--J'y compte, dit le ministre en lui montrant parmi les papiers

épars sur la table, un blanc-seing, dont le bouffon se saisit avec

la souplesse du tigre qui s'élance sur sa proie.

VI

L'HOROSCOPE.

On nous permettra, avant d'aller plus loin, de présenter au

lecteur, avec quelques détails, Louise de Savoie, duchesse

d'Angoulême. Cette princesse exerça la régence durant la

plus grande partie du règne de François Ier, que son esprit

d'entreprise, ses aventures et ses luttes guerrières détournaient

des affaires de l'État.

Nous avons, dans un précédent chapitre, montré cette princesse

entourée de sa cour. Elle avait alors près de cinquante ans; mais,

grâce à l'art des cosmétiques, grâce à son maintien superbe, à la

noblesse de sa taille, c'était encore une femme belle et qui ne

manquait pas de charmes.

L'habitude du pouvoir, une énergie innée, des instincts indomptés,

avaient en outre marqué leur sceau sur son front, qui respirait le

besoin d'autorité et la volonté rigide.

Ses passions avaient plongé la France dans l'abîme où elle se

débattait depuis plusieurs années.

Son avidité d'argent causa particulièrement d'immenses malheurs;

mais le fol amour dont elle s'éprit, à l'âge de plus de

quarante-quatre ans, pour le duc de Bourbon, connétable de France,

eut aussi d'irréparables conséquences, et fut en réalité l'origine

de la défaite de Pavie et de la prise du roi.

Le connétable, beaucoup plus jeune qu'elle, était fier, et

prétendait ne devoir sa fortune qu'au roi. Il repoussa ses avances,

et se voyant disgracié à la suite du refus qu'il avait fait de lui

servir d'amant ou même d'époux, il entra au service de l'empereur.

C'était, a dit un historien, un de ces hommes nés pour décider du

sort d'un État par le parti qu'ils embrassent. Le sort de la France

fut en effet tranché par sa désertion.

Nous ne rappellerons pas ces désastres.

Il nous suffit de donner un regard à la situation de la cour et du

pays à l'époque qui nous occupe.

La France était toujours sous le coup de la consternation où

l'avait jetée l'échec de Pavie. François Ier était jeune,

généralement aimé, admiré de l'Europe. On avait la certitude que

bien d'autre sang allait succéder au sang déjà répandu, et la

France, entamée, se sentait menacée d'une condition pire encore par

les efforts extraordinaires qu'il fallait tenter après tant

d'autres efforts perdus. On songeait aux sommes immenses qu'il

était indispensable de trouver, et l'on se demandait où les

prendre.

Plus on racontait des merveilles de la vaillance déployée par le

roi à Pavie plus on était touché de sa situation; et tout le monde

à la cour imputait ces maux à la duchesse d'Angoulême et au

chancelier Duprat.

L'écho de ces plaintes, de ces accusations, n'était pas sans

arriver jusqu'à ces grands coupables.

Le chancelier s'en vengeait en poursuivant comme novateurs ceux

qu'il supposait ses ennemis; mais la régente paraissait fort

assombrie par la grande responsabilité qui pesait sur elle et par

l'affection, nous devons insister sur ce point, qu'au milieu de ses

égarements, de ses vices, elle portait à son fils et à la princesse

Marguerite.

Depuis les événements qui avaient atteint ce fils bien-aimé, elle

se montrait particulièrement en proie à des accès d'anxiété de

mélancolie, qu'elle n'était plus maîtresse de dissimuler.

Poursuivie par une idée fixe, dont elle ne se confiait à personne,

elle se livrait à des pratiques religieuses exagérées, qui

l'entraînaient flottante du catholicisme au luthéranisme,--son

esprit inquiet demandant par alternatives à l'une et à l'autre de

ces croyances, laquelle était la plus efficace pour calmer les

esprits malades... les remords, peut-être!...

La captivité du roi suffisait-elle pour justifier un si grand

trouble moral? On en doutait; mais quelle autre faute la duchesse

d'Angoulême avait-elle donc à expier?

Entachée des idées nouvelles, elle ne croyait ni à l'efficacité des

fondations monastiques ni à celle des indulgences. Son intelligence

supérieure ne se pouvait persuader que, parce qu'il avait plu au

sort de la placer dans une condition où elle était en mesure

d'acheter ses faveurs, elle pouvait ainsi satisfaire à la justice

divine.

Elle en vint à des expédients qui trahissaient le trouble de sa

conscience. Ce fut alors qu'elle adressa à diverses reprises au

parlement (voyez _Dulaure_) des remontrances sur le luxe des

habits. Elle prétendait qu'il était l'heure de s'humilier devant

Dieu, de réformer cet éclat, d'abandonner les étoffes de soie pour

en prendre de laine de couleur jaune, noire ou gris foncé, et de ne

plus célébrer de noces somptueuses.

L'avocat général, Charles Gaillard, répondit fort sagement à ces

remontrances, que la cour du roi devait donner l'exemple de cette

réforme; que ses pompeuses superfluités, trop exactement imitées

par les sujets, causaient la ruine d'un grande nombre.

On eût cru que la princesse toute-puissante allait s'offenser de

cette franche déclaration, lorsque, à la surprise générale, on la

vit s'y ranger en adoptant, pour un temps du moins, c'est-à-dire

jusqu'à ce qu'une autre fantaisie eût succédé à celle-là, des

vêtements médiocres, tels qu'elle eût voulu en voir à tout le

monde.

On pense bien aussi que, grâce aux idées superstitieuses du temps,

alors même qu'elle s'adressait au ciel, toute femme supérieure

qu'elle fût, elle ne dédaignait pas des pratiques qui sentait fort

le soufre et la corne d'enfer.

Pénétrant donc,--le jour qui suivit la visite de Triboulet à

Antoine Duprat,--dans l'appartement de la duchesse régente, nous la

trouvons en compagnie de sa fille Marguerite et d'un troisième

personnage, auquel elle paraissait porter une extrême attention.

La duchesse d'Alençon, assise à l'écart, rêveuse, les yeux fixés

sur le ciel, dont on entrevoyait un lambeau par la croisée

entr'ouverte, errait évidemment loin de ce qui occupait si fort la

régente.

La mère et la fille avaient chacune leurs soucis.

La première se tenait près d'un guéridon d'ébène, ayant en face

d'elle le personnage que nous avons indiqué et dont elle étudiait

avec une anxiété singulière les gestes et la physionomie.

C'était un homme de cinquante ans, vêtu d'une longue robe noire

d'une extrême simplicité. Ses traits creux, son front chauve et

ridé, ravagé par l'étude plus que par l'âge, inspiraient une

défense instinctive. On sentait de prime abord, rien qu'à la façon

dont son œil observateur se portait sur le vôtre, que cet homme

exerçait sur le commun une supériorité réelle.

Corneille Agrippa était en effet un habile et profond docteur; ce

n'était qu'avec beaucoup de peine que Louise de Savoie avait pu

l'attacher à sa personne et à celle de François Ier en qualité de

médecin. Toutes les cours le lui avaient disputé; aussi était-il

l'homme de France le moins courtisan, et le plus prompt à la

réplique lorsque sa puissante protectrice le contrariait en quoi

que ce fût[3].

[3] Il existe de Corneille Agrippa quatre volumes de lettres très

curieuses, écrites en latin, dans lesquelles il parle de ses

ennuis à la cour de France. C'est à cette source que nous puisons

le sujet de cet épisode de notre livre.

Il n'était guère permis alors à un médecin de demeurer étranger à

l'alchimie ni à l'astrologie judiciaire.

L'anatomie était une science à peine soupçonnée; la dissection d'un

corps humain passait pour un acte sacrilége. Charles-Quint

consultait les théologiens de Salamanque pour savoir si, en

conscience, on pouvait disséquer un corps afin d'en étudier la

structure.

D'une part, les métaux entraient pour beaucoup dans la médication;

de l'autre, on attachait à la marche des astres une influence

prépondérante sur la climatérique terrestre et sur l'organisme

humain. Par une conséquence qui se comprend, si l'on se reporte à

l'état des intelligences, qui sortaient à peine des nuages

mystiques du moyen âge, les hommes les plus éclairés ne

dédaignaient pas de considérer cette influence comme s'étendant aux

choses morales.

Ainsi, étant admise cette vertu des astres, et leur marche étant

connue, il n'était pas illogique de chercher à devancer celle-ci,

pour les interroger sur les événements qui pouvaient découler de

leur conjoncture avec d'autres mondes célestes ou avec les saisons.

[Illustration: François Ier à Pavie.]

Corneille Agrippa possédait, comme ses confrères, cette science

hypothétique; mais plus éclairé ou plus circonspect, il est avéré

qu'il n'y avait recours qu'à la dernière extrémité, ou quand la

régente ne lui laissait pas la licence d'un refus formel.

Nous le trouvons dans un de ces instants, courbé sur le guéridon,

absorbé par les supputations de chiffres dispersés sur une large

pancarte, au milieu de cercles, d'angles, de carrés cabalistiques.

Après avoir fait et refait un calcul qui ne répondait sans doute

pas à son désir:

--Madame la duchesse, dit-il, Votre Altesse me pardonnera, mais il

m'est impossible de réussir aujourd'hui cet horoscope.

--Parlez-vous sans feinte, messire? répondit Louise de Savoie en

l'interrogeant de son regard méfiant et scrutateur. Ne serait-ce

pas plutôt que vous hésitez à me révéler le résultat de ces

hiéroglyphes où vous lisez comme dans le ciel? Exprimez-vous avec

franchise, vous ne sauriez m'annoncer rien de pis que ce que j'ai

déjà enduré!

--S'il faut donc vous obéir, madame, ces chiffres et ces

signes rebelles ne veulent en effet se combiner pour rien de

satisfaisant...

Il s'arrêta en remarquant la pâleur et l'émotion qui envahissaient

le visage de sa noble cliente.

--Achevez donc, messire, lui dit-elle.

--Je recommencerai demain ces supputations qui doivent être

fautives; mais, puisque vous l'exigez, sachez, madame, qu'elles ne

contiennent que de fâcheux présages, pour Votre Seigneurie, notre

sire le roi, votre royale famille et la France.

--C'est-à-dire, fit la régente, les lèvres serrées de dépit,

qu'elles annoncent le triomphe de nos ennemis, et la glorification

du pire de tous, du connétable de Bourbon?

--Vous l'avez dit, madame.

--Et le moyen de conjurer ces prétendues calamités, votre science

ne vous l'indique-t-elle point?

--Hélas! ma science peut prévoir, elle ne saurait empêcher...

--Il suffit, messire. Je vous rends grâce de vos efforts, et je

vais me mettre en quête d'un médecin qui ne se contente pas

d'annoncer la maladie, mais qui sache la guérir.

--Assurément, répondit-il sans se déconcerter, Votre Seigneurie ne

manquera pas de fourbes qui en feront promesse; moi, je ne promets

que suivant mes moyens.

--Nierez-vous donc l'art des envoûtements, par lesquels on prévient

les coups de ses ennemis, en les frappant eux-mêmes des plaies

d'enfer?

La physionomie du docteur s'assombrit à cette proposition sinistre.

--Je crois la science humaine fort bornée, et je ne me targue pas

encore de la posséder toute; quant à ces pratiques mystérieuses,

que Votre Grâce ne compte point sur moi pour les entreprendre; de

telles arcanes dépassent mes forces, et si la volonté d'en haut est

de favoriser le connétable, je ne me sens pas de poids à lutter

contre elle.

--Or çà, ma chère fille, dit la régente en élevant la voix pour

arracher Marguerite à son indifférence apparente, prêtez-nous donc

votre attention. Ceci vous intéresse tout comme nous; voici ce

docteur mécréant qui nous prédit à tous une série de calamités, et

qui refuse de nous fournir le moindre talisman pour nous en

préserver.

--N'est-ce que cela, ma mère, repartit avec une grande douceur la

princesse, ne violentez pas messire Agrippa dont j'estime le

savoir. Rien n'est plus aisé que de vous procurer une amulette, un

charme, une mandragore.

On ne s'entretient plus, depuis quelque temps, que de l'habileté

merveilleuse d'un vieux nécroman, Gaspard Cinchi; je crois qu'il

loge à deux cents pas de ce palais, dans une des ruelles qui

confinent aux Tuileries. Il est déjà en possession de la plus belle

clientèle de votre cour. Vos filles d'honneur mêmes ne se font pas

faute de le consulter en cachette.

--Entre confrères, on se connaît quelquefois, dit la régente avec

un peu d'ironie à Agrippa; messire, avez-vous des données sur ce

Gaspard Cinchi?

--Quelque charlatan de bas étage, affublé d'un nom italien!...

grommela le médecin froissé de cette apostrophe.

--Charlatan, peut-être, répéta Marguerite souriant malgré elle à

cette boutade, mais meilleur courtisan que tel docteur morose de ma

connaissance. Il a fait des prédictions couleur de printemps à la

plupart de ces demoiselles; jusqu'à assurer à votre favorite, ma

mère, la petite d'Heilly, qu'elle détrônerait une reine...

--Si cela est, fit vivement la régente, c'est en effet un grand

homme, car il a dit vrai...

--Hein?... vous pensez, ma mère?...

--Silence sur ceci!... L'avenir éclaircira toutes choses.

Le docteur ne chercha pas à comprendre; mais la princesse, plus

curieuse, essaya de descendre dans la pensée de sa mère; pensée

profonde, où germait déjà le dessein de faire supplanter dans la

faveur royale la comtesse de Châteaubriant qui lui portait ombrage,

par sa protégée la demoiselle d'Heilly, qui fut, en effet, plus

tard la duchesse d'Étampes.

--Je vous deviens inutile, madame, prononça avec une politesse

froide le docteur; me permettrez-vous de me retirer?

--Je ne vous retiens plus, messire, dit la régente, et je vous

rends la liberté après laquelle vous soupirez bien fort.

Il s'en alla sans insister, en homme qui compte ne plus revenir, et

en adressant aux deux princesses un salut respectueux mais glacé,

auquel la régente répondit à peine.

Le lendemain, il quittait le Louvre pour rejoindre cet autre

terrible disgracié qui s'appelait le connétable de Bourbon, dont il

avait prévu les nouveaux succès.

La duchesse d'Angoulême le laissa partir sans essayer de le

rappeler, et cependant son regard fixe, longtemps attaché sur la

portière qui venait de retomber derrière lui, trahissait son regret

en même temps que son mécontentement.

La princesse Marguerite essaya de l'arracher à cette angoisse.

--Oubliez cette homme et ses paroles, ma mère. Ces pratiques de

magie sont vaine superstition; les esprits vraiment forts s'en

affranchissent. Maître Agrippa, que je tiens pour savant

d'ailleurs, est sujet à se tromper comme les autres; et je penche à

croire qu'il emprunte ses pronostics plutôt à ses sympathies qu'aux

révélations extra-naturelles.

Mais la sentence du docteur, puissamment corroborée par sa démarche

et son départ, avait porté à l'esprit de la régente un coup trop

sérieux pour s'effacer devant ses affectueuses remontrances.

--Non, non! fit-elle en agitant péniblement la tête; les arrêts de

ce physicien ne sont pas de ceux qu'on peut impunément dédaigner...

Il ne dit rien dont il ne soit convaincu; et il est si bien

persuadé des calamités qui nous menacent, qu'il déserte sans

hésiter notre cour, pour chercher, j'en jurerais, la faveur de nos

ennemis florissants. Ainsi les gens sensés s'éloignent d'une maison

qui s'écroule...

--Nous trouverons cent docteurs pour un, ma mère.

--Qu'importe, s'ils sont impuissants, si le malheur doit venir? Il

ne faut pas mépriser le savoir de ces hommes, ma fille; ai-je

besoin même de vous rappeler que vous eûtes pour eux maintes fois

plus d'égards...

--C'est vrai, ma mère; quand l'esprit, quand le cœur souffrent,

se désespèrent, quand ils sont épuisés de s'être inutilement

adressés à Dieu, placé trop haut pour abaisser ses yeux sur nos

infimes douleurs, alors, on va quelquefois à toutes les portes. Le

cerveau humain, inquiet malade se laisse facilement attirer par

l'espoir d'un appui surnaturel, d'une lumière, d'une influence

fatidique; quand on souffre dans le présent, on demande à l'avenir

de nous soutenir en nous consolant... Hélas! déceptions et

chagrins!...

--Cependant, ma fille, ces calculs astrologiques ne sont pas

toujours vains, qu'il vous suffise de le savoir; ce que vous m'avez

dit tout à l'heure sur la petite d'Heilly est le décret de

l'avenir, et, je vous l'affirme, c'est vérité. Je veux consulter

aussi, moi, ce vieux Gaspard Cinchi dont la science a trouvé

cela... Dès demain, je le verrai... Ne serez-vous pas curieuse de

m'accompagner?...

--Excusez-moi, ma mère, répondit avec embarras la princesse; je

n'ai plus foi en ces pratiques... j'aime mieux ne pas voir ce

nécroman.

--Marguerite, dit la régente avec intérêt, vous souffrez plus que

vous ne voulez l'avouer! votre âme est livrée au trouble et à la

crainte!...

--Ne m'interrogez pas, ma mère. Vous fûtes toujours bonne pour moi;

prêtez-moi votre aide dans le dessein que j'ai conçu, sans chercher

à savoir quel il est, ni pour quel objet je vous implore.

A cette prière, le cœur maternel de la régente se réveilla.

--Mon appui? mais il est à toi, ma fille, à toi tout! entier. Qui

donc oserait en vouloir à ton bonheur?...

--Ma mère, n'est-ce pas aujourd'hui que le grand chancelier vous

remettra cette liste des prisonniers de religion, sur laquelle

nous devons désigner ceux que nous souhaitons voir absoudre et

renvoyer?

Quoique cette question ne répondît pas aux assurances affectueuses

qu'elle venait d'adresser à sa fille, et que celle-ci l'eût

formulée sur un ton plus léger en apparence que ses précédentes

paroles, la régente ne s'y trompa point; elle comprit qu'il

existait un rapport absolu entre elles.

--Je ne vous demande pas votre secret, chère fille; je ne veux même

pas le savoir. Mais si d'aventure il tient à la délivrance d'un de

ces captifs, foi de régente du royaume, sauf le cas de haute

trahison, ce captif sera mis en liberté.

La princesse fut sur le point de se jeter au cou de sa mère puis un

scrupule, une crainte subite la retint, et avant d'épancher sa

reconnaissance:

--Foi de régente, c'est parole de roi, ma mère, je retiens donc la

vôtre, et vous me servirez, même contre messire Antoine Duprat?...

Ce nom, prononcé avec cette solennité et rapproché de son serment,

fit pâlir la duchesse d'Angoulême.

--Le grand chancelier?...

--Hésiteriez-vous, ma mère?

--Non, sans doute, mais pourquoi mêlez-vous le nom du grand

chancelier à ceci?...

--Ah! c'est là mon secret, et vous avez promis de ne pas chercher à

le connaître.

--Il est vrai; mais ce prisonnier auquel vous portez intérêt a donc

commis un attentat plus grave que le délit commun aux autres

novateurs, que vous prévoyez une résistance venant de la part du

premier magistrat du royaume?

--Je vous atteste ceci, ma mère, c'est que je ne redouterais pas

cette résistance, si ce magistrat était aussi, comme il devrait

être, le plus homme de bien du royaume.

--Décidément, murmura la duchesse en retombant dans l'abattement

peu habituel à une nature de sa trempe, ce physicien avait raison,

une maligne influence pèse sur ce palais et sur notre famille!

Marguerite se redressa avec la majesté qu'elle possédait aux

occasions décisives:

--Je croirai à mon tour qu'il en est ainsi, madame et souveraine,

si vous me refusez, lorsque je ne réclame que miséricorde et

justice.

--Seigneur! s'écria la duchesse en s'adressant à un crucifix

suspendu au fond de sa chambre, Seigneur, vous êtes terrible en vos

arrêts: vous m'avez repris un de mes enfants, et voici l'autre qui

est prête à me renier!

--Calmez-vous, ma mère; souvenez-vous seulement que vous êtes la

maîtresse, et que mon existence est en vos mains.

--Silence!... on vient... C'est le chancelier, soyez prudente.

--Ah! que j'ai besoin de mon courage!... fit la princesse,

retombant sur son siège pour mieux cacher son émotion.

L'idée qu'Antoine Duprat apportait la liste des prisonniers et que

le sort du plus aimé d'entre eux allait être résolu, avait serré

d'une étreinte pareille à un pressentiment suprême cette poitrine

si puissante dans les périls, mais si faible dans l'amour.

Duprat, annoncé avec fracas par l'huissier, semblait alerte et

rajeuni. Sa démarche avait la vivacité d'un jeune homme, sa

prunelle aux inclinaisons tortueuses dardait des lueurs

étincelantes, le timbre même de sa voix avait changé ses notes

graves et sèches en vibrations nettes et incisives. Satan fait

homme aurait de ces aspects dans ses heures de triomphe.

La princesse, emportée par sa nature généreuse, fut tentée de voir

dans cette métamorphose un indice favorable.

Mais la régente connaissait mieux l'homme; il était de ceux dont la

joie cache une noirceur; elle eût été bien plus rassurée de le voir

soucieux.

D'un signe imperceptible elle avertit sa fille de se tenir sur ses

gardes.

L'entrée de Duprat, sa façon de saluer les princesses tenaient du

conquérant.

Marguerite ne perdit rien de sa dignité; sans cesser de se montrer

gracieuse comme il était dans son caractère, elle conserva la

supériorité que lui assignait son rang.

Sa mère, au contraire, cette femme impérieuse jusqu'à la violence,

hautaine jusqu'à la dureté, implacable dans ses haines, se courba

involontairement; sa rigidité se sentait fléchir sous la domination

que le ministre exerçait sur elle, comme le reptile sur une proie

qu'il a su fasciner.

Mais, en ce moment, ce n'était pas pour elle-même qu'elle éprouvait

ce malaise. Elle étudiait l'expression avec laquelle Duprat

considérait sa fille, le sourire faux, les éclairs ardents qui

luisaient sous ses épais sourcils. Et par instants, lors, par

exemple, qu'il s'approchait ou se penchait vers celle-ci, de

manière à effleurer sa main ou ses vêtements, on eût pu croire, si

l'on eût observé cette scène, que la duchesse transformée en lionne

allait s'élancer sur lui.

Occupée par ses propres soucis, Marguerite cherchait à amener ce

subtil adversaire sur le terrain désiré, sans trahir son

impatience.

Coupant enfin court aux compliments fleuris dans lesquels il

affectait de se tenir:

--De grâce, messire, n'épuisez pas les ressources de votre esprit à

me tresser des couronnes hyperboliques. Les choses sérieuses

conviennent mieux à un homme grave comme vous êtes; n'allez pas sur

les brisées de nos pauvres poètes. Si vous me parlez lyrisme, ils

seraient capables de me parler politique. A eux les chansons, à

vous les affaires.

--Pardonnez-moi, madame, mais la poésie et la louange viennent

toutes seules quand on s'adresse à Votre Altesse. De quoi

souhaitez-vous, d'ailleurs, que nous traitions?

--Eh mais, votre mémoire est-elle si oublieuse que vous ne vous

rappeliez plus votre promesse touchant ces pauvres réformistes?...

--Ces réformistes, ces novateurs?... En effet, je me souviens

très-bien de votre souhait et de mon engagement.

--Alors, vous venez le remplir? Voyons, où est cette liste?

--Votre Seigneurie et madame la duchesse m'excuseront...

--Ne l'apportez-vous point?

--J'y comptais, messire, dit assez sévèrement la régente.

Mais Duprat ne parut même pas remarquer cette observation, et

répondant à Marguerite seule:

--Le retard ne provient pas de mon fait; Votre Altesse aurait déjà

ces tableaux, s'il ne m'en manquait encore un, celui de la tour du

Louvre. Il appuya sur ce mot en plongeant son œil faux dans le

regard effrayé de la princesse.

J'ai pensé que vous ne voudriez rien décider sans ce complément; et

demain, pour le sûr, je pourrai vous le communiquer avec les

autres. Si pourtant, fit-il en feignant de chercher des papiers

dans sa poche, Votre Altesse ne jugeait pas cette liste nécessaire,

je lui remettrais les autres...

Marguerite eut une vague intuition du piège.

--C'est inutile, messire, répondit-elle en refrénant sa colère et

son mépris; il serait injuste de ne pas tenir compte des captifs de

la Grosse-Tour dans cette amnistie. Ma mère et moi attendrons à

demain, confiantes en votre foi.

--Je ne dois pas vous dissimuler encore, reprit le chancelier, que

la Sorbonne redoutable de sévérité, et que ces cachots du Louvre

renferment particulièrement des prévenus auxquels elle attache une

grande importance... à ce point que, pour ne pas me faire une

méchante affaire avec elle, j'ai dû, ce matin même, changer tout le

personnel des gardiens.

--Vous avez changé les gardiens? intervint la régente, qui remarqua

le trouble de sa fille, et jugea nécessaire de lui éviter une

réplique qui y eût ajouté encore. Les anciens ne remplissaient-ils

pas bien leurs fonctions?

Les Mystères du Louvre · 第 5 / 41 段