qu'il accorda aux gens de lettres, ainsi qu'aux artistes, eut
principalement pour objet son propre agrément, sa propre
glorification. Il les considérait comme une partie du luxe dont il
était avide, mais il les sacrifiait sans regrets, sans remords, dès
que sa fantaisie ou son intérêt se portaient vers d'autres idées.
Son manque de sincérité religieuse ne fut pas une des moindres
sources des malheurs et des violences que la postérité sera
toujours en droit de lui reprocher. C'était à la fois un esprit
facile et une nature égoïste et stoïque; il servait le fanatisme
de ses ministres sans le partager. Sa croyance incertaine,
vacillante, sujette à des intermittences, revenant aux doctrines
inquisitoriales de Duprat après avoir applaudi aux vues novatrices
de sa sœur Marguerite, indique assez qu'entraîné par les
plaisirs de sa cour, distrait par les guerres et les fêtes, il
n'avait jamais eu l'énergie nécessaire pour se faire une
conviction.
Avec cette propension tyrannique aux jouissances matérielles, il
transforma la cour honorable et vertueuse de Louis XII en une école
de galanterie. Il lâcha par son exemple, par ses encouragements, la
bride à la dissolution, et se composa un entourage aussi brillant,
aussi fastueux que démoralisé.
Avant lui, une certaine quantité de femmes aux mœurs faciles,
d'aventurières avérées, étaient tolérées à la suite de la cour,
dans les alentours des résidences où celle-ci allait s'installer.
C'était assez triste déjà, mais du moins ces créatures, tenues à
l'écart, n'étaient à la disposition que de ceux qui allaient les
trouver[4].
[4 1] Brantôme, avec une crudité d'expression que tolérait son
époque, nous a conservé des détails de ces mœurs étranges. Il
nous apprend aussi que les femmes dont il s'agit étaient sous la
surveillance et protection du roi des ribauds, lequel avait
charge et soin de leur faire départir quartier et logis, et là,
commander de leur faire justice si on leur faisait quelque tort.
Ce roi chevalier inaugura le commerce de la galanterie au sein même
de la cour. A ces courtisanes de profession, il substitua des
femmes de qualités, et, comme le dit Dulaure, prostituant la
noblesse, il sembla vouloir anoblir la prostitution. En revêtant la
débauche de formes séduisantes et gracieuses, en l'illustrant par
le prestige de l'opulence et du pouvoir, il en augmenta les
dangers, et contribua à infiltrer plus vite et plus sûrement son
fatal poison dans le corps social tout entier.
Ces quelques mots étaient indispensables pour aller au-devant d'une
objection que nous voyons poindre aux lèvres de nos lecteurs et
surtout de nos lectrices, sur les aveux singuliers échangés entre
Louise de Savoie et la duchesse d'Alençon. La mère n'avait pas
dissimulé à sa fille ses anciennes complaisances pour le
chancelier, et la fille n'avait pas hésité un instant à s'ouvrir à
sa mère de sa passion pour le chevalier de Pavanes.
Dans cette cour où la galanterie était à l'ordre du jour, un amant
n'était pas un péché, mais un honneur.
Mais si la régente n'attachait aucune conséquence à la révélation
d'un fait, sans doute déjà connu de sa fille, il est vraisemblable
que, son exaltation assoupie, elle eût voulu ressaisir l'aveu
autrement compromettant arraché à son trouble.
Cependant, en cette minute, Marguerite paraissait céder moins à
l'impression de ce cri terrible, qu'à l'excès de la fatalité
appesantie sur le plus tendre, le plus sincère amour qu'elle eût
encore éprouvé.
Un long silence avait succédé à cette scène tumultueuse, à ces
emportements de langage.
La duchesse d'Alençon, anéantie, restait enfoncée entre les
coussins du grand fauteuil sculpté où elle s'était jetée, en
sentant ses forces défaillir. Ses paupières closes, sa tête pâle,
ses lèvres décolorées, entr'ouvertes comme pour exhaler un dernier
souffle, ses mains blanches immobiles, se détachaient sur l'étoffe
noire de son deuil, comme ces profils d'ivoire incrustés dans du
marbre brun par les sculpteurs mosaïstes.
La régente restait assise non loin d'elle, devant la table où se
trouvait encore la liste des prisonniers, avec le nom de Jacobus de
Pavanes, sillonné par la plume de Duprat d'une large raie noire
pleine de menaces.
Elle se tenait silencieuse et immobile aussi, mais son œil
perçant allait par alternatives de ce papier à sa fille, évitant
toutefois de s'arrêter sur elle, par crainte d'être surpris dans
ses investigations, et épiant le réveil de son affaissement.
Elle attendit longtemps, puis enfin la princesse secoua sa torpeur
par un léger mouvement de tête.
Elle voulut essayer ses jambes qui l'avaient trahie tout à l'heure,
mais elle se trouva brisée; alors, ses longs cils s'étant soulevés
avec une morbidesse touchante, son premier regard vint rencontrer,
suspendu au-dessus d'un dressoir d'ébène resplendissant de raretés
artistiques, le portrait du roi.
Tout le monde connaît cette toile, aujourd'hui placée dans la
grande galerie du Louvre, et l'un des chefs-d'œuvre du Titien,
le peintre des rois, le roi des peintres. C'est celle qui
représente à mi-corps François Ier presque de profil, à l'époque
où, jeune encore, il avait laissé croître sa barbe et rasé ses
cheveux. Le successeur de Louis XII ne s'y rencontre pas sous les
traits plus mignards et gracieux que nous offrent la plupart de ses
autres portraits; mais on sent instinctivement, avant même de
savoir le nom du peintre, qui est une garantie d'exactitude, que
cette figure est vraie.
Ce portrait est digne de l'artiste par lequel Charles-Quint se fit
peindre trois fois, et auquel il disait en relevant son pinceau
tombé à terre:
--Vous m'avez rendu trois fois immortel.
En revoyant ces traits, en retrouvant fixé sur elle ce regard
toujours bienveillant pour ses moindres désirs, elle sentit plus
amèrement la perte de cet appui généreux, le seul sur qui elle eût
pu compter sans crainte de déception.
--O mon frère, mon frère bien-aimé, s'écria-t-elle avec des
sanglots dans la voix, en tendant ses mains jointes vers lui, où
êtes-vous?... On opprime votre sœur, le sang de votre sang, le
cœur de votre cœur, et ses plaintes n'arrivent pas jusqu'à
vos oreilles!... Il ne me restait que vous pour famille, pour
défenseur, et vous n'êtes plus ici pour me soutenir de votre main,
pour me protéger de votre parole, pour me ranimer au souffle de
votre tendresse.
La duchesse d'Angoulême prêtait à ces invocations saccadées et
douloureuses une attention singulière; elle semblait, à voir la
fixité de sa prunelle sombre, entretenir un muet dialogue avec
l'image de son fils.
Cependant, Marguerite, oubliant quelles oreilles l'écoutaient,
poursuivait avec une énergique et plaintive éloquence:
--Si vous saviez, noble frère, de quelles tortures on accable cette
sœur qui vous chérit à l'égal de Dieu, dont vous avez pour elle
la clémence et la mansuétude; si vous saviez ce qu'on fait de votre
beau royaume et de votre bon peuple pendant votre absence!... Ne
tardez plus, sinon vous ne retrouverez pas votre sœur, et la
ruine de vos sujets sera complète...
Cette perspective fut un coup de fouet qui excita sa fougue; elle
se dressa devant sa mère avec l'autorité d'une reine qui ordonne et
commande:
--Si le roi était ici, madame, je n'eusse pas réclamé deux fois le
salut du chevalier de Pavanes... Je ne veux pas savoir quels liens
odieux enchaînent votre volonté à celle du premier ministre; je
suis votre fille et non votre juge. Que vous ayez ajouté un mystère
sanglant à ceux qui peuplent déjà les murs de ce Louvre maudit,
c'est une affaire entre votre conscience et Dieu...
Mais je ne veux pas qu'un meurtre soit ajouté à ces meurtres, un
deuil à ces exécutions!... Et puisque vous ne pouvez rien pour moi,
madame, à tout prix... à tout prix, entendez-vous, il faut que le
roi revienne!...
Puissance merveilleuse d'un cœur loyal sur une nature corrompue,
l'altière duchesse d'Angoulême ne se révolta pas contre cette
sortie pleine de tempêtes et d'imprécations.
Son amour pour ses enfants, sa seule vertu, suffit-il pour la
retenir, ou plutôt, la conscience, le remords de ce pacte exécré
qui la rendait la vassale de Duprat, lui causa-t-elle en cet
instant une humiliation si grande, qu'elle n'osa relever sa tête
assombrie?
Toujours est-il qu'elle ne quitta de vue le portrait de son fils
que pour s'absorber dans une méditation dont les calculs faisaient
passer sur ses joues des lueurs empourprées, ou venaient contracter
les plis de son front.
La princesse, étonnée à son tour, la contemplait avec une vague
terreur. Une voix secrète lui disait qu'il devait sortir de là
quelqu'une de ces machinations violentes par lesquelles sa mère
conjurait ou provoquait, suivant ses intérêts, les coups d'éclat.
Cette voix, qui s'appelle intuition ou pressentiment, lui disait
encore qu'il s'agissait d'elle surtout dans les plans qui
bouillonnaient sous ce volcan.
Lorsque la duchesse se décida à la regarder, la tempête avait
disparu de ses traits; elle était calme, maîtresse d'elle-même; sa
voix n'indiquait pas la moindre altération.
--Ainsi, dit-elle en accentuant chaque mot de manière que la
princesse n'en perdît pas un, vous souhaitez par-dessus toutes
choses le retour du roi?
--Auriez-vous trouvé le moyen de le racheter?... s'écria Marguerite
emportée déjà par son espoir, par sa confiance dans les grandes
capacités de sa mère.
Celle-ci poursuivit froidement:
--Je suis convaincue comme vous que la grâce que je ne puis
accorder, il la signerait, lui, sur votre prière...
--N'est-ce pas, ma mère, vous en êtes sûre aussi!
--Donc, j'ai conçu un projet...
--Dites!...
--Le roi ne pouvait, sans perdre cet honneur qu'il a retiré sauf de
la défaite de Pavie, souscrire aux conditions de l'empereur...
Celui-ci, après m'avoir jadis appelée _sa mère_, n'a pas eu assez
de magnanimité pour comprendre la lettre où je le lui rappelais...
Eh bien, je vais, moi, envoyer des propositions à l'empereur.
--Je n'ai jamais douté de votre génie, ma mère!... Et ces
propositions...
La régente appuya toute la puissance de son œil noir et grave
sur celui de sa fille, dans les veines de laquelle ce rayon pénétra
comme un fluide magnétique.
--Ce n'est pas l'heure de vous les expliquer. Mais quelles qu'elles
soient, si dures qu'elles vous paraissent, dût votre personne s'y
trouver engagée, me jurez-vous d'y souscrire pour ce qui vous
concerne?...
La princesse sentit la menace d'un malheur planer sur sa tête;
cependant sa résolution ne faiblit pas.
--Si je fais ce serment, le roi reviendra? demanda-t-elle.
--Le roi reviendra.
--Et Jacobus sera sauvé?...
--Votre illustre frère ne vous a jamais rien refusé: il vous devra
sa délivrance, et vous lui demanderez celle du chevalier de
Pavanes.
--Jacobus sera sauvé!... répéta tout bas la princesse, sans songer
en rien que le salut de son amant devait peut-être la perdre.
Elle aspira une grande bouffée de l'air qui manquait à sa poitrine
oppressée, ses narines se dilatèrent, son front s'éclaira d'un
sublime rayon de courage et d'amour. Elle étendit par un geste
solennel sa main qu'enviaient les rois et qu'elle aimait à donner à
un homme de génie, devant le portrait de son frère.
--Faites et agissez selon que bon vous semblera, ma mère!
La duchesse d'Angoulême jeta sur elle un long regard empreint de
commisération, au moins singulier, venant d'elle et s'adressant à
son enfant chérie.
Qu'avait donc rêvé son imagination? Allait-elle tirer sa fille d'un
chagrin pour la plonger dans un abîme? Son projet était-il si
redoutable qu'elle en éprouvât des remords?
Toujours est-il qu'elle s'éloigna sans rien ajouter, pour
s'enfermer dans son oratoire, non pas avec son secrétaire, mais
avec Guillaume Parvi, le confesseur du roi, en qui elle avait toute
confiance.
Ils demeurèrent longtemps ensemble, la régente dictant et le prêtre
tenant la plume.
Elle dicta ainsi quatre énormes pages, article par article, sans
hésitation, sans rature, tant ses idées coulaient limpides et
arrêtées. Quand elle arriva au protocole des salutations,
Guillaume Parvi ne put s'empêcher de traduire ainsi son opinion:
--Si ce message est remis discrètement à l'empereur par un envoyé
fidèle, il est impossible, à mes yeux, que notre honoré sire le
roi, votre auguste fils, ne nous soit restitué sur-le-champ.
--J'y compte bien, mon père... répondit-elle, et s'il plaît à Dieu
de vous donner ce courage, c'est vous qui irez de ma part trouver
l'empereur, car il importe que cet écrit, non plus que ce qu'il
contient, ne sorte d'entre nous deux que pour passer aux mains de
celui auquel il est destiné.
--Votre Altesse ne veut pas même en dire un mot à monseigneur le
chancelier?
--A lui moins qu'à personne!...
--Le prêtre s'inclina, et, comme il allait ajouter un mot pour
remercier la duchesse de la confiance qu'elle mettait en lui, leur
attention fut éveillée en même temps par un bruissement qui se
produisit vers la porte.
La régente s'y élança, et l'obscurité, qui commençait à envahir le
fond de l'oratoire où la tenture était placée, ne lui permit pas de
s'apercevoir que les plis en paraissaient encore agités, quoique
aucun souffle d'air ne pénétrât dans ce lieu. La porte était
d'ailleurs close, ni la princesse ni son confident ne songèrent à
donner un regard dans la galerie voisine, où peut-être ils eussent
encore distingué les traces d'un frôlement rapide le long des
murailles.
--Rien! dirent-ils ensemble.
--Et messire Guillaume Parvi, ayant scellé le message qu'il plaça
dans sa poitrine, ajouta:
--Demain, au point du jour, je me mettrai en route. Si Votre
Altesse a un supplément d'instructions à me donner, jusque-là je
serai sur pied, à ses ordres, toute la nuit.
--Merci mon père, et que notre sire Dieu vous conduise.
Elle lui tendit sa main à baiser et s'agenouilla sur son prie-Dieu
pendant qu'il s'éloignait. Le point caractéristique de cette époque
était cette alliance d'une fausse dévotion avec les actes les plus
répréhensibles. On bravait le ciel tout en l'implorant.
Quant à Marguerite, elle n'était pas demeurée longtemps seule. Elle
avait trouvé chez elle sa fidèle amie, Hélène de Tournon, qui
l'attendait, inquiète de sa longue conférence avec la régente.
Quoique la princesse n'eût pas de secrets pour Hélène, elle ne lui
avait dit que quelques mots sur ses chagrins. Mais celle-ci avait
pénétré le surplus.
N'est-ce pas, en effet, le mérite de la vraie amitié de comprendre
nos peines sans nous en imposer la cruelle confidence?
Elle épiait donc avec anxiété son retour, s'efforçant d'espérer le
succès de sa démarche sans oser y compter. Aussi fut-elle plus
affligée que surprise en lisant dans son attitude la nouvelle de sa
déception.
Les paroles, l'assurance de sa mère avaient bien, pour quelques
minutes, galvanisé son énergie, surexcité sa confiance; on
embrasse si aisément la chimère qu'on poursuit! Mais, sa mère
partie, ses doutes étaient revenus; le secret dont il fallait
entourer, vis-à-vis d'elle-même, un projet qui l'intéressait si
particulièrement, éloignait son espoir; le découragement était le
plus fort, parce que le péril était évident et le salut inconnu.
--Messire Antoine Duprat n'a pas tenu sa parole? lui dit dès
l'abord sa confidente.
--Impitoyable! inflexible!... Que faudra-t-il donc pour toucher cet
homme?...
Mademoiselle de Tournon ouvrit la bouche pour lui répondre, mais
son regard ayant rencontré le visage pâle de sa chère princesse,
elle ne se sentit pas le courage de lui faire cette révélation.
Elle préféra chercher un autre tour pour l'entretien.
--Madame la régente ne saurait-elle donc prendre sur elle de vous
accorder cette satisfaction suprême?
--Ma mère!... répondit la princesse, à laquelle l'aveu de celle-ci
se présenta plus horrible en ce moment de désespérance, ma mère!...
Tu ne sais pas, chère Hélène, l'affreuse découverte que je rapporte
de cette entrevue?...
--Vous me désolez et m'effrayez, madame.
Elle se pencha vers mademoiselle de Tournon, pour que les murs
eux-mêmes ne l'entendissent pas.
--Ma mère est à la discrétion de cet homme.
--Un ancien commerce de galanterie... toute la cour sait cela...
Une vieille histoire!
--Non pas! un secret, un pacte infernal, quelque chose de
monstrueux, d'innomé, accompli entre eux... il faut bien répéter le
mot, un crime, dont le chancelier détient les preuves, et par
lequel il gouverne ma mère!...
--Qu'avez-vous dit!...
--Comprends-tu?...
--Je comprends, répondit mademoiselle de Tournon, dont l'amitié
augmentait la clairvoyance, je comprends qu'il y a un secret entre
le chancelier et madame la régente, et que, si vous pénétriez ce
secret, vous seriez à vous seule plus puissante qu'eux tous!...
--Oui, mais comment y parvenir?... Et puis, qui sait, ne serait-ce
pas perdre ma mère!
--Maîtresse du secret, vous le seriez aussi de ne point vous en
servir.
--Ton idée m'épouvante... D'ailleurs, je le répète, qui me mettrait
sur la voie? De quoi s'agit-il? Les premières notions me manquent.
[Illustration: On n'eût guère reconnu la brillante princesse.]
--Croyez-en mon dévouement pour vous, Altesse; si jeune que je
sois, j'ai assez l'expérience des cours pour savoir que les crimes
des grands sont de ceux que leurs auteurs ne parviennent jamais à
cacher si bien qu'il n'en reste trace quelque part.
--Ma pauvre Hélène, dit la princesse avec un sourire mélancolique,
tant de profondeur me prouve ton affection, car nous voici bien
loin de nos tournois poétiques, et des joûtes de galanterie dont
j'avais commencé à écrire un si beau livre.
--Ces heureux jours reviendront, ma chère princesse, et pour hâter
leur retour, profitez de mes avis.
--Mais je ne t'ai point tout dit. Ma mère a conçu un grand dessein,
auquel je me suis engagée de souscrire aveuglément; un dessein qui
doit amener la délivrance du roi, au prix de quelque sacrifice de
ma part, mais qu'importe! pour sauver Jacobus, pour embrasser mon
royal frère, je m'immolerais de bon cœur.
--S'il en est ainsi, reprit simplement Hélène, si vous comptez sur
le plan de madame la régente, pourquoi vous donner tant de mal,
vous créer tant de peine?
--Ah! c'est que la foi en ma mère me manque! c'est que mon amour
pour mon cher chevalier n'aura de contentement que quand je le
saurai hors de la portée de ce chancelier maudit, qui ne le hait
tant...
--Que parce qu'il vous aime lui-même.
C'était l'aveu que mademoiselle de Tournon avait retenu au début,
mais qu'elle n'hésitait plus à lancer maintenant.
Il atteignit la princesse comme un dard en pleine blessure, mais il
lui rappela qu'elle l'avait déjà entendu dans la bouche de sa mère.
--Hein!... s'écria-t-elle, tu sais cela, toi aussi! C'est donc
vrai, bien vrai?...
--Il m'a suffi de voir le chancelier vous baiser la main et vous
regarder deux fois pour en être sûre. Si j'eusse gardé un doute, sa
haine pour le chevalier de Pavanes l'aurait écarté.
--Tu as raison; tout serait sauvé si je découvrais le secret...
Mais par quel moyen humain?...
--A côté des moyens humains, insinua Hélène, Votre Altesse
n'a-t-elle jamais ouï dire qu'il en existât d'autres?...
--Desquels veux-tu parler?...
--Votre Altesse ne m'a-t-elle pas raconté comment madame la
duchesse avait congédié maître Corneille Agrippa qui ne
confectionnait pas un horoscope à son gré?
--Prétendrais-tu lui demander le mien?
--Non certes: maître Corneille Agrippa a quitté le Louvre et
probablement la France; mais il n'était pas le seul savant que
possédât Paris.
--Extravagance!
--Mon Dieu, sans doute, à première vue tout le monde s'écrie comme
Votre Altesse: Extravagance! Puis, de curiosité ou de désespoir les
plus fiers s'y résignent.
--Je gage que tu t'es laissé prendre aux jongleries de quelqu'un de
ces devins?
--Écartons ma personnalité, Altesse, je vous en prie, elle n'est
d'aucun poids. Mais si je vous affirmais que, pas plus tard
qu'hier, madame la duchesse régente a fait mander et a consulté en
grand mystère un nécroman du nom de Cinchi?...
--Je connais ce nom, je l'ai entendu en effet prononcer plusieurs
fois, et moi-même en ai parlé chez ma mère...
--Un personnage étrange, dont les prédictions et les révélations
confondent les plus incrédules. Que vous en coûte-t-il d'essayer?
Cette démarche ne saurait nuire au plan entrevu par madame la
duchesse; au contraire, car si elle-même a consulté l'astrologue
pour combiner ses projets, est-ce leur nuire que de le consulter
sur leur réussite? Ah! si Votre Altesse allait requérir des
philtres et des charmes!... Mais un simple horoscope?...
--Il me semble que c'est tenter Dieu... murmura Marguerite
visiblement ébranlée.
--Si Dieu vous fait défaut...
--Ne blasphème pas, ma mie! J'ai toujours évité de telles
pratiques, elles répugnent à ma foi. Hélas! j'aurais bien besoin
pourtant que quelque chose me vînt en aide.
Et, couvrant son beau visage de ses mains, elle laissa filtrer des
larmes qui roulèrent comme des perles sur la soie noire de sa robe.
--Comme vous souffrez!... soupira Hélène. Que faudrait-il donc pour
alléger vos chagrins?
--Ce qu'il faudrait? D'abord me rendre, ne fût-ce qu'un instant,
les baisers de Jacobus; dès que je cesse de le voir, il me semble
que c'est pour toujours.
--Ne pouvez-vous descendre auprès de lui?...
--Sous le regard des espions du chancelier!...
--C'est vrai, ce serait hâter, provoquer sa perte... Mais,
fit-elle, frappée d'une inspiration, il doit exister d'autres
moyens... Ne désespérez de rien; je mettrai, s'il le faut, le feu
au palais, mais vous reverrez le chevalier sans témoins, sans
espions!...
--Que médites-tu? que vas-tu faire?
--Ne m'interrogez pas, espérez!
Et elle sortit afin de ne pas perdre un instant.
Qui eût considéré Marguerite lorsque l'éloignement de son amie la
livra de nouveau à l'empire de son désespoir, n'eût guère reconnu,
comme elle l'avait dit elle-même, dans cette jeune femme courbée
par l'adversité, dans ce beau visage décoloré, dans ces yeux
obscurcis et cernés d'une empreinte bleuâtre, la brillante
princesse, l'astre de son siècle, le génie badin qui devait livrer
à la postérité ces fabliaux que ses successeurs en poésie ont
traduits et imités dans toutes les langues.
On n'eût pas deviné davantage, il est vrai, dans cette jeune fille
grave et attristée, qui se dévouait pour abréger ses tortures,
l'amie enjouée, rieuse, coquette et folle, qui partageait ses ébats
poétiques, et dont les saillies donnaient l'élan à sa muse.
Cependant, lorsqu'elle reparut, après plusieurs heures, son œil
limpide était ranimé, l'incarnat avait refleuri sur ses joues
veloutées, la confiance était au bord de ses lèvres fraîches et
purpurines.
Elle s'approcha de la princesse, que rien n'avait pu arracher à sa
méditation, et lui prenant la main par un geste caressant:
--Le voir, l'embrasser encore, avez-vous dit, chère Altesse,
ou mourir! Eh bien, vous vivrez; venez, vous le verrez et
l'embrasserez!...
IX
LE SOUCI D'OR.
Le chancelier ne doutait pas que son séide, Triboulet, ne
l'attendît dans son appartement, car il lui tardait d'obtenir des
renseignements sur le prisonnier de la Grosse-Tour.
Cependant il s'assura bientôt qu'aucun des huissiers ne l'avait vu,
et qu'il n'était pas davantage entré par la porte secrète de sa
chambre. Sa contrariété retomba en sévérités sur ses gens et sur
ses secrétaires. Il allait aussi leur donner l'ordre de se mettre à
la recherche du bouffon et de le lui amener, lorsqu'il s'avisa que
cette absence n'était peut-être bien causée que par les nécessités
de son service, auquel cas il serait dangereux de déranger son
confident, et surtout de s'exposer à faire tomber leurs
manœuvres communes en des mains indiscrètes.
Il se résigna donc à attendre, tout en ajoutant aux décrets en
élaboration sur sa table de travail quelques nouvelles clauses où
s'épanchait, en violences contre les novateurs et les écrivains,
l'acrimonie dont tout son être débordait.