--Es-tu belle ainsi! reprit-il avec passion, sous ce costume triste

et sombre, tes yeux brillent comme les diamants noirs de l'Orient,

et ton visage dépasse en ravissement celui des anges.

Elle lui mit sa main sur le front, pour le placer sous la pleine

clarté de la lampe, et s'étant mirée longtemps dans la silencieuse

contemplation de ses traits:

--Je ne sais si je suis aussi belle que tu dis, mais, au monde je

n'ai vu chevalier plus gracieux que toi, mon Jacobus; la poésie et

l'intelligence brillent sur ton front, la bonté et le courage sur

tes lèvres et dans tes regards, la grâce et la noblesse dans ton

maintien... Mon beau gentilhomme, je suis fière de toi, et je te

sauverai, car je t'aime!...

--Assez! assez! ce mot-là me suffit!... Me sauver, à quoi bon; j'ai

suffisamment vécu! Ah! l'on devrait mourir à l'heure d'une pareille

joie; car le reste de la plus longue vie ne peut en fournir une si

grande.

Va! je ne suis pas ingrat!... mon adoration pour toi n'a d'égale

que celle que j'adresse à Dieu; elle est si puissante... devrais-je

le confesser? qu'elle me fait parfois oublier jusqu'à mon père!...

--Ton père, répéta Marguerite avec des larmes dans la voix; ce

noble vieillard que je respecte et que j'aime sans l'avoir vu, à

cause des vertus de son fils et de la tendresse qu'il a su lui

inspirer...

--Oh! merci, chère dame! Non, tu n'es pas une femme commune, tu

comprends tous les sentiments généreux; merci, mon amour

s'augmenterait encore, s'il était possible, de ton estime pour mon

père...

Pauvre père, soupira le prisonnier; j'étais l'enfant de sa

vieillesse, l'enfant du miracle, disait-il; je n'ai pas vingt-six

ans, et il ne s'en faut que de quelques années qu'il ait accompli

son siècle!... Et quel homme que ce patriarche! Initié à toutes les

sciences; plus habile en métaphysique que pas un chercheur du grand

œuvre; plus perspicace en médecine que pas un docteur, il a tout

embrassé, tout pénétré...

Pauvre père!... Où est-il, que fait-il à cette heure?... Persécuté

à cause de moi, sans doute!... mort de m'avoir perdu peut-être...

Et le prisonnier se cacha le visage de ses mains, pour dissimuler

ses larmes.

Se roidissant enfin contre cette émotion légitime, que la princesse

respectait:

--Chère et illustre dame, reprit-il, trésor de miséricorde, vous

que les captifs et les infortunés appellent l'ange des tombeaux

quand vous descendez dans cet enfer anticipé, n'avez-vous donc

encore pu découvrir ce qu'est devenu mon père?...

--Je ne veux pas te tromper, mon cher Jacobus; jusqu'ici il ne m'a

pas été possible de recueillir aucun renseignement précis ou

satisfaisant. Tout ce qu'on a pu me dire, c'est qu'aussitôt après

ton arrestation à Meaux, ton père a disparu de son logis. Je crois

être sûre qu'il n'a pas été pris parmi les réformistes car il ne

s'occupait guère de ces matières théologiques; je serai d'ailleurs

très prochainement en mesure de connaître les noms de tous les

prisonniers...

--Merci de vos soins secourables, ma noble et chère dame, soupira

le captif. Hélas! je le sens, mon père est perdu pour moi!...

--Pourquoi donc abandonner ainsi tout espoir? reprit avec un doux

reproche, la princesse; je vous dis d'espérer, au contraire; j'ai

détaché à sa recherche Michel Gerbier, le plus sûr de mes

serviteurs, mon père nourricier; il saura bien me découvrir ses

traces. Je vous le répète encore, pour lui comme pour vous, mon

cœur est plein de confiance.

--Si vous voulez parler de ma délivrance, reprit le jeune homme en

agitant mélancoliquement sa tête expressive, en vérité je ne suis

pas pressé de la voir venir. C'est dans ce cachot que j'ai connu le

bonheur de vous aimer; ce cachot est un palais que votre pensée

embellit sans cesse; et qui sait, à supposer que vos projets se

réalisent, si je retrouverai, libre, les joies ineffables que

j'aurai goûtées captif!...

--Chère âme, prononça Marguerite en lui faisant un collier de ses

deux bras, que tu mérites bien d'être aimé!...

Elle disait vrai, la belle Marguerite. Dans ce Louvre dont les

superbes murs pesaient de tout leur poids sur ce captif, elle eût

vainement cherché un gentilhomme qui valût celui-ci non pour les

titres, il y en avait de plus de quartiers sans doute, non pour la

beauté et la distinction, quoiqu'il possédât un visage séduisant,

quoique sa tournure fût irréprochable; mais pour cette noblesse qui

ne se lègue pas par héritage, mais pour ces qualités de l'âme que

l'éducation ne donne pas, car elles sont une faveur directe d'en

haut.

Jacobus, ou plus vulgairement Jacobé de Pavanes, était un jeune

homme de grand mérite, érudit et lettré, élevé à l'école de

l'évêque de Meaux, dont il était le disciple favori.

C'était chez ce prélat qu'il avait eu occasion de rencontrer madame

Marguerite de Valois, que ses tendances réformistes portaient à

fréquenter monseigneur Guillaume Briçonnet, chef de luthéranisme en

France.

L'estime que le prélat faisait de Jacobus, l'attention qu'il

accordait à ses discours, une attraction naturelle, rapprochèrent

de lui la princesse, et bien certainement ils s'aimaient, sans

avoir osé se l'avouer l'un à l'autre, quand la persécution

surexcité par Antoine Duprat éclata sur la petite église de Meaux

et sur ses adhérents, avec la rapidité et la violence de la foudre.

Jacobus de Pavanes avait commis un acte de rébellion capitale, aux

yeux du chancelier, non moins qu'à ceux de la Sorbonne.

Oubliant que Clément Marot n'avait pu trouver grâce, en dépit de

ses hautes protections, pour sa traduction versifiée des psaumes,

condamnée solennellement et détruite par la main du bourreau[2],

méprisant l'arrêt rendu par la Sorbonne, consultée par le parlement

sur l'opportunité d'octroyer à Pierre Gringoire, écrivain en

grande réputation en ce temps, la permission d'imprimer les _Heures

de Notre-Dame_, translatées en français, Jacobé de Pavanes avait

osé traduire la Bible!

[2] Quelques années plus tard, Marot fut arrêté avec la plupart

des gens de lettres de Paris, pour avoir mangé de la chair en

carême. Ils furent cités devant le parlement, et Marot ne dut son

élargissement qu'à la caution de Marguerite de Valois, qui le fit

réclamer par son secrétaire, en séance de ce redoutable corps

devenu politique, judiciaire et religieux.

Il résulta naturellement de cette rigueur que la curiosité

publique, stimulée, s'attacha avec plus d'impatience à la

connaissance de la lecture qu'on lui interdisait, et que le

mouvement en fut accéléré au lieu d'en être ralenti.

En France, toujours sous l'impulsion de Duprat, la Sorbonne,

consultée par le parlement sur la requête de Pierre Gringoire dont

nous venons de dire un mot avait donc rendu le décret stipulant

«que de pareilles traductions, tant de la Bible que d'autres livres

de religion, étaient pernicieuses et dangereuses, parce que les

livres ont été approuvés en latin; et doivent ainsi demeurer».

Mais, nous ne sommes ici que pour constater les faits, et celui que

nous signalons présentement, c'est la captivité de Jacobé de

Pavanes dans les fosses de la Grosse-Tour du Louvre; c'est la

miséricorde de la sœur du roi vis-à-vis de tous les prisonniers

de religion, et particulièrement de l'élève de prédilection de

l'évêque de Meaux.

Jusqu'au jour où le malheur s'était abattu sur lui, la princesse

Marguerite s'était tenue à son égard dans une réserve qui ne

laissait rien voir de ses sympathies intimes; elle savait sans

doute,--les femmes ont pour cela un sens particulier,--que ce beau

gentilhomme, ardent en toutes choses, chez lequel la passion

débordait par tous les pores, la trouvait belle, et recherchait sa

présence.

Mais, par une retenue qui n'est pas rare en un véritable amour,

elle évitait de lui fournir aucune occasion de manifester ce

sentiment, soit dans ses discours, soit dans les vers qu'elle ne

laissait pas de tourner avec art.

Ce fut donc seulement lorsqu'il lui apparut malheureux, prisonnier,

accusé d'un crime entraînant des peines terribles, que les

hésitations de son cœur se fondirent soudain, et qu'elle laissa

échapper dans le cachot du Louvre l'aveu qu'elle avait su contenir

au sein des splendeurs.

Un geôlier, gagné à prix d'or, servait de complice à ces entrevues,

et avait livré à la comtesse le secret du pilier de Charles V,

connu de lui seul.

Le lecteur comprend donc, sans que nous insistions, l'ardeur de

cette passion cimenté par les persécutions, stimulée par le péril,

entretenue d'une part par une reconnaissance sans bornes, de

l'autre par les instincts les plus généreux, par l'abnégation la

plus sincère.

Marguerite était heureuse et fière de se sentir l'unique but,

l'unique pensée, l'unique providence de celui qu'entourait sa

tendresse. La poésie de son âme, l'ardeur de son sang, ce sang

royal qui coulait aussi dans les veines de François Ier

s'épanchaient dans ses entrevues avec le chevalier de Pavanes, en

sorte que l'heure était loin déjà qu'ils se croyaient encore à leur

premier baiser.

Des coups discrètement appliqués à la porte de la cellule les

rappelèrent à la vérité.

Le temps avait marché, c'était le moment des adieux.

Marguerite promit de revenir bientôt; on échangea un de ces longs

embrassements où les âmes et les sens se confondent, puis la porte

se referma. L'ange des tombeaux se disposa à regagner le monde des

vivants.

Le captif se jeta sur sa couche, et tenant à deux mains ses tempes

enfiévrées de joie, les yeux clos pour ne pas être distrait par les

objets extérieurs, il continua son rêve de bonheur, en savourant le

souvenir de ses moindres détails.

Assurément, Marguerite, forcée de songer aux précautions de la

retraite, était plus à plaindre que lui.

Elle renouvela ses recommandations et ses libéralités auprès du

geôlier, lui fit entendre que le chevalier de Pavanes n'attendait

que le retour du roi pour obtenir son élargissement, et qu'alors

elle et lui proportionneraient leur générosité à ses bons offices.

Cet homme, qui détestait le chancelier comme tout le monde ne

demandait qu'à servir une cause où il trouvait tous les avantages

rassemblés, bons traitements et profits.

Marguerite reprit donc sa route accoutumée, et le pilier

complaisant de la grande arche la rendit bientôt au plein air.

Drapée dans son manteau noir, le visage caché dans son coqueluchon

rabattu, elle se dirigea tout droit vers une porte basse de l'aile

méridionale des bâtiments.

La nuit n'avait fait que s'épaissir depuis son premier trajet;

autour d'elle il ne se produisait aucun mouvement, il ne

retentissait aucun bruit.

Cependant un être informe avait jailli de l'angle d'un contre-fort,

où il accomplissait sa veille infatigable; et rampant dans

l'obscurité, il s'arrêta seulement à quelques pas de la porte, où

il laissa la princesse pénétrer sans obstacles.

Puis, cette porte retombée, cette créature sans nom agita, en signe

de contentement, ses longs bras décharnés, et poussa un cri de

hibou en belle humeur, qui fit grincer les girouettes du palais sur

leur verge rouillée.

V

LA CHAMBRE DU MINISTRE.

Ce cri rauque et guttural était sans doute celui que profèrent les

démons au moment de regagner leur enfer, car le gnome disparut

aussitôt, sans qu'il nous soit possible de dire par où il était

passé.

S'était-il abîmé sous la terre? Avait-il traversé la muraille du

palais, à l'instar de l'apparition qui avait su se frayer une voie

insaisissable dans les blocs de l'arche de Charles V? Ou bien,

enfin, laissant s'éloigner cette apparition, avait-il tout

simplement pris le même chemin qu'elle, en ouvrant à son tour la

porte basse dont il connaissait aussi le loquet secret?

Toujours est-il qu'il ne tarda pas à quitter la cour carrée, sans

que personne eût été assez habile pour se douter qu'il y eût passé

une partie de la nuit.

Et, comme nous n'avons pas de raison pour laisser plus longtemps le

lecteur en doute sur l'identité de ce personnage, qu'il a reconnu

sans peine, nous suivrons celui-ci se glissant à la façon des chats

dans la cage de l'escalier étroit et caché qui aboutissait à la

chambre du premier ministre.

Muni de la clef confiée à son zèle, il s'introduisit dans cette

chambre par le panneau mobile, inconnu par les serviteurs vulgaires

du palais.

Le remords n'est pas un vain mot, assurément; mais il y a par

exception, des heures où la mauvaise conscience ne paraît pas

troubler le sommeil des coupables. Seulement, les visions de leurs

rêves sont une affaire entre eux et Dieu.

Antoine Duprat, étendu sous ses épais rideaux, dormait

profondément. Le bruit de sa respiration lente et régulière

était le seul qui remplit cette pièce, avec les crépitations

intermittentes d'une lampe de nuit qui avançait à sa fin.

Cette chambre, vue à cette heure, sous le reflet vacillant de la

flamme jaunâtre, qui semblait frôler et animer successivement

chaque angle saillant des meubles, ne laissait pas d'offrir un

aspect peu rassurant.

Les armes pendues en trophées sur les murailles, les images pieuses

qui séparaient ces instruments de mort, le grand fauteuil où

s'étaient médités tant d'actes criminels, la table sur laquelle

avaient été signés tant d'arrêts de mort, ces papiers épars, qui en

contenaient déjà d'autres peut-être, tout inspirait des pensées

funèbres.

Le visiteur nocturne s'était arrêté, écoutant la respiration de

l'homme redoutable dont il allait troubler le repos: il portait son

œil quelque peu hagard sur ces objets, qui tous avaient leur

muette éloquence.

Au milieu de cet examen, le rayon de la veilleuse fit surgir une

lueur fauve de l'un des clous dorés qui ornementaient le

coffre-fort massif, où le chancelier déposait ses richesses et ses

secrets.

La main crispée du gnome se dirigea nerveusement vers ce point, et

ses traits se contractèrent en envisageant ce meuble.

--Là!... là!... murmura-t-il d'un accent étouffé.

Puis, cette impression s'effaça, ses membres se détendirent, et ses

lèvres s'agitant, sans qu'aucun son sortît de sa poitrine,

semblèrent formuler quelque chose approchant de ces mots:

[Illustration: Oubliez cet homme et ses paroles, ma mère.]

--Plus tard!...

Ces deux syllabes, ou plutôt le sens qu'elles renfermaient pour

lui, ayant rasséréné ses esprits et affermi sa confiance, il se

tourna vers le lit, et se haussa sur la pointe des pieds pour voir

qu'elle figure avait un chancelier endormi.

Une figure peu avenante, sans doute, car il se pelotonna aussi vite

sur lui-même, effrayé de l'expression menaçante de ce sommeil.

Par un geste qui lui était habituel et qui indiquait chez lui la

plus absorbante réflexion, il se mit à se ronger les ongles, les

yeux tournés vers le lit mais de façon à voir sans être vu, en cas

de réveil subit du dormeur.

Puis, effrayé par lui-même du droit qu'il avait reçu de pénétrer à

toute heure, sans être annoncé ni attendu, dans ce lieu

redoutable, il comprit, car il était prévoyant, qu'il arriverait

peut-être une circonstance, où son généreux patron se repentirait

de cette faveur, et en craindrait les inconvénients, ce qui lui

attirerait bien quelque méchante aventure.

Sur cette pensée fort sage, il rétrograda jusqu'au panneau à

coulisse, sortit sur l'escalier, et, avant de rentrer, fit assez de

bruit en ouvrant, pour être sûr de ne pas prendre le ministre à

l'improviste. C'était une manière de prévenir la défiance de

celui-ci.

En effet, le chancelier, réveillé en sursaut, bondit sur sa couche.

--Holà! qui vient ici!... fit-il du ton d'un homme qui a des

raisons pour craindre les mauvaises surprises.

Et, apercevant dans le clair-obscur l'ombre bizarre du nain:

--Par le saint nom de Dieu! exclama-t-il, qui va là?...

--C'est moi, c'est moi monseigneur! fit le visiteur de sa voix la

moins rugueuse.

--Par Dieu le Père! s'écria le ministre rappelé à lui, c'est

Triboulet!

--Moi-même, messire... Pardonnez-moi de vous avoir réveillé si

brusquement, mais, en dépit de mes précautions, je ne suis pas

habile à ouvrir les portes mystérieuses telles que celle-ci, et le

bruit que j'ai fait...

--Il n'importe, interrompit Duprat en se mettant sur son séant, et

fort intrigué par cette visite, qui présageait un événement

extraordinaire.

--Votre Seigneurie pardonnera donc à mon zèle...

--Il suffit, pas de préambule; allume seulement cette chandelle de

cire sur ma table, et viens au fait.

--Vous m'avez dit que vous teniez à être bien et promptement servi,

monseigneur; quand vous m'aurez entendu, j'espère que vous

reconnaîtrez que j'exécute fidèlement vos intentions.

--Parle donc clairement alors.

Avez-vous ouï parler de ce fantôme noir dont je racontais l'autre

jour l'apparition miraculeuse à l'audience de madame la régente?

--Peut-être bien... oui, j'ai une vague idée de cette invention de

ton cerveau fêlé... Où prétendais-tu en venir avec ce conte?

Le bouffon royal se rapprocha du ministre, et se dressant aussi

haut qu'il put pour donner plus d'ampleur à sa voix:

--Ce n'était pas un conte...

--Décidément, murmura en se parlant à lui-même Antoine Duprat, j'ai

eu tort de choisir un pareil auxiliaire, il est réellement fou.

Or çà, mon maître, reprit-il tout haut, il me semble que tu te

joues de ma longanimité. Tu viens me réveiller avec fracas, à une

heure indue, et cela pour me faire des histoires de l'autre

monde... Oublies-tu que j'aime médiocrement la plaisanterie? Or,

celle-ci me paraît fort déplacée.

--En ce cas, monseigneur, vous me congédiez? Soit, je me retire;

reprenez cette clef, qui me devient inutile et dont je ne me suis

servi que pour vous obéir... Je reprends ma parole et j'emporte mon

secret.

Ce disant, il fit mine de tendre la clef au chancelier et de gagner

la porte ordinaire.

--Au diable, le fâcheux! gronda son patron. Je t'écoute, mais

dis-moi un mot raisonnable.

--Croyez-moi, messire; ma marotte dort là-haut dans mon perchoir,

sous les toits, je n'ai jamais été plus sensé. Je n'ai pas imaginé

le fantôme noir de la grande cour, il existe; tout à l'heure encore

je l'ai vu... je l'ai suivi!...

--Toi?

--Moi!

--Où cela?

--Où je l'avais vu la première fois, où je le guettais depuis une

semaine; toujours dans la cour carrée.

--Tu l'as abordé?

--Non pas; j'ai fait mieux que cela: je l'ai reconnu.

Le chancelier devint tout pâle, il y avait tant d'autorité dans

l'accent du bouffon, qu'il n'était pas permis de douter de sa

parole.

Ce qui passa alors par l'esprit d'Antoine Duprat, nul ne l'a jamais

su. Gagné par la sincérité de son confident, entraîné par

l'habileté perfide avec laquelle il distillait ses révélations,

peut-être eut-il un moment d'effroi et crut-il voir sur le seuil

de sa chambre l'ombre vengeresse de quelqu'une de ses victimes.

Des scélérats moins superstitieux que lui, ont eu de ces

hallucinations.

Quoi qu'il en soit, la pupille de Triboulet se dilata avec une

expression sardonique, ainsi qu'il lui arrivait à chaque coup

d'épingle qu'il trouvait l'occasion de lancer à son allié en

diplomatie.

Eh bien! ce spectre terrible! demanda enfin celui-ci, surmontant

son appréhension, c'est...

--Ce n'est pas un revenant, c'est une femme.

--Hein! une femme?... une femme qui erre seule, la nuit, déguisée

en fantôme, à travers les êtres de cette résidence royale? Son nom,

puisque tu la connais?

--Ne le devinez-vous pas, messire; et quelle autre serait

assez hardie, d'humeur assez aventureuse pour accomplir ces

pérégrinations, sinon la princesse Marguerite?

--La princesse Marguerite!... la duchesse d'Alençon!... répéta le

chancelier au comble de la stupeur.

--Ne m'avez-vous pas enjoint de vous la nommer?

--Sur mon âme, voilà qui est incroyable! si incroyable, que je n'y

ajouterai foi que quand tu me l'auras juré sur cette image de

Notre-Seigneur Jésus, appendue là, au-dessus de mon prie-Dieu.

--Je le jure, dit tranquillement Triboulet, c'était madame

Marguerite, propre sœur de sire le roi de France.

Une pause suivit.

Le ministre tenait son front dans sa main, pour rallier ses idées

qui s'égaraient, sans qu'il put les condenser, ni les retenir. Il

n'était pas bien sûr encore d'être vraiment éveillé.

Le bouffon dardait sur lui ses yeux ardents de malice, et jouissait

de l'état déplorable où il le voyait.

--Si tu ne lui a point parlé, comment l'as-tu reconnue sous son

ajustement funèbre?

--Oh! prononça sourdement le fou d'office, il y a des personnes que

l'on reconnaît d'instinct, sans avoir besoin de considérer leurs

traits, sans qu'elles fassent un mouvement ni qu'elles parlent...

Vous les apercevez, tout votre sang bouillonne et vous crie: C'est

elle!...

--Oui, fit Duprat; je comprends; ce que l'amour inspire à

quelques-uns, toi tu le ressens par la haine!

--C'est cela, monseigneur, vous l'avez dit: la haine!

Le bouffon, devenu livide, articula ces mots d'un accent guttural,

et retira de son pourpoint, où il la retenait enfouie, sa main,

dont les ongles, pleins de sang, avaient déchiré sa poitrine.

--La haine! répéta-t-il, la haine! Cette femme m'estime moins qu'un

chien.

--C'est vrai, appuya Duprat, lui rendant à son tour une de ses

blessures; je l'ai ouï engager son royal frère à te chasser du

palais comme on ne chasserait pas un être vermineux... Pauvre

Triboulet, reprit-il avec une feinte compassion, il y a pourtant du

bon en toi.

Cette hypocrisie, loin de l'abuser, le rappela à lui.

--Ne vous y fiez pas, messire, fit-il avec une gaieté fébrile; le

papegai s'apprivoise difficilement; il mord souvent son maître, au

moment où celui-ci le caresse avec plus de confiance. Vous voyez,

j'ai mes heures de franchise.

La princesse a peut-être raison de me dédaigner; je fais un métier

stupide, en prétendant amuser, avec mes saillies, des gens plus

sots que moi... Tenez, je suis, au demeurant, un vilain personnage.

--A la bonne heure! Je vois avec plaisir que si tu fustiges

vertement les autres, tu ne t'épargnes pas toi-même... Mais tu es

un rusé compère, et, si je te connais bien, tu ne dis tant de mal

de toi que pour empêcher que les autres le pensent. Pour moi, je ne

te demande pas de me flatter, mais de me servir. Ton intérêt me

répond de ta vigilance, je n'en exige pas plus.

Les boutades de ce genre n'étaient pas rares en effet, de la part

de ce bouffon bizarre, dont la langue enfiellée ne respectait pas

même son maître, le roi.

--Quelle cause puissante attribues-tu à ces promenades nocturnes de

la princesse? Ce ne peut être un simple rendez-vous de galanterie?

Nos grandes dames ne prennent point tant de gêne, et ne font point

tant de mystère pour chose si vulgaire...

--Non, sans doute; communément, elles attendent les amoureux, et se

contentent de leur ouvrir l'huis de leurs retraits... Mais

qu'adviendrait-il si ces beaux galants, au lieu d'avoir leur libre

volée, se trouvaient confinés en quelque endroit malsain, fermé à

double tour, et surveillé par des gardiens rigoureux?

--Eclaire ton discours, je cesse de te comprendre.

--Suivez mon raisonnement, messire, il est limpide: en fait de

rendez-vous d'amour, il faut pour se rencontrer que quelqu'un aille

en trouver un autre... Quand l'amoureux est empêché, c'est

l'amoureuse qui se met en route.

--Fort bien; mais, en ce cas, je cherche vainement quel peut être

ce mortel assez favorisé et assez malheureux à la fois pour que la

perle de la France aille à lui, sans qu'il puisse venir à elle...

Je ne vois personne...

--C'est que vous cherchez mal, messire. Madame Marguerite possède

un moyen que j'ignore, mais que je découvrirai, pour pénétrer dans

les cachots de la Grosse-Tour; celui qu'elle aime est là!...

--Quel trait de lumière!... Triboulet, tu es le prince des

bouffons!...

--Cette parole me flatte, messire; il me reste à la justifier.

--Achève donc, alors; ce prisonnier...

--Ah! malheureusement, mes indications, mes pressentiments, ne vont

pas plus loin... ce prisonnier, je ne le connais pas.

--Mais je veux le connaître, moi!...

--Ne vous emportez pas, monseigneur. Tout vient à point à qui sait

attendre... et chercher. Donnez-moi, signé de votre main, un permis

de visiter, à toute heure et de telle façon qu'il me conviendra,

les cellules de la Grosse-Tour, des créneaux jusqu'aux fosses. Que

je sois à jamais privé de ma marotte et de votre confiance, si je

ne vous apporte pas le nom de votre heureux rival avant deux fois

vingt-quatre heures.

Les Mystères du Louvre · 第 4 / 41 段