le chancelier s'aperçut aisément qu'une certaine émotion avait
pénétré en elle en même temps que ses paroles.
--L'article quatrième ajoute une faveur immense à la restitution de
cinq provinces à monseigneur de Bourbon; il lui accorde la main
d'une princesse de sang royal, madame Renée, la sœur de Votre
Altesse.
La princesse n'intervint plus par aucune interjection, elle sentait
le piège.
--Enfin, poursuivit Duprat après un temps d'arrêt adroitement
ménagé, le cinquième article concerne Votre Altesse elle-même...
Madame la princesse régente, se rappelant un vœu exprimé naguère
par l'empereur[8], et que les circonstances ne permettaient pas
alors d'exaucer, met fin à la guerre de la manière la plus
heureuse et la plus sincère, elle cimente une alliance de famille
entre le trône d'Espagne et celui de France... Le traité offre
votre main à l'empereur.
[8] Charles-Quint, n'étant encore que duc de Luxembourg, avait
fait demander Marguerite de Valois en mariage. (Du Radier,
_Mémoires des Reines et Régentes_).
[Illustration: Nous voici arrivés murmura-t-il à voix basse.]
--Oui, répondit lentement Marguerite, c'est un plan ingénieux, qui
fait honneur à la sagacité de madame ma mère.
--Certes, reprit le serpent, et Votre Altesse comprend qu'on ait
tenu à le lui laisser ignorer jusqu'à sa réalisation...
L'astuce et le triomphe diaboliques incrustés dans le sourire de
Duprat ravivèrent la fierté de la sœur de François Ier.
Portant sur lui ce même regard dont elle avait déjà foudroyé son
audace:
--Vous vous trompez, messire; madame la duchesse régente était sûre
de mon obéissance, en tous les cas.
--Quoi! Votre Altesse consentirait?...
--A tout, pour être à l'abri de tentatives indignes de moi, pour
punir l'insolence de mes ennemis et protéger efficacement ceux que
j'aime...
--C'est là, je le proclame, parler en grande princesse, fit le
chancelier avec une déférence pleine de contrainte. Et puis,
protéger ses amis tout en devenant impératrice, c'est un espoir qui
séduirait plus d'une sœur de roi.
--Messire, vous oubliez que deux fois je vous ai prié de sortir!...
En même temps, le visage animé par l'indignation, elle porta à ses
lèvres le sifflet d'argent, qui fit accourir mademoiselle de
Tournon et Michel Gerbier, portant chacun un flambeau.
--Éclairez à messire le grand-chancelier, ordonna sèchement la
princesse.
Il s'approcha cependant encore audacieusement d'elle, et feignant
de la saluer:
--Madame la régente avait raison, lui dit-il, de faire mystère de
son projet; pour qu'il réussît, il eût fallu qu'il ne tombât pas
dans mon oreille.
Soulagé par cette déclaration de guerre, il se redressa et sortit,
sans accorder une marque d'attention à Hélène, qui lui tenait
soulevée la tenture de la porte.
--Qu'on me laisse seule... dit la princesse à sa favorite. Ma chère
Hélène, j'ai le feu dans le cerveau.
Tout bruit s'étant alors éloigné, Marguerite laissa aller sa tête
contre le dossier de velours de son siège, et, les paupières
closes, les mains jointes, elle s'abandonna au tumulte de ses
impressions, comme le naufragé se laisse, à bout de résistance,
étourdir par la tempête.
Lorsqu'elle secoua enfin cet engourdissement, ce fut pour être
saisie par une surprise nouvelle.
Devant elle, à genoux, dans l'attitude la plus humble, elle vit le
bouffon de la cour, Triboulet.
D'un geste suppliant, il arrêta la parole indignée qu'il lisait
déjà au bord de ses lèvres:
--Écoutez-moi, Altesse! s'écria-t-il, écoutez-moi!...
--Qui t'a permis d'entrer? d'où sors-tu? Ce n'est point ici un lieu
pour tes quolibets ni pour tes noirceurs!
--Écoutez-moi, madame! répéta-t-il. J'étais là pendant que le grand
chancelier vous parlait...
Et il montrait le dessous de la table couverte d'un tapis.
--Tu as osé!... Et tu as entendu?...
--Tout ce qui s'est dit, oui, madame.
Elle prit pour la seconde fois son sifflet.
--Arrêtez!... exclama le bouffon, ne me chassez pas sans
m'entendre!
Il prononça ces mots d'un accent si persuasif et si douloureux, que
le terrible sifflet s'arrêta en chemin.
--Le chancelier est un infâme, poursuivit-il avec entraînement; ce
que j'ai souffert à l'entendre, ce que j'ai éprouvé d'admiration et
de joie en présence de vos réponses, Votre Altesse ne le saura
jamais!
--Pourquoi étais-tu là? demanda-t-elle, peu sensible à
l'enthousiasme de ce gnome odieux.
--Pour vous offrir mon concours et mes services.
--Toi, reptile!...
--Oh! injuriez, frappez; vous n'irez jamais aussi loin que je le
mérite; mais quelque jour laissez-moi vous expliquer mes douleurs,
mes tourments...
--Ceci sort de votre rôle, maître fou, dit-elle, implacable à son
tour; et si je ne m'égaye pas de vos sottises, je ne suis pas
davantage d'humeur à m'apitoyer sur vos ennuis. Ça donc!...
Et elle tourna le sifflet dans ses doigts, prête à le porter à sa
bouche.
--Eh bien, non, dit-il; je suis insensé, je ne vous parlerai pas de
moi, mais de ce qui vous intéresse...
--Créature du chancelier, quel personnage jouez-vous ici?
--Votre Altesse croit-elle donc que je sois obligé d'aimer messire
Duprat en raison des gages qu'il me paye?... Je le sers, c'est
vrai, mais je le hais!
--La distinction est heureuse. En sorte que vous pouvez conclure
que moi, que vous entourez de votre honteux espionnage...
--Je ne demande qu'à vous témoigner mon dévouement, oui, Altesse;
c'est là, non pas un sophisme, mais une vérité, et c'est pour cela
que je me suis glissé ici et que vous me voyez à vos pieds.
--Décidément, c'est une scène de comédie... Assez, maître fou;
relevez-vous, et estimez-vous heureux de sortir sans le châtiment
que vous mériteriez...
--Madame, insista-t-il à deux genoux, acceptez mes services! Ne me
jugez pas sur mes actions, sur mes méfaits accomplis... Vous ne me
permettez pas de vous entretenir de mes tortures; hélas! elles vous
expliqueraient tout, et si courroucée que vous soyez, elles
atténueraient mes torts devant vous.
--Eh mais, attendez donc, il me semble que votre patron le
chancelier m'a déjà dit quelque chose comme cela... Vous êtes à la
fois son serviteur et son écho...
--Madame, je n'ai pas l'audace ni l'ambition du chancelier... Que
votre bouche me sourie une fois, que votre main me permette un de
ces baisers que je l'ai vue accorder au chancelier lui-même, et je
suis à vous corps et âme, et vous vous servirez de moi à votre
discrétion et merci; et pour cette faveur qui me réhabilitera et
m'élèvera au rang d'homme, moi, l'avorton ridicule, le vil
histrion; pour cette grâce, pour ce rayon de soleil dans mes
ténèbres, je tenterai, j'accomplirai des choses impossibles!
Il s'était traîné en rampant jusqu'aux pieds de la princesse, qui
se reculait au plus profond de son siège, ainsi qu'à l'approche de
ces êtres hideux qui inspirent une répulsion invincible.
--Arrière! lui dit-elle, arrière, misérable! Tu oses implorer ma
bienveillance, quand c'est toi qui as trahi et perdu l'homme que
j'aime!... Ah! si je ne te méprisais tant, combien je te
haïrais!...
Ces paroles foudroyèrent un instant le bouffon. Il se releva
d'abord, par un ressort nerveux; puis ses jambes torses
flageolèrent, et il étendit les bras pour chercher un point
d'appui. Ses yeux ne voyaient plus, un spasme étreignait sa
poitrine.
Il se débattit pour reprendre son équilibre et pour parler, sans
réussir à l'un ni à l'autre.
Si les courtisans l'eussent aperçu dans cet état, son succès eût
été accompli: jamais il n'avait été plus laid ni plus grotesque.
Mais la princesse lisait sous ses contorsions une expression de
rage qui lui faisait peur.
--Soit donc!... balbutia-t-il à la fin; soit!... Mais si cet amant
chéri succombe dans la lutte... n'accusez que vous-même!...
Et il sortit en titubant et en tournant sur lui-même comme un homme
ivre.
XII
LES DEUX PLANÈTES.
S'il a fallu arriver jusqu'à notre époque pour jouir du déblayement
de l'espace qui s'étend entre le Louvre et les Tuileries, et si,
jusqu'au second empire, tous les gouvernements avaient reculé
devant la charge de cette tâche, qu'on juge de ce qu'était ce
quartier sous le règne de François Ier, dans la première partie du
seizième siècle.
Qu'on se figure, Paris étant limité de ce côté par les remparts du
Louvre, un faubourg marécageux, avec les inconvénients,
l'insalubrité des recoins les plus déshonorants de la capitale, et
l'incohérence, le laisser-aller, l'absence d'ordonnancement d'une
campagne.
C'était un refuge, un repaire si fangeux, que nous ne saurions
faire à aucune des portions actuelles de la banlieue l'injure de le
lui comparer.
On n'y voyait pas des rues, mais des labyrinthes. Le cordeau de
l'ingénieur n'avait eu garde de s'arrêter nulle part. Chacun avait
bâti à son aise, à sa fantaisie. Les jardins, les cours, les
écuries, s'entremêlaient avec les maisons de terre, de bois, de
briques, et c'était toujours aux dépens du chemin, aussi rétréci
qu'il était tortueux et irrégulier.
Si la propreté des rues était à peu près lettre morte dans les
trois quarts de la capitale, on peut croire que ce n'était pas là
qu'il fallait aller chercher le pavage ni l'enlèvement des
immondices. La nature spongieuse du sol, envahi périodiquement à
l'époque des grosses eaux, venait en aide à cette insouciance, pour
entretenir dans ces misérables ruelles une humidité fétide et
malsaine.
Le voisinage de la cour n'y faisait rien, d'ailleurs; celle-ci se
croyait suffisamment abritée derrière les remparts de son Louvre,
dont l'enceinte, avec ses fossés intérieurs et extérieurs, et ses
appartements non aérés et plus mal éclairés encore, ne prouvait
pas, dans le plus haut personnel du royaume, une grande entente des
nécessités ni des agréments de l'hygiène.
Au bout de ce quartier s'élevaient les Tuileries, c'est-à-dire une
fabrique de tuiles, désignée dans les titres du quatorzième siècle
sous le nom de la Sablonnière, parce qu'alors c'était une carrière
de sable.
On trouve pour la première fois cette désignation de Tuileries dans
un édit de 1416, par lequel François Ier ordonne que toutes les
tueries et écorcheries de Paris seront transférées hors des murs de
cette ville, «près ou environ des Tuileries-Saint-Honoré, qui sont
sur ladite rivière de Seine, outre les fossés du château du
Louvre».
Nicolas de Neuville, sieur de Villeroi, secrétaire des finances, le
même auquel, dans un de ces fréquents besoins d'argent et par un
des expédients familiers à Duprat, on vendit, en 1522, pour la
somme de cinquante mille livres, tous les produits des greffes de
la ville de Paris et de la prévôté,--Nicolas de Neuville possédait
dans ce rayon une maison avec cour et jardin. François Ier s'en
rendit possesseur pour l'offrir comme villa de plaisance à sa mère,
Louise de Savoie, qui possédait déjà l'hôtel des Tournelles,
qu'elle n'aimait pas à habiter. En échange, le roi donna à Nicolas
de Neuville la terre de Chanteloup, près Montlhéry.
Cependant, cette habitation ne parut pas convenir encore à Louise
de Savoie, car elle ne la garda que peu de temps.
En 1525, date de notre récit, elle ne l'occupait déjà plus, et la
donnait, pour en jouir pendant leur vie, à Jean Tiercelin, maître
d'hôtel du Dauphin, et à Julie Dutrot, sa femme. C'est sur
l'emplacement de cette propriété que s'éleva dans la suite le vaste
et somptueux palais qui devint la demeure de nos rois.
A l'époque de la captivité du roi, la duchesse régente était donc
forcée de loger habituellement au Louvre, et les Tuileries
n'étaient bien, comme nous venons de le démontrer par des
témoignages historiques, qu'une fabrique de tuiles.
Il est vraisemblable que l'état matériel de ce quartier et le
voisinage des abattoirs, _tueries et écorcheries_, pour parler le
langage d'alors, n'étaient pas étrangers au dégoût de la mère du
roi pour ce quartier.
On pense bien aussi que la police, déjà si insuffisante dans
l'intérieur de la ville, n'était pas très active dans ce ramas
d'habitations, fort mal hanté en général, et, dès la tombée du
jour, les indigènes d'humeur paisible n'avaient rien de plus pressé
que de se clore prudemment dans leurs logis.
Les chats, les chiens errants, quelques animaux de basse-cour,
cherchant leur pâture dans les immondices, étaient à peu près les
seuls êtres vivants qu'on y rencontrât alors, et nous n'avons pas
besoin d'ajouter que l'éclairage, même celui des niches des saints
au coin des rues, y était totalement inconnu.
Qu'allaient donc faire dans ce fâcheux dédale, par une nuit des
plus noires, deux personnages d'allure honnête, à en juger par leur
démarche?
C'était un homme et une femme, le premier d'un âge avancé, la
seconde beaucoup plus jeune.
De grands manteaux bruns les enveloppaient, et des masques noirs
couvraient le haut de leur visage.
En examinant bien leur silhouette, on eût reconnu que l'un et
l'autre n'étaient pas dénués de moyens de défense, en cas de
méchante rencontre, et que leurs manteaux étaient disposés de façon
à leur en permettre l'usage.
C'était le vieillard qui servait de guide à sa compagne, mais
lui-même possédait peu la clef de ces détours, ou se trouvait
dérouté par les ténèbres, car il hésitait à chaque coin de ruelle,
et plusieurs fois il lui fallut revenir sur ses pas.
La jeune femme le suivait avec une docilité entière, réglant son
pas sur le sien, s'arrêtant quand il s'arrêtait, se hâtant s'il
allait vite, rétrogradant lorsqu'il avait fait fausse route.
Non seulement pas une plainte ne lui échappait, mais son compagnon
et elle n'échangeaient même aucune parole.
Ce ne fut qu'après une course assez ardue que le guide suspendit
une seconde sa marche, à l'entrée d'une impasse étroite, bordée de
cahutes dont les toits aigus se rapprochaient de tous les côtés,
comme pour se donner l'accolade de la misère et du délabrement; et,
pour la première fois rompant le silence:
--Nous voici arrivés, murmura-t-il à voix basse.
Un faible rayon de lune étant descendu jusque-là, à travers la
trouée des pignons et des surplombs, il étendit la main dans la
direction d'une porte basse, cintrée, seul huis percé sur toute la
façade d'une des maisons de l'impasse.
Ce défaut d'ouvertures donne à cette demeure un aspect bizarre et
plein de réticences.
On se demandait tout de suite pourquoi cette haine de la clarté, ce
besoin de ne pas ouvrir les mœurs et habitudes de sa vie privée
à la curiosité des voisins, ou ce mépris pour les affaires du
dehors. L'habitation prenait-elle l'air par des croisées sur une
cour ou un jardin, ou bien ses habitants vivaient-ils à la manière
de troglodytes, dans les ténèbres et dans les trous?
Au sommet de l'accent circonflexe formé par le toit, une girouette
rouillée faisait tourner à tous les vents l'image d'un hibou.
Les curieux, s'obstinant à y voir un autre problème proposé à la
perspicacité, se demandaient, sans pouvoir décider rien, si
l'oiseau de Minerve figurait là comme l'emblème du recueillement et
de l'étude, ou comme une allusion à la solitude ténébreuse du lieu.
L'image était bien choisie, dans tous les cas, car dès que la bise
la faisait tournoyer, il en partait un son criard qu'on eût pris
pour celui d'une chouette véritable.
Loin d'être rebutée par cet aspect répulsif, la jeune femme hâta le
pas vers la porte aux panneaux de cœur de chêne grossièrement
sculptés, et l'eut bientôt atteinte.
--Tu vas m'attendre à l'angle de la maison, dit-elle à son guide,
et veiller.
Il y avait dans son accent, malgré la déférence dont il était
empreint, cette inflexion naturelle aux gens habitués à commander.
--Ainsi, fit d'un ton respectueux le vieillard, vous persistez
absolument, madame, à entrer seule dans ce lieu.
--Il le faut, mon vieil ami. Mais ne crains rien, je ne compte pas
y séjourner longtemps.
--Ainsi soit-il, et que nos saints patrons vous assistent. Je me
blottis là, dans ce coin, où le plus clairvoyant ne distinguerait
pas les doigts de sa main, l'œil au guet, l'oreille aux écoutes.
--C'est parfaitement; ne sors pas de là.
--Allez donc, madame, et que notre sire Dieu vous seconde.
Il fit comme il avait dit, et sa compagne, saisissant avec
résolution le heurtoir, frappa trois coups successivement gradués,
le premier très fort, le second plus faible, le troisième plus
léger encore.
Quoique ce mode de cogner ressemblât à un signal, la maison ne
bougea pas d'abord. Aucun bruit ne s'y produisit, aucun filet de
lumière ne se montra dans le cadre de cette porte sinistre.
Le sein de la jeune femme battait avec quelque émotion; mais,
quelle que dût être son impatience, elle attendit sans renouveler
son appel.
Sans doute elle possédait des données sur les allures des hôtes ou
de l'hôte de l'endroit.
En effet, son attente ne fut pas vaine.
Un guichet percé dans une des moulures, et si étroit qu'elle
n'avait pu l'apercevoir,--juste ce qu'il fallait pour laisser
passer le rayon visuel,--se trouva ouvert.
--Que voulez-vous? demanda une voix cassée et grondeuse.
--Ouvrez! répondit-elle.
--Chez qui donc croyez-vous frapper à cette heure avancée?
--Chez maître Gaspard Cinchi.
--Et vous souhaitez?...
--Lui parler un moment.
--Hum! hum! grommela la voix, tandis que l'œil de la porte
cyclope paraissait interroger le dehors, pour s'assurer qu'il n'y
avait bien là qu'une personne.
--Faites vite, je vous supplie, maître, insista la visiteuse on
laissant glisser par le judas une demi-douzaine d'écus d'or
fleurdelisés.
--Vous êtes seule? demanda-t-on encore, comme si l'on ne tenait pas
compte de cette aubaine.
--Quelqu'un m'attend dans le voisinage.
On cessa enfin d'interroger, et la porte s'ouvrit sans bruit juste
assez pour laisser passer une personne, et se referma d'elle-même
dès que la jeune femme s'y fut glissée.
--Cette première pièce était une petite antichambre carrée, d'une
entière obscurité; on sentait sous ses pieds le sol raboteux en
terre battue.
--Venez, dit alors la voix.
Une autre porte s'ouvrit et donna accès dans une salle humide et
basse, sans fenêtre d'aucune espèce.
Une lampe, pendue à la poutre du milieu, y brûlait sans cesse, à en
juger par la couche de fumée noire qui drapait les solives comme
une nappe mortuaire.
Cette salle n'avait d'autres meubles qu'un fauteuil carré, deux
escabelles garnies de cuir comme lui, et une table de chêne à pieds
tournés.
L'atmosphère était imprégnée surtout de l'odeur huileuse de la
lampe, mais on y percevait aussi comme les émanations vagues de
senteurs âcres et empyreumatiques.
Au reste, ces détails occupaient bien moins la visiteuse que la
physionomie du personnage en présence duquel elle se trouvait.
Qu'on se représente un vieillard aussi vieux que l'imagination
pourra le créer, vêtu d'une longue robe brune, encore garnie par
devant et aux poignets de restes de fourrure. Ses cheveux blancs,
épais et longs, descendaient sur ses épaules et finissaient par se
confondre avec sa barbe blanche, longue et épaisse comme eux.
Une ceinture de cuir, bouclée autour de ses seins, retenait sa
robe.
Il était grand et son âge, que l'on n'eût pas osé calculer tant il
semblait avoir vécu, n'avait pas courbé sa taille, ni même éteint
la vivacité de ses yeux.
De ses larges manches sortaient deux mains osseuses, et ce qu'on
apercevait de ses bras ressemblait plus à un squelette qu'à une
machine vivante.
De son côté, il embrassa de l'éclair de ses prunelles ardentes tout
l'ensemble de la jeune femme; elle avait rejeté sur ses épaules le
coqueluchon de son manteau, mais elle conservait son masque, et il
ne demanda pas qu'elle le déposât.
[Illustration: Duprat eût payé bien cher pour voir couler ces
pleurs.]
--Vous avez donc quelque chose de bien important à me dire,
prononça-t-il lentement, que vous n'avez pas craint de venir me
trouver ainsi, malgré la nuit?...
--A cause de la nuit, répondit-elle; car le jour je n'eusse pas
osé.
--Parlez, alors, madame; que souhaitez-vous?
--Oh! tous les secrets de votre science, toutes les ressources de
votre art, tous les calculs de votre astrologie... N'épargnez rien,
je suis riche; je ne vous ménagerai pas la récompense; elle sera
proportionnée à vos services.
A l'appui de cette promesse, elle lui remit une bourse entière,
qu'il fit glisser, sans manifester aucune explosion de reconnaissance,
dans l'escarcelle pendue à sa ceinture.
--Dans ce cas, dit-il seulement, nous ne serions pas suffisamment
bien ici. Venez encore.
Il l'introduisit dans une troisième pièce; mais l'accumulation des
objets qui encombraient celle-ci compensait largement la nudité des
deux premières.
Les murailles disparaissaient sous des fragments de tapisserie,
recouvrant des portes et des croisées, tant on redoutait décidément
l'air et la clarté dans ce logis, mais plus particulièrement encore
sous un amoncellement des objets les plus bizarres, les plus
hétérogènes.
Les planches, disposées en forme d'étagères, par rayons,
supportaient un monde de fioles, de bouteilles de grès, de
creusets, de cristallisations, d'oiseaux, de serpents, de
quadrupèdes empaillés. Des guirlandes de plantes desséchées
pendaient çà et là à travers les solives saillantes du plafond.
Un ou deux sièges recouverts de cuir ou de peau brute, dont un
usage fréquent avait usé la moitié des poils, des escabelles sans
dossiers, des tables surchargées de manuscrits, d'instruments de
mathématiques, de sphères et de planisphères célestes, formaient le
plus gros du mobilier.
Au fond, dans un angle, se dressait un fourneau où luisait un reste
de charbon rouge; autour de ce fourneau, s'amoncelaient des
alambics, des cornues, des creusets, des vases de métal ou de terre
réfractaire de la forme la plus inusitée.
Une lampe de cuivre d'un modèle primitif, c'est-à-dire dont la
mèche, passant par un bec assez étroit, baignait dans un réceptacle
rempli d'huile, éclairait ce capharnaüm d'une façon si restreinte
qu'aucun des meubles, aucun des appareils ne se dessinait sous un
aspect précis, et que les moins éloignés semblaient eux-mêmes au
milieu d'un nuage.
Quand, par hasard, un souffle d'air venait de la porte par laquelle
l'alchimiste introduisit la dame au masque, il imprimait à la
flamme une ondulation qui semblait se communiquer aux curiosités de
ce muséum, et jusqu'aux grands personnages des tapisseries.
Le vieillard ne cessait pas, de son œil pénétrant, d'observer la
visiteuse, mais il ne surprit dans son attitude aucune des marques
d'émotion que cette fantasmagorie causait sur ses clients
ordinaires. Ou c'était une femme supérieure, ou le motif de sa
démarche était si sérieux qu'il dominait en elle toute autre idée.
Il lui fit signe de s'asseoir sur le siège le plus convenable, et
prit place en même temps en face d'elle, près de la table où
brûlait la lampe.
--Que souhaitez-vous de moi, madame? demanda-t-il en fixant
toujours son œil perçant, qui allait chercher sa pensée sous le
masque dont elle cachait ses traits.
--Maître, je veux connaître ma destinée et celle d'un être dont
l'existence m'est plus chère que la mienne.
--C'est un horoscope, prononça lentement l'alchimiste.
Et, là-dessus, il alla écarter le coin de l'une des tentures qui
retombaient sur les fenêtres, et par l'embrasure, il regarda le
ciel.
Quelques rares étoiles y scintillaient, à des espaces fort
lointains les uns des autres.
--La nuit est peu propice, murmura-t-il.
Cependant il s'arma d'une lunette, à l'aide de laquelle il
parcourut longtemps avec soin l'espace supérieur.
La jeune femme le suivait anxieusement du regard, dans un silence
respectueux.
--J'aperçois votre étoile, fit-il au bout d'un quart d'heure.
--Parlez, parlez, maître!
Et, si brave qu'elle se fût montrée jusqu'alors, gagnée par
l'influence du lieu, par les aromes subtils qu'on y respirait, par
l'attirail du nécroman, par son accent bref et convaincu surtout,
elle sentit son cœur battre, et retint sa respiration pour ne
rien perdre des mots hachés qui lui échappaient.
--Ce n'est pas un astre ordinaire... il jette des feux
singuliers... on dirait des diamants pétris de sang, de larmes et
d'or... Mais est-ce bien votre étoile?... Oui, je n'en peux douter;
elle scintille au centre des signes du zodiaque qui présidèrent à
votre naissance...
Il se tut un moment; son attention paraissait redoubler.