un joyeux bouffon, je n'aime que ma marotte!... ah! ah! ah!
Et faisant pirouetter celle-ci en l'air, il la reçut en équilibre
sur son front.
Il est probable, ceci par parenthèse, que le chancelier, auquel
tous les moyens étaient bons pour assurer sa politique, n'en était
pas à son premier marché avec le maître fou du roi, et que
celui-ci, espion et fureteur né du palais, avait déjà rendu plus
d'un service de nature suspecte à son noble complice.
Aujourd'hui, au lieu de diplomatie, il s'agissait d'une intrigue
galante; qu'importait à Duprat! Il ne voyait qu'une chose, c'est
qu'il s'agissait d'y mettre le prix, et l'argent ne lui manquait
pas.
--Suis-moi, dit-il.
Le lieu ne lui paraissait pas assez sûr pour achever un entretien
de ce genre.
Il sortit de la salle, passa hautain et fier devant les gardes, les
huissiers et les pages de la galerie, répondit à peine de la main
aux marques de respect des gentilshommes du palais qu'il rencontra
dans son trajet, et auxquels le bouffon, meilleur prince, adressait
en courant ses malices ou ses grimaces.
Puis, toujours suivi de ce grotesque compagnon, il atteignit son
appartement jusqu'à son cabinet de travail.
Refermant alors la porte avec soin, il commença par prendre dans un
coffre-fort, dont la clef ne le quittait jamais, et qui, divisé en
deux compartiments, contenait, dans l'un, des papiers importants,
dans l'autre, son épargne, une pile de ces larges pièces d'or où
figuraient, d'un côté, la tête du roi, et de l'autre, l'écu aux
trois fleurs de lis.
--Ceci t'appartient, ami Triboulet, dit-il, c'est un quartier
arriéré de tes émoluments. Il est bon que nos affaires d'intérêt
soient en règle.
--Décidément, ricana le bouffon, Votre Grâce tient à être bien
servie.
Duprat se laissa tomber sur un fauteuil.
Triboulet s'accroupit, les jambes croisées, sur la natte.
--Ainsi, reprit le ministre, décidé à s'ouvrir tout entier à son
confident, tu connaissais mes sentiments pour la princesse?... Mais
que penses-tu des siens à mon égard?
--A vous dire vrai, j'en ai une médiocre opinion.
Le chancelier réprima le dépit que lui causait cette réponse.
--Sur quoi bases-tu cette façon de voir?
--M'est avis, messire, qu'elle ne vous a guère gracieusement
octroyé tantôt la faveur du baise-main?
Duprat contracta ses sourcils, et frappant du poing sur sa table à
écrire:
--N'importe! Je l'aime, je veux en être aimé, et tu me serviras!
--Assurément; ce ne sera pas, d'ailleurs, la première fois qu'on
verra la folie servir d'auxiliaire à l'amour... Que ne vous
êtes-vous déjà déclaré à madame Marguerite?
--Oui... j'y ai songé, sans doute, mais... quand je vais pour le
faire, une sorte de crainte intérieure m'arrête.
--Vous, monseigneur! L'homme des grands coups d'État, des
entreprises audacieuses!... Comment eûtes-vous tant d'autres
conquêtes? Les belles venaient-elles par hasard se rendre
d'elles-mêmes à vos genoux?
--Ne plaisante pas. La princesse exerce sur moi une impression
qu'aucune autre ne produisit jamais. C'est du vertige, de la magie,
mon sang afflue tellement vers mon cœur lorsque je l'aperçois,
je suis si troublé quand je l'approche, que je perds toute mon
assurance:
Triboulet considéra son interlocuteur avec une sorte de compassion.
--Merci de moi! prononça-t-il, je m'estime heureux d'être
incapable, comme vous disiez, d'éprouver le mal d'amour,--un mal
qui rend si poltron le plus grand seigneur du royaume!
--Et puis, murmura sourdement Duprat, tu disais vrai, cette beauté
si affectueuse, si pleine d'épanchements, si bienveillante pour
tout le monde... eh bien, je lui suis en antipathie... Pour moi
seul, elle se montre hautaine, dédaigneuse... Cependant, nul ne lui
témoigne plus de respect, d'attention, d'empressement... Les femmes
sont étranges!...
--Grande vérité, monseigneur; en fait de ces créatures du sexe
damnable, je n'en connais qu'une de sage et de fidèle... C'est
mademoiselle de Carillon.
Et le fou royal agita les grelots de sa marotte.
--Depuis quelque temps surtout, reprit Duprat, cette roideur de la
princesse à mon égard a redoublé. Est-ce naturel, cela? Toi qui
passes ta vie à l'observer, n'en sais-tu pas la cause?
--A moins qu'elle n'aime ailleurs!...
A cette idée, le chancelier pâlit, et, chose bizarre, le bouffon,
identifié sans doute à ses tourments, ne pâlit pas moins que lui.
--Par la mordieu, si cela était!... rugit le premier; mais non,
c'est propos de fou!--Madame Marguerite n'a aimé que son mari, nul
n'oserait se vanter encore d'avoir consolé son veuvage!
--C'est ce qu'il faudra voir! gronda Triboulet d'un accent si
confus que son compagnon ne distingua pas ses paroles.
--Maintenant, conclut Duprat, tu sais où je tends. Ta tâche est de
tout observer, pour tout m'apprendre. Nous agirons ensuite suivant
ce que tu auras découvert... Va, et quand tu auras à me parler,
sans t'adresser aux pages non plus qu'aux huissiers, prends cette
petite clef, elle ouvre un passage qui te fournira à toute heure
accès dans ces appartements.
En même temps, il remettait au bouffon la clef indiquée, et lui
montrait de quelle façon elle faisait jouer un panneau de chêne
servant de porte à un escalier dérobé.
Tandis que Triboulet s'éloignait d'une allure plus grave qu'il
n'avait coutume, Duprat tenait les yeux fixés sur lui avec une
bizarre expression de mépris et de rage.
--Cet homme me servira, murmurait-il à part lui; car si Marguerite
m'a blessé dans ma passion, elle le blesse à chaque heure, lui,
dans sa vanité... Elle a raison, sans doute, de dédaigner ce
misérable rieur de contrebande, cet histrion à gages qui déshonore
son frère!... et moi j'en fais mon allié!... Oui, avorton
repoussant, tu me serviras jusqu'à ce que je te brise comme on
brise un instrument inutile ou dangereux!...
Et se redressant de toute sa hauteur:
--Le roi est absent, je suis premier ministre, et je peux ce que je
veux!
Durant cet entretien, Louise de Savoie, enfermée chez elle avec sa
fille, s'efforçait de lui ravir le secret de sa mélancolie. La
régente, si graves que soient les reproches que l'histoire lui
adresse avec raison, n'était pas une nature vulgaire, et la femme
politique, impitoyable pour ses adversaires, n'absorba néanmoins
jamais chez elle la mère.
Elle entourait ses enfants, mais particulièrement Marguerite de
Valois, d'une tendresse infatigable autant qu'éclairée. La
communauté de leurs idées religieuses les avait aussi notablement
rapprochées depuis les derniers temps.
--Vous avez beau feindre, chère fille, lui disait-elle; un si grand
souci n'est pas chose ordinaire. Il y a sous ce beau front pâle une
pensée décevante; ce n'est pas seulement l'ennui, c'est le chagrin
qui enlève à vos grands yeux leur éclat! et vous me rendez pareille
à vous; vous ajoutez aux soins qui m'accablent déjà, la douleur de
voir que je n'ai plus votre confiance.
Mais ces bonnes paroles, ces tendres abjurations, ne produisaient
aucun effet.
Marguerite restait muette, se contentant de répondre par quelques
signes de tête pleins de dénégations et gros de douleurs; ou bien
si l'insistance de sa mère lui arrachait une parole, c'était un mot
si vague qu'il n'offrait pas de sens.
Rien n'annonçait le terme de cette situation contrainte; ce fut un
incident inattendu qui y coupa court.
Un page vint demander à la régente si elle pouvait recevoir le
chancelier, pour une communication importante.
Antoine Duprat fut admis aussitôt, et voyant la princesse
Marguerite qui se disposait à se retirer, il insista pour qu'elle
restât, n'ayant rien à dire qu'elle ne pût entendre. Il s'agissait
de nouvelles d'Espagne, de demandes d'argent de la part du roi
captif, et peut-être supposerions-nous avec raison que ce n'était
là qu'un prétexte pour rencontrer de nouveau la princesse
Marguerite.
En effet, il passa promptement à un autre sujet.
--Puisque ma bonne étoile me permet de vous rencontrer céans,
auguste dame, dit-il, permettez-moi de vous adresser, en présence
de madame la régente, un reproche sur l'accueil que vous me fîtes
ce matin.
--Quel reproche ai-je encouru, messire? Je ne me sens aucunement
coupable.
--Ces paroles sévères que vous m'adressâtes lorsque je vous
saluai...
--Ces paroles, je ne saurais les retirer, sur ma conscience,
messire!... Rentrez en vous-même et convenez-en. Vous connaissez
mes sentiments religieux, je n'en fais pas un secret; eh bien! je
suis en droit de vous demander: Qu'avez-vous fait de mes frères?...
Mes amis, mes pauvres poètes, mes charmants écrivains, ces belles
intelligences qui égayaient la cour, qui ravissaient la ville, qui
répandaient l'esprit et le savoir, dites, où sont-ils?... vous avez
suscité contre eux des docteurs ascétiques, des édits draconiens;
et les tempêtes ont dispersé, entraîné ces oisillons meurtris!...
--Que vous plaidez bien une mauvaise cause, illustre dame!... Sur
ma foi, à vous entendre, on se sentirait pris d'indulgence pour les
coupables les plus endurcis.
--Eh quoi! ma fille, intervint la régente, est-ce donc là
véritablement le sujet de la maladie noire que je déplore en vous?
--Je ne saurais dire, ma mère; mais du moins je suis bien assurée
que j'éprouverais un grand contentement si les choses étaient
autres.
--De grâce, insinua le chancelier, saisissant ce moyen de se mettre
mieux dans l'estime de la princesse, de grâce, madame, ne rejetez
pas sur moi seul la responsabilité de ces mesures, de l'exil de vos
poètes de prédilection... Je ne suis que l'instrument des ordres du
roi et de madame la duchesse.
--Est-ce vrai, ma mère? demanda Marguerite en fixant gravement son
regard sur celui de Louise de Savoie, vous participez à ces
rigueurs?...
--Permettez, madame, interrompit Duprat pour éviter à la régente
l'embarras d'une réponse, il ne faut pas prendre mes paroles à la
lettre. Son Altesse a laissé faire, parce que la volonté du roi
étant précise, elle ne pouvait empêcher.
Cette explication confuse édifia peu Marguerite de Valois, dont
l'esprit droit aimait les raisonnements précis.
Néanmoins, voyant le chancelier en si bonnes dispositions, elle ne
voulut pas insister sur ce point, et reprit:
--Vous êtes un logicien trop habile pour moi, messire. Mais puisque
vous paraissez plus miséricordieux que je ne pensais, il y aurait
un excellent moyen de le prouver.
--Dites, madame, je ne tiens qu'à vous démontrer ma sincérité et
mon bon vouloir.
--Oh! ce sont là d'excellents discours; pourquoi les actes ne s'y
conforment-ils point?
--Si Votre Grâce daignait s'expliquer plus clairement.
--Très volontiers... Je veux dire, messire, que les écrivains
exilés ne sont pas les seules victimes dont le sort m'afflige. Ce
ne sont pas d'ailleurs les plus à plaindre.--Les prisons du
Châtelet, de la Bastille, celles de ce palais sous nos pieds, les
fosses de la Grosse-Tour, regorgent d'autres créatures dont la
condition m'inquiète et me tourmente.
--En vérité, madame, vous prenez tant de sollicitude à ces
misérables!... Songez donc que ce sont des pécheurs endurcis,
récidivistes, propagateurs acharnés, et que la sainte Église de
Rome les frappe d'anathème...
--Mais vous, messire, songez aussi que j'ai trempé dans leur
erreur, puisqu'au dire du Saint-Père, erreur il y a... Je suis donc
un peu excommuniée comme eux, ce qui fait que leur infortune me
touche...
--Ils sont heureux, madame, d'exciter votre sollicitude.
--Ils le seraient bien plus s'ils obtenaient la vôtre.
--Que souhaitez-vous donc?
--Que vous mettiez en œuvre ce bon vouloir que je rencontre chez
vous aujourd'hui, et qui me charme, en faisant élargir ces
malheureux.
--Le chancelier eut un geste d'effroi.
--Ne craignez rien; ma mère, ici présente, ne s'y opposera pas,
j'en suis sûre.
--La régente fit un signe affirmatif.
--Et quant à mon cher et honoré frère, notre maître à tous, je
m'engage,--foi de princesse,--à vous obtenir la continuation de sa
faveur.
--Ainsi, madame, la délivrance des prisonniers religieux vous
serait agréable?
--A moi, à ma mère et au roi.
--S'il en est de la sorte, la chose n'est pas impossible...
Cependant n'oublions pas les exigences de la Sorbonne; elle serait
capable de faire un coup d'État ou un acte de rébellion fâcheux en
la situation des affaires publiques, si nous lui enlevions toute sa
proie... Je vous communiquerai, s'il vous plaît, la liste des
prisonniers, et vous en désignerez un certain nombre qui seront
libérés sur votre désir. Quant aux autres, nous tâcherons ensuite
d'adoucir pour eux ces rudes docteurs, dont il serait dangereux de
méconnaître trop ouvertement les privilèges.
--Ainsi soit-il, messire; ma mère et moi attendrons votre liste,
afin de vous présenter ensuite la nôtre, et, cet acte de clémence
accompli, vous aurez droit à toute ma reconnaissance.
Sur ce mot, elle lui tendit gracieusement la main qu'elle lui avait
refusée le matin même.
IV
L'ANGE DES TOMBEAUX.
La nuit enveloppait depuis longtemps Paris endormi. Non pas une de
ces nuits transparentes sous leur voile, qui font rêver du ciel et
de ses voies étoilées, non pas même une nuit au lourd manteau noir,
dont pas un filet de l'éther ne traverse la couche opaque.
Le ciel, bizarrement envahi par des montagnes obscures, lançait çà
et là par leurs trouées des clartés blafardes, qui prêtaient aux
objets des aspects fantastiques.
Au palais, tout reposait, comme à la ville. Les corps de logis de
la grande cour du Louvre se profilaient sur ce ciel douteux, sans
que la lueur d'une veilleuse apparût derrière les vitrages plombés
de quelque fenêtre. Seulement, sur les déchirures du ciel, les
crêtes des hauts étages, les créneaux des tourelles, les aiguilles
des guérites de pierre des bastions du bord de l'eau de la porte de
Saint-Germain l'Auxerrois se dessinaient en silhouettes accentuées,
pareilles aux découpures de ces châteaux magiques construits sur
les flancs des nuages par de méchants enchanteurs.
La Grosse-Tour eût acquis alors des proportions gigantesques pour
l'œil d'un visiteur, si quelqu'un se fût trouvé assez hardi pour
la considérer sans un frisson. Sa tête disparaissait dans l'ombre,
et sa masse noire se dressait comme un monument funèbre, écrasant
une hécatombe immense.
C'était l'heure et le lieu de se rappeler les légendes fabuleuses
qui peuplaient les mémoires; cette vue sans perspective, cet
horizon sans lumière, ce môle sinistre rendaient vraisemblables les
plus incroyables récits. Cette enceinte devait être hantée par des
esprits en harmonie avec elle. S'il est des repaires où les
spectres prennent leurs ébats, celui-ci en était un.
C'était sans doute en une circonstance pareille que le bouffon
royal avait assisté à l'apparition dont il avait, quelques jours
auparavant, entretenu la cour.
Son récit n'avait produit qu'une impression passagère, on s'en
était occupé quelques heures. Le soir, peut-être encore, deux ou
trois gentilshommes, une ou deux dames, plus curieux que les
autres, avaient mis l'œil à leur croisée pour regarder si le
fantôme ne leur donnerait pas une représentation; puis, fatigués
bientôt d'une vaine attente, ils avaient quitté la partie, se
moquant d'eux-mêmes et des hallucinations de messire Triboulet.
Ils eussent changé d'avis, et l'eussent reconnu pour leur maître,
si, plus persévérants, ils se fussent tenus en observation au jour
où nous sommes arrivés.
Oui, de l'un des angles de la cour carrée surgit tout à coup, nous
ne saurions dire comment, une ombre plus noire que les silhouettes
des tourelles, plus grave que les murailles de la Grosse-Tour, plus
solennelle en sa démarche que les nuages fantastiques qui roulaient
leurs cohortes au ciel.
On devinait sous cette enveloppe une forme humaine, mais on ne la
distinguait pas. On n'entendait ni son souffle ni ses pas.
Elle avançait, morne et muette, sans regarder derrière elle, sans
agiter les plis du linceul où elle était drapée.
C'était bien celle que le fou du roi avait déjà vue, car elle
suivait le même itinéraire, marchant en ligne droite vers l'arcade
de Charles V, au bord du fossé de la tour centrale, dont le
pont-levis, rigoureusement retiré, ne permettait plus l'accès.
Où allait-elle donc et qu'espérait-elle? Les fantômes ont-ils des
secrets pour passer où ne passent point les vivants? La pierre
et les murailles offrent-elles des issues à leurs formes
insubstantielles? Se transportent-ils, malgré leur apparence
matérielle, à la manière des esprits subtils?
Il faut le croire, puisque celui-ci se fut à peine approché de l'un
des massifs de la maçonnerie, qu'il parut ne faire plus qu'un corps
avec elle, ou plutôt qu'il fut absorbé, englouti dans ses flancs
granitiques.
Ce phénomène était si prodigieux qu'il arracha un cri de surprise à
une autre créature, accourue là sur les traces de l'apparition.
Pour que rien ne manquât, en effet, à cette fantasmagorie, derrière
le spectre s'était avancé un gnome, c'est-à-dire un être bizarre,
aussi grotesque que le premier était imposant, quelque chose entre
l'homme et le singe, un corps sans jambes, ou des jambes sans
corps, avec une tête énorme, sans proportions avec le reste de sa
structure.
Cette chose avait jailli d'un perron sur les traces du noir
promeneur, et s'était attachée à lui, en roulant comme une boule,
en rampant comme un lézard, toujours dans les ombres les plus
opaques de la cour, de manière à n'être pas même visible pour
l'œil du fantôme.
Lorsque le premier s'était approché de l'arcade de Charles V, le
second avait hâté sa poursuite, et déjà il étendait sa main crochue
pour saisir le pan de son manteau; mais fantôme et manteau
s'évanouissaient à sa vue, comme ces visions de nos rêves qui
échappent à notre toucher, et ce prodige arrachait au nain une
exclamation de colère et d'effroi.
Cet observateur déçu dans son espoir demeura un moment immobile de
stupeur, puis il tressaillit en apercevant, à travers une des
longues et minces meurtrières percées çà et là dans les assises de
la tour, un filet lumineux, qui passa rapide comme l'éclair et ne
revint plus.
Il conçut la conviction, sans qu'il eût pu expliquer pourquoi, que
la disparition du noir promeneur sur le bord du fossé, et le jet de
cette lumière à travers la tour, avaient la même cause et
appartenaient au même objet.
[Illustration: La porte refermée, l'apparition écarta son voile.]
Alors, au paroxysme de l'exaltation, il se mit à palper un à un les
blocs de pierre du pilier mystérieux, il gratta les interstices
avec ses ongles, essaya d'en percer le ciment avec le fer d'un
poignard, frappa du manche de celui-ci sur chaque point;--ses
ongles se cassèrent, sa lame s'ébrécha, et le pilier rendit un son
mat et brut, qui ne révélait aucun vide dans la maçonnerie.
Le nain secoua ironiquement sa grosse tête rousse, et s'en alla se
blottir en face de la poterne, dans l'angle d'un épais contrefort
du palais, l'œil attaché sans relâche sur ce pilier qui ne
voulait pas lui livrer son secret.
Plus favorisés, il nous sera permis d'en traverser les blocs.
L'apparition au noir vêtement descendit d'abord un escalier en
spirale, dont la cage étroite la meurtrit plus d'une fois. Cet
escalier comptait trente marches, au bas desquelles s'offrait une
galerie, dont la voûte humide et visqueuse laissait filtrer des
gouttes d'eau glacée qui formaient de place en place de petites
mares sur le sol spongieux.
Un sentiment de froid pénible vous saisissait dans ce conduit,
au-dessus duquel régnait le fossé de la tour.
Le personnage que nous y suivons n'échappa point à cette
impression: un frisson le parcourut de la tête aux pieds; ce fut le
premier, l'unique mouvement qu'il eût encore manifesté.
Il n'en ralentit pas cependant sa marche, devenue plus hâtive que
dans la traversée de la cour, et il atteignit le bout de la
galerie, qui se terminait brusquement par un pan de maçonnerie.
Mais il n'eut qu'à étendre le bras, à toucher une saillie des
pierres du bout des doigts, l'obstacle disparut, la muraille
s'effaça, comme s'était effacé le pan du pilier de Charles V, et le
promeneur inconnu pénétra dans une petite pièce carrée évidemment
creusée de main d'homme dans l'épaisseur des fondations de la
Grosse-Tour.
Avant que sa voix eût appelé, un gardien se présenta, tenant à la
main une lumière qui éclaira à peu près ce réduit. Jusqu'alors,
l'apparition, marchant à l'instar des fantômes, s'était orientée à
travers les ténèbres les plus épaisses.
--C'est bien, maître, dit-elle; conduis-moi.
Ce guide était un vieillard aux cheveux gris, mais grand et encore
vigoureux. Il portait à sa ceinture de cuir deux objets
particulièrement remarquables: un anneau de fer contenant un énorme
trousseau de clefs grossières et rouillées, et un poignard dans une
gaîne solide.
Sans se faire répéter l'ordre, il ouvrit une porte bardée de
traverses assujetties par de gros clous, et éclaira de sa lampe
trois marches à monter pour accéder dans une galerie autrement
longue que la première.
A droite et à gauche de celle-ci régnaient de nombreuses portes
massives, toutes munies d'énormes verrous extérieurs.
Ces portes donnaient sur autant de cellules; ces cellules étaient
des _fosses_.
Lorsqu'on était déposé dans un de ces cabanons, on ne savait plus
quand on en sortirait, ni si l'on en sortirait. Le premier venu n'y
était pas admis... on les réservait aux prisonniers de distinction.
Les grands vassaux, traîtres à leur foi ou redoutables pour leur
influence, en avaient longtemps connu les tortures... aujourd'hui,
d'autres coupables y croupissaient. Le premier ministre y tenait à
sa merci les novateurs les plus fougueux, les écrivains réformistes
qui n'avaient pu échapper à temps.
Le guide ouvrit successivement chaque cellule, et successivement
l'apparition s'approcha des captifs, leur adressa une parole
consolatrice, leur donna une lueur d'espérance, s'assura que leur
condition misérable n'était pas encore aussi affreuse qu'elle eût
pu le devenir, sans les subsides généreux qu'elle laissait aux
mains du geôlier.
Au bout de cette galerie funèbre, le verrou de la dernière porte
tiré, l'apparition se tourna vers le vieillard:
--Laisse-moi, lui dit-elle, je te rejoindrai.
Il s'inclina et obéit.
Sa compagne poussa la porte et entra.
Ce cachot était un peu moins horrible que les autres. Une lampe,
suspendue par un anneau de fer à la voûte, en éclairait
l'intérieur; la couche ne manquait pas de couvertures; une table et
quelques ustensiles en garnissaient le fond.
La porte refermée, l'apparition écarta son long voile d'étoffe
épaisse; mais le prisonnier n'avait pas attendu pour s'élancer vers
elle, avec l'acclamation du mourant qu'on rappelle à la vie.
--Marguerite!...
Et, réunissant ses deux mains dans les siennes, il les couvrait
d'ardents baisers.
Oui, c'était elle, la Marguerite des marguerites, la perle des
perles, comme disaient les poètes. Son beau et mélancolique visage,
pâle à l'égal d'un marbre de Paros, se détachait sur ses vêtements
de deuil, et semblait, aux rayons de la lampe, refléter une
auréole.
--Oh! c'est bien moi, mon Jacobus, dit-elle d'un ton d'ineffable
tendresse; et quand vous aurez fini d'embrasser mes mains, vous
m'apporterez votre front, que je vous rende vos baisers.
--Marguerite! Chère et bien-aimée Marguerite!... répéta le
prisonnier, qui semblait avoir mis toute son âme dans ce nom.
--Tu m'accusais peut-être, ingrat!... Le temps t'a semblé long, mon
ami cher... moins long, qu'à moi, va!... Oh! cette cour, cette
étiquette, ces jaloux, ces espions!... Depuis trois jours, je
n'avais pu m'y soustraire. Il semblait qu'un réseau d'Argus haineux
m'enveloppât... Et je ne voulais pas qu'on pût surprendre notre
secret... Non pas pour moi, qui défie la haine et la rancune de ces
serpents; mais pour toi, mon âme, qu'un de leurs dards empoisonnés
atteindrait aisément!...
--Oh qu'importe!... ne pensons plus au passé, au temps perdu, aux
persécutions, aux persécuteurs... Le présent seul existe; et le
présent, c'est le bonheur, puisque je te vois, puisque je
t'entends, puisque tes lèvres ont touché mon front...
Elle s'était assise sur une escabelle près de la table, et il se
tenait agenouillé devant elle.