le cœur s'était serré en présence de ces réflexions.
--Trop puissants!
--Le grand chancelier, messire Antoine Duprat?
--Lui surtout.
--Puis ce grotesque personnage, ce nain, dont vous avez surpris les
intentions?...
--Un histrion empoisonneur, fit Marguerite avec dégoût. Ce sont des
gens redoutables, car ils ont pour eux l'autorité, la force et
l'absence de tout scrupule.
--Le crime de Jacobus est-il donc tel qu'il n'y ait pas d'espoir?
--Son vrai crime, mon père, c'est de m'aimer, ou plutôt d'être aimé
de moi... Comprenez-vous?
--Oui, sans doute, ce philtre que l'infâme gnome réclamait pour
posséder une femme qui le repousse... ce poison pour se venger d'un
rival...
--Qui ne lui a rien fait!
--Ah! du moins, s'il ose se présenter demain en ce lieu...
--De la prudence, maître!... Recevez-le bien, au contraire,
acceptez son or; seulement, au lieu des liqueurs dangereuses qu'il
vous demande, donnez-lui en d'inoffensives... Trompez ce trompeur.
--Je me fie à votre sagesse; il sera fait, mot pour mot, ainsi que
vous souhaitez. Mais mon fils, du moins, vous pouvez me le faire
embrasser?
--Il est enfermé dans une cellule des fosses de la Grosse-Tour.
Oui, maître, vous l'embrasserez...
--Bientôt, n'est-ce pas?
--Cette nuit même.
--Oh! partons!...
--Quelques mots encore. Un projet avait été conçu pour obtenir le
retour du roi; j'en concevais grand espoir. Mais ce projet, par une
trahison que je ne puis connaître, est tombé à la connaissance du
grand chancelier, et la couronne que vous m'avez prédite ne sera
probablement pas celle d'Espagne. Il faut donc chercher autre
chose.
--Une évasion?...
--Nous y avons pensé, mais c'est le moyen le plus difficile et le
plus périlleux... J'en ai imaginé un autre, auquel vous pouvez me
servir.
--Oh! parlez, alors.
--Vous avez été appelé tout récemment au Louvre, près de madame la
duchesse régente qui voulait vous consulter?
--En effet, madame, et sur son invitation, j'ai commencé pour elle
certaines opérations cabalistiques que je lui ai juré de ne confier
à personne.
--Un envoûtement!
--Vous le saviez?...
--Ma mère voulait m'associer à cette entreprise; mais de telles
pratiques, je le dis à vous-même, répugnent à ma conscience.
L'alchismiste comprit que ce n'était pas le moment d'entreprendre
la réhabilitation de son art aux yeux de la princesse. Il ne le
tenta donc pas, et entrant dans sa pensée:
--Durant l'entretien qu'elle m'a accordé, j'ai été vingt fois sur
le point d'interrompre mes calculs pour me jeter aux pieds de Son
Altesse et implorer sa protection. Chaque fois que j'allais le
faire, quelque chose de dur, de funeste dans son regard, dans son
maintien, glaçait ma parole; il fallait commencer par lui révéler
qui j'étais, et je n'osais; je craignais de compromettre à la fois
la confiance qu'elle m'accordait comme physicien et ma propre
liberté, qui peut être utile à ramener celle de mon fils.
Je ne l'eusse pas quittée cependant sans risquer cet aveu, mais
quelqu'un, le grand chancelier, s'est fait annoncer. Madame la
régente m'a renvoyé alors par une porte de service, tandis qu'il
s'avançait d'un autre côté. Je ne suis parti qu'en me jurant bien
de surmonter tous mes scrupules dans l'entrevue prochaine, où je
lui rendrai compte de mon opération.
--Le hasard et vos pressentiments vous ont bien servi, mon père.
--Comment, madame la régente?...
--Ma mère ne peut rien pour votre fils, et vos aveux étaient pleins
de dangers. Croyez-en ma parole.
--Tout s'écroule donc autour de nous?
--Pas encore. Il faut lutter; nous lutterons, et, je le répète,
vous aurez votre part dans notre œuvre de délivrance et de
justice.
Ma mère s'est-elle ouverte à vous sur les soucis qui
l'oppressent?... Quand on réclame d'un homme de science un service
tel que celui-là, on a coutume de lui dévoiler les profondeurs de
son âme.
--Non; elle s'est montrée pleine de réticences. Elle n'a pas même
voulu que je lui adressasse ce jour-là son horoscope. Elle m'a dit
que le docteur Agrippa y avait échoué, qu'elle attendait, pour me
le demander, le succès de l'entreprise dont elle me chargeait
d'abord.
--Elle veut que vos pratiques surnaturelles la délivrent d'un
ennemi?
--Elle a ajouté que je ne devais avoir aucun scrupule, que cet
homme était un misérable, souillé de crimes odieux, qui eussent
mérité les plus éclatants supplices, et que ce serait œuvre
méritoire d'en purger la société.
Je lui ai dit alors que pour rendre les incantations et les charmes
plus efficaces, il fallait qu'elle me procurât, pour le mêler à la
cire dont je pétrirais son image, quelque chose qui eût appartenu à
la personne de cet homme, par exemple, quelques gouttes de son sang
ou un peu de ses cheveux.
Elle m'a promis de me fournir l'un ou l'autre de ces objets à notre
seconde entrevue, en même temps qu'elle me révélerait les noms
qu'il fallait livrer à la cabale. En attendant, j'ai entamé la
confection de la figurine... Tenez, fit-il, en ouvrant une armoire,
la voici.
Aucun de nos lecteurs n'ignore combien ces pratiques
superstitieuses furent longtemps accréditées, nous ne reviendrons
donc pas sur ce que nous avons précédemment dit à cet égard.
L'envoûtement était une opération cabalistique par laquelle on
croyait causer à son ennemi le même supplice qu'on infligeait à une
figure de cire que l'on désignait de ses noms, surtout de ses
prénoms. Parfois aussi, c'était sur un cœur arraché chaud et
saignant d'un bouc ou d'un bélier égorgé exprès, que l'on opérait
en y enfonçant un nombre cabalistique d'épingles, et en le faisant
ainsi griller au milieu d'un brasier.
Au fait, il serait superflu d'insister sur l'exactitude de nos
indications, dont chacun peut avoir des notions plus ou moins
précises.
Il faut remonter jusqu'aux grands âges de la Grèce et de Rome pour
trouver l'origine de ces pratiques sur des figures de cire; les
devins sacrés les employaient fréquemment, soit dans le même but
que nos astrologues du moyen âge, soit pour la pénétration des
songes.
La céromancie, ou divination par la cire, a été longtemps en usage
en Turquie et dans les pays musulmans; il n'est pas bien sûr
qu'elle soit, même aujourd'hui, totalement délaissée par les
savants ulémas du parti des vieilles croyances.
D'ailleurs, encore, il ne faudrait pas aller bien en avant dans nos
provinces de Normandie, du Maine, des Flandres et bon nombre
d'autres, pour trouver de prétendus sorciers ou devins qui
exploitent la crédulité des campagnards à l'aide de ces
superstitions scrupuleusement calquées sur celles du moyen âge. Les
_sorts_ jetés au moyen de la cire figurant une image grossière ou
brûlant à l'état de cierge, le cœur de mouton ou de bœuf
saignant, piqué d'épingles, jouissent d'un crédit que les progrès
des lumières ni la marche des siècles n'ont pu déraciner.
La superstition est ce qui change et s'efface le moins ici-bas.
L'homme s'y sent tellement isolé, dans une condition tellement
transitoire et précaire, qu'il court avidement après les prestiges
qui lui semblent un point de jonction entre cette existence
mesquine et le monde plus élevé auquel il aspire.
Sur un des rayons de l'armoire de l'alchimiste, Marguerite aperçut
en effet l'ébauche d'une figurine de cire.
[Illustration: Hélène s'arrangea de manière à se rencontrer avec
Duprat.]
--Eh bien! maître, dit-elle, savez-vous quels traits et quel
costume il faut donner à cette image pour la rendre exacte?
--Lesquels, madame?
--Ceux du grand chancelier Antoine Duprat.
--Le bourreau de mon fils!... Oh! si cela est vrai, ce n'est pas
d'une goutte, c'est de tout son sang qu'il faudrait pétrir cette
image!
--Cet homme, vous le voyez, est l'ennemi de ma mère, mais il est
aussi son tyran. Un logicien, un savant tel que vous, possède tout
ce qu'il faut pour imposer sa volonté, pour exercer un prestige
irrésistible sur ceux qui le consultent ayant déjà foi en lui...
Voici donc ce que vous ferez:
La première fois que vous verrez la régente, faites-lui comprendre
qu'en dressant vos calculs pour accomplir ses vues, vous avez
découvert qu'il existait, entre elle et l'homme qu'il s'agit
d'envoûter, une liaison, une affinité, quelque chose comme un pacte
qui recule et traverse vos combinaisons.
Bref, insistez, pressez-la sur ce chapitre, et si nous devenons
maîtres de ce secret, à notre tour, j'en ai l'espoir, nous
imposerons nos volontés au premier ministre.
--J'ai compris, répondit l'alchimiste. A présent, pouvons-nous
partir?
--Non, pas avant que vous m'ayez remis, à moi, ce que vous devez
livrer demain au bouffon de la cour.
--Ce philtre et ce poison?... demanda le vieillard, la regardant
avec stupeur.
--Ce philtre et ce poison... Il faut bien combattre les gens à
armes égales. Nos ennemis voulaient s'en servir pour un double
attentat; qui sait? Nous en ferons peut-être usage pour une bonne
action.
--Vous, madame, vous n'êtes pas de celles que l'on refuse ou que
l'on ajourne.
Alors il alla vers l'armoire encore ouverte, prit dans l'endroit le
plus secret deux petites fioles de grès, portant chacune une
étiquette où se lisait une seule lettre indicative.
--Ceci, dit-il, en présentant la première, c'est un poison qui
foudroie pour peu qu'on le respire.--Ceci, ajouta-t-il en donnant
la seconde, est un soporifique dont il suffit de mêler une goutte à
un hanap de vin pour amener un sommeil de vingt-quatre heures que
rien ne peut interrompre.
--C'est bien, maître, dit-elle en les serrant dans son aumônière,
les hostilités sont ouvertes, et, pour doubler votre énergie et
votre adresse, venez embrasser votre fils!
Ils gagnèrent aussitôt l'impasse où le fidèle gardien, Michel
Gerbier, les attendait en continuant sa veille.
Aucun être vivant, excepté les hôtes à quatre pieds du quartier, ne
s'était montré dans les alentours depuis le départ de Triboulet,
qui avait gagné le Louvre à la hâte.
La duchesse Marguerite et ses deux compagnons s'acheminèrent vers
le même but.
XV
LA GUERRE DES PETITS MOYENS.
Le lendemain, le fou d'office, dans son accoutrement discret, à
l'heure des ténèbres, frappa les trois coups cabalistiques à la
porte du nécroman, qui s'ouvrit aussistôt.
Fidèle à sa promesse, il jeta sur la table, comme la veille, un
sachet plein d'or attaché par une chaîne de même métal.
--Voici ce que je vous ai promis, maître, dit-il, en homme
ponctuel, mais pressé d'être servi avec la même exactitude.
--Et voici ce que j'ai à vous remettre, répondit le vieil
alchimiste, laconique et impassible comme à son ordinaire.
En même temps, il atteignait d'un bahut deux fioles de grès toutes
pareilles à celles qu'il avait remises à la princesse Marguerite,
c'est-à-dire fort petites, portant une étiquette formée d'une seule
lettre, et fermées de bouchons de cire, car on commençait à peine à
connaître l'usage de ceux de liège.
--Le bouchon vert, lui dit-il, renferme le soporifique; le bouchon
jaune, l'autre chose.
--Le poison... prononça tout bas Triboulet.
Ses grandes mains crochues s'étendirent comme des pattes d'araignée
pour saisir les fioles, que ses yeux couvraient de leur lueur
verdâtre et phosphorescente.
L'alchimiste crut voir luire la prunelle d'un chat sauvage ou d'un
tigre.
Il les palpa avec amour dès qu'il les tint enfin, et les cacha dans
une poche secrète de son pourpoint.
--Maître, dit-il, je ne sais pas au juste quand je me servirai de
ces objets; mais s'ils ont la vertu souhaitée, je m'engage à venir
vous apporter un présent plus riche que les autres, après mon
succès.
--Le succès sera tel que je l'espère, messire, car je vous jure que
j'ai mis dans ces fioles tout ce que je devais y mettre.
--J'y compte bien; avant peu, d'ailleurs, vous aurez de mes
nouvelles... Adieu, illustre nécroman, aimable suppôt de Satanas.
Que l'enfer vous maintienne en joie, en santé et en longs jours.
Le bouffon avait retrouvé sa belle humeur.
A l'audience de la régente, le jour suivant, il étourdit
l'assistance par le feu roulant de ses saillies. On ne l'avait
jamais vu plus réjouissant aux meilleures époques de la cour.
Comme on le savait fort habile pour s'initier à toutes les choses
cachées du palais, on en conclut aisément qu'il avait surpris de
bonnes nouvelles de la condition du roi, et, sur cette hypothèse,
le triste Louvre reprit pour un instant une espèce d'animation et
d'entrain.
Louise de Savoie laissa même s'accréditer cette rumeur de nature à
produire une réaction opportune sur la langueur de l'opinion
publique, fort inquiète de la prolongation de cette absence de
François Ier.
Mais elle possédait par devers elle de fortes raisons de ne pas
s'illusionner. Les mauvaises nouvelles étaient les seules exactes.
Aussi, la duchesse d'Alençon, Marguerite de Valois, notre héroïne,
étant rentrée avec elle dans ses appartements, fut frappée de
l'abattement où elle la vit tomber.
Le temps n'avait pas été perdu entre elle et ses amis. Il avait été
convenu qu'elle s'assurerait d'abord de l'espoir que sa mère
conservait encore dans sa fameuse négociation des deux mariages,
afin de songer, sans plus de retard, dans le cas probable d'abandon
de ce plan, à un projet d'évasion du captif de la Grosse-Tour.
Cette ressource, il nous semble l'avoir déjà laissé entendre, était
réservée comme la dernière, à cause de ses nombreuses difficultés.
La vigilance soupçonneuse du premier ministre était un de ces
obstacles; aussi, quoi qu'il en pût coûter à son cœur,
Marguerite s'était résolue à se montrer à lui avec des airs moins
irrités, à user enfin de l'influence que la passion révoltée de
l'ennemi lui donnait encore peut-être; en un mot, à ne pas
l'empêcher de croire à un adoucissement possible de ses sentiments
à son égard.
Par cette tactique, on gagnerait du temps; Duprat n'oserait tenter
aucune violence contre le captif, de crainte de réveiller
l'irritation de la princesse sa protectrice.
Il semblait impossible qu'on n'obtînt pas ainsi assez de répit,
d'une part, pour permettre à Jean de Pavanes, ou si l'on veut, à
Gaspard Cinchi, d'user de son autorité cabalistique sur l'esprit de
la régente; d'une autre part, pour combiner une fuite de Jacobus.
Tout cela demandait beaucoup d'adresse, infiniment de ruse, une
diplomatie imperturbable, mais il y avait peu de monde dans le
complot, rien que des intéressés ou des amis à l'épreuve: Hélène de
Tournon, le vieux Jean de Pavanes, le brave Michel Gerbier, et
l'ancien gardien qui avait sa fortune à faire et sa rancune à
assouvir contre ceux qui l'avaient destitué.
Marguerite de Valois, qui a montré tant de connaissance de la
faiblesse humaine dans ses contes du Décameron, comptait surtout
enfin sur un puissant auxiliaire, l'amour, qui rend aveugle les
plus fins politiques, quand il se mêle de leur troubler le cerveau.
Et puis, les amoureux de l'âge de Duprat sont les plus faibles et
les plus faciles.
Ces combinaisons, on les voit, ne manquaient pas de profondeur ni
même de génie.
Elles étaient incomplètes pourtant. Dans son mépris pour le
jongleur de la cour, Marguerite, semblable aux princes imprudents
des contes de fées, avait négligé de comprendre dans son programme
ce mauvais esprit.
Peut-être n'était-il pas, en effet, aussi puissant que nous avons
pu croire, peut-être bien aussi était-il désarmé par le contenu
inefficace des deux fioles sur lesquelles il fondait tant d'espoir.
Les événements ne tarderont pas, probablement, à nous éclairer sur
ce point. Revenons, pour l'heure, au tête-à-tête où nous avons
laissé la duchesse d'Angoulême et sa fille Marguerite.
--Vous semblez souffrir, ma mère? demanda celle-ci avec intérêt.
--Oui, c'est vrai, un malaise... le bruit de cette audience, le
mouvement de ce monde... cette gaieté que je ne puis partager...
--Vous avez eu tort de laisser partir le docteur Corneille
Agrippa...
--C'était un ignorant, interrompit vivement la duchesse; quand
j'aurai besoin d'un physicien, j'en tiens un à ma disposition, qui
n'a pas ses scrupules absurdes, et qui le dépasse de cent coudées
en savoir...
--Vous me le ferez connaître, ma mère! s'écria Marguerite de
Valois, charmée de voir le crédit qu'avait déjà pris le vieux de
Pavanes sur cette intelligence superstitieuse et implacable.
--Je prétends avant peu, s'il réussit dans une affaire dont je l'ai
investi, l'attacher exclusivement à votre personne, à celle de
votre cher frère et roi et à la mienne. Cet homme est un trésor, et
les trésors se doivent garder en famille.
--Je reconnais là votre bonté pour moi, ma mère... et cela
m'encourage à vous adresser une question.
--Je sais ce que vous voulez dire... fit Louise de Savoie, en
pénétrant d'un clin d'œil au fond de la pensée de sa fille.
--Alors, ma mère, que répondez-vous?
--Qu'il y a un mauvais génie mêlé dans mes desseins. Que ce projet
conçu par moi comme l'œuvre la plus heureuse de ma politique,
dicté à l'abri de toute oreille indiscrète au confesseur du roi,
scellé de mon sceau, remis à la discrétion de cet honnête
ecclésiastique, sous le coup d'un serment formidable; ce plan a été
surpris, éventé par l'influence néfaste qui déjoue chacun de mes
efforts.
Par une audace sans exemple, maître Guillaume Parvi a été arrêté
dans son voyage par des entraves, des périls successifs habilement
calculés, plus habilement exécutés, puisqu'il est impossible de
saisir la trace de leurs auteurs...
La duchesse d'Alençon regarda sa mère en face et lui dit avec un
calme significatif:
--En conscience, ma mère, croyez-vous cela aussi impossible que
vous me l'assurez?
--Que voulez-vous dire?
--Hélas, vous ne le savez que trop, et vous oubliez notre pénible
entretien de ces jours passés... Le démon qui nous poursuit
n'a-t-il pas revêtu une forme humaine; ne se nomme-t-il pas...
--Il est inutile de prononcer ce nom, puisque nous le
connaissons... Eh bien, oui, c'est lui que je soupçonne, lui que
j'accuse... lui qu'il faudrait perdre.
Ces derniers mots firent comprendre à Marguerite de Valois que si
sa mère s'associait avec cette chaleur à sa cause, c'est que cette
cause servait puissamment sa haine contre le chancelier.
Malheureusement, la haine de la régente n'avait jusqu'ici porté que
des fruits stériles, et Marguerite n'entretenait qu'une confiance
voisine du dédain pour les pratiques surnaturelles auxquelles sa
mère s'adonnait en désespoir de cause.
Adroitement secondée par Hélène de Tournon, elle entama le système
de petites manœuvres destiné à endormir la méfiance de l'ennemi.
Le hasard lui en fournit bientôt une excellente occasion.
Elle se trouvait chez sa mère, pour prendre connaissance d'un
message arrivé de Madrid et donnant des nouvelles du roi.
Elle en commençait à peine la lecture, que le chancelier arriva
avec l'apparence du zèle d'un serviteur empressé.
En trouvant les deux princesses réunies, il éprouva une certaine
gêne; mais aussitôt Marguerite lui tendit obligeamment le papier,
en l'engageant à le lire à haute voix.
Il fallut presque lui répéter cette invitation pour qu'il y crût.
De son côté, la duchesse d'Angoulême, qui semblait chercher une
occasion d'être en contact avec lui, lui montra un siège. Mais il
n'était pas plutôt assis, à peine avait-il lu les premières lignes
de la missive, que, sous prétexte de lui en indiquer du doigt le
passage important, la duchesse s'approcha brusquement, et se pencha
sur lui d'un façon si malencontreuse ou si perfidement calculée,
qu'une de ses grandes épingles de tête lui effleura la joue.
Il y porta vivement la main et la retira marquée d'une gouttelette
de sang.
La duchesse, se confondant en excuses, cherchait un linge, quand
Marguerite, avec une grâce toute naturelle, lui offrit son mouchoir
de batiste en joignant ses regrets à ceux de sa mère.
Un échange de phrases polies, telles qu'il n'y en avait pas eu
depuis longtemps entre nos trois personnages, s'ensuivit; le
ministre se voyait obligé de déclarer qu'il devait s'applaudir
d'une égratignure compensée par tant de bienveillance.
En réalité, ce n'était rien qu'un bobo sans importance aucune, et
le mouchoir obligeant de la princesse eut vite asséché le filet
vermeil de la joue du ministre.
Oh! s'il eût eu plus de confiance, s'il eût pu croire que le prêt
de cet objet, touché par cette adorable main, vînt d'une femme
moins insensible à cet amour qui couvait au fond de son âme, comme
un feu mal éteint, avec quel bonheur il l'eût conservé, quelle
passion il eût mise à ne pas s'en dessaisir!
Mais les explications étaient trop récentes entre la princesse et
lui, elles avaient été trop violentes pour que, sur un premier
signer d'obligeance, un diplomate de sa force se laissât prendre,
ou trahît sa secrète faiblesse. Il lui fallait quelque chose de
plus.
A son cruel regret donc, et non sans avoir plusieurs fois pris,
repris et pressé ce mouchoir dans ses doigts, il se décida à le
déposer sur un guéridon, où il le couva encore d'un air de
convoitise, tout en l'y abandonnant.
Puis, il salua les princesses, fit un mouvement qu'il sut maîtriser
encore pour venir leur baiser la main, et se retira à reculons, en
donnant son dernier regard à ce mouchoir fascinateur.
Marguerite, avec sa pénétration féminine, n'avait pas perdu un seul
de ses mouvements, une seule de ses hésitations; sa tactique
portait ses fruits.
Ranimée par cette première réussite, elle ne désespérait pas
d'accomplir cette parole tombée naguère de ses lèvres, dans sa
douleur et son trouble:
«Si cet homme m'aimait, comme je le ferais souffrir.»
La duchesse d'Angoulême était absorbée par une préoccupation tout
autre, quoique se rattachant aussi à sa vindicte contre son
despotique allié.
C'était très délibérément qu'elle l'avait blessé, et de la minute
où le mouchoir de la princesse s'était imbibé des gouttelettes de
son sang, elle avait suivi avec les yeux du lynx et l'attention de
la hyène les diverses évolutions de ce mouchoir.
Si Duprat eût essayé de le garder, elle eût inventé les moyens les
plus décisifs de le lui reprendre.
Elle attendit à peine, pour se saisir de cette proie, qu'il fût
parti, et je ne sais quel sourire de cannibale releva ses lèvres et
fit luire la nacre de ses dents quand elle mit la main dessus.
--Merci à Dieu! s'écria-t-elle, nous le tenons.
Marguerite de Valois la regarda, sans se rendre compte de son
attitude ni de ses paroles saccadées et gutturales.
--Qu'est-ce donc, ma mère, et quel effet vous produit ce
mouchoir?...
--Merci à toi aussi, ma fille; sans t'en douter, tu m'as servie
avec bonheur!...
--Sur mon âme, ma chère mère, je ne comprends rien à tout ceci.
--Quoi! tu ne comprends pas qu'il me fallait du sang de tigre pour
opérer un grand œuvre? J'ai blessé le monstre, et tu as
recueilli ce sang...
Marguerite poussa un petit cri effrayé et commença un mot qu'elle
n'acheva pas. La lumière lui arriva.
Elle se souvint de l'envoûtement de la figurine de cire, des
cheveux ou du sang réclamés par l'alchimiste pour le succès de
cette sinistre opération.
S'il lui fût resté un doute, elle l'eût perdu en apercevant sa
mère occupée à découper avec soin dans la batiste les parties
qui contenaient la moindre trace de ce sang, et les serrer
précieusement, dans le but évident de les remettre à Gaspard
Cinchi.
--Mais vous mettez ce pauvre mouchoir en lambeaux, se récria la
princesse, dissimulant avec soin tout ce qu'elle voyait.
--Laissez-moi faire, ma fille, ce mouchoir était indigne de vous,
cet homme l'ayant touché; fiez-vous à votre mère, elle fait ce
qu'elle doit faire.
--Agissez donc suivant qu'il vous plaira; je ferme les yeux et
m'incline devant votre haute sagesse.
--Vous avez raison, et vous ne vous en repentirez pas.
--Seulement, ajouta la princesse sur un ton plus léger, propre à
écarter les soupçons, je regrette bien mon pauvre petit mouchoir.
Le lendemain, Hélène de Tournon s'arrangea de manière à se
rencontrer avec Duprat, dans une galerie si étroite qu'il ne
pouvait, sans impolitesse, se dispenser de la saluer, et comme il
prenait des nouvelles de sa santé:
--Pour moi, messire je vais parfaitement, dit-elle, mais depuis
hier madame la duchesse d'Alençon est toute souffrante, tout
absorbée.