qu'il m'initia à ses calculs. C'est là sans doute l'origine de ma
propension vers les novateurs, qui veulent nous ramener à la
religion simple et pure. C'est là assurément la source de ces
inclinations à la rêverie et à la mélancolie, que vous remarquâtes,
qui vous attirèrent vers moi, ma bien-aimée, alors que les autres
femmes, plus légères, moins amies de l'étude, me dédaignaient.
--Que t'enseignait donc ton père?
--Oh! des choses étranges, mais que je me suis plu souvent à tenir
pour certaines, principalement quand l'adversité est venue
m'atteindre. Quelques-unes de ses leçons restent gravées dans ma
mémoire:
«Enfant, me disait-il, il faut convenir que nos docteurs sont de
bien grands orgueilleux, avec leur prétention de tout expliquer et
leur dédain pour la sagesse des autres âges. L'homme impartial qui
étudie et approfondit est moins tranchant et plus humble: il ne
croit pas surtout que le monde ait vécu un nombre inconnu de
siècles plongé dans les ténèbres de l'esprit, et que la vérité soit
toute moderne. En quoi valons-nous donc mieux que les habitants de
ces empires immenses, dont il ne reste que de rares débris, qui
écrasent pourtant nos œuvres de pygmées?
«Il ne faut pas rire de la théologie de ces peuples antiques, car
ils étaient plus près de Dieu que nous. Leurs mystérieuses
doctrines sur la migration, sur la transmission des âmes
n'étaient-elles que mensonge? La même âme ne saurait-elle, en dépit
de nos docteurs, servir successivement à animer plusieurs corps?
D'où viennent les similitudes merveilleuses que l'histoire
elle-même consacre dans les caractères des hommes et les événements
qui en résultent, en quelque sorte dans un cercle fatal, s'il
n'existe aucune relation entre le souffle qui nous anime et celui
qui fut l'âme de nos devanciers?
«Je ne te dirai jamais, avec les pyrrhoniens: Doute de tout; mais,
si tu es sage, tu ne dédaigneras rien des religions ni des
croyances antiques. Crois-tu donc, quand il plaît à Dieu d'animer
la matière, qu'il crée une âme nouvelle pour chaque homme qui naît?
Cette essence qui échappe à notre tact, à notre analyse, se
perd-elle dans l'espace, retourne-t-elle se confondre dans le grand
tout de l'immensité au sortir de notre misérable corps?... Avant
de conclure avec nos prétendus savants, enfant, médite et
réfléchis...»
Voilà ce que me répétait mon père, voilà pourquoi, chère
Marguerite, convaincu de l'immortalité de la partie la plus noble
de mon être, j'ai aspiré souvent après une seconde existence, qui
sera,--puisque Dieu est la justice même,--la compensation de
celle-ci.
La princesse l'avait écouté avec recueillement; occupée elle-même
d'études théologiques, lancée à la poursuite de la vérité ou de la
nouveauté, parce que les enseignements de la Sorbonne ne
satisfaisaient ni son impatience ni sa raison, elle suivait avec
intérêt ces doctrines, qui semblaient la séduire.
Son œil rêveur erra longtemps sous la voûte du cachot, indiquant
les efforts de son imagination pour saisir la substance de ces
enseignements.
--Oui, dit-elle enfin, de cet air inspiré qui lui valut, la
première en France, le titre de dixième muse, quelque chose se
prononce en moi pour m'assurer que ce ne sont pas là de pures
fantasmagories... Notre âme ne meurt point, et cette immortalité,
en la perpétuant sous divers aspects, réalise ce dogme de la
récompense ou du châtiment divin. Il est impossible, quand on s'est
tant aimé dans la douleur, qu'une juste providence ne nous
rapproche pas un jour dans la joie...
Les paroles de ton père, Jacobus, étaient une révolution, une
prophétie. Si la fatalité, liguée contre nous, déjouait nos
desseins, j'ai la foi que, renaissant un jour, fût-ce dans un
siècle, en des conditions meilleures, notre étoile nous remettrait
en présence l'un de l'autre, et nous réunirait.
--C'est ma confiance et ma consolation aussi!...
--Oh! oui, poursuivit Marguerite avec une sorte d'illumination, les
âmes se transmettent! Sans cela, d'où viendraient ces attractions
singulières qui sont la manifestation de l'amour... L'amour! mais
il est plein de réminiscences mystérieuses!... Quand on s'aime
bien, ne semble-t-il pas que cette béatitude ne soit que la
continuation d'une vie antérieure?... On se connaît du premier
instant qu'on se rencontre; la sympathie s'établit sans qu'on y
songe, et tandis que vous restez en constant éloignement avec
certains êtres, vous êtes porté par une voix intérieure, vers
d'autres, comme s'ils s'étaient déjà identifiés à vous-même!...
--Adorée Marguerite! que n'est-il donné à mon père de vous voir et
de vous entendre! Combien il serait fier de rencontrer un disciple
qui interprète et devance si éloquemment les visées de sa
philosophie!...
--Moi aussi, ami, j'eusse voulu connaître ce sage patriarche.
Hélas! mon vieux serviteur, Michel Gerbier, mon père de nourrice,
est de retour depuis hier, ayant tout mis en œuvre sans
retrouver sa trace.
Le prisonnier serra sa main avec émotion.
--Merci, noble femme...
Et il s'arrêta; un mot de plus, ses larmes débordaient.
--Brave cœur, dit-elle à demi-voix; au fond de ce cachot, c'est
sur le malheur de son père qu'il s'afflige!...
Alors, cédant à ce sentiment d'admiration, elle posa
silencieusement ses lèvres sur ses deux yeux profonds et tristes,
pour écarter leurs soucis par ses baisers.
Deux petits coups frappés derrière la pierre tournante mirent fin à
cet épanchement.
--Déjà!... soupira Jacobus.
--Les minutes sont brèves, qui sont heureuses... Mais cette issue,
fermée à nos ennemis, peut se rouvrir pour nous...
Deux nouveaux coups indiquèrent la nécessité de la séparation, en
même temps que du coin de la porte secrète s'avança la tête du
vieux geôlier disgracié.
--Pas un instant à perdre, Altesse, dit-il; voici l'heure de la
ronde des gardiens; l'écho m'annonce qu'ils sont entrés dans la
galerie...
Il fallait son oreille exercée à ces bruits souterrains pour
discerner cet incident dans le silence apparent qui remplissait
cette lourde atmosphère.
--Adieu! adieu donc! murmura Jacobus de Pavanes.
--Au revoir! répondit Marguerite.
[Illustration: Tu nous laisseras seuls, dit la princesse.]
La pierre roula sur son pivot, la lumière apportée par le vieux
guide disparut.
Lorsque les gardiens jetèrent leur coup d'œil méfiant dans la
cellule, à quelques secondes de là, ils aperçurent le prisonnier
étendu sur sa couche, le visage tourné vers le mur, et la clarté
imperceptible de la lampe, dont le lumignon, à bout d'huile,
crépitait, prêt à s'éteindre.
--Tout va bien, prononça le chef de la ronde; il dort, et l'ange
des tombeaux sera habile s'il arrive jusqu'à lui.
XI
TEL MAITRE, TEL VALET.
La journée qui succéda à cette nuit de mélancoliques aspirations
s'écoula pour la princesse Marguerite avec une lenteur mortelle.
Elle refusa de quitter sa chambre, alléguant une indisposition, ce
qui n'était que trop justifié par son abattement, par le marasme
qui, de son moral, influait sur ses forces physiques.
Hélène de Tournon, seule initiée à ses chagrins et à ses angoisses,
resta auprès d'elle et ne la quitta qu'un instant vers la fin du
jour.
Les croisées de la princesse donnaient sur la Seine. Son
appartement se trouvait au premier étage, dans la partie du palais
qui va aujourd'hui se réunir par un angle au pavillon de Charles
IX, et devant laquelle s'étend le parterre de l'Infante.
Dans ces constructions gothiques, l'épaisseur des murailles,
l'élévation de l'appui des fenêtres, étroites et longues
d'ailleurs, ne permettaient guère de jouir de l'aspect du dehors.
On avait pour cela, dans les habitations princières, ces grands
sièges, hauts sur leurs pieds, à la forme solennelle, comme les
retraits auxquels ils étaient destinés.
C'était d'un de ces fauteuils que Marguerite de Valois contemplait
les lueurs ardentes du soleil couchant, qui se reflétaient en
cascades diamantées sur les flots de la Seine.
C'était à cette place, de ce fauteuil, dans ces splendeurs du
firmament, dans ces magnificences de la nature, que son imagination
puisait parfois ses plus poétiques inspirations.
Ce soir-là, pensive et grave, qu'allait-elle leur demander? Quelles
révélations son esprit attendait-il de ces sphères perdues dans
l'immensité?
Peut-être, gagnée à des velléités superstitieuses, se
rappelait-elle les croyances de sa mère aux œuvres des
cabalistes; peut-être, plutôt, interrogeait-elle le ciel infini
pour savoir si vraiment les âmes vivent de plusieurs vies, et, dans
cette espérance, voulait-elle connaître encore quand viendrait
celle qui, comblant les distances de la naissance et du rang,
nivelant les abîmes, écartant les obstacles, réaliserait l'ère des
sympathies et des migrations heureuses!
Un effet de l'horizon empourpré venait éclairer l'embrasure de la
croisée, miroitait contre les vitraux en losanges, aux brillants
coloriages, mais laissait dans une obscurité épaisse l'intérieur de
la chambre et son mobilier somptueux.
Quelqu'un entra discrètement, et, voyant l'immobilité de la
princesse, s'avança vers elle en se guidant sur cette transparence
des croisées.
C'était Hélène de Tournon, qui revenait de pourvoir au service de
sa chère maîtresse.
Si celle-ci eût été en état de l'observer, elle eût reconnu qu'elle
était à la fois émue et embarrassée.
Mais, le regard noyé à la poursuite des zones prestigieuses qui
pâlissaient sensiblement au loin, Marguerite ne s'aperçut même pas
de son retour.
Hélène manifesta d'abord une grande perplexité; son attention
allait alternativement de la princesse à la portière de la chambre,
et tout montrait qu'elle semblait craindre la venue de quelqu'un
dont elle ne savait en quels termes annoncer la visite.
Comme il y allait d'une affaire de conséquence, elle s'enhardit à
la fin:
--Me voici à vos ordres, madame, dit-elle.
--Ah! tu étais là! fit la princesse, dont la prunelle encore
éblouie ne la distinguait pas dans l'ombre de la chambre.
--Votre Altesse doit reconnaître que ses appartements ont été
défendus avec soin, suivant son désir, puisque madame la régente
même n'a pas insisté pour y pénétrer.
--Je dois cette solitude à ton zèle, et je t'en remercie.
--Ainsi, Votre Altesse n'est pas décidée à se départir de cette
consigne pour personne?
--Pour qui la lèverais-je, lorsque, tu le rappelles toi-même, ma
mère elle-même l'a subie?
--C'est qu'il y a quelqu'un, un personnage considérable...
--Le chancelier, je gage?...
--Votre Altesse l'a dit.
--Le chancelier prétend me parler!...
--Comme je revenais tout à l'heure vers vous, je me suis trouvée en
face de lui, dans la galerie, et quoique je voulusse passer outre,
il m'a arrêtée.
--Le chancelier!...
--Mon Dieu! ma chère maîtresse, vous connaissez mon opinion sur
lui, et vous ne mettez pas en doute mon dévouement... eh bien, je
crois que vous auriez tort de ne pas l'entendre.
--Que penses-tu donc qu'il me veuille?
--Écoutez, il y a des moments où les natures les plus perverses,
soit par remords, soit par un intérêt caché, éprouvent un sentiment
meilleur...
--Tu crois à la conversion de messire Duprat? fit avec amertume
plus qu'avec colère la princesse.
--A vous répondre sincèrement, je n'ai jamais espéré rien de bon de
ce génie incarné du mal; néanmoins, dans la situation critique qui
se présente, lorsque l'abandon de madame la régente rend messire
Duprat arbitre d'une existence qui vous est chère, il ne vous est
permis de reculer devant aucun moyen, fût-ce un sacrifice, et
l'entrevue que le chancelier vous demande en est un, en vue du but
que vous poursuivez.
--Bref, il t'a fait parade de ses bonnes intentions.
--Il m'a priée avec instance de l'introduire auprès de vous,
m'affirmant que vous n'auriez qu'à vous louer de cette faveur. Les
choses dont il veut entretenir Votre Altesse, et qui touchent,
m'a-t-il juré, aux intérêts les plus immédiats de votre personne,
sont telles, qu'il ne peut s'en ouvrir qu'à vous, et en secret.
--Des choses concernant ma personne?... répéta Marguerite en
rassemblant ses souvenirs; c'est bizarre! Ma mère s'est servie de
ces mots en me laissant entrevoir ce grand dessein qui, suivant
elle, doit tout sauver... mais, à moi-même, elle n'a pas voulu en
dire davantage, comment le chancelier en serait-il instruit?...
--Que décide Votre Altesse?
La princesse parut se consulter encore; puis, cédant à sa
curiosité:
--Fais apporter de la lumière, et si messire Duprat est proche,
qu'on l'introduise... Tu nous laisseras seuls, puisqu'il le
souhaite, mais à portée de mon sifflet d'argent.
--Je me tiendrai dans la salle d'attente, en compagnie de Michel
Gerbier, et au premier signal nous serons près de vous.
Un page ne tarda pas à déposer sur une grande table massive,
recouverte d'un tapis oriental et placée au milieu de la chambre,
une lampe de bronze doré, dont les dessins gracieux indiquaient le
commencement de la renaissance des arts.
Puis en même temps, comme si messire Duprat n'attendait que ce
signal pour se montrer, il annonça:
--Monseigneur le grand chancelier!
Marguerite n'était pas sans émotion de se trouver en tête-à-tête
avec cet homme, dont elle savait l'audacieux amour et contre lequel
elle nourrissait de si terribles griefs.
De son côté, si cuirassé qu'il fût contre les positions difficiles,
Duprat ressentait un certain trouble, provenant moins du cri de sa
conscience que de la difficulté de son entreprise et de la crainte
d'y échouer.
Il salua la princesse d'un air doucereux, qui eût suffi pour la
mettre en garde contre ses discours.
--Vous avez souhaité me parler, messire, lui dit-elle, et, quoique
souffrante et gardant mes appartements, vous le voyez, je me rends
à vos désirs. Prenez ce siège; je vous écoute.
--Je vous remercie de cette faveur, Altesse; si vous connaissiez le
fond de mon cœur, vous seriez convaincue que vous ne pouviez
l'accorder à un homme plus dévoué à vos intérêts et à votre gloire.
--Malheureusement, répondit-elle avec une pointe d'ironie, on ne
saurait pénétrer jusque-là; le cœur d'un homme politique tel que
vous, messire, est plus difficile à connaître que tout autre, et
c'est seulement par des faits qu'on peut le juger.
--C'est aussi par des faits que je supplie Votre Altesse
d'apprécier mes sentiments.
--Sans doute, messire, vous voulez parler d'événements futurs, car,
pour ce qui est du passé, vous conviendrez qu'il est de nature à me
laisser quelques incertitudes sur ce grand dévouement, auquel je ne
demande pas mieux que de me rendre.
--Je vois que je ne m'étais pas abusé, reprit l'hypocrite, avec
une componction qui ne put tromper sa vigilante adversaire;--on
m'a desservi auprès de Votre Altesse, lorsqu'à tout prix
j'ambitionnerais ses bonnes grâces.
--Pardon, messire, mais il faudrait d'abord mettre vos actes en
rapport avec vos assurances. Rien n'était plus facile à vous que de
gagner mon estime, et, vraiment, vous avez fait tout comme si vous
souhaitiez le contraire.
--Si je ne réussis à détromper Votre Altesse, je ne m'en consolerai
de ma vie.
--Je vous avoue que la chose est malaisée.
--Et moi je crois que c'est alors que Votre Altesse refusera de me
comprendre.
--Nous avons l'air de parler par énigmes, messire; si nous
abordions sincèrement et clairement les questions, chacun de nous
arriverait peut-être plus vite à son but. N'est-ce pas aussi votre
avis?
--Je suis disposé à répondre à Votre Altesse, dans tout ce qu'elle
me demandera, avec la plus grande franchise.
--Nous allons bien voir...
--Votre Altesse doute encore de moi?
--Écoutez donc, messire, je suis un peu payée pour cela!
confessez-le, puisque vous avez promis d'être sincère.
--Soit! Je conviens que les apparences se sont mises contre moi
dans des circonstances récentes. Votre Altesse a pu y voir une
résistance à ses souhaits lorsque...
--Lorsque?
--Lorsque, mieux informée du mobile de ma conduite, elle y eût
trouvé les gages d'un dévouement à sa personne porté jusqu'à...
jusqu'à la jalousie!...
Marguerite de Valois se mordit les lèvres pour ne pas riposter
vertement à cette première attaque directe.
--Jalousie est un bien gros mot, fit-elle en souriant; il aurait
besoin d'explications.
--C'est le seul qui exprime à quel degré s'élève mon respectueux
dévouement pour votre personne, mon admiration pour vos mérites,
pour votre génie...
Elle l'arrêta dans la chaleur de son énumération par un nouveau
sourire incrédule et désespérant:
--En vérité, si j'étais une simple bourgeoise au lieu d'être
la sœur du roi, habituée, en ma qualité de duchesse, à
être entourée de compliments hyperboliques, qui ne tirent pas
à conséquence, je pourrais regarder les vôtres comme une
déclaration...
Duprat sentit l'orgueil du tigre se révolter en lui à cette
nouvelle raillerie; mais le tigre était amoureux, et, en
considérant l'idéale beauté de cette dédaigneuse princesse, il
voulut poursuivre son assaut.
--Que n'êtes-vous donc alors une de ces bourgeoises auxquelles on
peut dire avec sincérité tout le bien qu'on pense d'elles, car je
serais cru de vous, madame; j'en serais compris surtout!
--Voyons, de bonne foi, puis-je me flatter de la vérité de vos
sentiments en ma faveur, messire, lorsque vos actes tendent tous à
contrarier mes vues, mes souhaits; lorsque vous vous entendez avec
ma mère pour faire condamner les gens dont je sollicite la grâce?
C'était rentrer en pleine question; la diplomatie féminine était
plus adroite que celle du premier ministre. Il dissimula mal un
geste nerveux, au souvenir que ceci faisait renaître, mais enfin
c'était le nœud de la question; il n'essaya plus de l'éluder.
--N'avez-vous pas eu l'idée, madame, que tout cela n'était qu'un
moyen préparé par moi pour vous montrer que cette grâce dépendait
en effet de moi seul, et pour vous indiquer que je serais heureux
que vous la tinssiez de moi?...
Une femme moins forte que Marguerite de Valois se fût laissé
éblouir, mais elle resta maîtresse d'elle-même, par la nécessité où
elle se sentait de dominer la situation.
--Pardon, messire, dit-elle, je crois avoir mal entendu. Vous
disiez...
--Que toutes les grâces, toutes les faveurs, tous les édits qu'il
est en mon pouvoir de rendre ou d'accorder, je les tiens aux pieds
de Votre Altesse, si elle daigne abaisser sur son indigne serviteur
un regard de ces beaux yeux qui inspirent et créent les génies!
Marguerite de Valois se leva de son siège avec une grande dignité:
--Cette fois, messire, je crois avoir suffisamment entendu et
compris... J'ai ouï parler dans les romans et les fabliaux de
propositions pareilles, faites à des esclaves ou à des femmes
d'humble condition, par des juges prévaricateurs, par des ministres
sans foi; jamais encore je n'avais cru qu'on eût osé les adresser à
la sœur d'un grand monarque!...
A quel degré d'abaissement ou de misère me croyez-vous donc tombée,
pour oser me tenir ce langage!... Je ne sais quels privilèges vous
abandonne la faiblesse de ma mère, mais n'oubliez pas à l'avenir
que Marguerite de Valois, la veuve du duc d'Alençon, aura toujours
assez d'indépendance et de courage pour réprimer toute velléité
blessante, toute atteinte à son honneur.
Et d'un geste superbe elle lui montra la porte.
Il se décida à quitter le siège sur lequel il était resté, mais
avant de sortir:
--Votre Altesse, dit-il, frémissant d'une rage intérieure et
appuyant sur ses paroles comme sur des stylets, Votre Altesse n'est
peut-être aussi sévère à mon égard qu'en raison de la promesse
qu'elle a reçue de madame la duchesse d'Angoulême, et contre
laquelle elle a engagé aveuglément sa foi...
--Qui a dit cela?... s'écria Marguerite; ce qui s'est passé entre
ma mère et moi est chose ignorée de tout le monde!...
--Oh! j'en sais bien davantage encore... Ce plan auquel vous avez
souscrit, que vous ne connaissez pas, vous plaît-il que je vous le
dévoile et vous l'explique?
--C'est impossible!...
--Je tiens alors à convaincre Votre Altesse... Rassurez-vous,
madame, je m'éloignerai après.
Une joie satanique illuminait son visage, il commençait à prendre
sa revanche à sa manière.
--Ce projet dont on a fait mystère à Votre Altesse elle-même, et
que je ne tiens certes pas de la confiance de madame la régente,
trop discrète pour m'en avoir parlé, ce projet concerne votre
personne elle-même.
C'est un traité en bonne forme composé d'un certain nombre
d'articles précis sur lesquels, moins réservé que madame la
régente, je suis prêt à édifier Votre Altesse, pour peu qu'elle le
souhaite.
--A quoi bon? Quand je connaîtrai ces conditions, en serai-je moins
liée par ma parole? Je ne désire rien savoir, messire.
Elle comprenait qu'il ne lui offrait cette révélation que parce
qu'il y avait au fond un chagrin ou une menace pour elle, et elle
ne voulait pas s'exposer à ce qu'il la vît inquiète ou affligée.
Elle lui intima donc une seconde fois l'ordre de sortir.
Mais sans paraître le remarquer:
--Eh bien, dit-il, je me montrerai généreux, en dépit des dédains
et de la disgrâce dont Votre Altesse me poursuit. Vous pourriez
m'accuser d'ailleurs encore de chercher à vous en imposer, et puis,
quand vous connaîtrez ce traité, vous modifierez peut-être vos
résolutions.
--Il paraît que je suis forcée de vous écouter, dit-elle en
s'asseyant sur son grand fauteuil, comme une reine sur son trône,
soit!
--Votre Altesse me remerciera probablement d'une insistance qui
semble l'offenser. C'est dans cet espoir que je m'explique.
Madame la régente est une femme vraiment supérieure, dans tout ce
qui concerne les choses politiques; elle a de larges vues, et parle
à chacun le langage de son intérêt, ce qui est la véritable
éloquence ici-bas.
--Êtes-vous ici pour faire l'éloge de madame la duchesse régente,
notre maîtresse à tous, ou pour la blâmer?
--Mes éloges sont sincères, madame, quand je rends hommage à ses
qualités diplomatiques. J'ose le répéter, le traité qu'elle a conçu
toute seule en est une preuve nouvelle. Il est en cinq articles[6].
[6] Anquetil, _Histoire de France_.
Par le premier, madame la duchesse propose à l'empereur la
renonciation de notre seigneur et roi à ses droits sur Naples et
Milan, et à la suzeraineté de la Flandre et de l'Artois.
La princesse écoutait avec attention, mais dans un calme parfait.
Duprat la couvrait d'un regard avide autant que venimeux.
--Par le second article, madame la duchesse, sacrifiant
généreusement elle-même ses droits et ses biens légitimes pour la
libération du roi, promet de restituer à monseigneur de Bourbon
toutes les terres dont il a été dépossédé par arrêt juridique en
faveur de Son Altesse.
La princesse ne put s'empêcher de reconnaître dans cette
proposition une preuve du désir incontestable de sa mère pour
racheter le roi, car ces domaines auxquels elle renonçait, malgré
son avidité bien connue, étaient ceux-là mêmes dont la privation
avait déterminé la révolte du connétable. Ils provenaient de la
succession de Suzanne de Bourbon, sa femme, et se composaient du
Bourbonnais, du Forez, du Beaujolais, de l'Auvergne et de la
Marche. La duchesse d'Angoulême s'était prétendue héritière de
Suzanne de Bourbon, dont elle était cousine germaine. Le parlement,
dominé par Duprat et influencé par Guillaume Poyet, l'homme de son
temps le plus entendu dans la chicane du palais, avait sanctionné
la dépossession du connétable[7].
[7] _Mémoires des Reines de France_, tome IV. Poyet succéda
lui-même, par la suite, à Duprat, en qualité de chancelier.
--Le troisième article est relatif aux prétentions réciproques sur
la Bourgogne et autres provinces; il porte qu'elles seront
renvoyées à la décision d'arbitres désignés librement des deux
côtés.
Tout cela ne semble-t-il pas à Votre Altesse sagement conçu?
--Ce n'est pas tout, je pense?
--En effet, madame, puisque les exigences de l'empereur allaient
bien au-delà de ces concessions. Aussi, le traité tient-il
réservées pour la fin les deux clauses qui compensent et dépassent
toutes les autres. Ce sont des clauses matrimoniales...
--En vérité?...