n'eussent pour les prisonniers des accommodements dangereux. Leurs
successeurs, au contraire, sont incorruptibles; de vrais dragons
gardant la grotte sacrée; impossible à un profane d'y pénétrer.
--On aurait pu, ce me semble, me consulter à cet égard... dit la
régente.
--Mais non, ma mère, interrompit Marguerite avec un peu d'amertume,
c'est fort bien fait; un serviteur infidèle mérite d'être puni.
Seulement, je pense que les prisonniers ne seront pas assujettis
aux mêmes rigueurs que les coupables ordinaires, et qu'on aura pour
eux des égards... Je prétends y veiller d'ailleurs, et, s'il le
faut, en référer à mon frère, le roi, notre maître à tous;
prisonnier lui-même, il saurait compatir aux maux qu'il endure.
--Que Votre Altesse se rassure, elle pourra se convaincre, quand il
lui plaira, que les prisonniers de la Grosse-Tour sont traités
comme elle le veut; ses souhaits sont des ordres.
La duchesse d'Alençon comprit la portée perfide de ces demi-mots,
lâchés avec une feinte indifférence. Le chancelier possédait le
secret de ses excursions nocturnes et de ses intelligences avec les
geôliers de la Grosse-Tour. Le remplacement de ceux-ci par des gens
aux gages et à la dévotion de Duprat, rendait impossibles ses
visites mystérieuses au prisonnier.
Le tyran avait décoché son trait venimeux; il jugea sa journée
suffisamment remplie de ce côté, et, se retirant avec de faux
semblants de respect, il songea à aller comploter de nouvelles
noirceurs avec son odieux complice.
De son salut cauteleux et de son dernier regard, il enveloppa la
princesse comme un faucon envisageant sa proie.
Aucun de ces détails ne trompa l'attention vigilante de la
duchesse, qui, restée seule avec sa fille, lui saisit la main comme
si elle avait craint un moment de la perdre, ou qu'elle la
retrouvât après un danger.
--Cet homme est amoureux de vous, lui dit-elle en lâchant la bride
à son émoi, et qui pis est, sait votre secret.
--Amoureux de moi!... répéta Marguerite en commençant un sourire
qu'elle n'acheva pas.
Le coup d'œil qu'elle avait surpris à sa sortie lui revenait à
la pensée et lui faisait froid dans la poitrine.
--Ma fille, insista la duchesse, je suis sûre de ce que j'avance.
Je connais la physionomie et l'humeur de messire Antoine Duprat. Il
m'a aimée aussi, moi, et le jour où il me l'a dit, il m'avait
regardée comme je l'ai vu vous regarder tout à l'heure...
--Vous, ma mère!...
Louise de Savoie n'ignorait pas que sa fille était initiée à une
partie de ses intrigues de cœur; c'était d'ailleurs l'époque par
excellence des dames galantes et ces erreurs ne tiraient pas à
conséquence dans cette société licencieuse.
La régente ne chercha ni excuses, ni circonlocutions: ce qu'elle
avait dit, elle avait voulu le dire.
Mais elle ajouta:
--Retenez ceci, Marguerite, l'amour de cet homme est fatal!...
--Ah! il m'aime, murmura la princesse sans écouter davantage sa
mère. Ah! j'ai charmé ce puritain hypocrite qui trafique de sa
religion et de sa patrie!... Puissiez-vous ne pas vous abuser, ma
mère! Oh s'il m'aimait, comme je vengerais ses victimes! Comme je
le ferais souffrir!
[Illustration: François Ier était plus soucieux de ses plaisirs.]
VII
LES ANNEAUX DU SERPENT.
Le lecteur connaît le vrai motif apporté par Antoine Duprat dans la
remise aux deux princesses de la liste des prisonniers de religion.
Il avait voulu laisser à son séide le temps de se livrer à ses
recherches.
L'idée de ce rival heureux, pour lequel la fière Marguerite ne
dédaignait pas de compromettre la dignité de son rang, la sûreté
même de sa personne; cette conviction qu'un misérable novateur,
dont lui, le terrible ministre, tenait la vie entre ses mains,
bravait sa colère jusqu'au fond de son cachot, en s'enivrant d'une
joie pour laquelle il eût tout renié, soulevait en lui des tempêtes
furieuses.
Il sentait courir dans ses veines une lave dévorante, ses artères
battaient avec fureur; les passions de sa jeunesse se réveillaient
avec des emportements, nouveaux sous son cerveau ranimé par la
fièvre; et, dans le cœur humain comme dans la nature, ces orages
d'automne, s'ils sont les derniers, sont aussi les plus
redoutables.
Il eût moins convoité cette jeune femme, si adorable pourtant, s'il
eût cru qu'elle dédaignât tout le monde comme elle le dédaignait.
C'était l'envie, la jalousie, l'orgueil du serpent blessé qui
avivaient son mal, irritaient sa blessure, entraînaient son
imagination à la poursuite des moyens les plus efficaces et les
plus cruels de se faire aimer et de se venger, car il prétendait
arriver à cette double fin.
N'avait-il pas commencé déjà en congédiant, pour les remplacer par
des créatures à sa merci, les anciens geôliers de la Grosse-Tour?
Grâce à cet expédient, il rendait impossibles les entrevues de la
princesse et du trop fortuné captif. Ou bien, si celle-ci se
risquait à descendre dans les fosses, faculté qu'on ne pouvait lui
interdire, sa présence, ses attentions auprès de son amant devaient
la trahir et dénoncer ce favori exécré.
Ce calcul ne manquait pas de raffinement. Il ne suffisait pas,
néanmoins, à ce ministre pervers. Le jour et le lendemain, plus
occupé d'assouvir ses rancunes que de veiller aux affaires
publiques, il rêva un nouveaux système de persécution contre les
novateurs; bien certain, en les frappant, d'affliger la princesse
qui partageait leurs opinions et leur portait intérêt.
L'heure de se rendre chez la régente, pour lui soumettre enfin les
noms des accusés, était sonnée; mais il se trouvait encore dans son
cabinet de travail, traçant d'une plume qui frémissait entre ses
doigts, le projet d'importer en France l'inquisition d'Espagne.
Quelle influence se croyait-il donc sur le roi et sur la régente,
dont il n'ignorait pas les tendances avouées vers la réforme?
C'est un point que nous espérons éclaircir sans trop de
difficultés:
François Ier était un roi prodigue, beaucoup plus soucieux de ses
plaisirs que de la fortune de ses sujets. Indifférent à ses
devoirs, il ne songeait guère qu'à satisfaire ses maîtresses, à
entretenir un luxe effréné, à mener l'existence la plus douce et la
plus commode, quand il ne se sentait pas entraîné par des velléités
belliqueuses, plus ruineuses et plus fatales encore.
Or, ce gouffre d'argent nécessaire à ses plaisirs, un homme
possédait le don de le remplir incessamment: c'était Antoine
Duprat, le chancelier. Aucun ministre ne fut plus habile, plus
fécond en expédients sous ce rapport. Mais quels expédients, et
combien un monarque honnête les eût réprouvés, en chassant avec
indignation le courtisan qui osait les lui soumettre!
Ce fut Duprat qui établit en principe l'abus immoral de la vénalité
des charges; ce fut lui qui détermina le roi à créer des loteries,
ce piège tendu à l'avidité du peuple et dont le gouvernement tirait
un profit usuraire. L'augmentation d'impôts fut mise à l'ordre du
jour; il ne se célébra plus une fête royale que le peuple n'en
ressentît l'effet par une aggravation de charges.
Faut-il rappeler l'origine du titre ironique de _noces salées_,
appliqué aux cérémonies du mariage de la nièce du roi avec le duc
de Clèves? L'argent y fut prodigué si follement, que les finances
publiques en éprouvèrent un déficit considérable, et, pour le
combler, il fallut établir des droits nouveaux dans plusieurs
provinces méridionales. Cette charge amena de nombreuses révoltes
qui ne furent réprimées que par de sanglantes et effroyables
rigueurs.
Mais le roi avait de l'argent et Duprat triomphait au Louvre.
Ce n'était pas assez, il voulait triompher à Rome. La perspective
des faveurs pontificales stimulait son intelligence perverse.
Il entretenait à Madrid, depuis la détention du roi, une armée
d'espions qui le tenaient au courant des moindres particularités.
Il savait que la captivité et l'exil pesaient lourdement à François
Ier, habitué à commander dans la plus belle cour du monde.
A la demande adressée par ce malheureux roi à Charles-Quint d'être
admis à payer rançon, l'empereur avait répondu par des conditions
très dures, entre lesquelles figurait l'obligation de donner en
mariage sa sœur Éléonore au connétable de Bourbon, son
vainqueur, et d'investir en outre celui-ci de la Provence, du
Dauphiné, du Bourbonnais et autres provinces adjacentes que l'on
érigerait en royaume indépendant. L'empereur réclamait encore pour
lui-même le duché de Bourgogne, tous les droits du roi sur l'Italie
et sa démission de toutes prétentions d'hommages sur la Flandre.
François Ier avait rejeté avec indignation des exigences aussi
léonines. On essaya d'inspirer à l'empereur les sentiments de
générosité que le monarque français avait espéré trouver en lui, et
ce fut en cette circonstance que Louise de Savoie adressa à
Charles-Quint la lettre suivante, dont le texte authentique nous a
été conservé:
«Monsieur mon fils, comme la captivité du roi, monsieur mon
fils, m'a été griève et fâcheuse, j'ai été d'ailleurs consolée,
sachant qu'il était tombé en vos mains, espérant que votre
grandeur ne vous fera oublier le devoir de l'alliance et
consanguinité qui est entre vous et lui, et ce qui plus me fait
ainsi le croire, est le grand bien qui peut de ceci advenir à
toute la chrétienté, si vous deux êtes joints en bonne et
assurée amitié. A cette cause, monsieur, je vous prie d'y
penser et commander cependant que le roi, monsieur mon fils,
soit traité selon que votre honnêteté et son rang le requièrent
et méritent; et vous plaise permettre que j'aie souvent de ses
nouvelles. Obligeant par cette courtoisie celle que toujours
vous avez appelée _votre mère_, laquelle, derechef, vous prie
qu'à présent vous lui montriez affection de _père_.
«Donné le troisième mars mil cinq cent vingt-cinq. Votre humble
mère.
«LOYSE.»
Cette lettre et la réponse de l'empereur qui fut portée à la
duchesse régente par le seigneur de Rieux, ne servirent qu'à
l'échange d'un ou deux prisonniers de distinction. Charles-Quint
n'était pas homme à sacrifier ses avantages à la gloire que
pourrait lui attirer une conduite désintéressée vis-à-vis de son
prisonnier.
Il trouvait sans cesse de nouveaux prétextes d'ajourner une
conférence avec lui, s'en tenant à ses propositions exorbitantes,
et ne voulant absolument pas en entendre de plus modérées que lui
apportaient des envoyés de la régente. Inflexible et inexorable, il
se flattait que l'ennui de la prison et la perspective d'y demeurer
longtemps forceraient François Ier à réfléchir et à céder.
Telles étaient les circonstances dont le chancelier espérait tirer
parti au profit de sa diplomatie diabolique.
D'accord avec un dominicain, que le prisonnier avait consenti à
admettre près de lui, il lui avait fait entrevoir un secours
puissant et inespéré, au cas où, rompant formellement avec les
idées réformistes, il rentrerait dans le giron de l'Église romaine,
dont l'inquisition espagnole était un des fermes boulevards.
Le royal prisonnier avait entrevu là une porte par laquelle
s'aplaniraient les exigences de son vainqueur. Quoique l'empereur
ne fût pas au mieux avec la puissance temporelle du pape, il était
cependant un fervent catholique, si fervent, que ses tendances
religieuses devaient le mener à se faire moine.
L'inquisition espagnole était le plus redoutable pouvoir de l'État,
à côté du pouvoir impérial, obligé de procéder avec elle par des
concessions continuelles. François Ier comprit tout cela, et abjura
ostensiblement la réforme.
Ce premier pas obtenu, les autres étaient moins difficiles;
Duprat recevait par chaque courrier de nouveaux pouvoirs, qui
l'acheminaient peu à peu à organiser un tribunal d'inquisition,
capable de rivaliser par ses fureurs et ses raffinements avec ceux
de la Péninsule. (_Voyez_ Mézerai, Legendre, Anquetil, Dulaure.)
Tel était le plan auquel ce ministre travaillait, et pour lequel il
oubliait l'audience de la régente, lorsqu'un page de la princesse
vint la lui rappeler.
Il jeta sur l'édit inachevé un coup d'œil de regret et d'espoir,
et se disposa à suivre le jeune messager.
Son embarras ne laissait pas d'être assez grand, car Triboulet
n'avait pas reparu depuis la veille; en sorte que le nom de son
ennemi, le protégé de la princesse Marguerite restait impénétrable,
et cependant il fallait tenir l'engagement pris vis-à-vis d'elle et
de sa mère d'une façon si précise.
A tout hasard, comptant sur sa bonne étoile, espérant toujours voir
le bouffon apparaître avec la révélation promise, il pénétra dans
le cabinet où les deux princesses l'attendaient.
La plus agitée des deux était la régente; soit qu'elle s'intéressât
aussi vivement aux angoisses de sa fille, soit qu'elle sentît une
révolte intérieure contre la prédominance qu'elle laissait usurper
à ce ministre, auquel, femme et souveraine, elle avait déjà fait
trop de concessions.
Marguerite contenait mieux ses tourments intérieurs. Elle sentait
que la vie de Jacobus dépendait de son attitude, et trouvait dans
cette perspective la force de paraître impassible et presque
indifférente.
Le regard faux du chancelier ne surprit aucun signe de colère,
d'impatience ni de haine dans le salut par lequel elle répondit à
son compliment.
--Nous vous attendions, messire; lui dit avec plus de sécheresse la
régente.
--Les affaires, les nouvelles d'Espagne, répondit-il, ont causé un
retard que Vos Altesses excuseront.
--Et quelles nouvelles de Madrid, messire? reprirent-elles
vivement.
--Peu satisfaisantes; notre cher sire le roi s'ennuie; il tomberait
dans le découragement sans le réconfort que lui prête la religion;
aussi se montre-t-il disposé à arrêter par tous les moyens, si
sévères qu'ils soient, l'extension de l'hérésie dans ce beau et
catholique royaume de France.
--Est-ce à dire, monsieur, interrompit la princesse, que vous
songez à retirer la promesse que vous renouvelâtes hier encore, au
sujet de l'élargissement de quelques-uns des prisonniers de
religion?
--Je n'ai pas eu ce dessein, madame, pas plus que je ne suis tenté
de mettre en oubli que je ne suis rien, quand madame la régente
commande. Je communique à Vos Altesses les désirs de Sa Majesté le
roi, voilà tout.
--C'est bien, messire, dit la régente; et puisque vous apportez
cette liste des captifs, veuillez nous la communiquer, nous
aviserons. Notre bien-aimé fils et roi est loin, il ignore au juste
la situation du pays qui souffre, on ne saurait se le dissimuler.
Un acte de clémence produirait de bons effets sur l'esprit public,
sans nuire aux intérêts de la foi. Il suffit que l'amnistie porte
sur des hommes de bonne notoriété, jouissant de l'estime générale
et connus pour leur modération.
--Votre Altesse s'exprime avec une haute et magnanime sagesse; je
rappelle seulement à elle et à madame la princesse Marguerite,
qu'il serait dangereux et impolitique de ne pas faire la part de la
Sorbonne. Quant au surplus, voici les noms des prisonniers: si
vous le jugez bon, je vais les appeler à haute voix et Vos Altesses
choisiront à mesure ceux qu'elles souhaitent délivrer.
La régente se plaça près de sa fille, qui prit une feuille de
papier et une plume.
Duprat, qui cherchait à gagner du temps, espérant tout des minutes
pour le retour de son complice, entama d'abord les registres du
Châtelet et de la Conciergerie.
Marguerite recueillait çà et là quelques noms, dont elle formait
son tableau de grâce. Son écriture ferme, sa main hardie à tracer
les caractères ne révélaient aucun trouble.
--Nous voici arrivés aux détenus de la Grosse-Tour du Louvre,
prononça lentement le chancelier, en épiant l'effet de ses paroles.
Le visage de la princesse ne subit aucune altération.
--Nous écoutons, messire, répondit-elle froidement.
Alors, le tigre en arrêt sur sa proie commença à épeler avec une
lenteur calculée chaque syllabe, en couvant de sa prunelle la
physionomie de la princesse.
Pas un de ses muscles ne bougea, elle demeura aussi calme, aussi
pâle, aussi grave que quand il avait prononcé les noms les plus
indifférents.
Lorsqu'il eut fini ce long martyrologe, elle lui tendit sans
trembler la feuille où figuraient les noms des élus.
Il y jeta un coup d'œil avide, mais auquel succéda soudain une
contraction de ses épais sourcils, indice de son espoir trompé.
Tous ces noms étaient tracés avec la même netteté calligraphique.
--Eh bien! messire, demanda Marguerite, au bout d'un moment,
avez-vous quelque objection à élever sur aucun de ces choix?...
Une voix connue de toute la cour retentit tout à coup dans un
couloir voisin, répétant ce refrain, qui résumait les jurons
favoris des quatre derniers rois, y compris le monarque actuel:
Quant la _Pasque-Dieu_ décéda
_Par-le-jour-Dieu_ lui succéda,
Le _Diable m'emporte_ s'en tient près;
_Foi de gentilhomme_ vint après.
Un frétillement argentin accompagna le chant et soulagea d'une
façon sensible le ministre, en venant au devant de la réponse
embarrassée qu'il cherchait.
Son auxiliaire lui était rendu; c'était Triboulet!
--Holà! holà! glapissait-il en se rapprochant, place à mademoiselle
du Carillon et à son carillonneur!... C'est l'audience de madame la
duchesse, et Son Altesse ne saurait se passer de sa première
demoiselle d'honneur et de bonne humeur!... place à mademoiselle du
Carillon!...
Et l'impudent bouffon tomba, comme une balle lancée par une
raquette élastique, au beau milieu du cabinet.
Les huissiers n'avaient pas pu le retenir, et les princesses,
prises à l'improviste et habituées à ces incartades, ne songeaient
pas à le chasser.
Eh quoi! s'écria-t-il, je comptais entrer en audience gracieuse, et
je me trouve en plein conseil! Remerciez-en votre bonne étoile,
Altesse, et vous, messire chancelier. Puisque vous délibérez, sur
ma foi! un fou de plus ne saurait être de trop.
--Renvoyez ce bouffon, messire, dit Marguerite à Duprat, avec un
mépris qui montrait qu'elle dédaignait d'adresser elle-même la
parole au grotesque de la cour.
--Vous entendez, maître fou? dit le chancelier avec une sévérité
feinte; ça, videz les lieux, et ne vous rendez pas importun,
sinon...
--Sainte Marotte! ricana Triboulet, la cour n'a qu'à se munir de
bonnets de nuit si l'on fait taire le carillon de la folie, et si
l'on rudoie les gens qui ont la franchise de rire des extravagances
d'autrui, quand les hypocrites en pleurent; les traîtres sont
rarement des gens de bonne humeur, gracieuses dames, et si c'est un
catalogue des suspects que tient messire le grand chancelier, je me
ferais fort de vous désigner le plus coupable!
Il s'était rapproché d'Antoine Duprat, et, par un geste
insaisissable pour les princesses, avait posé le bout de sa marotte
sur un des noms que contenait la liste.
--Odieux animal! s'écria le chancelier, dissimulant un éclair de
satisfaction sous la violence de son langage, faut-il appeler les
valets des chiens pour te fustiger?
--Je suis parti, fit le bouffon, montrant pour la dernière fois sa
face hideusement épanouie entre les pans de la portière; mais si
vous n'admettez pas la sottise en participation dans vos conseils,
vous ne ferez rien qui vaille!
Et il disparut, signalant sa présence dans les galeries voisines
par le son de sa marotte et par ses méchancetés vis-à-vis des pages
et des valets, auxquels il arrachait des cris et des menaces.
--Cette brute est malvenue, fit le ministre dont un rayonnement
satanique illuminait les traits anguleux; on a peine à concevoir la
licence dont il jouit dans ce palais, il ne respecte ni les
personnes ni les choses... sa raillerie insolente s'en prend aux
plus augustes...
--C'est une des faiblesses et des bontés de mon fils, interrompit
la régente; mais terminons, s'il vous plaît, messire. Il est donc
convenu que vous ferez élargir les prisonniers dont notre gracieuse
fille vient de vous remettre les noms?
--Avec l'empressement que méritent vos ordres et vos désirs,
Altesse. Pour vous prouver même, ainsi qu'à madame Marguerite,
toute ma déférence, j'adopte toute la liste, sauf un seul nom.
Les deux princesses échangèrent un regard alarmé.
Malgré le courage qu'elle avait montré jusque-là, Marguerite sentit
un voile passer sur ses yeux; elle se retint pour ne pas perdre
connaissance.
--Et ce nom, quel est-il? demanda Louise de Savoie.
--Celui-ci, Altesse.
Le chancelier marqua de l'ongle la place où avait porté la marotte
de Triboulet, et passa le papier à la régente.
Elle lut en suivant avec attention le visage de sa fille.
--Le chevalier Jacobus de Pavanes.
Duprat feignait de regarder ailleurs, mais il ne perdait pas un de
leurs gestes.
Marguerite étreignit le bras de sa mère avec un désespoir qui lui
disait que c'était celui-là précisément qu'elle voulait sauver.
--Pourquoi cette exclusion? demanda la régente.
--Parce que Vos Altesses ne s'intéresseraient pas à cet homme, si
elles savaient comme moi qu'il est un des novateurs les plus
exaltés, les plus dangereux, en ce qu'il ose imprimer ses écrits
abominables, et qu'il est nominativement réclamé par la Sorbonne.
--La Sorbonne entendra raison, répliqua la régente; je ne
souffrirai pas que ce jeune homme soit condamné.
--Votre Altesse est la maîtresse, insinua le chancelier en
s'inclinant; mais elle me permettra d'envoyer au roi un rapport
justificatif de ma conduite, en même temps que certains papiers que
Sa Majesté ne jugera pas moins intéressants, je crois.
Ces paroles dissipèrent le ton impérieux de la régente; son
regard se détourna pour éviter celui du ministre, devenu par
extraordinaire fixe et imposant.
--Il suffit, messire, murmura-t-elle avec embarras; ne précipitons
rien... nous aviserons...
--J'attendrai les résolutions de Votre Altesse, et suivant qu'elle
commandera, j'agirai.
Sur cette parole à double tranchant, le chancelier se retira à
reculons, saluant humblement les deux princesses ou plutôt se
repaissant jusqu'au bout de leur stupeur et de leur consternation.
A peine fut-il sorti que Marguerite, se levant par une impulsion
soudaine, se dressa devant sa mère encore écrasée sous les menaces
de l'insolent parvenu.
--Vous me trahissez, ma mère! s'écria-t-elle.
--Marguerite! ma fille!...
--Je ne suis plus votre fille si vous cédez aux volontés de ce
misérable, si vous abandonnez ma cause, si vous laissez périr
Jacobus sous sa haine!
--Calmez-vous... écoutez-moi...
[Illustration: Que notre sire Dieu vous conduise.]
--Un seul mot: le sauverez-vous?
--J'essayerai...
--Vous essayerez!... Vous n'êtes donc plus la reine, la maîtresse,
la régente toute-puissante ici? Quelqu'un a donc le droit d'imposer
ses ordres à la mère du roi!... Cet homme s'est glorifié de vos
faveurs, mais êtes-vous restée son esclave?...
--Marguerite!...
--Répondez, ma mère!... Le sauverez-vous?
--Je ne puis...
--Vous ne pouvez... Ah! tenez, vous me faites frémir...
--Marguerite, ma fille, ne me maudissez pas...
--Mais répondez donc, alors! Qu'y a-t-il entre cet homme et
vous?...
--Il y a... il y a du sang... balbutia la régente à moitié folle de
honte et de rage.
--Un crime?... fit Marguerite en considérant avec terreur ses
traits décomposés.
--Un crime!... répondit Louise de Savoie en cachant sa tête dans
ses mains.
VIII
LA MÈRE ET LA FILLE.
Sans partager entièrement la sévérité de quelques historiens
vis-à-vis de François Ier, et tout en rendant justice à ce qu'il
fit de grand et de beau, tout en rejetant sur la faiblesse de son
caractère, facilement exploitée par des courtisanes et des
intrigants, une large partie de ses fautes, il faut encore
reconnaître que celles-ci furent nombreuses et souvent sans
excuses.
Louis XII, son prédécesseur, avait ouvert en France l'ère des
belles-lettres et des arts, que les Médicis, à Florence, et Léon X,
à Rome, protégeaient et glorifiaient. Il suivit d'abord cet élan et
il en est rejailli sur son règne un éclat si grand, que pour les
esprits superficiels ses erreurs sont demeurées dans l'ombre.