épars sur la table, un blanc-seing, dont le bouffon se saisit avec
la souplesse du tigre qui s'élance sur sa proie.
VI
L'HOROSCOPE.
On nous permettra, avant d'aller plus loin, de présenter au
lecteur, avec quelques détails, Louise de Savoie, duchesse
d'Angoulême. Cette princesse exerça la régence durant la
plus grande partie du règne de François Ier, que son esprit
d'entreprise, ses aventures et ses luttes guerrières détournaient
des affaires de l'État.
Nous avons, dans un précédent chapitre, montré cette princesse
entourée de sa cour. Elle avait alors près de cinquante ans; mais,
grâce à l'art des cosmétiques, grâce à son maintien superbe, à la
noblesse de sa taille, c'était encore une femme belle et qui ne
manquait pas de charmes.
L'habitude du pouvoir, une énergie innée, des instincts indomptés,
avaient en outre marqué leur sceau sur son front, qui respirait le
besoin d'autorité et la volonté rigide.
Ses passions avaient plongé la France dans l'abîme où elle se
débattait depuis plusieurs années.
Son avidité d'argent causa particulièrement d'immenses malheurs;
mais le fol amour dont elle s'éprit, à l'âge de plus de
quarante-quatre ans, pour le duc de Bourbon, connétable de France,
eut aussi d'irréparables conséquences, et fut en réalité l'origine
de la défaite de Pavie et de la prise du roi.
Le connétable, beaucoup plus jeune qu'elle, était fier, et
prétendait ne devoir sa fortune qu'au roi. Il repoussa ses avances,
et se voyant disgracié à la suite du refus qu'il avait fait de lui
servir d'amant ou même d'époux, il entra au service de l'empereur.
C'était, a dit un historien, un de ces hommes nés pour décider du
sort d'un État par le parti qu'ils embrassent. Le sort de la France
fut en effet tranché par sa désertion.
Nous ne rappellerons pas ces désastres.
Il nous suffit de donner un regard à la situation de la cour et du
pays à l'époque qui nous occupe.
La France était toujours sous le coup de la consternation où
l'avait jetée l'échec de Pavie. François Ier était jeune,
généralement aimé, admiré de l'Europe. On avait la certitude que
bien d'autre sang allait succéder au sang déjà répandu, et la
France, entamée, se sentait menacée d'une condition pire encore par
les efforts extraordinaires qu'il fallait tenter après tant
d'autres efforts perdus. On songeait aux sommes immenses qu'il
était indispensable de trouver, et l'on se demandait où les
prendre.
Plus on racontait des merveilles de la vaillance déployée par le
roi à Pavie plus on était touché de sa situation; et tout le monde
à la cour imputait ces maux à la duchesse d'Angoulême et au
chancelier Duprat.
L'écho de ces plaintes, de ces accusations, n'était pas sans
arriver jusqu'à ces grands coupables.
Le chancelier s'en vengeait en poursuivant comme novateurs ceux
qu'il supposait ses ennemis; mais la régente paraissait fort
assombrie par la grande responsabilité qui pesait sur elle et par
l'affection, nous devons insister sur ce point, qu'au milieu de ses
égarements, de ses vices, elle portait à son fils et à la princesse
Marguerite.
Depuis les événements qui avaient atteint ce fils bien-aimé, elle
se montrait particulièrement en proie à des accès d'anxiété de
mélancolie, qu'elle n'était plus maîtresse de dissimuler.
Poursuivie par une idée fixe, dont elle ne se confiait à personne,
elle se livrait à des pratiques religieuses exagérées, qui
l'entraînaient flottante du catholicisme au luthéranisme,--son
esprit inquiet demandant par alternatives à l'une et à l'autre de
ces croyances, laquelle était la plus efficace pour calmer les
esprits malades... les remords, peut-être!...
La captivité du roi suffisait-elle pour justifier un si grand
trouble moral? On en doutait; mais quelle autre faute la duchesse
d'Angoulême avait-elle donc à expier?
Entachée des idées nouvelles, elle ne croyait ni à l'efficacité des
fondations monastiques ni à celle des indulgences. Son intelligence
supérieure ne se pouvait persuader que, parce qu'il avait plu au
sort de la placer dans une condition où elle était en mesure
d'acheter ses faveurs, elle pouvait ainsi satisfaire à la justice
divine.
Elle en vint à des expédients qui trahissaient le trouble de sa
conscience. Ce fut alors qu'elle adressa à diverses reprises au
parlement (voyez _Dulaure_) des remontrances sur le luxe des
habits. Elle prétendait qu'il était l'heure de s'humilier devant
Dieu, de réformer cet éclat, d'abandonner les étoffes de soie pour
en prendre de laine de couleur jaune, noire ou gris foncé, et de ne
plus célébrer de noces somptueuses.
L'avocat général, Charles Gaillard, répondit fort sagement à ces
remontrances, que la cour du roi devait donner l'exemple de cette
réforme; que ses pompeuses superfluités, trop exactement imitées
par les sujets, causaient la ruine d'un grande nombre.
On eût cru que la princesse toute-puissante allait s'offenser de
cette franche déclaration, lorsque, à la surprise générale, on la
vit s'y ranger en adoptant, pour un temps du moins, c'est-à-dire
jusqu'à ce qu'une autre fantaisie eût succédé à celle-là, des
vêtements médiocres, tels qu'elle eût voulu en voir à tout le
monde.
On pense bien aussi que, grâce aux idées superstitieuses du temps,
alors même qu'elle s'adressait au ciel, toute femme supérieure
qu'elle fût, elle ne dédaignait pas des pratiques qui sentait fort
le soufre et la corne d'enfer.
Pénétrant donc,--le jour qui suivit la visite de Triboulet à
Antoine Duprat,--dans l'appartement de la duchesse régente, nous la
trouvons en compagnie de sa fille Marguerite et d'un troisième
personnage, auquel elle paraissait porter une extrême attention.
La duchesse d'Alençon, assise à l'écart, rêveuse, les yeux fixés
sur le ciel, dont on entrevoyait un lambeau par la croisée
entr'ouverte, errait évidemment loin de ce qui occupait si fort la
régente.
La mère et la fille avaient chacune leurs soucis.
La première se tenait près d'un guéridon d'ébène, ayant en face
d'elle le personnage que nous avons indiqué et dont elle étudiait
avec une anxiété singulière les gestes et la physionomie.
C'était un homme de cinquante ans, vêtu d'une longue robe noire
d'une extrême simplicité. Ses traits creux, son front chauve et
ridé, ravagé par l'étude plus que par l'âge, inspiraient une
défense instinctive. On sentait de prime abord, rien qu'à la façon
dont son œil observateur se portait sur le vôtre, que cet homme
exerçait sur le commun une supériorité réelle.
Corneille Agrippa était en effet un habile et profond docteur; ce
n'était qu'avec beaucoup de peine que Louise de Savoie avait pu
l'attacher à sa personne et à celle de François Ier en qualité de
médecin. Toutes les cours le lui avaient disputé; aussi était-il
l'homme de France le moins courtisan, et le plus prompt à la
réplique lorsque sa puissante protectrice le contrariait en quoi
que ce fût[3].
[3] Il existe de Corneille Agrippa quatre volumes de lettres très
curieuses, écrites en latin, dans lesquelles il parle de ses
ennuis à la cour de France. C'est à cette source que nous puisons
le sujet de cet épisode de notre livre.
Il n'était guère permis alors à un médecin de demeurer étranger à
l'alchimie ni à l'astrologie judiciaire.
L'anatomie était une science à peine soupçonnée; la dissection d'un
corps humain passait pour un acte sacrilége. Charles-Quint
consultait les théologiens de Salamanque pour savoir si, en
conscience, on pouvait disséquer un corps afin d'en étudier la
structure.
D'une part, les métaux entraient pour beaucoup dans la médication;
de l'autre, on attachait à la marche des astres une influence
prépondérante sur la climatérique terrestre et sur l'organisme
humain. Par une conséquence qui se comprend, si l'on se reporte à
l'état des intelligences, qui sortaient à peine des nuages
mystiques du moyen âge, les hommes les plus éclairés ne
dédaignaient pas de considérer cette influence comme s'étendant aux
choses morales.
Ainsi, étant admise cette vertu des astres, et leur marche étant
connue, il n'était pas illogique de chercher à devancer celle-ci,
pour les interroger sur les événements qui pouvaient découler de
leur conjoncture avec d'autres mondes célestes ou avec les saisons.
[Illustration: François Ier à Pavie.]
Corneille Agrippa possédait, comme ses confrères, cette science
hypothétique; mais plus éclairé ou plus circonspect, il est avéré
qu'il n'y avait recours qu'à la dernière extrémité, ou quand la
régente ne lui laissait pas la licence d'un refus formel.
Nous le trouvons dans un de ces instants, courbé sur le guéridon,
absorbé par les supputations de chiffres dispersés sur une large
pancarte, au milieu de cercles, d'angles, de carrés cabalistiques.
Après avoir fait et refait un calcul qui ne répondait sans doute
pas à son désir:
--Madame la duchesse, dit-il, Votre Altesse me pardonnera, mais il
m'est impossible de réussir aujourd'hui cet horoscope.
--Parlez-vous sans feinte, messire? répondit Louise de Savoie en
l'interrogeant de son regard méfiant et scrutateur. Ne serait-ce
pas plutôt que vous hésitez à me révéler le résultat de ces
hiéroglyphes où vous lisez comme dans le ciel? Exprimez-vous avec
franchise, vous ne sauriez m'annoncer rien de pis que ce que j'ai
déjà enduré!
--S'il faut donc vous obéir, madame, ces chiffres et ces
signes rebelles ne veulent en effet se combiner pour rien de
satisfaisant...
Il s'arrêta en remarquant la pâleur et l'émotion qui envahissaient
le visage de sa noble cliente.
--Achevez donc, messire, lui dit-elle.
--Je recommencerai demain ces supputations qui doivent être
fautives; mais, puisque vous l'exigez, sachez, madame, qu'elles ne
contiennent que de fâcheux présages, pour Votre Seigneurie, notre
sire le roi, votre royale famille et la France.
--C'est-à-dire, fit la régente, les lèvres serrées de dépit,
qu'elles annoncent le triomphe de nos ennemis, et la glorification
du pire de tous, du connétable de Bourbon?
--Vous l'avez dit, madame.
--Et le moyen de conjurer ces prétendues calamités, votre science
ne vous l'indique-t-elle point?
--Hélas! ma science peut prévoir, elle ne saurait empêcher...
--Il suffit, messire. Je vous rends grâce de vos efforts, et je
vais me mettre en quête d'un médecin qui ne se contente pas
d'annoncer la maladie, mais qui sache la guérir.
--Assurément, répondit-il sans se déconcerter, Votre Seigneurie ne
manquera pas de fourbes qui en feront promesse; moi, je ne promets
que suivant mes moyens.
--Nierez-vous donc l'art des envoûtements, par lesquels on prévient
les coups de ses ennemis, en les frappant eux-mêmes des plaies
d'enfer?
La physionomie du docteur s'assombrit à cette proposition sinistre.
--Je crois la science humaine fort bornée, et je ne me targue pas
encore de la posséder toute; quant à ces pratiques mystérieuses,
que Votre Grâce ne compte point sur moi pour les entreprendre; de
telles arcanes dépassent mes forces, et si la volonté d'en haut est
de favoriser le connétable, je ne me sens pas de poids à lutter
contre elle.
--Or çà, ma chère fille, dit la régente en élevant la voix pour
arracher Marguerite à son indifférence apparente, prêtez-nous donc
votre attention. Ceci vous intéresse tout comme nous; voici ce
docteur mécréant qui nous prédit à tous une série de calamités, et
qui refuse de nous fournir le moindre talisman pour nous en
préserver.
--N'est-ce que cela, ma mère, repartit avec une grande douceur la
princesse, ne violentez pas messire Agrippa dont j'estime le
savoir. Rien n'est plus aisé que de vous procurer une amulette, un
charme, une mandragore.
On ne s'entretient plus, depuis quelque temps, que de l'habileté
merveilleuse d'un vieux nécroman, Gaspard Cinchi; je crois qu'il
loge à deux cents pas de ce palais, dans une des ruelles qui
confinent aux Tuileries. Il est déjà en possession de la plus belle
clientèle de votre cour. Vos filles d'honneur mêmes ne se font pas
faute de le consulter en cachette.
--Entre confrères, on se connaît quelquefois, dit la régente avec
un peu d'ironie à Agrippa; messire, avez-vous des données sur ce
Gaspard Cinchi?
--Quelque charlatan de bas étage, affublé d'un nom italien!...
grommela le médecin froissé de cette apostrophe.
--Charlatan, peut-être, répéta Marguerite souriant malgré elle à
cette boutade, mais meilleur courtisan que tel docteur morose de ma
connaissance. Il a fait des prédictions couleur de printemps à la
plupart de ces demoiselles; jusqu'à assurer à votre favorite, ma
mère, la petite d'Heilly, qu'elle détrônerait une reine...
--Si cela est, fit vivement la régente, c'est en effet un grand
homme, car il a dit vrai...
--Hein?... vous pensez, ma mère?...
--Silence sur ceci!... L'avenir éclaircira toutes choses.
Le docteur ne chercha pas à comprendre; mais la princesse, plus
curieuse, essaya de descendre dans la pensée de sa mère; pensée
profonde, où germait déjà le dessein de faire supplanter dans la
faveur royale la comtesse de Châteaubriant qui lui portait ombrage,
par sa protégée la demoiselle d'Heilly, qui fut, en effet, plus
tard la duchesse d'Étampes.
--Je vous deviens inutile, madame, prononça avec une politesse
froide le docteur; me permettrez-vous de me retirer?
--Je ne vous retiens plus, messire, dit la régente, et je vous
rends la liberté après laquelle vous soupirez bien fort.
Il s'en alla sans insister, en homme qui compte ne plus revenir, et
en adressant aux deux princesses un salut respectueux mais glacé,
auquel la régente répondit à peine.
Le lendemain, il quittait le Louvre pour rejoindre cet autre
terrible disgracié qui s'appelait le connétable de Bourbon, dont il
avait prévu les nouveaux succès.
La duchesse d'Angoulême le laissa partir sans essayer de le
rappeler, et cependant son regard fixe, longtemps attaché sur la
portière qui venait de retomber derrière lui, trahissait son regret
en même temps que son mécontentement.
La princesse Marguerite essaya de l'arracher à cette angoisse.
--Oubliez cette homme et ses paroles, ma mère. Ces pratiques de
magie sont vaine superstition; les esprits vraiment forts s'en
affranchissent. Maître Agrippa, que je tiens pour savant
d'ailleurs, est sujet à se tromper comme les autres; et je penche à
croire qu'il emprunte ses pronostics plutôt à ses sympathies qu'aux
révélations extra-naturelles.
Mais la sentence du docteur, puissamment corroborée par sa démarche
et son départ, avait porté à l'esprit de la régente un coup trop
sérieux pour s'effacer devant ses affectueuses remontrances.
--Non, non! fit-elle en agitant péniblement la tête; les arrêts de
ce physicien ne sont pas de ceux qu'on peut impunément dédaigner...
Il ne dit rien dont il ne soit convaincu; et il est si bien
persuadé des calamités qui nous menacent, qu'il déserte sans
hésiter notre cour, pour chercher, j'en jurerais, la faveur de nos
ennemis florissants. Ainsi les gens sensés s'éloignent d'une maison
qui s'écroule...
--Nous trouverons cent docteurs pour un, ma mère.
--Qu'importe, s'ils sont impuissants, si le malheur doit venir? Il
ne faut pas mépriser le savoir de ces hommes, ma fille; ai-je
besoin même de vous rappeler que vous eûtes pour eux maintes fois
plus d'égards...
--C'est vrai, ma mère; quand l'esprit, quand le cœur souffrent,
se désespèrent, quand ils sont épuisés de s'être inutilement
adressés à Dieu, placé trop haut pour abaisser ses yeux sur nos
infimes douleurs, alors, on va quelquefois à toutes les portes. Le
cerveau humain, inquiet malade se laisse facilement attirer par
l'espoir d'un appui surnaturel, d'une lumière, d'une influence
fatidique; quand on souffre dans le présent, on demande à l'avenir
de nous soutenir en nous consolant... Hélas! déceptions et
chagrins!...
--Cependant, ma fille, ces calculs astrologiques ne sont pas
toujours vains, qu'il vous suffise de le savoir; ce que vous m'avez
dit tout à l'heure sur la petite d'Heilly est le décret de
l'avenir, et, je vous l'affirme, c'est vérité. Je veux consulter
aussi, moi, ce vieux Gaspard Cinchi dont la science a trouvé
cela... Dès demain, je le verrai... Ne serez-vous pas curieuse de
m'accompagner?...
--Excusez-moi, ma mère, répondit avec embarras la princesse; je
n'ai plus foi en ces pratiques... j'aime mieux ne pas voir ce
nécroman.
--Marguerite, dit la régente avec intérêt, vous souffrez plus que
vous ne voulez l'avouer! votre âme est livrée au trouble et à la
crainte!...
--Ne m'interrogez pas, ma mère. Vous fûtes toujours bonne pour moi;
prêtez-moi votre aide dans le dessein que j'ai conçu, sans chercher
à savoir quel il est, ni pour quel objet je vous implore.
A cette prière, le cœur maternel de la régente se réveilla.
--Mon appui? mais il est à toi, ma fille, à toi tout! entier. Qui
donc oserait en vouloir à ton bonheur?...
--Ma mère, n'est-ce pas aujourd'hui que le grand chancelier vous
remettra cette liste des prisonniers de religion, sur laquelle
nous devons désigner ceux que nous souhaitons voir absoudre et
renvoyer?
Quoique cette question ne répondît pas aux assurances affectueuses
qu'elle venait d'adresser à sa fille, et que celle-ci l'eût
formulée sur un ton plus léger en apparence que ses précédentes
paroles, la régente ne s'y trompa point; elle comprit qu'il
existait un rapport absolu entre elles.
--Je ne vous demande pas votre secret, chère fille; je ne veux même
pas le savoir. Mais si d'aventure il tient à la délivrance d'un de
ces captifs, foi de régente du royaume, sauf le cas de haute
trahison, ce captif sera mis en liberté.
La princesse fut sur le point de se jeter au cou de sa mère puis un
scrupule, une crainte subite la retint, et avant d'épancher sa
reconnaissance:
--Foi de régente, c'est parole de roi, ma mère, je retiens donc la
vôtre, et vous me servirez, même contre messire Antoine Duprat?...
Ce nom, prononcé avec cette solennité et rapproché de son serment,
fit pâlir la duchesse d'Angoulême.
--Le grand chancelier?...
--Hésiteriez-vous, ma mère?
--Non, sans doute, mais pourquoi mêlez-vous le nom du grand
chancelier à ceci?...
--Ah! c'est là mon secret, et vous avez promis de ne pas chercher à
le connaître.
--Il est vrai; mais ce prisonnier auquel vous portez intérêt a donc
commis un attentat plus grave que le délit commun aux autres
novateurs, que vous prévoyez une résistance venant de la part du
premier magistrat du royaume?
--Je vous atteste ceci, ma mère, c'est que je ne redouterais pas
cette résistance, si ce magistrat était aussi, comme il devrait
être, le plus homme de bien du royaume.
--Décidément, murmura la duchesse en retombant dans l'abattement
peu habituel à une nature de sa trempe, ce physicien avait raison,
une maligne influence pèse sur ce palais et sur notre famille!
Marguerite se redressa avec la majesté qu'elle possédait aux
occasions décisives:
--Je croirai à mon tour qu'il en est ainsi, madame et souveraine,
si vous me refusez, lorsque je ne réclame que miséricorde et
justice.
--Seigneur! s'écria la duchesse en s'adressant à un crucifix
suspendu au fond de sa chambre, Seigneur, vous êtes terrible en vos
arrêts: vous m'avez repris un de mes enfants, et voici l'autre qui
est prête à me renier!
--Calmez-vous, ma mère; souvenez-vous seulement que vous êtes la
maîtresse, et que mon existence est en vos mains.
--Silence!... on vient... C'est le chancelier, soyez prudente.
--Ah! que j'ai besoin de mon courage!... fit la princesse,
retombant sur son siège pour mieux cacher son émotion.
L'idée qu'Antoine Duprat apportait la liste des prisonniers et que
le sort du plus aimé d'entre eux allait être résolu, avait serré
d'une étreinte pareille à un pressentiment suprême cette poitrine
si puissante dans les périls, mais si faible dans l'amour.
Duprat, annoncé avec fracas par l'huissier, semblait alerte et
rajeuni. Sa démarche avait la vivacité d'un jeune homme, sa
prunelle aux inclinaisons tortueuses dardait des lueurs
étincelantes, le timbre même de sa voix avait changé ses notes
graves et sèches en vibrations nettes et incisives. Satan fait
homme aurait de ces aspects dans ses heures de triomphe.
La princesse, emportée par sa nature généreuse, fut tentée de voir
dans cette métamorphose un indice favorable.
Mais la régente connaissait mieux l'homme; il était de ceux dont la
joie cache une noirceur; elle eût été bien plus rassurée de le voir
soucieux.
D'un signe imperceptible elle avertit sa fille de se tenir sur ses
gardes.
L'entrée de Duprat, sa façon de saluer les princesses tenaient du
conquérant.
Marguerite ne perdit rien de sa dignité; sans cesser de se montrer
gracieuse comme il était dans son caractère, elle conserva la
supériorité que lui assignait son rang.
Sa mère, au contraire, cette femme impérieuse jusqu'à la violence,
hautaine jusqu'à la dureté, implacable dans ses haines, se courba
involontairement; sa rigidité se sentait fléchir sous la domination
que le ministre exerçait sur elle, comme le reptile sur une proie
qu'il a su fasciner.
Mais, en ce moment, ce n'était pas pour elle-même qu'elle éprouvait
ce malaise. Elle étudiait l'expression avec laquelle Duprat
considérait sa fille, le sourire faux, les éclairs ardents qui
luisaient sous ses épais sourcils. Et par instants, lors, par
exemple, qu'il s'approchait ou se penchait vers celle-ci, de
manière à effleurer sa main ou ses vêtements, on eût pu croire, si
l'on eût observé cette scène, que la duchesse transformée en lionne
allait s'élancer sur lui.
Occupée par ses propres soucis, Marguerite cherchait à amener ce
subtil adversaire sur le terrain désiré, sans trahir son
impatience.
Coupant enfin court aux compliments fleuris dans lesquels il
affectait de se tenir:
--De grâce, messire, n'épuisez pas les ressources de votre esprit à
me tresser des couronnes hyperboliques. Les choses sérieuses
conviennent mieux à un homme grave comme vous êtes; n'allez pas sur
les brisées de nos pauvres poètes. Si vous me parlez lyrisme, ils
seraient capables de me parler politique. A eux les chansons, à
vous les affaires.
--Pardonnez-moi, madame, mais la poésie et la louange viennent
toutes seules quand on s'adresse à Votre Altesse. De quoi
souhaitez-vous, d'ailleurs, que nous traitions?
--Eh mais, votre mémoire est-elle si oublieuse que vous ne vous
rappeliez plus votre promesse touchant ces pauvres réformistes?...
--Ces réformistes, ces novateurs?... En effet, je me souviens
très-bien de votre souhait et de mon engagement.
--Alors, vous venez le remplir? Voyons, où est cette liste?
--Votre Seigneurie et madame la duchesse m'excuseront...
--Ne l'apportez-vous point?
--J'y comptais, messire, dit assez sévèrement la régente.
Mais Duprat ne parut même pas remarquer cette observation, et
répondant à Marguerite seule:
--Le retard ne provient pas de mon fait; Votre Altesse aurait déjà
ces tableaux, s'il ne m'en manquait encore un, celui de la tour du
Louvre. Il appuya sur ce mot en plongeant son œil faux dans le
regard effrayé de la princesse.
J'ai pensé que vous ne voudriez rien décider sans ce complément; et
demain, pour le sûr, je pourrai vous le communiquer avec les
autres. Si pourtant, fit-il en feignant de chercher des papiers
dans sa poche, Votre Altesse ne jugeait pas cette liste nécessaire,
je lui remettrais les autres...
Marguerite eut une vague intuition du piège.
--C'est inutile, messire, répondit-elle en refrénant sa colère et
son mépris; il serait injuste de ne pas tenir compte des captifs de
la Grosse-Tour dans cette amnistie. Ma mère et moi attendrons à
demain, confiantes en votre foi.
--Je ne dois pas vous dissimuler encore, reprit le chancelier, que
la Sorbonne redoutable de sévérité, et que ces cachots du Louvre
renferment particulièrement des prévenus auxquels elle attache une
grande importance... à ce point que, pour ne pas me faire une
méchante affaire avec elle, j'ai dû, ce matin même, changer tout le
personnel des gardiens.
--Vous avez changé les gardiens? intervint la régente, qui remarqua
le trouble de sa fille, et jugea nécessaire de lui éviter une
réplique qui y eût ajouté encore. Les anciens ne remplissaient-ils
pas bien leurs fonctions?