existe là une erreur de ma science ou un prodige impénétrable à mon
esprit... Essayons si les calculs nous en donneront la solution...
Laissant retomber la tenture, il revint à sa table, déposa sa
lunette auprès de lui, saisit une plume, et commença à couvrir une
large feuille de papier de figures algébriques, de dessins bizarres
et de pyramides de chiffres.
--A coup sûr, dit-il, en marquant d'une pause chaque membre de
phrase, vous êtes appelée, madame, à de hautes destinées... Les
existences communes n'ont pas de ces combinaisons merveilleuses...
Que voulez-vous que je vous annonce?... Souveraine?... Un trône?...
Oui, c'est bien un trône?...
Et comme il porta sur elle son regard inspiré, il la vit plus
triste que quand elle était entrée, inclinant la tête et soupirant:
--Hélas!... ce trône, je ne l'ai pas souhaité!...
Elle pensait sans doute à la couronne d'impératrice que sa mère
prétendait lui mettre au front, comme celle du martyre.
Les vues de l'empereur sur sa personne lui avaient été communiquées
naguère une première fois; une répulsion instinctive les lui avait
fait repousser; elle avait peur de ce conquérant sans miséricorde
et sans foi, et sa conduite présente vis-à-vis de François Ier
achevait de le lui rendre odieux.
Il lui fallait cependant souhaiter, dans le double intérêt qui
occupait sa vie, le retour de son frère et le salut de son amant,
que ce dessein réussît.
Habitué à pénétrer les ambitions humaines, Gaspard Cinchi vit bien,
à la douloureuse indifférence de sa cliente, qu'elle était en effet
d'une essence peu commune. Il lui promettait le diadème, et ce
présage ne faisait qu'assombrir son front.
L'horoscope était vrai, peut-être, mais si cette jeune femme était
réservée à un trône, ce n'était pas à celui d'Espagne et
d'Occident, ainsi qu'elle devait le croire en cette circonstance.
--Vous suivez mes paroles, n'est-ce pas, madame? dit le nécroman;
je lis dans votre avenir que vous serez reine.
--Certes, j'entends bien, mon père; vous me parlez de ma fortune
comme si c'était cela qui m'amène...
--De quoi souhaitez-vous donc que je vous entretienne?...
--Hélas! de peu de chose, de mon cœur...
Il y avait presque un sanglot dans ces quelques paroles.
Le vieillard en tressaillit; un visage bien affligé se dérobait
donc sous ce masque noir!
Il recommença diverses supputations, les renouvela, les vérifia, et
leurs résultats étaient sans doute étranges, comme les conjonctures
de l'étoile de cette femme, car, à chaque combinaison, il lui
échappait des interjections pleines de surprise.
--Pauvre femme! fit-il avec pitié; c'est bizarre, voici trois fois
que je renouvelle mes calculs, ils sont exacts; car, de quelque
façon que je procède, j'aboutis au même résultat.
Eh bien, ce résultat me montre dans votre destinée une ligne qui se
croise avec la mienne, de même que j'ai distinctement vu au ciel
une jonction entre nos deux étoiles... Je cherche vainement quel
est cet arcane du Grand-Être... De grâce! venez vous-même en aide à
ma science en défaut ou insuffisante.
--Que souhaitez-vous?
--Vous croyez, n'est-ce pas, comme tout esprit sensé, à une autre
vie, à la perpetuité de l'essence qui vous anime?
--Qui n'y croit pas? répondit-elle en écoutant avidement, car ce
début ressemblait aux propres discours que lui avait tenus Jacobus
de Pavanes dans leur dernière entrevue.
Évidemment, une femme du grand monde, comme vous paraissez être,
comme votre horoscope dit que vous êtes, a peu le loisir de
s'occuper de ces matières abstraites; mais puisque vous avez eu la
hardiesse de pénétrer dans l'antre de la science, laissez-moi vous
interroger en son nom.
Beaucoup de faux prophètes et de faux savants prétendent chercher
l'avenir dans les rêves. Les rêves tiennent à une seconde vie,
c'est vrai; mais ce n'est pas à une vie future, c'est à une vie
passée. Ne vous rappelez-vous point en avoir fait quelquefois qui
semblaient vous reporter à une autre période d'une existence dont
vous ne retrouviez plus la trace étant éveillée, et que cependant,
tant que durait la torpeur de votre esprit et de vos sens, vous
auriez juré avoir traversée déjà?
De grâce, écoutez-moi, madame, si abstraites que ces idées vous
semblent. Le rêve n'est pas, je vous le répète, une anticipation
sur l'avenir. Il nous représente deux périodes de notre existence:
la période actuelle, quand il nous retrace les incidents récents
qui nous ont vivement impressionnés; la période antérieure, quand
il nous offre l'image d'épisodes, de sensations que nous
reconnaissons, que nous tenons pour aussi vraies que les premières
tant qu'il dure, et qui nous étonnent parfois encore quand il est
dissipé. Car nous jurerions, en rentrant en nous-mêmes, que nous
les avons réellement éprouvées à une époque, dans des conditions
qui nous échappent.
--C'est vrai, j'ai ressenti cela; il y a des instants où nous nous
souvenons de choses qui ne nous sont jamais arrivées, répondit la
jeune femme, attirée au plus haut point par ces distinctions. Je
comprends votre théorie, c'est celle qui admet la migration, la
transmission des âmes...
--Vous avez dit le mot! s'écria le vieillard, au comble de la
surprise; mais l'avez-vous trouvé de vous-même, ou quelqu'un vous
l'a-t-il enseigné?
--Je répondrai plus tard à votre question, mon père. Poursuivons
d'abord le sujet qui nous occupe.
--C'est que, reprit-il, ce rapprochement de nos deux étoiles dans
une conjoncture néfaste s'expliquerait peut-être par un
rapprochement de nos esprits dans une existence antérieure; sinon,
il me faut répondre à la demande que vous me faites de votre
horoscope, que nos destinées se coudoient, et qu'elles sont
funestes toutes deux...
Ici, le vieillard laissa tomber sa tête sur sa poitrine et exhala
un long soupir.
La dame au masque le considéra un moment avec une tristesse aussi
profonde que la sienne même; mais pour ne pas le laisser s'y
absorber davantage:
--Mon père, dit-elle, vous souffrez?
--Oh! oui, je souffre bien, madame!... fit-il en relevant peu à peu
sa tête blanchie; et moi qui compose des charmes pour le bonheur
des autres, j'aurais bien besoin de trouver la mandragore qui
mettrait fin à mes tourments.
Leurs planètes avaient-elles en effet quelque coïncidence
mystérieuse? On eût pu le supposer, à voir l'attraction qui amenait
sur ce vieillard la sollicitude de cette jeune femme, et en
songeant qu'ils se rencontraient cependant pour la première fois.
--Quoique je ne possède pas encore la couronne que vous m'annoncez,
dit-elle, il m'est arrivé de rendre quelques services à des
malheureux, de prévenir des injustices, de faire réparer de grands
torts. Si ma protection pouvait vous servir, je vous l'accorderais
avec bonheur... Ayez confiance, maître, ouvrez-moi votre cœur.
Les infortunés ont si grand besoin de consolation, qu'ils
accueillent souvent à la légère l'espoir qu'on fait luire devant
eux, bien que la déception soit parfois le fruit de leur facilité.
Gaspard Cinchi avait trop la connaissance du cœur et de la
perfidie des hommes pour se livrer ainsi; mais, aux manières de sa
visiteuse, il devinait une personne puissante; à son accent, au peu
de mots qu'elle avait prononcés, il reconnaissait une nature
généreuse.
--Mon histoire est douloureuse, dit-il. Ma vie s'est écoulée dans
l'étude. Elle eût dû se terminer depuis longtemps, car le ciel ne
l'a prolongée au delà du terme ordinaire que pour entourer ma
vieillesse d'épreuves cruelles... Je n'ai pas toujours trafiqué de
ma science. C'est seulement depuis que je me suis installé en ce
logis que j'ai compris la nécessité d'en tirer profit; car avec de
l'or, on opère bien des choses, et il me faut beaucoup d'or pour
réussir dans celle à laquelle tient le reste de mon existence.
A l'âge où la nature est inclémente, un miracle d'en haut m'avait
accordé un fils... le modèle de toutes les vertus, de tous les
talents... Je l'aimais comme Israël aimait Benjamin.
Il me rendait cette affection, mais elle ne suffisait pas à ses
vingt ans, et bientôt surgit en lui une de ces passions violentes,
envahissantes, exclusives, qui entraînent et affolent leurs
victimes. Il aimait, le malheureux enfant, il aimait une grande
dame!...
Oh! non pas, je dois le croire, une femme telle que vous, qui vous
montrez humaine et bonne; mais quelqu'une de ces demoiselles de
haut blason, qui jouent avec ces passions sincères comme les
chattes avec leurs proie, pour les meurtrir d'un coup de leurs
griffes couvertes de velours, quand elles en ont assez!
A travers les trous de son masque, les prunelles de la jeune femme
lançaient des éclairs, ses narines se dilataient avec force, des
frémissements glissaient sur ses lèvres.
--Votre fils, demanda-t-elle toute tremblante, vous confia-t-il le
nom de cette dame?
--Jamais... Quelque femme d'un grand nom et d'un misérable cœur,
sans doute... Je vous en fais juge: adonné aux idées de la réforme,
à la suite d'un prélat illustre, il s'est vu saisir, entraîner dans
une des prisons de Paris, au Châtelet, à la Bastille ou au Louvre,
je n'ai pu savoir dans laquelle, et cette femme, qui est influente
et considérée,--c'est tout ce qu'il m'en a dit,--cette femme l'y
laisse gémir sous la menace d'un arrêt plus affreux peut-être!...
N'est-ce pas, madame, cette femme n'a pas d'entrailles?...
Son interlocutrice s'était levée à ces derniers mots, et elle
étendait le bras vers le vieillard par un geste solennel.
Trois coups appliqués à la porte extérieure, mais que l'on
distingua parfaitement malgré la distance, arrêtèrent la parole sur
ses lèvres.
--On frappe! dit le nécroman, et c'est quelqu'un qui connaît le
signal. Que faire?...
--Allez voir, maître; et si c'est pour une consultation, donnez-la:
j'attendrai autant qu'il sera nécessaire... car il faut que je vous
parle encore!... Mais où me retirer? A aucun prix, je ne saurais me
laisser voir ici...
--Là, dit-il en montrant un des pans de la tapisserie; mettez-vous
là.
C'était un recoin obscur, espèce de cabinet sans meubles. A tout
hasard, la jeune femme s'y blottit.
XIII
LE PHILTRE ET LE POISON.
Cette fois c'était un homme, ainsi que la jeune femme cachée sous
la tenture s'en convainquit promptement par le murmure confus de
voix qui arrivait jusqu'à elle, au fond du laboratoire, à travers
la sonorité des deux premières pièces vides. Il parlait très haut,
et insistait pour pénétrer jusqu'au cœur de la place, quoique
maître Gaspard Cinchi s'efforçât de le retenir dans la salle
précédente.
La dame au masque ne distinguait pas ses paroles, mais quelques
inflexions de son accent la frappèrent particulièrement. Elle était
certaine de les connaître, sans se rappeler au juste à qui elles
appartenaient.
L'alchimiste, pressé d'en finir avec ce nouveau client, se décida à
l'introduire dans le laboratoire.
--Entrez donc, lui dit-il; mais, en vérité, je ne peux vous
accorder qu'un court entretien.
--Foi de gentilhomme! exclama son visiteur, il y a donc
encombrement dans les forges de Satanas!
A ce juron, qui n'appartenait qu'au roi François Ier, la jeune
femme avait redoublé d'attention, et son œil avait trouvé dans
la tapisserie un vide par lequel elle pouvait tout observer.
Le nouveau venu était un nain tout contrefait, enveloppé dans un
manteau gris traînant sur ses talons. Un feutre noir, sur lequel se
dressait à pic une grande plume, noire aussi, retombait jusque sur
son visage.
Mais il rejeta négligemment sur une escabelle feutre et manteau, et
s'accroupissant à la façon orientale entre les bras du plus grand
des fauteuils de cuir:
--Maître, dit-il, vous êtes pressé, je ne suis pas en humeur de
paroles vaines. Je serai bref et logique.
Ce disant, il jeta sur la table une bourse de soie brodée aux
fleurs de lys et gonflée d'or.
La jeune femme suivait cette scène avec une émotion indicible, le
gnome qui venait de prendre possession du fauteuil du sorcier, et
qui semblait ici dans son empire naturel, c'était le bouffon de la
cour, le sarcastique, le joyeux Triboulet!
Certes, il ne justifiait guère en ce moment son renom de gaieté
inépuisable.
Ses cheveux roux et rudes pendaient en mèches inégales autour de
son gros cou apoplectique; les éraillures de ses yeux suintaient le
sang; ses épaisses lèvres crispées grimaçaient des contours
impossibles; des traces de rouge et de fard mal essuyés zébraient
sa face blêmie.
Il n'était plus ni comique ni grotesque, il était hideux.
Le nécroman le considérait avec sa vigilance habituelle, et, frappé
du désespoir empreint sur ses traits abattus, il n'attendit pas
qu'il l'interrogeât:
--Vous êtes malheureux? lui dit-il.
--Taisez-vous! répondit-il, ranimé par ce mot. Je ne vous demande
pas cela... Ce qui passe en moi, nul ne doit le savoir! je voudrais
me le cacher à moi-même. Ce ne sont pas vos consolations ni vos
horoscopes que je viens chercher...
--Que souhaitez-vous donc?
--L'aide de votre science la plus positive, l'alchimie.
Cependant, Gaspard Cinchi avait rencontré juste du premier mot.
Triboulet était malheureux; il était descendu dans l'antre infernal
du nécroman, parce que l'enfer était déjà en lui et l'attirait.
Ce qu'il avait voulu faire comprendre à la princesse Marguerite
était-il vrai? Y avait-il réellement un cœur dans cette machine
à quolibets et à tours de force? Oui, mais un cœur semblable au
reste de cette créature manquée,--incomplet.
Il était,--sarcasme du sort! qui lui arrachait des rires fauves
trempés de larmes de feu,--il était amoureux de la plus divine
créature que le monde eût encore admirée.
Et quand il descendait en lui-même, il se prenait d'une telle
exécration pour sa laideur repoussante, pour son avilissement
odieux, qu'il se faisait horreur et qu'il eût voulu se souffleter
de sa propre main.
Cependant il l'aimait follement, éperdument, sans que la raison ni
la conscience de son indignité, de la distance qui le séparait
d'elle, réussît à le détourner d'une adoration voisine du
fétichisme.
Oh! ses dédains, son indifférence méprisante, comme ils lui
déchiraient l'âme à lui qui n'eût demandé d'autre joie que de se
faire broyer sous les roues de son équipage, écraser sous les pas
de sa haquenée, pour être seulement l'objet d'un regard ou d'une
plainte de sa part!
[Illustration: Vos pressentiments vous ont bien servi, mon père.]
Et quand le chancelier était venu le choisir pour confident de sa
passion, réclamer ses services, lui donner de l'or pour l'aider à
se faire aimer de cette femme, quel supplice, quelle rage, quelle
démence!
Mais elle n'aimait pas le chancelier plus que le fou; il était
impossible qu'elle l'aimât jamais, et c'était une âpre consolation
dans ses misères de voir son patron souffrir de son mal, d'attiser
insidieusement le brasier de ses tortures.
Il n'était donc pas seul dédaigné, pas seul repoussé, méprisé!
C'est une des joies de Belzébuth de sentir des compagnons de
supplice.
Oui, mais quel paroxysme de jalousie, en découvrant au fond des
fosses du Louvre le vainqueur de cet esprit superbe, l'amant aimé
de cette beauté sans égale!
Une démence furieuse s'était emparée de lui; son imagination,
exaltée, familière à l'idée du mal, avait forgé, brasier
volcanique, un projet dont il commençait en ce moment l'exécution.
--Expliquez-vous, reprit Gaspard Cinchi; que souhaitez-vous de
l'alchimie?
--Deux choses: un philtre et un poison.
Les traits du vieillard ne bougèrent pas. Il était accoutumé sans
doute à ces sortes de requêtes qui composaient le meilleur revenu
de sa profession.
Cependant, le bouffon officiel, pour prévenir un refus, ajouta avec
vélocité en montrant la bourse:
--Ceci ne suffit-il pas pour ces deux objets?
Gaspard Cinchi abaissa froidement les yeux sur le sachet, le prit
par la main et sembla le peser.
Craignant toujours une hésitation:
--Ajoutez ceci! dit Triboulet.
Et il fit rouler près de la bourse deux bagues ornées de gros
diamants, qu'il arracha de ses doigts.
--Vous êtes un homme sage et discret? lui dit avec son calme
irritant et énigmatique le vieillard.
--Non, je suis un fou et un bavard... mais je sais payer, et je
veux être servi... Est-ce assez, enfin.
De sa poigne nerveuse il brisa une chaîne d'or, présent du roi son
maître, cachée sous son pourpoint, et la lança à côté du reste.
--J'entends fort bien, murmura Gaspard: vous voulez posséder les
deux talismans qui rapprochent l'homme du génie du bien et de celui
du mal: le philtre qui fait aimer et le poison qui tue.
--Eh bien, oui... le philtre qui endort la méfiance, qui ôte la
force de résister, qui engourdit les sens et qui nous livre sans
résistance la femme qui nous eût repoussés et meurtris éveillée...
Cette femme, je l'aime; assiste-moi, suppôt de l'enfer, il faut
qu'elle m'appartienne!...
--Quant au poison?...
--Ne me prenez pas pour un assassin ni pour un misérable voleur,
vieillard!...
Je suis un homme offensé qui se venge!
--Il y a pour cela le duel, objecta Gaspard.
--Le duel!... ah! ah! ah! exclama le bouffon avec un éclat strident
qui fit vibrer les fioles sur leurs étagères, qui donc se battrait
avec moi?...
--C'est juste, répondit gravement l'alchimiste.
Un éclair de joie traversa la sombre physionomie de Triboulet.
--Enfin! vous me comprenez et vous consentez?
--Venez demain, à l'heure où vous êtes venu ce soir, les deux
choses seront prêtes.
--Le philtre?
--Le philtre qui endort.
--Et le poison?
--Le poison qui foudroie.
--Demain soir, à la même heure, maître, je vous apporterai une
seconde bourse et des bijoux plus précieux que ceux-ci.
En même temps il était sauté en bas de son fauteuil, avait repris
son manteau et son feutre et se dirigeait vers la sortie.
L'alchimiste le reconduisit jusqu'à la porte de l'impasse et ne
revint qu'après l'avoir solidement fermée.
En rentrant dans son laboratoire, il trouva la jeune femme debout
près de la table, dans une attitude imposante et solennelle.
--Maître, lui dit-elle, tu ne tiendras pas la parole que tu as
donnée à cet homme.
--Pourquoi cela, madame? demanda Gaspard, secrètement ému de la
vibration de sa voix.
--Parce que la femme qu'il veut perdre, c'est moi! le rival qu'il
veut empoisonner... c'est ton fils!...
XIV
A TRAVERS LA NUIT.
Le centenaire passa lentement ses longs doigts osseux sur son
front, l'œil fixe, le sein haletant.
Il n'en croyait ni ses sens ni sa raison.
--Mon fils!... répétait-il, épelant ces deux syllabes comme s'il
les entendait pour la première fois; mon fils!...
La jeune femme le regardait, attendrie par cette grande surprise,
résultat d'une si grande tendresse.
Elle avait trop de délicatesse innée pour élever de nouveau la
voix; elle sentait que le coup avait été si violent qu'il avait
ébranlé ce cerveau de bronze; elle attendait que la réaction
s'opérât, que les idées reprissent leur cours régulier.
Le vieillard s'avança jusqu'à elle, et, saisissant avec respect le
bord de son manteau, pour s'assurer à la fois que ce n'était pas
une vaine apparition et qu'elle ne tentait pas de lui échapper.
--Madame, madame, balbutia-t-il, n'avez-vous pas dit: Mon fils?...
Elle lui répondit par un signe de tête.
--Non, non... fit-il tout frissonnant, parlez! que j'entende ce mot
de votre bouche.
--Vous avez parfaitement entendu, maître; je vous ai dit que
l'homme qui sort d'ici médite un double forfait;--le poison qu'il
réclame, il le destine à votre fils.
L'alchimiste tressaillit de nouveau, et frappé enfin de la pensée
qui aurait dû lui venir la première, s'il eût moins obéi à l'élan
de sa raison qu'à celui de la froide sagesse:
--D'où savez-vous que Gaspard Cinchi a un fils?
La jeune femme sourit doucement:
--Puisque je sais cela, ne voyez-vous pas aussi que je connais
votre vrai nom, messire Jean de Pavanes?
--Mon nom! Oui, vous savez mon nom... Qui vous l'a révélé? par le
ciel, dites!...
--Votre science et vos discours, mon père.
--Ah! attendez, de grâce, ne précipitez rien... Je suis si vieux,
vos paroles sont si solennelles... Ma pauvre tête s'égare...
Madame, soyez bonne, indulgente... Madame, en me parlant de lui, de
mon enfant, est-ce que vous ne m'avez pas dit encore... Oh! je
n'ose en croire mon souvenir. Vous m'avez dit qu'il avait une
protectrice, une amie?...
--Je vous ai dit que je l'aime, mon père.
Elle répéta cet aveu avec gravité, avec conviction, comme une chose
naturelle dont il n'y a pas à se cacher.
--Oh! merci! merci! Vous êtes une noble femme, vous! Ah! du moins,
vous ne rougissez pas d'obéir à votre cœur, et ce n'est pas la
bonne fortune qui vous attire... Merci, merci.
Et, dans son émotion, il couvrait de ses baisers ces belles mains
royales où les lèvres de son fils avaient déjà déposé les leurs.
--Ah! il y a longtemps que je vous cherche et vous fais chercher,
maître; car je vous avais déjà en estime et en honneur à cause de
lui.
--Oui, il vous a parlé de son vieux père, n'est-ce pas? A votre
tour, parlez-moi de lui.
--Il pense à vous, il vous pleure; il vous aime, à ce point que
j'ai parfois été prise de jalousie contre vous.
--Mon enfant!... mon Jacobus!... Ah! laissez-moi pleurer...
Il tomba sur un siège, tout rayonnant et tout en larmes.
--Vous avez raison de le chérir, car c'est le plus grand cœur et
le plus beau gentilhomme de France.
--N'est-ce pas, madame!... Oh! je le vois bien, vous l'aimez comme
moi... Oui, c'est cela, je comprends à présent cette rencontre de
nos étoiles... Les cieux sont un livre sublime, voyez-vous, pour
ceux qui savent y lire; mais vous, madame, vous êtes donc l'ange de
la consolation?
Elle secoua sa tête soudain attristée au souvenir de cet horoscope:
--Je suis l'ange des tombeaux, maître.
--Je ne demande pas à voir vos traits, reprit le vieux Jean de
Pavanes; mais ces hautes destinées que je découvrais dans votre
planète... La science aurait-elle à la fois révélé une vérité et
indiqué un mensonge?
--La science, je suis forcée de le souhaiter et de le craindre, la
science a peut-être dit vrai. Si l'on choisissait sa destinée,
j'enchaînerais sur l'heure la mienne à celle du chevalier de
Pavanes.
--Je ne sais quel prestige il y a dans votre voix, madame, mais
plus je vous entends, plus il me semble que c'est une bouche royale
qui parle.
--Hélas!...
La jeune femme poussa un long soupir, et, retirant son masque,
laissa contempler son visage à l'alchimiste.
Jean de Pavanes, en quittant secrètement la ville de Meaux, pour
éviter le sort des autres novateurs, et plus particulièrement pour
s'attacher à la fortune de son fils, qu'il savait être transféré
dans l'une des prisons de Paris, avait dû changer de nom.
Il s'était installé dans le faubourg du Louvre en qualité de
physicien et d'alchimiste, se tenait à portée de connaître la
fortune de son cher enfant, et comptant sur les ressources que lui
procurait son art pour parvenir jusqu'à lui, pour le sauver en
gagnant les geôliers.
Mais on n'arrivait pas ainsi jusqu'aux prisonniers de religion sous
l'administration d'Antoine Duprat.
La régente et la sœur du roi étaient les premières personnes
auxquels les noms de ces criminels eussent été communiqués.
Le vieux docteur avait vu plusieurs fois naguère la princesse
Marguerite figurer aux côtés du roi dans les solennités publiques;
en la reconnaissant dans la personne de la dame qu'il avait devant
lui, il voulait se précipiter à ses genoux.
Mais elle, le forçant à se relever avec cette grâce séraphique qui
lui appartenait:
--Redressez-vous, mon père, lui dit-elle, c'est à ma couronne de
duchesse, à mon diadème de reine future à s'incliner devant vos
cheveux blancs et votre savoir... Puisse celui-ci découvrir un
arcane assez efficace pour sauver notre ami commun.
--Oh! madame, ne pouvez-vous pas tout!
--S'il en était ainsi, Jacobus serait-il encore dans les fers!
--Cependant, vous êtes la sœur de monseigneur le roi, et l'on
sait qu'il ne vous a jamais affligée d'un refus.
--C'est vrai, messire: le roi présent, tout! le roi absent, rien!
--Et le roi est à Madrid... soupira le centenaire.
--Et le ciel sait à quel sacrifice j'étais décidée pour le
ramener... N'importe, reprit-elle avec énergie, si le chancelier a
ses archers, j'ai mes secrets et mon amour.