaisir les compliments qu'elle avait reçus de sa part.

Bref, pour ne pas abuser de l'attention du lecteur, l'indomptable

et irréconciliable chancelier, réconcilié et tout près d'être

dompté, se trouva, au bout d'une huitaine, amené, de transaction en

transaction, à réclamer la faveur d'être admis chez la princesse,

dans ce même appartement d'où il était sorti naguère, la rage dans

le cœur.

Mademoiselle de Tournon assista, cette fois, à l'entretien, qui fut

court, mais plein de courtoisie.

Duprat ne se dissimulait pas que la princesse attendait de lui la

grâce, la libération de Jacobus de Pavanes; mais, une ingénieuse

manœuvre lui permettait de se flatter que cet acte de clémence

serait récompensé d'un prix inestimable.

Nous n'affirmerions même pas qu'il se sentît disposé à hâter

l'envoi en exil de ce prisonnier, afin de se délivrer du voisinage

importun d'un rival.

Il sortait de chez la princesse plongé dans ces réflexions et fort

perplexe sur le parti à prendre, car au fond de son cerveau couvait

toujours une instinctive méfiance, lorsque son complice, auquel il

n'avait eu garde de s'ouvrir sur ce revirement, se trouva sous ses

pieds.

Il était tout bonnement couché en travers du passage, si bien que,

dans l'obscurité de ces corridors, le ministre vint se heurter

contre lui et faillit rouler sur le carreau.

--Encore toi sur mes pas! Que fais-tu là, maraud?

--Je gagne l'argent de Votre Excellence en composant un apologue.

--Toujours des lazzis!

--Non pas, sur ma foi! Votre Seigneurie me paye pour lui apprendre

les embarras de son chemin...

--Finiras-tu?

--J'ai voulu lui enseigner, par l'apologue dont il s'agit, que la

chambre des princesses est semée des écueils qui amènent la chute

des ministres.

--Oh! ceci cache une noirceur.

--Sur ma part de réjouissance dans le paradis des fous, tout au

plus un ruban.

--T'expliqueras-tu?

--Monseigneur le demande avec une grâce à laquelle on ne résiste

pas... Madame la duchesse d'Alençon, la marguerite du jardin de la

cour, a-t-elle repris ses couleurs et ses charmes?

--Parle plus respectueusement de la princesse.

--Que saint Risus, mon patron du calendrier grec, en soit loué! Il

m'a placé à la cour la plus divertissante de ce globe... les

ministres y possèdent la clairvoyance de Salomon, et les dames la

sincérité toute nue.

Votre Seigneurie se connaîtrait-elle en parures et chiffons? Que

lui semble de ce ruban façonné en nœud d'amour?

Et le démon agita sous les yeux de Duprat un ruban de soie.

--Eh bien, que signifie ce brimborion?

--Brimborion! Comme ces hommes d'État traitent cavalièrement les

choses les plus tendres!... Ce ruban, honoré seigneur, était, il y

a deux jours, sur la toilette de madame Marguerite...

--Après, serpent!...

--Et ce matin, le compère Louvart, le nouveau guichetier de

Grosse-Tour, en poussant une reconnaissance jusqu'à la cellule de

certain prisonnier de religion, l'a trouvé sur sa table... Comment

ce ruban est-il arrivé là, c'est miracle, à coup sûr; mais, pour

exacte, aussi vrai que mon bonnet est un bonnet de fou, ce ruban un

gage de tendresse et vous un ministre, la chose est exacte.

Antoine Duprat saisit le poignet du bouffon dans sa main de fer:

--C'est la princesse qui a porté et donné ce ruban au prisonnier,

en lui rendant visite?...

--Aïe! aïe! vous me broyez les os!...

--C'est elle, réponds!

--Miséricorde! je ne carillonnerai de ma vie, si vous ne me

lâchez!..

--Répondras-tu, bourreau?

--Puisque je me tue de dire à Votre Excellence que c'est un fait

miraculeux; personne n'a vu la princesse, mais on a trouvé le

ruban.

--Il suffit...

Un rire fauve épanouissait la face carminée du bouffon.

Duprat fixait un regard sinistre sur la porte de la princesse.

--Merci, dit-il à son complice, après quelques secondes de

convulsions intérieures, dont le choc creusait des sillons mouvants

sur son front; merci, je te récompenserai, mais d'abord je

t'investis d'une mission de confiance. Ce guichetier, de qui tu

tiens ce nœud de ruban, tu vas aller le trouver et lui enjoindre

de mettre les fers aux mains et aux pieds de ce beau prisonnier.

--J'y cours, messire, fit le gnome.

Et il ajouta à part lui en ricanant:

--C'est toujours cela de gagné, en attendant mieux.

Il avait rempli sa journée, le prisonnier allait être soumis à un

nouveau supplice, et ses discours empoisonnés avaient retourné le

couteau dans la jalousie saignante du chancelier.

XVI

LE CONSEIL DES INTIMES.

Il s'écoula plusieurs jours avant que le chancelier se représentât

chez la princesse Marguerite, mais il ne manqua pas un seul matin

de se faire rappeler à elle dans les termes les plus respectueux.

Il souhaitait peut-être ne la voir que quand elle aurait eu le

temps d'apprendre les rigueurs déployées contre son protégé.

C'était un homme fort ingénieux, lorsqu'il s'agissait de prendre

une revanche ou d'aiguiser une vengeance acérée.

Heureusement savons-nous qu'il avait affaire à une nature peu

facile à décourager, à une intelligence aussi pénétrante pour le

bien qu'il l'était pour le mal.

Nous ne pourrions dire si la princesse avait, comme il l'eût voulu,

connaissance de ses noirceurs nouvelles, mais, lorsqu'il sollicita

l'honneur de la voir, il fut admis sans aucune hésitation.

Marguerite était dans sa chambre, tenant une sorte de lever

familier avec plusieurs dames ayant auprès d'elle sa favorite,

mademoiselle de Tournon, et causant avec mademoiselle d'Heilly, sur

laquelle s'exerçait plutôt sa curiosité que son intérêt, depuis

qu'elle la savait l'objet de projets énigmatiques de la part de la

régente.

Elle salua le premier ministre avec la même grâce qu'il lui avait

vue la dernière fois et lui tendit d'elle-même sa main, qu'il lui

fut impossible de ne pas baiser.

Il essaya de surprendre sa pensée intime, en dardant sur elle un de

ses regards singuliers qu'il tenait de la race des serpents, mais

sa prunelle verte n'avait pas la puissance de fasciner les grands

yeux noirs de la sœur du roi. Ce ne sont que les êtres faibles

et inférieurs qui se laissent dominer par ce magnétisme des

reptiles.

Il chercha à lire sur la physionomie de mademoiselle de Tournon,

mais la belle et rusée Hélène affectait de s'entretenir à voix

basse avec mademoiselle d'Heilly d'historiettes de jeunes filles,

qui semblaient les occuper et les amuser beaucoup l'une et l'autre.

Antoine Duprat comprit qu'il s'était fourvoyé au milieu

d'adversaires qui ignoraient le redoublement de sa haine, ou qui,

pour s'en cacher si parfaitement, étaient plus fortes qu'il ne

l'avait présumé. Cette incertitude et cette crainte lui causèrent

un malaise qui se refléta sur ses traits.

La princesse lui ayant donné un siège non loin d'elle, n'hésita pas

à l'attaquer sur ce point.

--Sur Dieu, lui dit-elle, je n'ose, messire, m'enquérir de vos

nouvelles; à voir votre air de souffrance, je crains qu'elles ne

soient mauvaises.

Il essaya d'opérer une diversion, et comme il était venu dans un

méchant dessein, il commença par le sujet qui devait être le plus

contristant pour la princesse:

--Mauvaises, en effet, Altesse, si ce n'est pour moi-même, du moins

pour quelqu'un qui nous est si cher que nous ressentons ses

adversités à l'égal des nôtres.

Marguerite, en se décidant à le recevoir, s'était préparée à

entendre tout ce qui lui serait pénible: elle ne lui donna donc pas

le plaisir de se montrer alarmée.

--Je ne connais, répondit-elle, qu'une personne dont le sort me

touche à ce degré, c'est mon honoré et royal frère.

--C'est aussi de Sa Majesté que je veux parler.

--Eh bien, quelles nouvelles des négociations?

--Le messager arrivé aujourd'hui n'en apporte que de fâcheuses. Il

est à craindre que la régence ne se prolonge encore longtemps...

--Avec votre pouvoir... insinua la princesse, sous une pointe

d'ironie si imperceptible qu'il n'y avait pas moyen de s'en blesser

ni de la relever.

D'autant mieux qu'elle ajouta aussi vite, en façon de correctif:

--N'était le délaissement, l'exil forcé du roi, personne ne le

regretterait d'ailleurs, messire.

--Notre Altesse me flatte, fit le chancelier avec un sourire

contraint; et, comme vous le dites, madame, ce délaissement, cet

exil deviennent intolérables, depuis surtout que l'illustre

prisonnier n'en prévoit plus le terme.

Là-dessus, le chancelier insistant sur les détails propres à faire

regarder le retour du roi comme improbable et impossible avant

longtemps, expliqua, ce qui était vrai, que, contrairement à son

espoir, en se faisant conduire à Madrid où il comptait s'expliquer

avec l'empereur, François Ier n'avait pu encore obtenir une seule

entrevue de son politique vainqueur.

Charles-Quint ne possédait guère que l'affection des vertus qu'il

paraissait avoir; peu de clémence, peu de bonté, aucun élan, une

générosité douteuse et une franchise qui n'existait qu'en paroles.

«Sa foi, a dit l'historien Mézeray, ne l'obligeait point hors de

son intérêt, et son honneur ne paraissait que quand il était

question de profit.»

Avec un tel caractère, il n'était pas homme à sacrifier les

avantages que lui donnait la détention du roi de France à la gloire

de se montrer magnanime vis-à-vis de lui. Sous différents

prétextes, il différait donc sans cesse de s'aboucher avec lui,

s'en tenait aux conditions exorbitantes qu'il avait formulées dès

l'origine, et ne voulait absolument entendre aucune de celles que

la régente lui avait fait successivement offrir. Inexorable,

inflexible, il se flattait que l'ennui de la prison et la crainte

d'y être indéfiniment retenu contraindraient son rival à faiblir,

et, dans cette prévision, il refusait obstinément de le voir.

Ce calcul prouvait de la part de Charles-Quint une connaissance

assez juste du caractère de François Ier. Les partis extrêmes, qui

ne sont permis que dans les situations désespérées, ou quand on se

sent assez de force ou de génie pour les soutenir, ne lui coûtaient

rien à prendre; l'esprit romanesque de son siècle et son imprudence

particulière l'empêchaient de voir les difficultés. Mais le pire de

tout cela, c'est que le feu qu'il mettait d'abord dans ses

entreprises s'éteignait tout à coup sans pouvoir être nourri par le

succès ni rallumé par les disgrâces; il n'était donné à ce prince,

comme l'a dit l'abbé Raynal, que d'avoir des demi-sentiments et

d'accomplir des demi-actions.

De là cette prostration, ce marasme qu'il subissait, au moment où

nous nous voyons les affaires livrées à l'ambition avaricieuse de

la duchesse d'Angoulême et à son complice Antoine Duprat.

--Ces renseignements sont fort tristes, dit Marguerite de Valois,

lorsque le chancelier eut énuméré les diverses circonstances qui

finissaient par menacer d'altérer la santé du roi.

--Ce n'est pas tout encore, cependant, reprit Duprat. La situation

de Sa Majesté est aggravée par la conduite des grands d'Espagne à

son égard. Ces orgueilleux hidalgos, brochant sur le délaissement

où leur maître se plaît à laisser notre monarque, cherchent des

raffinements de persécution. Un événement grave s'en est suivi, et

c'est le principal objet du message de ce jour.

Il arrive à Sa Majesté de recevoir chez elle et de donner à jouer

ou de jouer elle-même. Un de ces jours, jouant avec un grand

d'Espagne, elle gagna beaucoup. Son adversaire ayant souhaité sa

revanche, le roi la lui a refusée. Sur quoi, l'insolent Espagnol,

jetant sur le tapis son enjeu, s'est écrié: «Tu as raison, car tu

as besoin de cet argent pour payer ta rançon.» Le roi, gentilhomme

jusque dans les fers, a tiré son épée, et, plus rapide que la

foudre, l'a passée au travers du corps de son insulteur.

Les choses en sont là, et Votre Altesse comprend qu'elles

n'avancent pas la solution que nous demandons au ciel.

--Oui, la nouvelle est grave, répondit Marguerite de Valois, en

redressant fièrement la tête; mais le roi de France a fait ce qu'il

devait, et l'empereur cesserait d'être chevalier s'il désapprouvait

sa conduite.

Marguerite avait raison, car Charles-Quint, informé de la dispute

et de son issue sanglante, répondit aux parents de la victime qui

lui demandaient justice:

--François a bien fait, tout roi est roi partout.

Ces révélations du chancelier ne laissaient pas d'exercer une

impression amère sur l'auditoire d'élite réuni chez la princesse.

Celle-ci, réfrénant ses sentiments prêts à déborder, cherchait à

lever la séance sans trahir trop de hâte, quand il lui survint un

auxiliaire, qu'elle vit sans dégout pour la première fois.

Triboulet s'était glissé dans l'appartement comme un renard dans un

poulailler. Accroupi derrière le grand fauteuil de la princesse, il

avait tout entendu, et se montrant tout à coup:

--Gracieuse Altesse, fit-il avec le même aplomb que s'il n'eût pas

été naguère jeté honteusement à la porte de cette chambre, je

demande à compléter le discours de monseigneur le premier ministre.

Le premier mouvement de la princesse fut d'appeler les huissiers,

et de renouveler avec une bonne correction le renvoi du favori de

Duprat; mais la même pensée profonde qui lui avait fait admettre le

maître lui fit tolérer le séide, et, se trouvant suffisamment

autorisé par son silence:

--Monseigneur le chancelier, dit-il, est lugubre comme sa robe

noire. Il vous a raconté, madame, des histoires de l'autre monde.

C'est vrai: ces beaux seigneurs espagnols prennent de grands airs

avec notre roi, mais celui-ci en profite pour leur jouer des tours

que je ne renierais pas, moi le suppôt du dieu Satyre. Ces hidalgos

sont féroces sur l'étiquette; ce sont chaque jour des disputes sur

le cérémonial.

Le roi ayant consenti à se découvrir pour les saluer, ils se sont

avisés de prétendre qu'il devait, de plus, s'incliner.

Ne réussissant pas à l'y décider, ils ont eu la facétieuse idée de

faire baisser la porte de sa chambre, afin que le roi fût obligé de

se courber pour sortir, et que les grands qui se tiendraient en

dehors pussent prendre cette inclinaison pour eux. Je vous donne en

mille ce qu'a imaginé le roi... Il est sorti à reculons, en leur

montrant le... dos.

Cette anecdote fut la dernière, elle égaya un peu l'assistance, et

le chancelier s'éloigna sans avoir le mot du sphinx qui faisait son

tourment, et dont il voulait le désespoir.

Une seule amie resta avec Marguerite: c'était celle dont le sein

était accoutumé à ses épanchements. Avec Hélène de Tournon,

Marguerite ne se contraignait pas.

Oh! que Duprat eût payé cher pour voir les larmes et entendre les

plaintes qui succédèrent à sa visite!

Elle souffrait bien, en effet, cette âme d'élite, exposée à des

poursuites odieuses, à des hommages infâmes; forcée de tendre sa

main généreuse et loyale à des lèvres méprisées. Les tourments de

son ami, les chagrins de son frère, les remords et l'expiation de

sa mère, formaient une trilogie cruelle où elle se débattait

vainement comme dans un cercle d'airain.

Toute sa vie, tout son bonheur, tout son avenir étaient là,

fatalement enchaînés, et chacun de ses efforts pour rompre ce

réseau n'arrivait qu'à le rendre plus étroit, témoin les fers qui

chargeaient le chevalier de Pavanes et les persécutions qui

accablaient le roi.

Sa confidente cherchait, sans y réussir, à la réconforter.

Elle-même n'osait plus rien attendre des expédients confiés à

l'adresse du vieux Jean de Pavanes, qui pourtant n'avait garde

d'abandonner la tâche à lui échue dans cette alliance offensive et

défensive.

La tendresse du père secondait l'habileté du docteur, la ruse du

nécroman. Appelé par la régente pour recevoir les débris du

précieux mouchoir imbibé du sang de l'ennemi commun, il avait

entamé la discrétion opiniâtre, cette conscience bourrelée.

Au moment donc où Marguerite accusait le sort avec le plus de

douleur, un mot de son serviteur Michel Gerbier lui vint au

secours:

--Maître Gaspard Cinchi, porteur de bonnes nouvelles, demande à

être introduit avec prudence auprès de Votre Altesse.

C'était le rayon de soleil succédant à la tempête. Le père de

Jacobus n'était pas de ceux qu'on fait attendre.

Le temps d'aller le chercher et de l'amener par des galeries

isolées, et il était reçu.

La princesse s'élança à sa rencontre dès qu'il franchit le seuil de

sa chambre; on aurait difficilement distingué le plus ému, de la

femme aspirant après le salut de son amant, ou du père poursuivant

celui de son fils unique.

--Accourez, maître! exclama-t-elle, et dites-nous, sans nous faire

languir, ce que vous avez découvert enfin.

Alors, malgré lui, il devint subitement grave, et secouant avec

amertume son front blanchi par ses cent années:

--Dieu m'est témoin, prononça-t-il, que s'il n'y allait pas du plus

cher intérêt de mes derniers jours, de votre bonheur et de la

nécessité d'empêcher la perte d'une nouvelle victime, ce secret

mourrait avec moi, ou du moins vous seriez la dernière personne à

qui je le confierais.

--Mon père, vos paroles pleines de ténèbres et de tempêtes

accroissent mon tourment...

--C'est qu'il s'agit de votre mère, Altesse...

Marguerite courba la tête.

--Il est donc vrai, un crime...

--Oui, madame, un crime, un double crime! a cimenté l'union de

madame la duchesse d'Angoulême et du grand chancelier; c'est par un

lien sanglant qu'ils sont attachés l'un à l'autre, et messire

Antoine Duprat est le plus fort, parce qu'il détient les preuves

qui perdraient sa complice.

--N'importe, il faut que je sache tout, puisque c'est le seul moyen

de sauver notre ami. Achevez, maître; la souffrance m'a donné la

force, je veux vous entendre.

Le vieillard s'assit, et Marguerite, assistée de ses deux autres

fidèles, Hélène et Michel Gerbier, prit place autour de la table,

comme s'il s'agissait d'une délibération d'Etat.

[Illustration: Ils gardaient les prisons avec la férocité de

véritables cerbères.]

XVII

LE SECRET DE LA RÉGENTE.

L'alchimiste exposa d'abord la marche de sa tactique:

--Vous savez, Altesse, dit-il à Marguerite, de quelle opération je

suis chargé par madame la régente, et comment elle m'a procuré un

objet que je jugeais nécessaire à sa réussite. Elle a voulu être

tenue au courant de mes travaux; chaque jour j'ai dû lui en donner

la marche, mais jusqu'ici je lui ai dit, en même temps, qu'à ma

grande surprise l'œuvre reculait au lieu d'avancer, ce qui ne

pouvait provenir que d'une influence occulte, telle qu'un pacte

passé antérieurement entre elle et l'homme qu'elle voulait

atteindre.

Les révélations que je lui ai faites par des insinuations

successives, sur la qualité, la nature de ce personnage, sur les

relations qui avaient existé entre eux, l'ont surprise d'abord,

puis alarmée, de telle sorte que, me croyant possesseur d'une

puissance bien plus grande que celle dont je dispose, et craignant

que je n'apprisse par ma science ce qu'elle avait tenu à me celer

elle a préféré me l'avouer elle-même.

C'est une histoire sinistre et qui date déjà de plusieurs années,

c'est-à-dire de la guerre du Milanais.

--Une funeste époque, maître, interrompit Marguerite de Valois.

--Funeste pour la France, Altesse, et plus encore pour l'honneur de

votre mère...

C'était donc en 1522; nos troupes, sous la conduite de messire

Lautrec, luttaient avec de grands efforts contre celles de

l'empereur, qui nous disputait le duché de Milan. La partie

française de l'armée supportait héroïquement les misères, les

privations; elle ne recevait ni solde, ni habillements, ni vivres,

et cependant elle tenait bon. Mais dans les rangs se trouvaient dix

mille Suisses, recrutés par le général en chef; non sans de grandes

peines, et par l'appât de séduisantes promesses. Ceux-ci

murmuraient et menaçaient.

Messire Lautrec ne pouvait que les payer de paroles; il attendait

de France quatre cent mille ducats, que les lettres formelles du

roi lui avaient annoncés. Mais cet argent n'arrivait pas, et

l'insubordination gagnait dans les compagnies suisses, dont le

concours nous était indispensable.

Notre armée était établie en face de Milan, dans le parc du vieux

château de la Bicoque. Les impériaux désiraient la bataille, que,

grâce à notre position, nous pouvions ajourner. C'était l'avis des

chefs; mais les Suisses, exaspérés de servir sans être payés,

demandèrent à grands cris leur solde ou le combat. Il fallut se

résoudre à ce dernier parti, pour prévenir leur désertion. A peine

leur a-t-on paru y consentir, que, sans attendre les précautions de

la plus vulgaire stratégie, ils se précipitent contre les portes de

Milan, se flattant que le succès va les leur ouvrir, et que le

pillage va les indemniser de l'arriéré qui leur est dû.

Mais le canon les enlève par files et la mousqueterie les décime.

De leurs piques ils mesurent en vain la hauteur des murailles: ils

n'ont aucun moyen de les escalader. Découragés, démoralisés alors

autant qu'ils étaient hardis tout à l'heure, ils abandonnent le

champ de bataille. Vainement les généraux courent au-devant d'eux,

leur barrent la route, tâchent de les ramener au combat, leur

montrent le succès de la gendarmerie qui venait de forcer la

chaussée, et qui, prenant les ennemis à dos, les mettaient en

désordre. Ils n'écoutent rien, plient bagage avec un silence

farouche, et prennent le chemin de Monza, pour regagner leur

foyers.

Messire Lautrec essaya, sans plus de bonheur, de les retenir; il

n'en obtint que cette réponse invariable, devenue un proverbe qui

se perpétuera sans doute: «Pas d'argent, pas de Suisses.» Leur

présence aurait soutenu nos compatriotes dans la péninsule; leur

défection fut le signal obligé de leur retraite.

Les Mystères du Louvre · 第 13 / 41 段